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Traité d’amitié entre
l’Algérie et la France
Un contenu
étrangement inconnu
2ème
Partie
La guerre
d’indépendance pour les uns ou la guerre d’Algérie pour les autres,
n’a pas fini de parler d’elle, tant les séquelles sont béantes, les
passions envenimées, les contentieux lourds et les tabous souvent
entretenus. La réconciliation et la normalisation des relations sont
plus que jamais nécessaires entre Alger et Paris. Mais, il n’est pas
certain qu’elles soient réalisables aujourd’hui, dans les conditions
de « guerre » de civilisations, surtout que le décalage d'opinion
sur le passé colonial français est criant et les idées de l’extrême
droite présomptueuses. La levée des incompréhensions et
l’accomplissement de la refondation des rapports entre deux Etats
souverains, exigent encore et encore de créer des passerelles et,
pourquoi pas, de signer un accord d'amitié et de coopération dans
certains domaines.
Les harkis : le
poids des pressions
Qu’en est-il des
accusations de plus de 400 associations de harkis dirigées contre
l’Etat algérien sur les « massacres des 150.000 musulmans qui sont
restés fidèles à la France » ?
Si l’on en croit
Abdelaziz Meliani, ex-président de la mission nationale de réflexion
sur les harkis et auteur de « La France honteuse, le drame des
harkis » (éditions Perrin, 1993), quelque 290.000 personnes ont
choisi le camp de la France, dont 62.000 harkis proprement parler.
Dans ce cas, on mesure aisément le poids des pressions de milieux
politiques français sur l’Etat-nation d’Algérie, du moment que la
page noire est très mal tournée.
La guerre contre
la colonisation française a été l’une des guerres les plus atroces.
L'indépendance de l'Algérie ne pouvait se réaliser sans problème,
surtout qu’elle se présentait comme l’ultime étape de la débâcle de
l'empire colonial français. De 1954 à 1962, c’est-à-dire en moins
d’une décennie, la France a été privée de ses colonies, en
Indochine, en Afrique noire et en Afrique du Nord. La décolonisation
de l’Algérie allait-elle s’accompagner d’un processus de
reconnaissance des crimes commis par le pays agresseur, de leurs
dénonciations et des sanctions des dirigeants politiques ayant donné
le feu vert pour les délits exercés contre le peuple d’« indigènes »
qui voulait son indépendance ? Hélas non et parmi les responsables
de l’époque coloniale qui sont vivants, certains se sont reconvertis
en personnalités historiques.
Pour ce qui est
des harkis, des milliers d’entre eux, accompagnés de leurs familles,
seront empêchés par les autorités françaises d’embarquer sur les
bateaux pour rejoindre la France. Des écrits incriminent le général
de Gaulle qui était, dit-on réticent au transfert de cette catégorie
de la population, par crainte de « la perte d’identité » de la
République française ou pour d’autres calculs. D’autres, en
revanche, reprochent aux Français de la Métropole de se donner bonne
conscience, en se suffisant des accords d’Evian, alors que la
situation était devenue incontrôlable à l’époque, par la faute des
ultras de l’OAS ayant provoqué les militants du FLN et d’Algériens
tout court, y compris parmi les plus intolérants.
Que pouvait-il
arriver aux harkis restés en Algérie, sinon se faire pardonner,
acheter leur silence grâce à des complicités (on parle même d’achat
de cartes de moudjahid) ou affronter la vengeance de leurs victimes,
dans une Algérie meurtrie et déstructurée ? Quant aux « rescapés
musulmans » qui ont pu rejoindre la France, ils seront, pour la
plupart, parqués dans des hameaux de forestage, loin des yeux, loin
des villages et des autres lieux de vie. Certains harkis vont vivre
dans ces cantonnements d'urgence jusqu'en 1975, et remâcher leur
rancune en la transférant sur leur pays d’origine qu’ils ne
reverront peut-être plus et en transmettant leur mal de vivre à
leurs descendants.
Alors que l’Etat
algérien a annoncé que les enfants de harkis n’ont rien à voir avec
les choix de leurs parents, qu’ils peuvent vivre sur le sol algérien
en tant que citoyens à part entière, la loi française du 23 février
2005 vient réveiller les démons, sans assumer à aucun moment la
lourde responsabilité de l’empire colonial dans l’émergence du
phénomène de harkis, mais également dans l’adoption de la loi
Crémieux et autres textes visant la division de la population
autochtone.
A la recherche
d’une identité « occidentale » judéo-chrétienne
Il n’est donc pas
fortuit qu’un Rédha Malek, ex-chef de la délégation du gouvernement
provisoire de la République algérienne (GPRA) et porte-parole aux
accords d’Evian sorte de sa réserve pour prédire, déjà en décembre
2005, que les choses ne sont pas « encore mûres » pour la conclusion
d’un traité d’amitié entre Alger et Paris. Si la France veut ce
traité, il faudra qu’elle cesse ses ingérences dans les affaires
internes de l’Algérie, déclare tout de go l’ancien Chef du
gouvernement, devenu célèbre dans les années 1990 avec sa fameuse
phrase « La peur doit changer
de camp ». Et pour lever toute équivoque, ce dernier rappelle plus
loin que « le peuple algérien a répondu au président de Gaulle qu’il
était derrière l’ALN-FLN, le GPRA et Ferhat Abbas », avant d’appeler
si justement à « une coopération pratique basée sur du concret et
loin des émotions ».
A l’occasion de
la célébration du 19 mars 1962, journée symbole de la fin de la
colonisation française en Algérie, Rédha Malek revient sur les
accords d’Evian, en évoquant la question de « la minorité
européenne ». Quoique ces accords aient pour finalité la fin de plus
de sept années de guerre, le diplomate constate dans une interview
accordée à El Watan qu’avec « l’évolution radicale » de l’Algérie
vers l’indépendance, les choses se sont précipitées, avec notamment
le départ massif des Français et la politique de « la terre brûlée »
de l’OAS. « Les Français partis, cette clause est devenue caduque »,
dit-il au sujet des pieds-noirs et des harkis.
Navigation
Pour des raisons
liées au nouvel ordre mondial en formation et en prévision des
élections présidentielles de 2007, la droite française semble
glisser vers les idées de l’extrême droite, dont une partie des voix
du Front national aux élections est gagnée grâce à la guerre
d’Algérie. Cela peut expliquer peut-être toutes les tensions et les
passions autour des lois sur l’immigration et le voile, et des
émeutes dans les banlieues.
C’est bien Nicolas
Sarkozy, le ministre de l’Intérieur de la République française et
néanmoins prétendant aux prochaines présidentielles qui a tenu des
propos provocateurs qui, fait étonnant, rappellent un certain
discours soutenu il y a si longtemps par des responsables coloniaux.
Sur un plateau de télé, Sarkozy témoigne en effet qu’il est issu de
l’immigration de l’Europe de l’Est, ce qui n’a rien à voir à ses
yeux avec les Français musulmans originaires d’Afrique du Nord. De
tels discours confortent hélas ceux qui, en Algérie et en France, ne
cessent de nous tirer vers je ne sais quel chemin complexe et
détestable, parsemé d’alliances contre-nature. Ceux devenus
aujourd’hui les adeptes du « conflit » civilisationnel !
De l’avis de
Cédric Housez, rédacteur en chef de la rubrique « Tribunes et
décryptages », ce genre de propos correspond à l’agenda politique
d’un certain Occident qui est en train de diaboliser le monde arabe
pour le piller en gardant bonne conscience. Le spécialiste en
communication estime aussi que cette rhétorique intervient à un
moment où les élites françaises se détournent du concept d’identité
nationale pour valoriser une identité européenne, voire une identité
« occidentale » judéo-chrétienne. A Housez de plaider pour une mise
en question des préjugés coloniaux, par la déconstruction de
« l’imagerie, globalement positive, liée à cette période ». De son
côté, Pierre Tévanian, enseignant et auteur du livre « Le voile
médiatique : Un faux débat » (éditions Raisons d’agir), relève que
la bataille du voile est une sorte d’adaptation française de la
doctrine américaine du « choc des civilisations » ». Pire encore, il
compare la loi sur le voile, à une « manifestation pathologique d’un
passé qui ne passe pas, « le retour d’un épisode refoulé ».
Le « Majesté,
je dois beaucoup à votre père » de Tuquoi
La France ayant
exigé à juste titre de l’Allemagne post-hitlérienne des excuses pour
tous les crimes commis contre le peuple français et qui a eu gain de
cause, doit également solder ses comptes avec son histoire
coloniale. Qu’attend-elle pour reconnaître publiquement et sans
complexe toutes les violations perpétrées à l’encontre du peuple
algérien pour passer ensemble à autre chose de plus élevé ? Mais,
que recherchent ces voix (parmi elles les partisans du « qui-tue-qui »)
qui s’élèvent maintenant, en comparant de la façon la plus absurde
la décennie passée à une « seconde guerre d’Algérie » ? Utiliser un
conflit interne, dont les commanditaires sont à dénoncer fermement,
ne peut laver la France coloniale de ses crimes ignobles. Une raison
supplémentaire pour ouvrir les archives des deux côtés de la
Méditerranée et situer sereinement les responsabilités irréfutables
de la machine coloniale.
Nous ne pouvons
parler du traité d’amitié, notamment de son volet politique, sans
évoquer l’épineux problème du Sahara occidental qui résume à lui
seul la définition de l’agresseur et l’agressé, du colonisateur et
du colonisé. Aussi, il est à se demander comment des rapports,
certes très utiles, entre les pays maghrébins pourront être
fructifiés et apporter la stabilité dans la région, quand tout le
monde sait que les officiels français se présentent comme l’avocat
de famille de la monarchie marocaine, adhérant publiquement à la
vision de Rabat au Sahara occidental, contraire à la légalité
internationale et au droit des peuples de disposer d’eux-mêmes.
Dans « Majesté, je
dois beaucoup à votre père » (éditions Albin Michel, mars 2006), le
dernier ouvrage du journaliste français Jean-Pierre Tuquoi, ce
dernier confirme une fois de plus que la relation entre Paris et le
royaume chérifien a toujours été singulière. Au point que le roi
père, Hassan II, demande au président Chirac de veiller sur
l'héritier du Trône. L’auteur, spécialiste du Maroc et ancien
correspondant du journal Le Monde à Rabat, révèle aussi que des
partis politiques, ainsi que des anciens ministres ou éditorialistes
connus, qu’ils soient de droite ou de gauche, entretiennent des
liens particuliers avec le palais, y compris sur la question du
Sahara, un territoire inscrit à l’ordre du jour des Nations unies
depuis les années 1960. La présidence et le ministre des Affaires
étrangères français n'ont pas cesser de torpiller au siège de l'ONU
« toute amorce de solution qui risquerait de fragiliser le régime
marocain », parce qu’ils sont convaincus qu'un référendum serait
« suicidaire pour le royaume », raconte le journaliste. Il note
encore que l’ex-homme fort du Maroc, Driss Basri, accuse le royaume
d’avoir « corrompu » des fonctionnaires de l’ONU sur le dossier
sahraoui.
Aujourd’hui, le
Maroc est dans de sales draps. Non content du dernier plan de paix,
qui lui procure pourtant des largesses sur le plan du corps
électoral, il s’obstine dans son rejet pour imposer un projet
d’autonomie qui, à l’état actuel des choses, équivaudrait au
maintien de la colonisation du territoire sahraoui. L'occupant
marocain se comporte bel et bien comme toutes les puissances
coloniales à travers l'histoire !
Tout cela, la
France chiraquienne le sait parfaitement. Est-il alors possible de
croire que l’Etat français adopte enfin une position conforme au
droit international, sinon une position neutre qui lui préserverait
ses intérêts supérieurs dans la région ? Il faut l’espérer après la
première réaction officielle du président Chirac aux propos du
ministre algérien des Affaires étrangères Mohamed Bedjaoui, qui a
affirmé, le 20 mars dernier, que le projet de traité d’amitié entre
les deux pays est toujours à l’ordre du jour.
Conclusion
En attendant que
les peuples algérien et français prennent connaissance du contenu de
ce projet de traité, Bejaoui précise
que les contours des relations futures
sont prévus dans La Déclaration d’Alger de 2003, en donnant force à
la voie de « la diplomatie économique », comme axe fondamental de
l’action extérieure de l’Algérie.
Disons pour
terminer qu’un traité d’amitié entre deux pays voisins, aussi
exceptionnel soit-il, ne peut aller à l’encontre de la propre
histoire de l’Algérie et de ses positions en faveur du mouvement de
décolonisation. Mais, ce traité, tout comme la loi du 23 février, ne
doivent pas servir de prétexte pour cacher les défections dans
l’Algérie d’aujourd’hui, en matière de justice, de respect des
libertés individuelles et collectives et de démocratie.
L’attitude
interrogative de Français n’est pas seulement le fait de l’ordre
mondial hostile à la libération des peuples, de la peur sans cesse
renouvelée contre le terrorisme islamiste (souvent associé à
l’Islam), de la dépolitisation ou de la méconnaissance de l’histoire
coloniale, de l’influence de l’extrême droite ou des calculs
électoralistes. Les crises internes interminables et les conflits
sanglants qui endeuillent des pays indépendants anciennement
colonisés, comme l’Algérie, l’importance du phénomène de
l’immigration (surtout clandestine) et de la corruption, la fuite
des cerveaux des pays en développement et la nature des systèmes
politiques, autoritaires et clientélistes dans la plupart des cas,
de même que les carences en matière de communication et de droits
humains, et la tentation de dirigeants arabes, en mal de légitimité
ou mal entourés, d’instrumentaliser les particularismes et de « réislamiser »
leur société pour rester les maîtres à bord, tout cela contribue
aussi à soutenir le doute, les appréhensions, voire même l’esprit
d’intolérance.
L’Algérie doit
tirer les leçons de ce passé agité, elle doit surtout se défaire
elle aussi de ses pesanteurs, sans complexe, afin de libérer toutes
les composantes de l’Algérianité, grâce à l’écriture fidèle de
l’histoire de la guerre de libération nationale. Pour situer le rôle
de chaque partie dans cette guerre meurtrière et mettre fin, par
conséquent, à ce fonds de commerce, de surenchères et de pressions,
dans lequel puisent encore, d’un côté, le nationalisme étroit et les
opportunismes, et, de l’autre, les nostalgiques de « l’Algérie
française » et ceux qui refusent de refermer la porte
expansionniste.
Il y va de
l’avenir de ce « vivre-ensemble » en bonne intelligence dans la
grande Maison Algérie et avec nos voisins français.
Hafida Ameyar,
journaliste et auteur du livre « Sahara occidental. Que veut
l’ONU ? », Casbah éditions, 2001.
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