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politique
Bilan et
perspectives (Partie 8)
On se souvient que
lors de la campagne référendaire de l’année dernière, il a été dit
que cette étape est la troisième d’une politique graduelle dont
l’objectif était le rétablissement de la paix civile sur l’ensemble
du territoire national, étape qui avait été précédée de deux autres,
à savoir l’adoption des mesures de la rahma et celles de la concorde
civile. Dans ces discours de campagne tout au moins, le président
Bouteflika disait clairement qu’elle pourrait être suivie par
d’autres initiatives venant en complément des précédentes, le
processus ayant vocation à se poursuivre jusqu’à ce que le but final
soit atteint. Quant au texte sur lequel les Algériens étaient
appelés à se prononcer, il faut reconnaître qu’il suggérait en effet
cette volonté de persévérer dans la même voie, notamment par sa
remarque, abondamment commentée, suivant laquelle la Charte pour la
paix et la réconciliation serait l’exact reflet de l’équilibre des
forces tel qu’il se présentait dans l’Etat au moment où elle
s’élaborait.
En fait, la rahma
ne procédait pas du même esprit. On peut même douter que la concorde
civile et la réconciliation nationale soient réellement les deux
phases d’une même politique. La rahma ne visait à rien d’autre qu’à
permettre le retour dans la société de ceux d’entre les terroristes
qui avaient été emportés par des événements dont ils avaient été
d’une certaine façon eux-mêmes victimes, et qui se montraient
disposer à déposer les armes si on leur donnait l’assurance qu’ils
seraient jugés avec clémence. La concorde civile, pour sa part,
constituait d’abord une solution juridique à une situation de fait :
l’abandon de l’action armée par une des organisations terroristes,
la branche armée de l’ex-Fis, l’AIS, même si elle devait se traduire
concrètement par l’élargissement de la plupart des terroristes en
captivité et par l’amnistie de ceux qui se rendraient. La
réconciliation nationale, en revanche, comportait une signification
politique affirmée dans la mesure où elle avait pour horizon le
dépassement de la crise dans l’ensemble de ses dimensions. Pour
simplifier, elle était, comparativement aux initiatives précédentes,
plus politique que sécuritaire, tandis que celles-ci étaient plus
sécuritaires que politiques. Il ne s’agissait pas tant par son
entremise de dégarnir le GSPC de tous les « égarés » qui n’avaient
pas saisis les deux offres précédentes pour se rendre, mais qui
toutefois ne demandaient pas mieux que de retourner dans le giron de
la légalité, que d’ouvrir à l’islamisme radical la perspective d’une
réhabilitation politique devant, à terme, permettre à ceux qui
continuaient de se reconnaître dans ce courant de s’organiser sous
forme de parti. Elle se présentait, autrement dit, comme la solution
politique à laquelle avaient appelé les parties prenantes du contrat
de Rome, sauf qu’entre-temps l’initiative avait changé de main ;
elle ne provenait plus de l’ « opposition réelle », comme aimaient à
se définir les participants à la rencontre romaine, mais des tenants
du pouvoir, conformément à l’évolution du rapport de forces, qui
avait dans l’intervalle basculé nettement en faveur de ces derniers.
Elle en diffère
néanmoins sur un point essentiel : elle exclut, en tout cas dans
l’immédiat, le retour sur la scène politique de ce qui ressemblerait
de près ou de loin à l’ex-Fis. L’amnistie générale qu’elle énonce
n’entraîne pas automatiquement la réhabilitation politique de ceux
que la Charte pour la paix et la réconciliation désigne comme les
responsables de la violence. Elle leur interdit au contraire
expressément de renouer avec l’activité politique, ou même de faire
des déclarations publiques, encore que cette interdiction soit très
souvent enfreinte pour la bonne raison qu’elle était inapplicable,
sauf à renvoyer en prison quiconque s’avise d’y contrevenir. Elle
sort pourtant du cadre dans lequel s’inscrivent les deux mesures qui
l’ont précédée par ceci, justement, qu’elle laisse envisager une
réhabilitation politique dans le futur, étant donné que logiquement
quelqu’un qui est amnistié finira en principe par recouvrir tous ses
droits, et donc également ses droits politiques. Dans ses limites
actuelles, la réconciliation nationale n’en est pas une réellement.
Elle ne le deviendrait que si tous ceux qui sont aujourd’hui
interdits d’activité politique, en réalité ceux qui ne sont pas
autorisés à former un ou des partis politiques, acquéraient de
nouveau la jouissance de ce droit.
Or, à l’aune de ce
seul critère, il n’y a pas que les anciens membres du parti dissous
qui se voient privés de leurs droits. Si le champ politique se
rouvrait à nouveau, nul doute que le paysage en serait modifié,
d’autant que la plupart des formations actuelles sont des coquilles
vides, dont tout indique qu’elles ne se régénéreront pas,
principalement pour avoir perdu toute crédibilité. Elles donnent
d’ailleurs le net sentiment de n’attendre elles-mêmes de salut que
dans une éventuelle recomposition politique susceptible de les
ranimer, quitte à dépouiller leur forme actuelle pour se glisser
dans une autre de meilleure tenue, et qui surtout serait plus vaste,
même au prix d’un réalignement qui les ferait glisser de la gauche
vers la droite ou vice-versa. On ne peut donc soutenir que les
anciens fisssistes soient les seuls à être lésés à cet égard, pour
autant que les droits politiques se réduisent à celui de s’organiser
en parti politique. Car, aujourd’hui en Algérie, il n’est pas permis
de créer de nouveaux partis, et cette interdiction de fait
s’applique à tout le monde, aux islamistes comme aux non islamistes.
Il n’est du reste même pas permis de créer de nouveaux journaux,
comme l’a spécifié dernièrement le ministre chargé du secteur de
l’information, au motif qu’il en existe déjà trop.
Ainsi donc, il
n’existe pas de régime spécifique aux anciens membres du FIS, si
toutefois beaucoup d’entre eux ont envie de se regrouper en toute
légalité dans un nouveau parti, car les mesures qui les frappent
touchent d’autres qui, contrairement à eux, n’ont pas sur la
conscience des crimes innombrables, les uns aussi abjects que les
autres, commis sur leurs concitoyens. A l’ombre de la légalité,
précisions-nous, car il ne fait pas de doute que hors ce cadre-là,
les islamistes radicaux travaillent sûrement sans relâche pour faire
avancer leurs affaires, notamment pour être prêts le jour où le
champ politique et médiatique se rouvre. Car il se rouvrira un jour
ou l’autre. Le paysage politique tel qu’il est milite en faveur de
cette perspective. Il n’est pas en effet de régime démocratique
viable avec un parti qui rafle la mise à chaque élection, dont le
président n’est autre que le président de la République, qui est de
ce fait capable de gouverner seul, mais néanmoins dont le chef
concède des postes gouvernementaux en puisant dans ces forces
d’appoint, on pourrait presque dire forces alibi, que sont le RND et
le MSP. Et hormis ces trois-là, des partis dépourvus de
perspectives, qui pour certains perdent significativement du terrain
jusque dans leur bastion commun, au point d’ailleurs de laisser
présager le moment où celui-ci cessera de leur être acquis quelles
que soient les circonstances ou leurs propositions.
Mais ne nous
éloignons pas trop de notre sujet, qui était de savoir ce qu’il
était le mieux indiqué de faire pour réduire l’influence de
l’islamisme radical, pour autant que ce courant représente encore
une menace réelle pour une jeune démocratie dans un pays de
tradition religieuse islamique. Mais la prudence commande de faire
comme si cette menace était bien réelle.
Aussi apparentés
qu’ils semblent à première vue, les trois étapes que sont la rahma,
la concorde civile, et la réconciliation nationale, ne renvoient pas
à une même conception de la lutte contre le terrorisme. Néanmoins,
si la première démarche avait complètement réussi, en quelque sorte
au-delà de toute espérance, jusqu’à faire du terrorisme une réalité
tout à fait marginale, il n’y aurait pas eu besoin de recourir aux
deux autres. C’est parce qu’elle n’avait pas fait baisser le niveau
de la violence au-dessous d’un seuil à partir duquel celle-ci cesse
d’être au centre des préoccupations nationales que les deux
initiatives ont été prises. Pourtant, en termes de rendement, s’il
est permis de parler ainsi, la politique de la rahma l’a emporté sur
la concorde civile. Quant à la troisième et la plus récente, on sait
qu’elle a beaucoup déçu à cet égard. Il ne semble pas que le GSPC se
soit beaucoup ressenti de ce qu’elle lui a causé comme défections
dans ses rangs. C’est que elle comportait une ambiguïté
fondamentale dans ses visées qui la rendait pour l’essentiel
contreproductive. A la différence des deux premières initiatives,
elle se voulait plus politique que sécuritaire. C’est pourquoi ceux
auxquels elle était destinée ont eu à son égard une attitude
calculatrice, circonspecte, exigeante sous un air approbateur,
l’attitude de quelqu’un qui fait mine d’acquiescer à l’offre qu’on
lui fait, mais seulement parce que la proposition l’intéresse en
elle-même, non pas parce qu’il est dès ce moment disposé à
abandonner les positions auxquelles il doit d’être sollicité pour
conclure la transaction —dans le cas présent, l’amnistie avec ce
qu’elle entraîne d’effets concomitants en contrepartie de l’abandon
de la violence.
C’est en vertu de
cette ambiguïté essentielle qu’Abdelaziz Belkhadem, à l’époque
représentant personnel du président de la République, s’est déplacé
en Europe pour rencontrer quelques anciens ténors de l’ex-Fis, à
l’évidence pour les amener à soutenir l’initiative présidentielle.
En somme, il est allé négocier avec des gens qui n’avaient aucune
autorité sur le GSPC, qui ne pouvaient donc être d’aucun aide dans
la réalisation de l’objectif ayant présidé à l’initiative, qui est
le rétablissement de la paix civile, et qui ne pouvaient pas ne pas
comprendre que la réconciliation qu’on leur proposait allait se
traduire par leur réhabilitation. A preuve le retour de Rabah Kébir,
qui n’est pas plus tôt rentré qu’il se lançait déjà dans des
consultations en vue de la création d’un parti, sa précipitation
étant peut-être moins commandée par la volonté de prendre ses pairs
de vitesse que par le souci de tâter le terrain pour savoir à quoi
s’en tenir exactement au regard de ce qu’il s’était laissé dire. Or
Rabah Kébir, ainsi que les autres qui sont aujourd’hui dans la même
position que lui, sont dans cette affaire comme des chasseurs qui
non seulement veulent vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué,
mais non encore aucune envie de le tuer, serait-il au bout de leur
fusil et eux-mêmes des tireurs d’exception.
Ce que cet épisode
tend à démontrer, c’est qu’on ne se rapproche pas du rétablissement
de la paix civile, on s’en éloigne plutôt, quand le traitement de la
violence par l’amnistie accordée à ceux qui la commettent prend une
teinte politique prononcée que ce genre de démarche n’avait pas
auparavant. Moins il y a de politique dans l’offre du pardon contre
l’abandon du terrorisme, plus il y a de chance d’obtenir un grand
nombre de redditions. Il existe comme un seuil à ne pas dépasser
dans la formulation : plus celle-ci ressemble à la solution
politique au sens du contrat de Rome, moins ceux auxquels elle est
destinée sont pressés d’y répondre favorablement. C’est comme si
elle avait le don de les transformer en politiques manieurs de la
surenchère, en suscitant notamment chez eux la conviction qu’ils
sont finalement beaucoup plus nuisibles à l’adversaire qu’ils ne le
croyaient eux-mêmes, qu’ils sont d’une certaine façon déjà
vainqueurs, d’où la demande de réhabilitation immédiate présentée
comme un préalable non négociable, comme la moindre des choses. Il y
a un effet pervers dans la politique de réconciliation nationale
dont ses initiateurs n’ont pas tenu compte et dont pourtant ils
pouvaient s’aviser, à moins qu’ils aient préféré l’ignorer pour des
raisons idéologiques, tout simplement. Car on ne peut maintenant
exclure l’hypothèse, maintenant que cette politique s’avère un
échec, qu’elle a représenté pour ses concepteurs une véritable
solution politique ouvrant sur une nouvelle donne, où serait ménagée
à nouveau une place pour l’islamisme radical. C’est que dans la
classe dirigeante a longtemps prévalu l’idée que ce dernier fait
partie au fond de la famille, révolutionnaire comme il se doit,
qu’il est une espèce de maladie infantile à laquelle il convient de
proposer un remède, qu’il faut presque sauver de lui-même, contre
les excès auxquels ils est porté comme par instinct. Toute une
tendance au sein du FLN professe une pareille opinion, depuis les
débuts de la crise ; il était au bout du compte fatal qu’elle
s’exprime clairement dans une offre de paix toute de compréhension
envers les « égarés » dans la violence qu’il faut ramener dans le
giron de la nation pour barrer la route aux chantres de la laïcité
et de l’occidentalisation tous azimuts. Pour cette tâche engageant
le destin, la famille révolutionnaire a besoin de tous ses enfants,
y compris les moins présentables, ou plutôt, surtout les moins
présentables.
M. Habili
Haut
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