Semaine du 30 août au 5 septembre 2006

CINEMA

Beyrouth ya Beyrouth ! Acte I

 

 
 
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Beyrouth ya Beyrouth ! Acte I

La vie d’un peuple ne peut pas être une chose et sa culture autre chose. Il en est ainsi dans un pays comme le Liban où le dynamisme légendaire d’une nation est conforté à chaque crise davantage par des créations artistiques et culturelles révélatrices à bien des égards des capacités indéniables à relever les défis, à battre en brèche les idées reçues. Chaque balle tirée y est transformée en livre, chaque bombe à fragmentation y libère des milliers de mètres de pellicules. Et autant de productions lyriques et cinématographiques que d’aucuns tentent, mais en vain, de rendre solubles dans une classification schématique. S’il reflète, immédiatement, des strates culturelles aux analogies profondes, le cinéma libanais les représente avec une croissante diversité d’accent, de langage et d’orientation.

Il ne s’agit nullement, s’il est permis de paraphraser ainsi le critique français de cinéma Claude Michel Cluny, de nuances apportées à un même discours, à un seul spectacle, mais bien d’une richesse dans les thèmes et d’une richesse de langage. Qu’une production considérée peu nombreuse encore ait si nettement prouvé sa diversité fondamentale ne peut que plaider pour la reconnaissance non pas d’un illusoire cinéma recopiant des codes conventionnels, mais bien d’un cinéma libanais conscient de sa singularité. Et si les réalisateurs du pays du Cèdre investissent des champs culturels divers, s’il ne peuvent s’abstraire absolument d’une imprégnation occidentale, du moins cette imprégnation restera-t-elle particulière à chacun d’eux.

Mais c’est une imprégnation tangible, estiment certains milieux pour qui les subsides français sont loin d’être innocents, sans contrepartie idéologique, sans reniement. Ce qui fit dire justement à un cinéphile libanais quelque peu désabusé par un argumentaire de promotion de la cinématographie de son pays aux antipodes de l’unité nationale tant souhaitée : «Le récipiendaire des Césars dans la catégorie court métrage est un Libanais ! A perfect day, un long métrage libanais, sort en France dans neuf salles ! Le cinéma libanais va bien ! Il est partout ! En fait, le seul cinéma libanais qui marche à l’étranger reste celui de Beyrouth sur Seine. Ceux qui fréquentent la FNAC savent comment le DVD contenant les courts métrages du vainqueur des Césars a été poussé en avant par une campagne remarquable offrant ses œuvres pour 6 euros.» Ce sentiment traduit un tant soit peu un désarroi qui, s’il n’est pas définitif, n’en reste pas moins amer, a fortiori lorsque la même source est appelée à se prononcer sur A perfect day, du couple Joreige-Hadjithomas : «On peut remarquer qu’il s’agit d’une nouvelle tentative de parler d’une guerre du Liban que les auteurs ne connaissent pas, puisqu’ils ont passé les hostilités au lycée Janson de Sailly. Tant mieux pour eux, personne ne va leur en vouloir d’être des bourgeois immigrés, mais qu’on ne prenne pas leur cinéma pour du cinéma libanais.»

Très partagé, ce sentiment n’en reste pas moins quelque peu tranchant, à sens unique, voire injuste. Du moins dans certains cas où le réalisateur est loin d’être à la solde des idéologies stipendiées, un laquais. Les exemples de Borhan Alaouié avec Kafr Kassem, de Maroun Baghdadi avec Beyrouth ô Beyrouth ou de Heïni Srour avec L’Heure de la libération a sonné sont, à cet égard, on ne peut plus significatifs. Pour autant, la façon de voir et/ou de réagir, c’est selon, du cinéphile libanais ne doit pas être perçue sous le prisme d’une vision réductrice, outrageusement équilibriste. Surtout lorsque le signifié d’un tel discours porte sur un constat qui est loin d’être le seul fait du hasard : «Trop souvent le cinéma libanais est financé par la France et la vision qui en résulte revient à une colonisation du style et des histoires. Ce n’est pas le Liban des Libanais, mais le Liban de ceux qui regardent le Liban depuis le 16e arrondissement, en s’interrogeant gravement sur son avenir et son passé. Cela rappelle beaucoup le pro-sionisme de certains juifs de France, attachés à leur confort et préférant en découdre dans les salons que dans les territoires. Ces visions ont leur intérêt, mais il est préférable de ne pas penser que A perfect day, pour revenir au cinéma, reflète quoi que ce soit du Liban actuel, sinon l’idée que s’en font deux jeunes bourgeois désolés de ne pas vraiment être ni Français ni Libanais.»

A l’évidence, ce n’est pas le hasard qui aura fait concourir, à l’occasion d’un même festival, Un soir après la guerre du cambodgien Rithy Panh et West Beyrouth  du cinéaste libanais Ziad Doueïri. Avec à la clé leur préoccupation commune, la guerre civile, leur date de sortie et, souligne la même source, leur mode de production : «Sans les systèmes d’aide et la conception du cinéma et de la coopération internationale qui prévalent en France, il est fort à parier qu’aucune de ces deux œuvres n’aurait pu voir le jour.» Sans oublier, et c’est ce qui a peut-être le plus renforcé dans sa détermination le cinéphile libanais, le fait que le sort des deux films ait été jumelé lors de l’une des dernières éditions du Festival de Cannes, l’un dans la sélection officielle Un certain regard, l’autre dans la section parallèle La Quinzaine des réalisateurs.

A travers les yeux de trois adolescents espiègles

Dans cette approche du cinéma libanais, il va sans dire que les seuls raccourcis ne mènent nulle part ailleurs. S’il est permis de faire un clin d’œil à la célèbre émission de Canal+. La prise en charge objective d’une réalité cinématographique concrète commande, en effet, de ne pas donner dans la systématisation. Même si la guerre a été, et reste toujours, l’actualité aidant, le thème le plus obsédant du cinéma libanais. A cet égard, West Beyrouth de Ziad Doueïri occupe une place singulière dans une cinématographie qui n’est pas connue pour être un foudre de guerre en matière artistique et esthétique. Pour plusieurs raisons d’ailleurs, à commencer par l’art et la manière dont le réalisateur s’est servi pour aborder, à travers les yeux de trois adolescents espiègles, Tarek, Omar et leur nouvelle copine May, de confession chrétienne, le déclenchement de la guerre du Liban, en 1975. Ce qui n’est pas peu dire surtout que le signifiant du film est sempiternellement tiraillé entre des procédés de narration et d’émotion typiquement hollywoodiens et une réalité concrète magistralement portée par des acteurs et figurants du cru. De purs moments de vérité, voire de bonheur cinématographique sont à inscrire à l’actif d’une œuvre qui se joue royalement de la ligne de démarcation entre le film de fiction et le documentaire. Autant l’émotion qui se dégage du film est poignante, autant l’analyse donne l’impression d’être confortée par une sorte de distanciation où le langage plus personnel du réalisateur semble annonciateur d’une vision propre. Ce qui a fait dire à notre confrère Michel Guilloux : «Ainsi de l’usage de la musique, quand il stoppe la redondance pour l’employer en contrepoint d’un plan et, surtout, de la restitution du climat de guerre naissante par la brutale apparition de silhouettes armées dans les rues.»

A vrai dire, le rapport de Ziad Doueïri à Beyrouth est quelque peu sibyllin : «Je ne sais pas comment définir Beyrouth. On a déjà dit tant de choses sur cette ville, pour et contre, les bons et les mauvais arguments se valent. C’est là que j’ai grandi, avant de partir à vingt ans pour les Etats-Unis. J’ai quitté Beyrouth au moment où l’armée israélienne l’a quittée et un chaos total a suivi. C’était aussi le moment où je devais commencer mes études universitaires, alors je me suis installé à Los Angeles. J’ai oublié Beyrouth durant une longue période et j’ai refusé d’y mettre les pieds pendant dix ans.» Quelques années plus tard, l’idée de retourner au bercail se rappelle à son bon souvenir. C’est la quête désormais de petits repères identitaires qui lui revenaient à l’esprit. Beyrouth prend dès lors des aises dans son imaginaire. Elle est tour à tour belle, plus tendre, nostalgique et drôle : «Pour moi, Beyrouth a plusieurs facettes ; le chaos, le bruit assourdissant, les présences envahissantes, le système corrompu... c’est une ville très individualiste. Beyrouth me laisse toujours avec des questions sans réponses, ce qui créé une profonde ambiguïté. Il paraît que la ville où l’on passe ses treize premières années nous attache pour toujours à elle. Après cela les autres villes sont insignifiantes. Quand je suis à l’étranger et qu’on me demande comment est Beyrouth, la première chose qui me vient à l’esprit est qu’à Beyrouth, je ne me sens jamais seul.»

Avec Ziad Doueïri, le commun des mortels a envie de soupirer Beyrouth ô Beyrouth, titre du film de Maroun Baghdadi, tourné en 1975, juste avant la guerre civile. Une guerre qui dura quinze ans non sans laisser de profonds stigmates, des blessures indélébiles dans la mémoire collective de ses habitants comme dans son cinéma. Un cinéma dont la naissance remonte pourtant à l’année 1929 avec un long métrage,Les aventures d’Elias Mabrouk, de Giordano Pidutti un cinéaste amateur italien. Abordant un sujet académique, l’histoire d’un émigré qui, de retour d’Amérique, retrouve son pays et sa famille après une longue absence.

Naissance d’un cinéma

Son premier studio, Lumnar Film, le cinéma libanais le doit à une femme, Herta Gargour, qui eut le courage d’aménager sa maison pour ce faire et produire en 1933, en coopération avec les Cattan et Haddad, Sous les ruines de Baâlbek, le premier film parlant sous-titré en français. Sans plus, alors que la frilosité des gens du secteur allait être compensée par de nombreux adeptes du 4e art. C’est ainsi qu’une dizaine de films seront réalisés par des hommes de théâtre comme Georges Kahi, Michel Haroun et Ali Al Ariss qui signera, pour sa part, deux œuvres remarquées à l’époque : Vendeuses de roses et Kawkab amirat al-sahra. Au moment où Georges Kahi signe en 1953 Remords, un film fortement contesté, arrive à Beyrouth, après des études cinématographiques à Los Angeles, Georges Nasser. Connaissant son métier à la perfection, il entreprend la réalisation, en 1957, de Ila ayn un film de veine néo-réaliste sur l’émigration, qui sera, on s’en doute, la première production cinématographique de ce pays à être sélectionnée par le Festival de Cannes. Un succès particulièrement mérité par ce jeune diplômé de la prestigieuse université américaine UCLA, à un moment où, pourtant, les idées généreuses n’étaient pas bien vues et la longue et désastreuse accumulation des poncifs, des clichés, des stéréotypes dans la mise en scène des objets, des décors et des personnages avait encore de beaux jours. Et fastes aussi avec autant de danseuses de cabaret, de cavaliers, de somptueuses demeures qui définissaient, d’emblée, un espace exotique habité de fictions quand ils n’imposaient pas des archétypes dont la vulgarité occultait la réalité objective de la vie rurale et nomade. Il convient de préciser que le modèle égyptien aura fait école au Liban où de nombreuses sociétés de production du pays cher à Oum Kalthoum se sont installées, transférant ainsi leurs activités à la suite de mesures politiques de souveraineté édictées, dans le cadre de la Révolution de juillet 1952, par les officiers libres, avec à leur tête le colonel Gamel Abdel Nasser.

Il faudra attendre l’année 1964 pour voir l’Etat libanais s’impliquer dans la chose cinématographique par la création, notamment, du Centre national du cinéma. L’art cinématographique connaît ses lettres de noblesse durant cette période grâce à l’organisation de festivals, de tables rondes sur le cinéma arabe  et l’attribution de nombreux prix.  Celui du meilleur film est allé en 1967 à Youssef Chahine pour Le vendeur de bagues, celui de la meilleure réalisation à Georges Nasser pour Ila Ayn, Mounir Maasri fut nommé meilleur acteur pour son rôle dans Garo de Gary Grabédian alors que la récompense pour la meilleure composition de personnage féminin est revenue à Nidal Achkar.

Dans un paysage cinématographique dominé par les comédies musicales, les drames psychologiques et autre dialecte égyptiens, les frères Rahbani permettent aux enfants du pays du Cèdre de renouer avec les composantes de leur identité propre. C’est donc le retour au Liban des origines, celui des montagnes, du village libanais où l’union des habitants est sacralisée et le génie créatif local réhabilité, quand il n’est pas restauré dans ses droits. Cette période donnera justement l’occasion à Youssef Chahine et Henri Barakat, Libanais d’origine, autant qu’à grands cinéastes égyptiens, de réaliser pour le compte des Rahbani Le vendeur de bagues pour le premier nommé, Safarbalek et La Fille du gardien pour le second, dont les deux films sont considérés, à juste titre d’ailleurs, comme étant des œuvres majeures dans toute l’histoire du cinéma libanais.

Faïrouz ya Faïrouz

Il va sans dire que Faïrouz, la grande diva de la chanson arabe, sera de tous les films dont l’histoire, le scénario, les dialogues et la musique sont de la compétence des Rahbani. Elle y est la vedette principale, incarnant la droiture, la pureté de l’âme alors que ses merveilleuses chansons sont insérées de manière étudiée.

Des sources proches des milieux cinématographiques signalent deux succès commerciaux durant cette période : Sayidat al-akmar al-saouda (1971) de Sami Khoury  et Qotat chara’â al hamra (1972) de Samir al-Ghosseïni. Autant dire que le succès souligné relève plus de scènes osées où le nu fait une apparition remarquée que d’une énonciation respectable.

Nous sommes déjà en 1975, la guerre fait rage, la production s’arrête, l’infrastructure vole en éclats alors que les studios sont dévastés. Les mêmes sources font état de départs massifs de cinéastes vers la Syrie, l’Egypte et l’Europe : «Dans un premier temps beaucoup de documentaires financés par les partis politiques libanais ou palestiniens vont retracer les principaux événements et montrer la situation au Liban. Chaque commanditaire va imposer son point de vue politique. Grâce à ces productions, une nouvelle génération de cinéastes engagés va naître, qui va constituer l’intelligentsia libanaise. Certains font des études de cinéma à l’étranger et vont utiliser le documentaire comme tremplin pour atteindre le long métrage. Ils vont faire appel aux coproductions pour pouvoir s’exprimer et ils réussiront à donner une identité libanaise à leurs films.»

Pour de nombreux observateurs très au fait de la cinématographie arabe, cette période des plus tragiques dans l’histoire du mouvement national libanais va permettre l’éclosion de l’un des plus grands cinéastes de la région. Maroun Baghdadi dont l’œuvre fondatrice Beyrouth ya Beyrouth n’est pas sans prémonition. La réalité du Liban y est mise en scène sans fard, l’explosion démographique sérieusement cadrée par la caméra, la lutte des classes suffisamment mise en relief au même titre que les dissonances d’ordre confessionnel alors que la situation au sud Liban est restituée d’une manière poignante. Jocelyn Saâb, Heïni Srour, Jean Chamoun, Randa Chahal et Borhan Alaouié forcent l’admiration par l’énoncé militant de leurs œuvres et le replacement en pôle position de la cinématographie de leur pays. Maroun Baghdadi récidive avec Hors la ville qui lui permet, peu avant sa mort prématurée, de remporter en 1991 le prix du jury du Festival de Cannes. Samir Habchi signe Tourbillon, Jean-Claude Kodsy Histoire d’un retour, Layla Assaf Al-Cheikha, Ziad Doueïri West Beyrouth, Joanna Hadjithomas et Khalil Khoreige Autour de la maison rose, Jean Chamoun L’Ombre de la ville, Chadi Hanna SL Film, Philippe Aractangi Bosta sans oublier le film décrié sur lequel nous reviendrons dans une prochaine livraison, A perfect day du couple Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige.

C’est justement cette bonne santé d’un cinéma qui ne fait que refléter celle de toute une économie, de tout un peuple, qui va attirer au Liban les foudres de guerre du complexe militaro-industriel américano-sioniste, une nouvelle et cruelle invasion conçue pour affaiblir les rangs et casser toute velléité de transformation objective et démocratique de la société arabe.

Une fois n’est pas coutume, c’est dans l’adversité et la répression aveugle que le peuple libanais a toujours su transformer sa mauvaise fortune en possibilités de résurrection plurielle. A ce titre, la nouvelle vague du cinéma libanais, dont il sera question la semaine prochaine, fait déjà parler d’elle. En France, en ce mois d’août où la seule programmation de courts métrages et de documentaires libanais et palestiniens sur La route du doc, une manifestation cinématographique d’un grand intérêt, a provoqué l’ire de cinéastes israéliens qui, en quittant la France, n’auront fait qu’emboîter le pas à leur soldatesque chassée du Liban par tout un peuple, avec à sa tête le Hezbollah.

Abdelhakim Meziani

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