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Un patrimoine
immatériel d’une extraordinaire vitalité
Le chaâbi dans
le texte
Bonne nouvelle
pour l’humanité. Il existe un patrimoine immatériel qui n’est pas
menacé. Il s’agit du genre musical chaâbi(1). Ce n’est
pas le seul exemple dans le monde, heureusement, mais en ce qui nous
concerne, nous Algériens et Maghrébins, il est un des rare vestige
historique culturel entièrement pris en charge par la société sans
recours aux aides publiques et aux politiques de préservation,
intervenant en retard, à grand frais et dont l’efficacité est
sujette à caution.
Pour le plaisir
qu’il procure à ses auditeurs et à ses mélomanes, pour sa
possibilité à animer les fêtes familiales et probablement parce
qu’il reflète ce paradis perdu dont on nous bat les oreilles mais
que les doctes ouvrages d’histoire ont du mal à rendre les images.
Pour toutes ces
raisons et pour d’autres aussi, et grâce à la «solidarité mécanique»
– dixit Bendameche – le chaâbi, genre musical qui a mis en chansons
des poèmes qui ont entre cinq siècles et une journée d’âge, demeure
extraordinairement vivant. Dans une langue qui plonge profondément
ses racines dans la rocaille et le sable chaud de la langue des
hilaliens - ces Arabes venus, entre les IXe et le XIe
siècles, arabiser l’Afrique du nord – mais qui resplendit des
vergers printaniers en fleurs et de la fraîcheur des côtes battues
par les embruns du Maghreb, les poètes du melhoun ont donné à une
des langues autochtones de cette région ses lettres de noblesse.
D’ailleurs, comment l’appeler, chaâbi ou melhoun ? Autant demander à
choisir entre thé ou café, le plaisir est identique.
Le maître
fondateur de la tradition poétique demeure, de l’avis des
spécialistes, Lakhdar Benkhlouf, qu’on appelle Sidi et qu’on vénère
comme un saint. Son mausolée est visité et entretenu, près de
Mostaganem. Au XVIe siècle, il a mis en place les jalons
essentiels de cette forme poétique dont s’inspireront les plus
célèbres, tels Ben Msaïeb ou Ben Triki. Comme perpétueront sa
tradition les poètes du XIXe siècle de l’extrême ouest du
Maghreb, aujourd’hui le Maroc, même si ceux-ci préfèrent se référer
à leur «jalonneur » local, El-Maghraoui.
Nulle distinction
nationale entre ces poètes d’une même région du monde qui enchantent
les populations d’au moins trois Etats, aujourd’hui.
La plus grande
difficulté serait de vouloir résumer en quelques mots le phénomène
melhoun ou chaâbi. La richesse de l’histoire comme des textes est
telle qu’aujourd’hui, ce sont carrément des thèses qui sont
soutenues par des universitaires qui permettent de cerner, non pas
le genre poétique – pour cela des encyclopédies ne suffiraient pas –
mais la personnalité, la vie et l’œuvre d’un poète.
Ces poètes ont
pour noms Abderrahamane El-Mejdoub, Qadour Al-Alami, Mohamed Benali
et d’autres.
Des textes
quasi-sacrés
Benkhlouf avait
construit sa poésie sur les référents religieux. Il indique qu’il
avait vu en songe le prophète Mohamed 99 fois et avait scellé, en
songe également, un pacte avec le Prophète de l’islam. L’accord
stipule que celui qui habite de Sous, au Maroc, au mont Lakhdar en
Libye et qui apprendrait par cœur un vers de Lahkhdar Benkhlouf
serait épargné des feux de la géhenne. Peut-être que le paradis
n’est pas forcément promis à ceux qui ont assimilé les poèmes de
Benkhlouf, mais on peut se demander si cette prophétie n’a pas
assuré à ses poèmes l’immortalité.
Pour Ahmed Amine
Delaï, anthropologue spécialiste des arts populaires, la région
géographique couverte par la baraka de Benkhlouf est celle qui a été
peuplée par les Maghraoua, sa tribu originelle, la même tribu que
celle de son contemporain, le poète El-Maghraoui qui vivait à Fès.
Poète inspiré et
mystique, Benkhlouf était aussi un génie du verbe qui a laissé aux
chanteurs les plus talentueux la capacité d’enchanter l’auditoire
avec des poèmes qui ont pour référence une piété à la limite du
soufisme. On le sait, les poètes étaient l’élite de leur époque et
avaient de solides connaissances religieuses, puisque c’était alors
l’enseignement le plus approfondi. Cela leur donnait aussi une
emprise certaine sur les subtilités de la langue, qu’ils maniaient
avec brio dans la forme courante de leurs contemporains, permettant
sans doute de les sensibiliser aux messages les plus divers, du
sacré au profane. La codification des formes poétiques aura eu pour
mérite d’uniformiser l’art (2).
Sans tabous
La poésie melhoun
n’a pas pour sujet la foi et la piété, loin s’en faut, et les poètes
avaient une audace inégalée, osant les thèmes et les textes les plus
inattendus. Poésie érotique, chant d’amour côtoyaient dans les souks
les textes décrivant les épopées ou la vie du Prophète dans un
Maghreb marqué par la vie religieuse.
Un des textes qui
raconte une vie de plaisirs et de rencontres charnelles est
certainement Youm el-djemaâ khardjou ryam (vendredi sont
sorties les gazelles) ; ou Bnet Fes el-bali (les filles du
vieux Fès) dans lequel le poète M’barek Essoussi raconte comment il
a croisé des femmes venues en pèlerinage au mausolée d’un saint, au
quartier El-Mokhfia. Il les a poursuivies dans les rues de la ville,
avant qu’elles ne lui demandent de citer les prénoms de chacune et
de les décrire. Pour cela, il leur demande venir le rejoindre dans
son jardin et ainsi elles pourront y passer la nuit avant de le
quitter au petit matin. Avant de recevoir les femmes, le poète
mettra tout son art à décrire les lieux et ainsi on trouve dans le
poème un étalage de la panoplie d’objets de décorations,
d’ameublement et de confort qui souligne tout l’art de vivre citadin
du Maghreb. Simple imagination débridée du poète ou fait réel, il
n’en demeure pas moins que M’barek Essousssi aurait rendu compte de
son forfait au pacha local. On ignore s’il a été chassé de Fès par
les notables pour avoir chanté la beauté de leurs femmes. Peut-être
que Essoussi a abusé, mais son poème a traversé le XIXe
siècle quasiment intact.
On a chanté le vin
comme on a chanté les femmes, ou alors les deux à la fois. En y
ajoutant l’équitation. Ben Omar ou Ennajjar ont écrit une ode aux
trois passions que sont les femmes, le vin et l’équitation. Le texte
célèbre des ferveurs qui sont loin des textes fortement empreints de
religiosité, mais qui ne manquent pas de constituer un patrimoine
que l’on fredonne sans honte.
Dans un poème,
Qoub ya saqi (sers-moi encore tavernier, traduction la plus
proche de ce qui y est décrit), le poète rapporte ses souffrances
amoureuses. Il se lamente et demande au tavernier de cacher la
bien-aimée jusqu’au matin.
Amour et vin, mais
aussi vin tout seul. Dans la célèbre Saqi baqi, le poète
décrit les lieux de libations et le décorum des tavernes. De toute
évidence, les boissons alcoolisées et les tavernes coexistaient, sur
cette terre d’islam, avec les mosquées et les mausolées sans que
cela ne gêne outre mesure. Du moins nous n’avons pas entendu parler
de poètes lapidés pour avoir chanté le vin et les plaisirs
interdits. On continue même d’apprécier ces poèmes dans les familles
les plus respectables.
L’épopée
Les poèmes
témoignent de la vie de cette époque et parfois sont d’une
truculente débauche de détails sur des sujets que l’on imagine
difficilement. Les chroniqueurs ont été moins prolixes sur les
légendes barbaresques et les corsaires que ne l’ont été les poètes.
Dans un poème de
Ben Ali, au XVIIIe siècle, on raconte comme une flotte de
corsaire est allée à la conquête de Malte. Dans Qorsan Ighennem
(corsaires en quête de butin), un texte poétique, on retrouve une
bonne part du vocabulaire marin. Le nom des voiles, des instruments
de navigation, des quarts… même la manière dont le capitaine dirige
sa flotte est décrite et comment les marins vont à l’abordage de
Malte. Tout ce que les historiens ont révélé de l’histoire des
corsaires parait finalement bien mince au regard de la puissance du
verbe dans un poème.
Dans un autre
texte, le poète Benslimane, disciple de Benali, raconte la recherche
de sa bien-aimée et représente cette quête par la traversée
difficile d’un corsaire sur les flots. Là aussi, le vocabulaire
marin prend une force extraordinaire par le sens du détail,
soulignant que les termes de marine étaient courants dans les villes
côtières du Maghreb.
L’imaginaire
Les textes
poétiques sont aussi de sacrées formes d’expression imaginaire
totalement débridée. Le célèbre poème Qahwa ou lattey (café
et thé) est un texte dont on ne sait à qui attribuer la paternité
(3). Ce qui est certain c’est que c’est El-Hadj M’rizek
qui l’a magistralement interprété au début du XXe siècle
a immortalisé cette controverse entre le café et le thé devant un
juge, chacun vantant ses mérites et ses qualités et réduisant de la
valeur de son adversaire. Dans un texte d’une beauté certaine et
d’un humour riche en subtilités, on suit les arguments de chacune
des boissons avant que le juge ne donne finalement raison au thé
même si le café (qui s’exprime au féminin en arabe) garde ses
qualités. Ils quitteront le tribunal enlacés et cessant leur
dispute.
Un autre poète,
El-Hadj Fadhel El-Mernissi, raconte que devant le juge se sont
présentés un homme et une femme. L’homme, le poète, se plaignant
d’être dédaigné par la femme et la femme se plaignant d’être
sollicitée un peu trop hardiment par le poète. Mais en voulant
expliquer au juge les raisons de ses tourments, le poète expose
devant le magistrat la beauté de celle dont il attend les faveurs.
Le juge, troublé, quitte la salle avant de revenir en adversaire
séduit par la beauté de la femme et sermonne le plaignant.
Ce même imaginaire
sans limite a donné naissance aux séries de Harraz que le
dramaturge marocain Abdesselam Chraïbi a mis sur les planches sous
le titre El-harraz, une pièce célèbre dans tout le
Maghreb au début des années 1970. Les harraz sont nombreux
dans la poésie populaire, le plus célèbre est celui chanté par
El-Mekki El-Azemmouri qui, en fait, raconte une histoire où se
combinent comédie, intrigue et déguisement. Un harraz, un
magicien, un artiste épris de vin et de femmes, maîtrisant la
sorcellerie, arrive à Azemmour et vole sa bien-aimée au poète. Ce
dernier n’aura de cesse de récupérer celle qu’il aime durant vingt
jours en usant d’un tas de ruses dans lesquelles l’imagination ne
chôme pas. Finalement, le harraz sera pris au piège de ses
propres pouvoirs et transformé en singe pour amuser les deux
amoureux qui se sont retrouvés.
Le florilège des
formes et des thèmes est probablement le témoignage le plus vivant
d’un Maghreb uniforme, dont les références culturelles et sociales
sont semblables.
Amine Esseghir
1- On s’accorde à
dire que le terme chaâbi est celui attribué par Boudali Safir,
directeur des programmes autochtones à Radio Alger, après la Seconde
Guerre mondiale, à un genre musical dit populaire, exécuté par un
orchestre de la Radio algérienne à l’époque coloniale, qu’on ne
pouvait classer ni dans le moderne ou la variété ni dans le
classique (andalou).
On préfèrera, pour
plus de précision, le terme melhoun, un mot arabe non inscrit dans
sa transcription dans les dictionnaires de langue française, qui
rassemble sous ce vocable toute la poésie en arabe maghrébin,
qu’elle soit bédouine ou citadine.
2- La typologie
des formes poétiques est assez complexe et ne peut être résumé en
quelques phrases. Mais on peut citer le griha, le mchergui,
le meksour ledjnah, le mezloug, le mbiyet, le
mchetteb. Des formes clairement définies, notamment par leur
métrique et le nombre d’hémistiches.
3 – Peut-être
Madani Turkmani de Marrakech, ou Mustapha Bendimered de Tlemcen, ou
encore Mohamed Remaoun de Nédroma.
Bibliographie
sommaire
Un livre à avoir
absolument :
Ahmed Amine Dellai, Chansons
de La Casbah (éditions Enag, Alger 2003), édité dans le cadre de
l’Année de l’Algérie en France.
Un ouvrage de
référence :
Ahmed Amine Dellaï,
Guide bibliographique du melhoun (éditions L’Harmattan, Paris
1996).
Des livres rares
en arabe :
El-Kenz
el-meknoun fi Chiîr el-melhoun
(le trésor enfui dans la poésie melhoun) par Kadi Mohamed de Tiaret
(imprimerie Rodossi, Alger 1928).
Zahwou al-anis
fi tbassi ou el-qwadiss (le
livre des disques et des cylindres), Edmond Nathan Yafil (à compte
d’auteur, Alger 1907)
Sid Ali Driss
«Certains
poètes actuels se trompent d’époque»
Sid Ali Driss,
musicien chaâbi connu – il est aussi producteur et animateur d’une
émission de radio (sur la Chaîne III) célèbre – a fait du chaâbi son
thème unique : Quahwa ou lattey (thé ou café), du titre d’une
célèbre chanson interprétée par El-Hadj M’rizek.
Une émission
écoutée à travers le globe par la diaspora algérienne, qui a fait
que des amateurs de chaâbi habitant en Suède ont pu assister à un
concert organisé par des amateurs vivant en Scandinavie, médiatisés
à travers une radio en Algérie.
Quel rôle pour
le texte dans le chaâbi ?
Le texte est
l’élément fondamental du chaâbi, melhoun, haouzi ou andalou, en fait
toute la panoplie des genres musicaux liés.
Dans les fêtes
familiales et les mariages tels qu’ils étaient organisés il y a
quelques années encore, la soirée était forcément animée par
el-a’li, l’orchestre chaâbi. La soirée débutait par les q’cid
(poèmes chantés) de mdih qui se réfèrent au Prophète, à la
religion, qui évoquent le sacré, avant qu’ils ne soient mis en
musique. Je n’ai pas les dates en tête, je ne suis pas Bendameche
qui est certainement un «datologue» dans le domaine, mais dans
l’ancien temps, ces poésies étaient objet de joutes poétiques que ce
soit dans les hadra, les qaâdate, dans les souks. Les
chioukh, détenteurs de l’art, s’affrontaient autant sur les
thèmes que sur les formes et offraient des spectacles où était aussi
importante la scène que les mots.
Comment la
musique s’est-elle greffée au poème ?
Avec l’avènement
des grands musiciens chaâbi, que ce soit El-Anka, Cheikh El-Ghaffour
ou d’autres, on a mis en musique ces textes, mais la musique est
devenue un support. Dans les fêtes de mariage traditionnelles,
lorsqu’une soirée musicale est organisée, on débute avec des
touchia, ansraf, des morceaux tirés du patrimoine
andalou, puis suivaient les madih, les chants religieux selon
les thèmes, que ce soit le nabaoui qui glorifie l’histoire et
les faits et geste du Prophète ou encore le culte du lieu qui
sacralise le pèlerinage ou encore les supplications. Puis, au-delà
de minuit, la deuxième partie de soirée s’ouvre sur les rbi’îyate
(printanières) puis suivent saqiet (les chansons du vin) et
gharamiyate (poème amoureux ou parfois érotique).
Des textes qui
vantent le vin et les femmes, dans une société musulmane, sans créer
de crise ?
Il faut savoir que
l’usage des métaphores, la magie du verbe, dans ces textes sublimes
et colorés, racontent autant la vie qu’une manière de vivre, sans
choquer et sans gêner. Il ne faut pas perdre de vue que ces textes
sont les œuvres de poètes qui étaient de fins lettrés, des gens qui
avaient un cursus scolaire impressionnant. Des gens qui excellaient
dans des domaines aussi divers que le droit, l’astronomie ou les
mathématiques.
C’est peut-être
aussi cette raison qui fait que ces textes sont toujours là, encore
vivants et ne sont en aucune manière menacés.
Si le texte est
si important, faut-il d’abord le lire avant d’écouter la chanson ?
Il y a lieu
certainement de généraliser la lecture pour retrouver au moins le
vocabulaire. On doit aussi reconnaître que depuis quelques années,
il y a un renouveau de l’édition dans ce domaine, d’ailleurs il
s’agit de réédition d’ouvrages publiés au début du XXe
siècle, ce qui est assez étonnant. Je me souviens que dans les
années 1970, même si je ne suis pas si vieux, on allait supplier les
chouyoukh pour qu’ils nous donnent un texte ou deux, qu’on
apprenait et qu’on réécrivait. Il y a avait aussi une revue, Promesses,
qui de temps en temps publiait quelques textes ; j’y avais trouvé
El-horm ya rassoul Allah ou encore Hizya. Aujourd’hui, il
y aussi des thèses universitaires qui sont menées autour du melhoun
et il est clair que certaines mériteraient d’être connues du grand
public.
Y a-t-il des
poètes contemporains qui composent dans le même style et avec la
même force ?
Il y a des poètes
nouveaux, notamment ceux de l’intérieur du pays. Des poètes
méconnus, malheureusement. On peut citer aussi Zerrouk Doqfali
chanté par des grands artistes comme Chaou ou Kobbi, des chanteurs
qui connaissent la tradition poétique et qui savent apprécier un
beau texte. Il y a aussi des poètes qui s’essayent dans le q’cid,
mais qui ont l’air de s’être trompés d’époque puisqu’au XXIe
siècle, ils continuent de chevaucher de fiers destriers, arborant
l’épée et bravant l’ennemi dans des batailles imaginaires, alors
qu’aujourd’hui, ils roulent en voiture et ont peut-être un téléphone
portable à la main. Mais bon…
Peut-être que
notre époque de crise n’inspire pas, c’est pour cela qu’ils se
réfèrent aux temps anciens…
Notre époque
n’inspire pas, ou alors inspire mal. Maintenant, que ce genre de
poésie reflète les attentes et les envies des gens d’une certaine
époque, ils sont aussi le reflet d’une identité. Il ne faut pas
oublier que dans les années 1970 ou 1980 il y a eu une cassure et
une perte de l’échelle de valeurs. Certes, le raï a une emprise plus
importante dans le quotidien, même s’il continue de susciter le
débat dans les familles.
Propos
recueillis par Amine Esseghir
Abdelkader Bendamèche
«Le XVe
siècle a été celui de nos lumières»
Musicien,
musicologue, considéré à juste titre comme l’encyclopédie vivante
des arts musicaux populaires algériens, Abdelkader Bendameche est
également l’auteur du livre édité par le Centre de recherche en
anthropologie sociale et culturelle, Les grandes figures de l’art
musical algérien. Il est en charge, aujourd’hui, du premier
festival national du chaâbi. Il veut que ce soit un événement qui
puisse produire de la connaissance, du savoir, et qui permettra de
publier recherches et réflexions sur les textes et sur la musique
que fredonnent les Algériens et les Maghrébins depuis leur plus
tendre enfance sans faire vraiment attention au sens et à sa
profondeur de ce qu’ils chantent.
Quel est le
rôle du texte dans la chanson chaâbie ?
Le texte a
toujours été à la base, depuis au moins une dizaine de siècles. Il y
a quatre ou cinq siècles, il n’y avait que le texte. Les poètes ont
existé avant les musiciens et avant les chanteurs. Ils ont été une
épée entre les mains des dirigeants politiques de l’époque. Au XVIe
siècle, le poète fait office de journaliste ou de chroniqueur. La
décadence, les guerres, le mouvement de colonisation ont créé une
fracture dans ce mouvement poétique généralisé dans cette région du
monde.
La musique
andalouse a aussi fait tache d’huile et a teinté l’histoire
artistique de notre pays ; ce n’est pas profondément la musique
algérienne mais elle en fait partie. Après la chute de Cordoue, les
Andalous ont commencé à s’installer dans le Maghreb et ont apporté,
en chansonnettes, leur patrimoine musical.
Mais quel lien
existe-t-il entre tout cela ?
Tout cela a
contribué à influencer le melhoun, qui en fait un genre unique avec
des expressions différentes, que ce soit bédouin ou citadin. Avec
une structure et des canons qui ont été tracés par un grand poète
qui s’appelle Lakhdar Benkhlouf. Tous les poètes, à sa suite, ont
pratiqué la même forme que lui.
Il y a eu ensuite
des écoles, notamment au XVIIIe siècle, qui a vu une
floraison extraordinaire de poètes populaires apparus au même
moment, que ce soit Bensahla père et fils, Bentriki, Ben Debbah.
Mais de toute évidence, l’âge d’or de cette forme poétique est le
XVIe siècle pour la création, et on peut dire que le
XVIIIe siècle fut un autre âge d’or par la quantité.
Pourtant, au
XIXe siècle, il y a comme un coup d’arrêt à ce mouvement…
Au XIXe
siècle, la décadence a commencé avec la succession de guerres et la
colonisation. Mais on voit tout de même, au XIXe et au
début du XXe, apparaître certains poètes comme Kaddour
Ben Achour (mort en 1938), Abdelkader Bentobdji (mort en 1948). Des
artistes fortement imprégnés de la poésie ancienne.
Il y a eu aussi un
trou entre le XVIIIe et le XIXe, alors que les
guerres et la colonisation ont fait un travail de sape terrible.
Mais toutefois le patrimoine a été préservé.
Par quel
miracle ces textes ont-ils été préservés ?
En sociologie, il
y a un phénomène qu’on appelle la solidarité mécanique ; c’est
quelque chose qui n’est pas réfléchi. La poésie populaire est restée
comme cela, d’une manière mécanique, tacite, et qui fonctionne.
Effectivement, qui pouvait prévoir que Lakhdar Benkhlouf soit
pratiqué plus que jamais aujourd’hui, à l’ère d’Internet, de la
technologie spatiale et des télécommunications ?
Il reste que si on
veut apprécier le texte, on doit posséder le savoir. En fait, la
poésie populaire et le chaâbi s’adressent à des gens initiés. Et
c’est probablement cette raison qui explique que certaines fois, on
a traversé des périodes creuses, des «crevasses» qui ont donné
naissance au raï ou à d’autres choses, différentes de la tradition
poétique traditionnelle.
Propos
recueillis par Amine Esseghir
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