Semaine du 29 Mars au 04 Avril 2006

Contrat de première embauche

La France face à ses problèmes

 

 
 
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 Contrat de première embauche

La France face à ses problèmes

Maintenant que le bras de fer est engagé, Dominique de Villepin n’a d’autre choix que de tenir bon dans une phase politique où le temps sera l’élément décisif. Six mois au plus, trois au mieux, pense-t-on dans son entourage. En tout état de cause, c’est de l’attitude du Premier ministre, et de la sienne uniquement, que dépend déjà la France de demain. Ferme face à une contestation généralisée, il lui faudra déjouer le piège qui a coûté sa carrière à Edouard Balladur et, par devers tout, prouver la faisabilité du mariage entre le libéralisme et le plein emploi. Mais si la France est en crise, c’est parce que de Villepin a provoqué l’anticipation d’un présidentielle qui se joue déjà à l’occasion du conflit sur «le contrat première embauche».

On le constate : malgré tout, Dominique de Villepin semble résolu à ne pas céder sur l’essentiel du CPE, même s’il entrouvre la porte à ses détracteurs. Détermination, entêtement ou calcul politicien ? Le pari du Premier ministre, décidé à tenir le cap, est assez intriguant, notamment dans la perspective de 2007. L’électorat de droite semble séduit par sa fermeté, si l’on en croit les sondages. Mais il est encore difficile de savoir s’il pourra tenir.

«Son attitude constante de grande fermeté étonne ; elle est en effet assez rare chez les élus que fouette toujours la peur du désaveu électoral», note Philippe Braud, professeur à sciences-po, interrogé par l’AFP. Mais pour ce dernier, «Dominique de Villepin aurait déjà démissionné, ou cédé, s’il pensait n’avoir aucune chance de l’emporter. Le pari est à haut risque, mais il est gagnable», estime-t-il.

Confronté à une mobilisation croissante contre ce contrat destiné aux jeunes, le chef du gouvernement n’a cessé d’afficher sa fermeté, excluant tout «retrait, suspension ou dénaturation» du Contrat première embauche (CPE). Ces derniers jours, il a cependant laissé entendre qu’il était prêt à une concertation «sans a priori» notamment sur les points les plus litigieux du texte, la durée de la période d’essai et la non-motivation du licenciement.

«Gagner du temps, mettre en œuvre la loi, enregistrer des contrats d’embauche qui permettraient d’afficher dans six mois un recul significatif du chômage des jeunes, voilà sans doute la stratégie actuelle de Dominique de Villepin», note M. Braud. «Il serait alors en mesure de démontrer, en 2007, qu’il s’est montré efficace dans sa lutte contre le chômage, et qu’il a endossé une stature d’homme d’Etat.» Cela lui permettrait en même temps de marquer des points dans sa rivalité avec le président de l’UMP, Nicolas Sarkozy. Ce dernier se montre d’ailleurs prudent, soucieux d’afficher son soutien au gouvernement tout en marquant régulièrement sa différence.

L’opposition insiste largement, d’ailleurs, sur cet aspect de la crise. «On voit bien que le CPE est un texte emblématique de Villepin, mais aussi un prétexte au sein de la majorité pour obtenir le leadership pour la présidentielle», notait dimanche le premier secrétaire du Parti socialiste François Hollande, dans une conférence de presse. Le responsable socialiste fustige l’inflexibilité du gouvernement, estimant que la crise perdure «tout simplement parce que de Villepin veut sauver la face pour garder ses chances pour la présidentielle», tandis que «Sarkozy veut éviter d’être un traître tout en donnant des signes de manquement de solidarité et en attendant l’échec de son numéro un».

Le dernier test pour le Premier ministre a été évidemment l’ampleur de la mobilisation de mardi. «Si elle est un demi-échec pour les syndicats, il lui reviendra de les aider à sauver la face en leur offrant des concessions dans le cadre de la loi», estime le professeur Braud. En revanche, «si on considère que c’est un grand succès, son échec personnel se profile à l’horizon».

 

Le précédent Balladur

Dans le passé, en 1994, sous le gouvernement d’Edouard Balladur, un projet de loi, le Contrat d’insertion professionnelle (CIP, appelé aussi SMIC Jeune) avait suscité de vives critiques de la part du mouvement étudiant et de la jeunesse, entraînant son retrait final. Cet épisode a été pour beaucoup, parmi les «actes lourds» lors de la campagne pour la présidentielle en 1995, dans la défaite de Balladur face à Chirac. On estime aujourd’hui que le CPE est un contrat similaire au CIP, bien que ce dernier ne s’appliquait qu’aux petites entreprises et n’avait pas de limitation d’âge. Il est entré en application malgré les critiques de l’opposition qui n’appréciait pas le fait que la mesure ait été passée pendant les grandes vacances, et donc limitait les possibilités de manifestation.

Mais on comprend, en revanche, l’aversion inavouée de Dominique de Villepin par rapport à toute reculade, ne serait-ce que sur le plan de la symbolique. Et après plusieurs conflits sociaux du début des années 2000 (notamment à propos de la réforme Fillon des retraites), le conflit du CPE semble être vu par le gouvernement et par ceux qui s’y opposent comme étant effectivement «une lutte symbolique» qui expliquerait la grande détermination de chacun.

La rémunération proposée à la plupart des jeunes débutants a également quelque chose de… symbolique.

En réaction, des organisations de jeunes (syndicats de salariés, d’étudiants, politiques, culturelles) ont créé un collectif contre le CPE et ont appelé à la déclinaison locale de ce collectif, ce qui s’est fait dans la plupart des grandes villes françaises. Ces étudiants définissent le CPE comme étant un emploi «précaire». La colère porte sur le fait qu’ «on ne peut lutter contre la précarité par la précarité». Derrière le slogan, une forme d’incompréhension totale semble s’être instaurée entre partisans du CPE (pour lesquels il s’agit d’une solution parmi d’autres contre le chômage des jeunes) et les manifestants.

Des lycéens ont formé un peu partout en France des collectifs pour demander le retrait du CPE et pour organiser les actions. Surfant sur cette lame de fond, l’ensemble des partis de gauche ont rapidement annoncé qu’ils souhaitaient le retrait immédiat et inconditionnel du CPE. Au vrai, la perspective de fragiliser un gouvernement au sein duquel se trouvent les deux principaux candidats de la droite républicaine, d’une part, et le rassemblement de la gauche autour d’un combat commun, d’autre part, ne sont pas étrangers à la belle unanimité de l’opposition contre le CPE.

Comme en campagne

Somme toute, les réactions qui ont suivi ce projet de loi ont été très variées et le gouvernement comme les partisans du retrait du contrat ont cherché à informer des conséquences de ce projet de loi, mais aussi à mobiliser le plus grand nombre, quitte à perdre une part d’objectivité. Les moyens utilisés sont divers et ne cherchent pas toujours à informer sur toutes les conséquences, mais plutôt à souligner un point précis afin de convaincre plus facilement. D’un côté, les slogans, qui mettent sur un même pied la précarité du CPE face à la précarité des jeunes au chômage, gommant du même coup le volet social du CPE (formation, allocations, locapass...), accusent le gouvernement d’être «autiste» ou de ne pas vouloir négocier, ce même gouvernement qui utilisa l’article 49-3 de la Constitution pour faire passer le projet de loi.

Du côté du PS, on déclare même que le retrait du CPE serait un choix «courageux» de la part de Dominique de Villepin et non une défaite, sachant pertinemment qu’un gouvernement, surtout lorsqu’il se veut réformateur, ne peut reculer devant la rue sans passer préalablement par un processus cadré de négociations. Mais les négociations auraient très bien pu avoir lieu avant de décider de la mettre en vigueur directement. Le fait est que de Villepin ne pouvait engager de négociations avec la gauche sous peine de perdre ses soutiens à droite. Ce qui ne fut pas forcément un bon calcul.

Du côté de l’UMP, en effet, outre les dissensions internes, le discours est lent à trouver ses marques et le mot «flexibilité» n’apparaît que peu – alors que, dans les modèles les plus socialement avancés que sont les modèles suédois ou (partiellement) espagnol, la flexibilité de l’emploi est totale  – pour ne pas présenter le CPE comme une réforme libérale. Ce qu’elle n’est guère. C’est pourtant, dans le principe du moins, un modèle de flexibilité très forte de l’emploi, complété par un volet social plus protecteur qui devrait permettre de lutter efficacement contre le chômage.

Mais il est un autre motif qui pousse la droite dans son ensemble à s’unir derrière le CPE. Abandonner la bataille pour le faire aboutir ouvrirait la seule porte qui reste encore envisageable pour lutter contre le chômage : décréter une vague de nationalisations, seule remède contre les délocalisations que l’on rend responsables du déclin du dynamisme français. Impensable pour des libéraux !

La guerre des sondages

En attendant, il y a la rue. Il y a surtout les moyens de la manipuler et, en premier chef, les sondages qui demeurent une arme indispensable pour les deux parties et ce, pour plusieurs raisons si l’on devait procéder à une synthèse de la guerre médiatique menée en soubassement. Avec une opinion publique largement opposée au contrat, on renforce depuis le début un sentiment d’injustice en montrant que le gouvernement ne tient pas compte de l’avis des Français. Les opposants au CPE ont donc tout intérêt à maximiser les sondages. Ils regroupent ainsi les opposants (environ 1/3) avec ceux qui voudraient des aménagements (environ 1/3 également) pour revendiquer l’appui de près de 70 % de l’opinion. Avec une opinion publique mitigée, le gouvernement obtient une raison de conserver sa loi. Il va donc chercher à opposer partisans et réfractaires. Outre les 25% de partisans, il peut tenter de se rapprocher du 1/3 favorable à des aménagements.

Ainsi, un sondage – «pensez-vous que le CPE va augmenter la précarité ?» – ne donnera pas les mêmes réponses que la question «pensez-vous que le CPE va réduire le chômage ?». Il est tentant ensuite, mais erroné, de considérer qu’un oui ou non à ces questions donnera le même résultat que la question «êtes-vous pour ou contre le retrait immédiat du CPE ?». Les deux parties utilisent donc ces sondages pour faire passer tel ou tel message.

De même, la bataille du contre peut donner des résultats divergents : «Etes-vous pour ou contre le CPE ?» ne donne pas les mêmes résultats que «êtes-vous pour ou contre le retrait du CPE ?». Exemple édifiant : le MEDEF était opposé au CPE (il aurait souhaité qu’il ne soit pas limité aux moins de 26 ans). Il n’est donc pas pour autant favorable à son retrait.

Les non-dits

Au cœur de ce conflit droite-gauche – c’en est un – c’est la position du patronat qui renseigne on ne peut mieux sur les enjeux que charrie la polémique autour du CPE. Ce dernier reste, en effet, équidistant entre les partisans et les opposants au CPE, alors que ce modèle lui offre sans doute des possibilités dont il ne rêvait même pas en matière de souplesse de l’emploi et de compétitivité. Pourtant, c’est de lui que s’est rapproché la gauche qui continue, par syndicats interposés, à mener des négociations qui s’établissent depuis quelques semaines en dehors du CPE. C’est que pour le PS, il est hors de question de laisser de Villepin réussir son coup sur une question aussi stratégique pour les socialistes que celle de l’emploi. Cela, d’autant plus que la direction actuelle, illustrée par le tandem Hollande-Royal, ne doit sa longévité à la base que par sa proximité avec l’ancien secrétaire général Lionel Jospin. L’intersection qui motive le combat du PS est claire : les socialistes n’ont jamais digéré l’échec de 2002, alors que la plus grande réussite de l’ancien premier ministre s’est faite justement au plan de la lutte contre le chômage. C’est dire si le PS trouverait son plein bonheur dans une France où il y aurait au moins une grande manifestation par mois jusqu’à la présidentielle !

 

Idéologique

Last but not least, le modèle que de Villepin tente de mettre en place contre vents et marées est avant toute chose une trouvaille de laboratoire, une expérience qui prétend démontrer qu’aux jours de la mondialisation, ce n’est pas le libéralisme qui produit le chômage, mais juste le manque d’ingéniosité et d’innovation des gouvernants. Cela renvoie à des luttes idéologiques sans lendemain, trouvant leur origine dans la crise de la pensée dans l’économie politique dans son ensemble, elle-même minée par ses extrémismes théoriques, le marché libre et le tout-Etat du socialisme.

Le Premier ministre français, réputé amoureux des Lettres, a-t-il joué son va-tout dans une aventure intellectuelle menée sur le terrain de la réalité sociale ? A-t-il tout simplement cherché à prendre tout ses adversaires de vitesse, donnant aux uns ce qu’il ôtait aux autres ? Certes, l’issue du conflit en donnera la réponse. Aujourd’hui, on a le loisir de le voir, et par-dessus toutes ses spécificités, le modèle social français ne pouvait soutenir plus longtemps les trop fortes contradictions qu’impose la marche forcée vers le libéralisme incertain.

Nabil Benali

 

 

Qu’est-ce que le CPE ?

Grosso modo, le Contrat première embauche (CPE) est un type de contrat de travail sans limitation de durée, à destination des moins de 26 ans. Contrairement à ce que son nom indique, un salarié peut très bien être sous le régime de ce contrat sans qu'il s'agisse pour autant de son premier emploi. Il permet notamment aux employeurs de se séparer d'un salarié, sans avoir à fournir de justification, pendant une période de deux ans. La rupture du contrat ne doit cependant intervenir que pour une cause réelle et sérieuse. Le CPE inverse donc la charge de la preuve, la faisant revenir à l'état sous lequel elle existait avant 1973 : en cas de contestation, ce n'est plus à l'employeur d'apporter la preuve qu'il a licencié pour une cause réelle et sérieuse, mais le salarié qui doit prouver qu'il a été licencié abusivement.

Le Premier ministre Dominique de Villepin, qui a annoncé sa création le 16 janvier 2006, espère grâce à ce nouveau contrat réduire le chômage des jeunes, dont le taux en 2006 (23%) était supérieur au taux moyen de la population (environ 9%). Ce texte a d'un autre côté suscité une vive opposition parmi les organisations de gauche (partis politiques et syndicats de salariés) et un nombre important d'étudiants et lycéens, considérant entre autres que le contrat faciliterait les licenciements abusifs. Des divisions sont également apparues parmi les organisations de droite et le patronat. L'amendement portant le CPE fut inséré dans le projet de loi pour l'égalité des chances et fut adopté par l'Assemblée nationale dans la nuit du 8 au 9 février 2006, avant que le gouvernement n'engage sa responsabilité sur le reste du texte, conformément à l'article 49 alinéa 3 de la Constitution.

N. B.

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