Semaine du 29 Mars au 04 Avril 2006

 Traité d’amitié entre l’Algérie et la France

Un contenu étrangement inconnu  2ème Partie

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Traité d’amitié entre l’Algérie et la France

Un contenu étrangement inconnu

 

2ème Partie

 

La guerre d’indépendance pour les uns ou la guerre d’Algérie pour les autres, n’a pas fini de parler d’elle, tant les séquelles sont béantes, les passions envenimées, les contentieux lourds et les tabous souvent entretenus. La réconciliation et la normalisation des relations sont plus que jamais nécessaires entre Alger et Paris. Mais, il n’est pas certain qu’elles soient réalisables aujourd’hui, dans les conditions de « guerre » de civilisations, surtout que le décalage d'opinion sur le passé colonial français est criant et les idées de l’extrême droite présomptueuses. La levée des incompréhensions et l’accomplissement de la refondation des rapports entre deux Etats souverains, exigent encore et encore de créer des passerelles et, pourquoi pas, de signer un accord d'amitié et de coopération dans certains domaines.

Les harkis : le poids des pressions

Qu’en est-il des accusations de plus de 400 associations de harkis dirigées contre l’Etat algérien sur les « massacres des 150.000 musulmans qui sont restés fidèles à la France » ?

Si l’on en croit Abdelaziz Meliani, ex-président de la mission nationale de réflexion sur les harkis et auteur de « La France honteuse, le drame des harkis » (éditions Perrin, 1993), quelque 290.000 personnes ont choisi le camp de la France, dont 62.000 harkis proprement parler. Dans ce cas, on mesure aisément le poids des pressions de milieux politiques français sur l’Etat-nation d’Algérie, du moment que la page noire est très mal tournée.

La guerre contre la colonisation française a été l’une des guerres les plus atroces. L'indépendance de l'Algérie ne pouvait se réaliser sans problème, surtout qu’elle se présentait comme l’ultime étape de la débâcle de l'empire colonial français. De 1954 à 1962, c’est-à-dire en moins d’une décennie, la France a été privée de ses colonies, en Indochine, en Afrique noire et en Afrique du Nord. La décolonisation de l’Algérie allait-elle s’accompagner d’un processus de reconnaissance des crimes commis par le pays agresseur, de leurs dénonciations et des sanctions des dirigeants politiques ayant donné le feu vert pour les délits exercés contre le peuple d’« indigènes » qui voulait son indépendance ? Hélas non et parmi les responsables de l’époque coloniale qui sont vivants, certains se sont reconvertis en personnalités historiques.

Pour ce qui est des harkis, des milliers d’entre eux, accompagnés de leurs familles, seront empêchés par les autorités françaises d’embarquer sur les bateaux pour rejoindre la France. Des écrits incriminent le général de Gaulle qui était, dit-on réticent au transfert de cette catégorie de la population, par crainte de « la perte d’identité » de la République française ou pour d’autres calculs. D’autres, en revanche, reprochent aux Français de la Métropole de se donner bonne conscience, en se suffisant des accords d’Evian, alors que la situation était devenue incontrôlable à l’époque, par la faute des ultras de l’OAS ayant provoqué les militants du FLN et d’Algériens tout court, y compris parmi les plus intolérants.

Que pouvait-il arriver aux harkis restés en Algérie, sinon se faire pardonner, acheter leur silence grâce à des complicités (on parle même d’achat de cartes de moudjahid) ou affronter la vengeance de leurs victimes, dans une Algérie meurtrie et déstructurée ? Quant aux « rescapés musulmans » qui ont pu rejoindre la France, ils seront, pour la plupart, parqués dans des hameaux de forestage, loin des yeux, loin des villages et des autres lieux de vie. Certains harkis vont vivre dans ces cantonnements d'urgence jusqu'en 1975, et remâcher leur rancune en la transférant sur leur pays d’origine qu’ils ne reverront peut-être plus et en transmettant leur mal de vivre à leurs descendants.

Alors que l’Etat algérien a annoncé que les enfants de harkis n’ont rien à voir avec les choix de leurs parents, qu’ils peuvent vivre sur le sol algérien en tant que citoyens à part entière, la loi française du 23 février 2005 vient réveiller les démons, sans assumer à aucun moment la lourde responsabilité de l’empire colonial dans l’émergence du phénomène de harkis, mais également dans l’adoption de la loi Crémieux et autres textes visant la division de la population autochtone.

A la recherche d’une identité « occidentale » judéo-chrétienne

Il n’est donc pas fortuit qu’un Rédha Malek, ex-chef de la délégation du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et porte-parole aux accords d’Evian sorte de sa réserve pour prédire, déjà en décembre 2005, que les choses ne sont pas « encore mûres » pour la conclusion d’un traité d’amitié entre Alger et Paris. Si la France veut ce traité, il faudra qu’elle cesse ses ingérences dans les affaires internes de l’Algérie, déclare tout de go l’ancien Chef du gouvernement, devenu célèbre dans les années 1990 avec sa fameuse phrase « La peur doit changer de camp ». Et pour lever toute équivoque, ce dernier rappelle plus loin que « le peuple algérien a répondu au président de Gaulle qu’il était derrière l’ALN-FLN, le GPRA et Ferhat Abbas », avant d’appeler si justement à « une coopération pratique basée sur du concret et loin des émotions ».

A l’occasion de la célébration du 19 mars 1962, journée symbole de la fin de la colonisation française en Algérie, Rédha Malek revient sur les accords d’Evian, en évoquant la question de « la minorité européenne ». Quoique ces accords aient pour finalité la fin de plus de sept années de guerre, le diplomate constate dans une interview accordée à El Watan qu’avec « l’évolution radicale » de l’Algérie vers l’indépendance, les choses se sont précipitées, avec notamment le départ massif des Français et la politique de « la terre brûlée » de l’OAS. « Les Français partis, cette clause est devenue caduque », dit-il au sujet des pieds-noirs et des harkis.

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Pour des raisons liées au nouvel ordre mondial en formation et en prévision des élections présidentielles de 2007, la droite française semble glisser vers les idées de l’extrême droite, dont une partie des voix du Front national aux élections est gagnée grâce à la guerre d’Algérie. Cela peut expliquer peut-être toutes les tensions et les passions autour des lois sur l’immigration et le voile, et des émeutes dans les banlieues.

C’est bien Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur de la République française et néanmoins prétendant aux prochaines présidentielles qui a tenu des propos provocateurs qui, fait étonnant, rappellent un certain discours soutenu il y a si longtemps par des responsables coloniaux. Sur un plateau de télé, Sarkozy témoigne en effet qu’il est issu de l’immigration de l’Europe de l’Est, ce qui n’a rien à voir à ses yeux avec les Français musulmans originaires d’Afrique du Nord. De tels discours confortent hélas ceux qui, en Algérie et en France, ne cessent de nous tirer vers je ne sais quel chemin complexe et détestable, parsemé d’alliances contre-nature. Ceux devenus aujourd’hui les adeptes du « conflit » civilisationnel !

De l’avis de Cédric Housez, rédacteur en chef de la rubrique « Tribunes et décryptages », ce genre de propos correspond à l’agenda politique d’un certain Occident qui est en train de diaboliser le monde arabe pour le piller en gardant bonne conscience. Le spécialiste en communication estime aussi que cette rhétorique intervient à un moment où les élites françaises se détournent du concept d’identité nationale pour valoriser une identité européenne, voire une identité « occidentale » judéo-chrétienne. A Housez de plaider pour une mise en question des préjugés coloniaux, par la déconstruction de « l’imagerie, globalement positive, liée à cette période ».  De son côté, Pierre Tévanian, enseignant et auteur du livre « Le voile médiatique : Un faux débat » (éditions Raisons d’agir), relève que la bataille du voile est une sorte d’adaptation française de la doctrine américaine du « choc des civilisations » ». Pire encore, il compare la loi sur le voile, à une « manifestation pathologique d’un passé qui ne passe pas, « le retour d’un épisode refoulé ».

Le « Majesté, je dois beaucoup à votre père » de Tuquoi

La France ayant exigé à juste titre de l’Allemagne post-hitlérienne des excuses pour tous les crimes commis contre le peuple français et qui a eu gain de cause, doit également solder ses comptes avec son histoire coloniale. Qu’attend-elle pour reconnaître publiquement et sans complexe toutes les violations perpétrées à l’encontre du peuple algérien pour passer ensemble à autre chose de plus élevé ? Mais, que recherchent ces voix (parmi elles les partisans du « qui-tue-qui ») qui s’élèvent maintenant, en comparant de la façon la plus absurde la décennie passée à une « seconde guerre d’Algérie » ? Utiliser un conflit interne, dont les commanditaires sont à dénoncer fermement, ne peut laver la France coloniale de ses crimes ignobles. Une raison supplémentaire pour ouvrir les archives des deux côtés de la Méditerranée et situer sereinement les responsabilités irréfutables de la machine coloniale.

Nous ne pouvons parler du traité d’amitié, notamment de son volet politique, sans évoquer l’épineux problème du Sahara occidental qui résume à lui seul la définition de l’agresseur et l’agressé, du colonisateur et du colonisé. Aussi, il est à se demander comment des rapports, certes très utiles, entre les pays maghrébins pourront être fructifiés et apporter la stabilité dans la région, quand tout le monde sait que les officiels français se présentent comme l’avocat de famille de la monarchie marocaine, adhérant publiquement à la vision de Rabat au Sahara occidental, contraire à la légalité internationale et au droit des peuples de disposer d’eux-mêmes.

Dans « Majesté, je dois beaucoup à votre père » (éditions Albin Michel, mars 2006), le dernier ouvrage du journaliste français Jean-Pierre Tuquoi, ce dernier confirme une fois de plus que la relation entre Paris et le royaume chérifien a toujours été singulière. Au point que le roi père, Hassan II, demande au président Chirac de veiller sur l'héritier du Trône. L’auteur, spécialiste du Maroc et ancien correspondant du journal Le Monde à Rabat, révèle aussi que des partis politiques, ainsi que des anciens ministres ou éditorialistes connus, qu’ils soient de droite ou de gauche, entretiennent des liens particuliers avec le palais, y compris sur la question du Sahara, un territoire inscrit à l’ordre du jour des Nations unies depuis les années 1960. La présidence et le ministre des Affaires étrangères français n'ont pas cesser de torpiller au siège de l'ONU « toute amorce de solution qui risquerait de fragiliser le régime marocain », parce qu’ils sont convaincus qu'un référendum serait « suicidaire pour le royaume », raconte le journaliste. Il note encore que l’ex-homme fort du Maroc, Driss Basri, accuse le royaume d’avoir « corrompu » des fonctionnaires de l’ONU sur le dossier sahraoui.

Aujourd’hui, le Maroc est dans de sales draps. Non content du dernier plan de paix, qui lui procure pourtant des largesses sur le plan du corps électoral, il s’obstine dans son rejet pour imposer un projet d’autonomie qui, à l’état actuel des choses, équivaudrait au maintien de la colonisation du territoire sahraoui. L'occupant marocain se comporte bel et bien comme toutes les puissances coloniales à travers l'histoire !

Tout cela, la France chiraquienne le sait parfaitement. Est-il alors possible de croire que l’Etat français adopte enfin une position conforme au droit international, sinon une position neutre qui lui préserverait ses intérêts supérieurs dans la région ? Il faut l’espérer après la première réaction officielle du président Chirac aux propos du ministre algérien des Affaires étrangères Mohamed Bedjaoui, qui a affirmé, le 20 mars dernier, que le projet de traité d’amitié entre les deux pays est toujours à l’ordre du jour.

Conclusion

En attendant que les peuples algérien et français prennent connaissance du contenu de ce projet de traité, Bejaoui précise que les contours des relations futures sont prévus dans La Déclaration d’Alger de 2003, en donnant force à la voie de « la diplomatie économique », comme axe fondamental de l’action extérieure de l’Algérie.

Disons pour terminer qu’un traité d’amitié entre deux pays voisins, aussi exceptionnel soit-il, ne peut aller à l’encontre de la propre histoire de l’Algérie et de ses positions en faveur du mouvement de décolonisation. Mais, ce traité, tout comme la loi du 23 février, ne doivent pas servir de prétexte pour cacher les défections dans l’Algérie d’aujourd’hui, en matière de justice, de respect des libertés individuelles et collectives et de démocratie. 

L’attitude interrogative de Français n’est pas seulement le fait de l’ordre mondial hostile à la libération des peuples, de la peur sans cesse renouvelée contre le terrorisme islamiste (souvent associé à l’Islam), de la dépolitisation ou de la méconnaissance de l’histoire coloniale, de l’influence de l’extrême droite ou des calculs électoralistes. Les crises internes interminables et les conflits sanglants qui endeuillent des pays indépendants anciennement colonisés, comme l’Algérie, l’importance du phénomène de l’immigration (surtout clandestine) et de la corruption, la fuite des cerveaux des pays en développement et la nature des systèmes politiques, autoritaires et clientélistes dans la plupart des cas, de même que les carences en matière de communication et de droits humains, et la tentation de dirigeants arabes, en mal de légitimité ou mal entourés, d’instrumentaliser les particularismes et de « réislamiser » leur société pour rester les maîtres à bord, tout cela contribue aussi à soutenir le doute, les appréhensions, voire même l’esprit d’intolérance.

L’Algérie doit tirer les leçons de ce passé agité, elle doit surtout se défaire elle aussi de ses pesanteurs, sans complexe, afin de libérer toutes les composantes de l’Algérianité, grâce à l’écriture fidèle de l’histoire de la guerre de libération nationale. Pour situer le rôle de chaque partie dans cette guerre meurtrière et mettre fin, par conséquent, à ce fonds de commerce, de surenchères et de pressions, dans lequel puisent encore, d’un côté, le nationalisme étroit et les opportunismes, et, de l’autre, les nostalgiques de « l’Algérie française » et ceux qui refusent de refermer la porte expansionniste.

Il y va de l’avenir de ce « vivre-ensemble » en bonne intelligence dans la grande Maison Algérie et avec nos voisins français.

Hafida Ameyar, journaliste et auteur du livre « Sahara occidental. Que veut l’ONU ? », Casbah éditions, 2001.

 

 

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