Semaine du 29 novembre au 5 décembre 2006

 

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Les mots et la chose

 

 
 
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Les mots et la chose

Ce qui est extraordinaire, ou tragique, dans la bouche des dirigeants irakiens, c’est qu’avec plus de cent morts par jour, ils gardent la tête froide, et parlent non pas de violence intercommunautaire, moins encore de guerre civile, mais seulement de menace de l’une ou de l’autre —de leur spectre qui plane, certes en rase-mottes et longuement, mais qui, ne trouvant où se poser, n’a d’autre choix que de reprendre de l’altitude. Avec un peu de baraka et un supplément d’entente fraternelle mais surtout sincère entre les communautés représentées au gouvernement, et il disparaîtra au loin, dans les nuages, à jamais. A se demander à partir de combien de morts par jour, ils estimeront que la guerre civile, ou plutôt intercommunautaire, car les mots ont un sens et plus encore d’impact dans un pays  aux blessures à vif, où le chaos, lui, ne fait pas que menacer, mais constitue bel et bien le quotidien de leurs concitoyens.

Le premier ministre, Nouri Al Maliki, a été pour sa part, on ne peut plus clair : il leur a tout simplement demandé, le visage placide et le ton neutre comme à son habitude, de cesser leur manège consistant à donner leurs sbires respectifs. La violence intercommunautaire s’arrêtera, a-t-il assuré au monde, quand les membres du gouvernement voudront qu’elle s’arrête. La cause, a-t-il affirmé de sa voix monocorde, est politique de bout en bout, elle n’est intercommunautaire en aucune manière. Ce sont les querelles de ministre à ministre qui font les massacres à la voiture piégée, les enlèvements massifs, dont on ne revient que par miracle, autant dire jamais, les attentats-suicides qui déchiquettent par dizaines, les tortures suivies d’exécutions, les tirs d’obus et de roquettes d’un quartier à l’autre et réciproquement, et les liquidations ciblées qui se répondent à un rythme croissant. Tout cela n’est hors de contrôle qu’en apparence, à en croire le premier ministre, et sûrement il doit en savoir quelque chose, vu que pour être le premier des ministres, il n’en est pas moins ministre, et donc un protagoniste comme un autre.

Evidemment, le propos de Nouri Al Maliki n’est pas de s’accuser, ni même d’accuser aucun des membres de son gouvernement, même si chacun d’entre eux, dans la mesure où ce qu’il dit est vrai, mériterait à lui tout seul un tribunal spécial, à l’imitation de celui qui vient de condamner Saddam à la pendaison, mais plutôt de rassurer le monde sur l’avenir de l’Irak que beaucoup envisagent sous les plus sombres auspices sur la foi de ce qui s’y passe jour après jour.

En effet, un conflit entre membres d’un même gouvernement, aussi sanglantes que puissent être ses retombées au-dehors, dans la société, ce n’est jamais que de la politique à la petite semaine, en tant que tel susceptible d’être réglé moyennant une redistribution des fauteuils, ce qui n’est pas, certes, chose des plus aisée, mais qui n’est pas hors d’atteinte, en particulier si les Américains consentent à y mettre du leur en rappelant à l’ordre tel ou tel de leurs affidés. Ce qui serait à craindre vraiment, ce serait plutôt que les ministres soient tout à fait innocents dans les massacres qui se perpètrent désormais chaque jour que Dieu fait. C’est  qu’elles soient vraiment spontanées ces abominations qui montent en cadence. C’est qu’elles soient réellement ce qu’elles paraissent être : de la violence intercommunautaire. Dieu merci, ce n’est pas le cas.

Il faut donc que les ministres et autres députés ne soient pas seulement les représentants des communautés, mais leurs chefs incontestés, qui n’ont qu’à ordonner pour être obéis quel qu’en soit le prix, dût l’acte ressortir au crime contre l’humanité, ce qui est justement le cas en l’espèce. Et nous voilà de nouveau devant le spectre de la guerre civile dont Nouri Al Maliki cherchait à nous détourner.

Pour tout autre que ce dernier, que la crise soit interministérielle ou intercommunautaire, le résultat est le même : il y a de la violence en Irak et elle se commet pour l’essentiel entre Irakiens. Pour lui, en revanche, les mots valent autant, si ce n’est plus, que la chose. En effet, une violence d’origine ministérielle se règle beaucoup plus facilement qu’une autre qui viendrait quant à elle de la société, mettant aux prises les communautés sunnite et chiite, et seulement eux, les Kurdes s’arrangeant pour se tenir aussi loin que possible de la mêlée.

M. Habili

 

 

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