|
Accueil
Les mots et la chose
Ce qui est
extraordinaire, ou tragique, dans la bouche des dirigeants irakiens,
c’est qu’avec plus de cent morts par jour, ils gardent la tête
froide, et parlent non pas de violence intercommunautaire, moins
encore de guerre civile, mais seulement de menace de l’une ou de
l’autre —de leur spectre qui plane, certes en rase-mottes et
longuement, mais qui, ne trouvant où se poser, n’a d’autre choix que
de reprendre de l’altitude. Avec un peu de baraka et un supplément
d’entente fraternelle mais surtout sincère entre les communautés
représentées au gouvernement, et il disparaîtra au loin, dans les
nuages, à jamais. A se demander à partir de combien de morts par
jour, ils estimeront que la guerre civile, ou plutôt
intercommunautaire, car les mots ont un sens et plus encore d’impact
dans un pays aux blessures à vif, où le chaos, lui, ne fait pas que
menacer, mais constitue bel et bien le quotidien de leurs
concitoyens.
Le premier
ministre, Nouri Al Maliki, a été pour sa part, on ne peut plus
clair : il leur a tout simplement demandé, le visage placide et le
ton neutre comme à son habitude, de cesser leur manège consistant à
donner leurs sbires respectifs. La violence intercommunautaire
s’arrêtera, a-t-il assuré au monde, quand les membres du
gouvernement voudront qu’elle s’arrête. La cause, a-t-il affirmé de
sa voix monocorde, est politique de bout en bout, elle n’est
intercommunautaire en aucune manière. Ce sont les querelles de
ministre à ministre qui font les massacres à la voiture piégée, les
enlèvements massifs, dont on ne revient que par miracle, autant dire
jamais, les attentats-suicides qui déchiquettent par dizaines, les
tortures suivies d’exécutions, les tirs d’obus et de roquettes d’un
quartier à l’autre et réciproquement, et les liquidations ciblées
qui se répondent à un rythme croissant. Tout cela n’est hors de
contrôle qu’en apparence, à en croire le premier ministre, et
sûrement il doit en savoir quelque chose, vu que pour être le
premier des ministres, il n’en est pas moins ministre, et donc un
protagoniste comme un autre.
Evidemment, le
propos de Nouri Al Maliki n’est pas de s’accuser, ni même d’accuser
aucun des membres de son gouvernement, même si chacun d’entre eux,
dans la mesure où ce qu’il dit est vrai, mériterait à lui tout seul
un tribunal spécial, à l’imitation de celui qui vient de condamner
Saddam à la pendaison, mais plutôt de rassurer le monde sur l’avenir
de l’Irak que beaucoup envisagent sous les plus sombres auspices sur
la foi de ce qui s’y passe jour après jour.
En effet, un
conflit entre membres d’un même gouvernement, aussi sanglantes que
puissent être ses retombées au-dehors, dans la société, ce n’est
jamais que de la politique à la petite semaine, en tant que tel
susceptible d’être réglé moyennant une redistribution des fauteuils,
ce qui n’est pas, certes, chose des plus aisée, mais qui n’est pas
hors d’atteinte, en particulier si les Américains consentent à y
mettre du leur en rappelant à l’ordre tel ou tel de leurs affidés.
Ce qui serait à craindre vraiment, ce serait plutôt que les
ministres soient tout à fait innocents dans les massacres qui se
perpètrent désormais chaque jour que Dieu fait. C’est qu’elles
soient vraiment spontanées ces abominations qui montent en cadence.
C’est qu’elles soient réellement ce qu’elles paraissent être : de la
violence intercommunautaire. Dieu merci, ce n’est pas le cas.
Il faut donc que
les ministres et autres députés ne soient pas seulement les
représentants des communautés, mais leurs chefs incontestés, qui
n’ont qu’à ordonner pour être obéis quel qu’en soit le prix, dût
l’acte ressortir au crime contre l’humanité, ce qui est justement le
cas en l’espèce. Et nous voilà de nouveau devant le spectre de la
guerre civile dont Nouri Al Maliki cherchait à nous détourner.
Pour tout autre
que ce dernier, que la crise soit interministérielle ou
intercommunautaire, le résultat est le même : il y a de la violence
en Irak et elle se commet pour l’essentiel entre Irakiens. Pour lui,
en revanche, les mots valent autant, si ce n’est plus, que la chose.
En effet, une violence d’origine ministérielle se règle beaucoup
plus facilement qu’une autre qui viendrait quant à elle de la
société, mettant aux prises les communautés sunnite et chiite, et
seulement eux, les Kurdes s’arrangeant pour se tenir aussi loin que
possible de la mêlée.
M. Habili
e-mail :contact@lesdebats.com
|