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Moins royalistes que le roi ?
Il aura suffit
qu’un grand industriel français, le baron Antoine Seillières en
l’occurrence, décide samedi dernier de faire son intervention en
anglais devant l’une des nombreuses instances de l’Union européenne,
pour que le Président Jaques Chirac et l’ensemble de la délégation
qui l’accompagne quitte aussitôt le lieu de la rencontre. Le fait
est suffisamment paradoxal pour mériter qu’on s’y attarde, parce
qu’au contraire de ce que nous pourrions, imaginer le baron
Seillières n’est pas à proprement parler un ennemi politique du
Président français. Il en a même toujours été l’un des plus fervents
soutiens et leur présence commune à cette réunion spéciale du
Conseil de l’Europe n’est pas le fait du hasard.
Pourtant, si l’un
considère que l’anglais est la langue des affaires et du commerce
et qu’il n’y a aucune raison de se priver de l’utiliser lors d’un
événement où sont majoritaires les délégations anglophones, l’autre
considère qu’il est très dangereux d’aller vers un monde où n’est
pratiquée qu’une seule langue et ou ne prédominera donc fatalement
qu’une seule culture. Nous l’aurons compris, nous nous retrouvons là
face à l’un des nombreux aléas d’une mondialisation qui n’est pas
toujours perçue de la même façon selon que l’on se situe d’un côté
ou de l’autre du manche et de… la Manche. Pourtant, ce qui nous
intéresse dans cet événement sans précédent dans la vie politique
française qui voit une même famille idéologique se déchirer
publiquement autour d’un point somme toute secondaire, ce n’est pas
la France. Ce qui nous interpelle est sa projection inversée sur
notre propre vie politique où sont souvent très mal perçues
certaines des attitudes de nos gouvernants concernant précisément
les mêmes sujets. C’est ainsi que sont souvent très mal interprétées
les prises de position de notre président de la République lorsqu’il
intervient trop pesamment sur la question de la langue, de la
culture ou de la religion et qu’il semble en faire un cheval de
bataille de politique interne, alors que les enjeux sont, de toute
évidence, ailleurs. Le fait est que Abdelaziz Bouteflika a eu
tendance, ces derniers mois, et surtout depuis le début de son
second mandat, à multiplier quant à lui les mises en garde sur une
trop grande prédominance de la langue française et sur les risques
d’influence occidentale sur la société algérienne. Il n’ira pas
jusqu’à quitter une salle où se ferait une intervention en français
ni même à prendre ombrage de l’accoutrement un peu trop
occidentalisé d’une dame, mais la préoccupation est là, qui consiste
à craindre de voir notre pays mal résister à une mondialisation qui
se déclinerait, pour l’Algérie, en une fusion inégale sous le
parapluie culturel et civilisationnel français lui-même assez
précaire. Seulement, ce qui rend la position de Abdelaziz Bouteflika
moins confortable que celle de son collègue français est
l’existence, en Algérie, de renchérisseurs politiques
potentiellement dangereux qui peuvent être, si nous n’y prenons
garde, les principaux bénéficiaires d’une politique de repli
identitaire mal comprise. L’arabisation étant le fonds de commerce
préféré des baathistes de tout crin, le retour à l’islam celui des
islamistes et la culture celui des régionalistes et des autonomistes
de tout poil, il est relativement difficile dans un pays tel que
l’Algérie, qui vient de passer par une crise de valeurs très aigue,
d’adopter la même démarche qu’un pays aux traditions démocratiques
bien établies. Bien qu’il ne faille pas se cacher que la réaction
quasi épidermique de Jacques Chirac face à la défense de sa langue
nationale en aura choqué plus d’un et mis à nu des sentiments et des
stratégies politiques pas si mondialisées qu’il n’y paraît à
première vue. Cela dit, il faut donc bien finir par admettre que les
préoccupations identitaires de Abdelaziz Bouteflika qui, faut-il le
rappeler, sont les mêmes depuis le président Liamine Zeroual qui
avait pesé de tout son poids pour l’adoption et la promulgation
d’une loi sur l’arabisation totale du pays, ne sont pas de simples
effets de manche d’un homme en quête de sujets de mobilisation.
L’Algérie se doit, plus que jamais aujourd’hui, de veiller à ne pas
se laisser entraîner dans un tourbillon mondialisateur où elle
risque de laisser plus de plumes que d’en gagner dans la mesure où
une perte de ses repères identitaires entraînerait irrémédiablement
la perte de beaucoup de chances de survie sur tous les autres plans,
et d’abord le plan économique. Le seul problème à éviter étant celui
d’une mauvaise communication sur le sujet qui nous entraînerait
bêtement dans des querelles idéologiques dont nous n’avons que
faire.
A. M.
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