Semaine du 29 novembre au 5 décembre 2006

 

Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 8)

 

 
 
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Bilan et perspectives (Partie 8)

On se souvient que lors de la campagne référendaire de l’année dernière, il a été dit que cette étape est la troisième d’une politique graduelle dont l’objectif était le rétablissement de la paix civile sur l’ensemble du territoire national, étape qui avait été précédée de deux autres, à savoir l’adoption des mesures de la rahma et celles de la concorde civile. Dans ces discours de campagne tout au moins, le président Bouteflika disait clairement qu’elle pourrait être suivie par d’autres initiatives venant en complément des précédentes,  le processus ayant vocation à se poursuivre jusqu’à ce que le but final soit atteint. Quant au texte sur lequel les Algériens étaient appelés à se prononcer, il faut reconnaître qu’il suggérait en effet cette volonté de persévérer dans la même voie, notamment par sa remarque, abondamment commentée, suivant laquelle la  Charte pour la paix et la réconciliation serait l’exact reflet de l’équilibre des forces tel qu’il se présentait dans l’Etat au moment où elle s’élaborait.

En fait, la rahma ne procédait pas du même esprit. On peut même douter que la concorde civile et la réconciliation nationale soient réellement les deux phases d’une même politique. La rahma ne visait à rien d’autre qu’à permettre le retour dans la société de ceux d’entre les terroristes qui avaient été emportés par des événements dont ils avaient été d’une certaine façon eux-mêmes victimes, et qui se montraient disposer à déposer les armes si on leur donnait l’assurance qu’ils seraient jugés avec clémence. La concorde civile, pour sa part, constituait d’abord une solution juridique à une situation de fait : l’abandon de l’action armée par une des organisations terroristes, la branche armée de l’ex-Fis, l’AIS, même si elle devait se traduire concrètement par l’élargissement de la plupart des terroristes en captivité et par l’amnistie de ceux qui se rendraient. La réconciliation nationale, en revanche, comportait une signification politique affirmée dans la mesure où elle avait pour horizon le dépassement de la crise dans l’ensemble de ses dimensions. Pour simplifier, elle était, comparativement aux initiatives précédentes, plus politique que sécuritaire, tandis que celles-ci étaient plus sécuritaires que politiques. Il ne s’agissait pas tant par son entremise de dégarnir le GSPC de tous les « égarés » qui n’avaient pas saisis les deux offres précédentes pour se rendre, mais qui toutefois ne demandaient pas mieux que de retourner dans le giron de la légalité, que d’ouvrir à l’islamisme radical la perspective d’une réhabilitation politique devant, à terme,  permettre à ceux qui continuaient de se reconnaître dans ce courant de s’organiser sous forme de parti. Elle se présentait, autrement dit, comme la solution politique à laquelle avaient appelé les parties prenantes du contrat de Rome, sauf qu’entre-temps l’initiative avait changé de main ; elle ne provenait plus de l’ « opposition réelle », comme aimaient à se définir les participants à la rencontre romaine, mais des tenants du pouvoir, conformément à l’évolution du rapport de forces, qui avait dans l’intervalle basculé nettement en faveur de ces derniers.

 Elle en diffère néanmoins sur un point essentiel : elle exclut, en tout cas dans l’immédiat, le retour sur la scène politique de ce qui ressemblerait de près ou de loin à l’ex-Fis. L’amnistie générale qu’elle énonce n’entraîne pas automatiquement la réhabilitation politique de ceux que la Charte pour la paix et la réconciliation désigne comme les responsables de la violence. Elle leur interdit au contraire expressément de renouer avec l’activité politique,  ou même de faire des déclarations publiques, encore que cette interdiction soit très souvent enfreinte pour la bonne raison qu’elle était inapplicable, sauf à renvoyer en prison quiconque s’avise d’y contrevenir. Elle sort pourtant du cadre dans lequel s’inscrivent les deux mesures qui l’ont précédée par ceci, justement, qu’elle laisse envisager une réhabilitation politique dans le futur, étant donné que logiquement quelqu’un qui est amnistié finira en principe par recouvrir tous ses droits, et donc également ses droits politiques. Dans ses limites actuelles, la réconciliation nationale n’en est pas une réellement. Elle ne le deviendrait que si tous ceux qui sont aujourd’hui interdits d’activité politique, en réalité ceux qui ne sont pas autorisés à former un ou des partis politiques, acquéraient de nouveau la jouissance de ce droit.

Or, à l’aune de ce seul critère, il n’y a pas que les anciens membres du parti dissous qui se voient privés de leurs droits. Si le champ politique se rouvrait à nouveau, nul doute que le paysage en serait modifié, d’autant que la plupart des formations actuelles sont des coquilles vides, dont tout indique qu’elles ne se régénéreront pas, principalement pour avoir perdu toute crédibilité. Elles donnent d’ailleurs le net sentiment de n’attendre elles-mêmes de salut que dans une éventuelle recomposition politique susceptible de les ranimer, quitte à dépouiller leur forme actuelle pour se glisser dans une autre de meilleure tenue, et qui surtout serait plus vaste, même au prix d’un réalignement qui les ferait glisser de la gauche vers la droite ou vice-versa. On ne peut donc soutenir que les anciens fisssistes soient les seuls à être lésés à cet égard, pour autant que les droits politiques se réduisent à celui de s’organiser en parti politique. Car, aujourd’hui en Algérie, il n’est pas permis de créer de nouveaux partis, et cette interdiction de fait s’applique à tout le monde, aux islamistes comme aux non islamistes. Il n’est du reste même pas permis de créer de nouveaux journaux, comme l’a spécifié dernièrement le ministre chargé du secteur de l’information, au motif qu’il en existe déjà trop.

 Ainsi donc, il n’existe pas de régime spécifique aux anciens membres du FIS, si toutefois beaucoup d’entre eux ont envie de se regrouper en toute légalité dans un nouveau parti, car les mesures qui les frappent touchent d’autres qui, contrairement à eux, n’ont pas sur la conscience des crimes innombrables, les uns aussi abjects que les autres, commis sur leurs concitoyens. A l’ombre de la légalité, précisions-nous, car il ne fait pas de doute que hors ce cadre-là, les islamistes radicaux travaillent sûrement sans relâche pour faire avancer leurs affaires, notamment pour être prêts le jour où le champ politique et médiatique se rouvre. Car il se rouvrira un jour ou l’autre. Le paysage politique tel qu’il est milite en faveur de cette perspective. Il n’est pas en effet de régime démocratique viable avec un parti qui rafle la mise à chaque élection, dont le président n’est autre que le président de la République, qui est de ce fait capable de gouverner seul, mais néanmoins dont le chef concède des postes gouvernementaux  en puisant dans ces forces d’appoint, on pourrait presque dire forces alibi, que sont le RND et le MSP. Et hormis ces trois-là, des partis dépourvus de perspectives, qui pour certains perdent significativement du terrain jusque dans leur bastion commun, au point d’ailleurs de laisser présager le moment où celui-ci  cessera de leur être acquis quelles que soient les circonstances ou leurs propositions.

Mais ne nous éloignons pas trop de notre sujet, qui était de savoir ce qu’il était le mieux indiqué de faire pour réduire l’influence de l’islamisme radical, pour autant que ce courant représente encore une menace réelle pour une jeune démocratie dans un pays de tradition religieuse islamique. Mais la prudence commande de faire comme si cette menace était bien réelle.

Aussi apparentés qu’ils semblent à première vue, les trois étapes que sont la rahma, la concorde civile, et la réconciliation nationale, ne renvoient pas à une même conception de la lutte contre le terrorisme. Néanmoins, si la première démarche avait complètement réussi, en quelque sorte au-delà de toute espérance, jusqu’à faire du terrorisme une réalité tout à fait marginale, il n’y aurait pas eu besoin de recourir aux deux autres. C’est parce qu’elle n’avait pas fait baisser le niveau de la violence au-dessous d’un seuil à partir duquel celle-ci cesse d’être au centre des préoccupations nationales que les deux initiatives ont été prises. Pourtant, en termes de rendement, s’il est permis de parler ainsi, la politique de la rahma l’a emporté sur la concorde civile. Quant à la troisième et la plus récente, on sait qu’elle a beaucoup déçu à cet égard. Il ne semble pas que le GSPC se soit beaucoup ressenti de ce qu’elle lui a causé comme défections dans ses rangs. C’est  que elle comportait une ambiguïté fondamentale dans ses visées qui la rendait pour l’essentiel contreproductive. A la différence des deux premières initiatives, elle se voulait plus politique que sécuritaire. C’est pourquoi ceux auxquels elle était destinée ont eu à son égard une attitude calculatrice, circonspecte, exigeante sous un air approbateur, l’attitude de quelqu’un qui fait mine d’acquiescer à l’offre qu’on lui fait, mais seulement parce que la proposition l’intéresse en elle-même, non pas parce qu’il est dès ce moment disposé à abandonner les positions auxquelles il doit d’être sollicité pour conclure la transaction —dans le cas présent, l’amnistie avec ce qu’elle entraîne d’effets concomitants en contrepartie de l’abandon de la violence.

C’est en vertu de cette ambiguïté essentielle qu’Abdelaziz Belkhadem, à l’époque représentant personnel du président de la République, s’est déplacé en Europe pour rencontrer quelques anciens ténors de l’ex-Fis, à l’évidence pour les amener à soutenir l’initiative présidentielle. En somme, il est allé négocier avec des gens qui n’avaient aucune autorité sur le GSPC, qui ne pouvaient donc être d’aucun aide dans la réalisation de l’objectif ayant présidé à l’initiative, qui est le rétablissement de la paix civile, et qui ne pouvaient pas ne pas comprendre que la réconciliation qu’on leur proposait allait se traduire par leur réhabilitation. A preuve le retour de Rabah Kébir, qui n’est pas plus tôt rentré qu’il se lançait déjà dans des consultations en vue de la création d’un  parti, sa précipitation étant peut-être moins commandée par la volonté de prendre ses pairs de vitesse que par le souci de tâter le terrain pour savoir à quoi s’en tenir exactement au regard de ce qu’il s’était laissé dire. Or Rabah Kébir, ainsi que les autres qui sont aujourd’hui dans la même position que lui, sont dans cette affaire comme des chasseurs qui non seulement veulent vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, mais non encore aucune envie de le tuer, serait-il au bout de leur fusil et eux-mêmes des tireurs d’exception.

Ce que cet épisode tend à démontrer, c’est qu’on ne se rapproche pas du rétablissement de la paix civile, on s’en éloigne plutôt, quand le traitement de la violence par l’amnistie accordée à ceux qui la commettent prend une teinte politique prononcée que ce genre de démarche n’avait pas auparavant. Moins il y a de  politique dans l’offre du pardon contre l’abandon du terrorisme, plus il y a de chance  d’obtenir un grand nombre de redditions. Il existe comme un seuil à ne pas dépasser dans la formulation : plus celle-ci ressemble à la solution politique au sens du contrat de Rome, moins ceux auxquels elle est destinée sont pressés d’y répondre favorablement. C’est comme si elle avait le don de les transformer en politiques manieurs de la surenchère, en suscitant notamment chez eux la conviction qu’ils sont finalement beaucoup plus nuisibles à l’adversaire qu’ils ne le croyaient eux-mêmes, qu’ils sont d’une certaine façon déjà vainqueurs, d’où la demande de réhabilitation immédiate présentée comme un préalable non négociable, comme la moindre des choses. Il y a un effet pervers dans la politique de réconciliation nationale dont ses initiateurs n’ont pas tenu compte et dont pourtant ils pouvaient s’aviser, à moins qu’ils aient préféré l’ignorer pour des raisons idéologiques, tout simplement. Car on ne peut maintenant exclure l’hypothèse, maintenant que cette politique s’avère un échec, qu’elle a représenté pour ses concepteurs une véritable solution politique ouvrant sur une nouvelle donne, où serait ménagée à nouveau une place pour l’islamisme radical. C’est que dans la classe dirigeante a longtemps prévalu l’idée que ce dernier fait partie au fond de la famille, révolutionnaire comme il se doit, qu’il est une espèce de maladie infantile à laquelle il convient de proposer un remède, qu’il faut presque sauver de lui-même, contre les excès auxquels ils est porté comme par instinct. Toute une tendance au sein du FLN professe une pareille opinion, depuis les débuts de la crise ; il était au bout du compte fatal qu’elle s’exprime clairement dans une offre de paix toute de compréhension envers les « égarés » dans la violence qu’il faut ramener dans le giron de la nation pour barrer la route aux chantres de la laïcité et de l’occidentalisation tous azimuts. Pour cette tâche engageant le destin, la famille révolutionnaire a besoin de tous ses enfants, y compris les moins présentables, ou plutôt, surtout les moins présentables.

M. Habili

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