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CINEMA
Beyrouth ya Beyrouth ! Acte I
La vie d’un peuple
ne peut pas être une chose et sa culture autre chose. Il en est
ainsi dans un pays comme le Liban où le dynamisme légendaire d’une
nation est conforté à chaque crise davantage par des créations
artistiques et culturelles révélatrices à bien des égards des
capacités indéniables à relever les défis, à battre en brèche les
idées reçues. Chaque balle tirée y est transformée en livre, chaque
bombe à fragmentation y libère des milliers de mètres de pellicules.
Et autant de productions lyriques et cinématographiques que d’aucuns
tentent, mais en vain, de rendre solubles dans une classification
schématique. S’il reflète, immédiatement, des strates culturelles
aux analogies profondes, le cinéma libanais les représente avec une
croissante diversité d’accent, de langage et d’orientation.
Il ne s’agit
nullement, s’il est permis de paraphraser ainsi le critique français
de cinéma Claude Michel Cluny, de nuances apportées à un même
discours, à un seul spectacle, mais bien d’une richesse dans les
thèmes et d’une richesse de langage. Qu’une production considérée
peu nombreuse encore ait si nettement prouvé sa diversité
fondamentale ne peut que plaider pour la reconnaissance non pas d’un
illusoire cinéma recopiant des codes conventionnels, mais bien d’un
cinéma libanais conscient de sa singularité. Et si les réalisateurs
du pays du Cèdre investissent des champs culturels divers, s’il ne
peuvent s’abstraire absolument d’une imprégnation occidentale, du
moins cette imprégnation restera-t-elle particulière à chacun d’eux.
Mais c’est une
imprégnation tangible, estiment certains milieux pour qui les
subsides français sont loin d’être innocents, sans contrepartie
idéologique, sans reniement. Ce qui fit dire justement à un
cinéphile libanais quelque peu désabusé par un argumentaire de
promotion de la cinématographie de son pays aux antipodes de l’unité
nationale tant souhaitée : «Le récipiendaire des Césars dans la
catégorie court métrage est un Libanais ! A perfect day, un long
métrage libanais, sort en France dans neuf salles ! Le cinéma
libanais va bien ! Il est partout ! En fait, le seul cinéma libanais
qui marche à l’étranger reste celui de Beyrouth sur Seine. Ceux qui
fréquentent la FNAC savent comment le DVD contenant les courts
métrages du vainqueur des Césars a été poussé en avant par une
campagne remarquable offrant ses œuvres pour 6 euros.» Ce sentiment
traduit un tant soit peu un désarroi qui, s’il n’est pas définitif,
n’en reste pas moins amer, a fortiori lorsque la même source est
appelée à se prononcer sur A perfect day, du couple
Joreige-Hadjithomas : «On peut remarquer qu’il s’agit d’une nouvelle
tentative de parler d’une guerre du Liban que les auteurs ne
connaissent pas, puisqu’ils ont passé les hostilités au lycée Janson
de Sailly. Tant mieux pour eux, personne ne va leur en vouloir
d’être des bourgeois immigrés, mais qu’on ne prenne pas leur cinéma
pour du cinéma libanais.»
Très partagé, ce
sentiment n’en reste pas moins quelque peu tranchant, à sens unique,
voire injuste. Du moins dans certains cas où le réalisateur est loin
d’être à la solde des idéologies stipendiées, un laquais. Les
exemples de Borhan Alaouié avec Kafr Kassem, de Maroun Baghdadi avec
Beyrouth ô Beyrouth ou de Heïni Srour avec L’Heure de la libération
a sonné sont, à cet égard, on ne peut plus significatifs. Pour
autant, la façon de voir et/ou de réagir, c’est selon, du cinéphile
libanais ne doit pas être perçue sous le prisme d’une vision
réductrice, outrageusement équilibriste. Surtout lorsque le signifié
d’un tel discours porte sur un constat qui est loin d’être le seul
fait du hasard : «Trop souvent le cinéma libanais est financé par la
France et la vision qui en résulte revient à une colonisation du
style et des histoires. Ce n’est pas le Liban des Libanais, mais le
Liban de ceux qui regardent le Liban depuis le 16e arrondissement,
en s’interrogeant gravement sur son avenir et son passé. Cela
rappelle beaucoup le pro-sionisme de certains juifs de France,
attachés à leur confort et préférant en découdre dans les salons que
dans les territoires. Ces visions ont leur intérêt, mais il est
préférable de ne pas penser que A perfect day, pour revenir au
cinéma, reflète quoi que ce soit du Liban actuel, sinon l’idée que
s’en font deux jeunes bourgeois désolés de ne pas vraiment être ni
Français ni Libanais.»
A l’évidence, ce
n’est pas le hasard qui aura fait concourir, à l’occasion d’un même
festival, Un soir après la guerre du cambodgien Rithy Panh et West
Beyrouth du cinéaste libanais Ziad Doueïri. Avec à la clé leur
préoccupation commune, la guerre civile, leur date de sortie et,
souligne la même source, leur mode de production : «Sans les
systèmes d’aide et la conception du cinéma et de la coopération
internationale qui prévalent en France, il est fort à parier
qu’aucune de ces deux œuvres n’aurait pu voir le jour.» Sans
oublier, et c’est ce qui a peut-être le plus renforcé dans sa
détermination le cinéphile libanais, le fait que le sort des deux
films ait été jumelé lors de l’une des dernières éditions du
Festival de Cannes, l’un dans la sélection officielle Un certain
regard, l’autre dans la section parallèle La Quinzaine des
réalisateurs.
A travers les
yeux de trois adolescents espiègles
Dans cette
approche du cinéma libanais, il va sans dire que les seuls
raccourcis ne mènent nulle part ailleurs. S’il est permis de faire
un clin d’œil à la célèbre émission de Canal+. La prise en charge
objective d’une réalité cinématographique concrète commande, en
effet, de ne pas donner dans la systématisation. Même si la guerre a
été, et reste toujours, l’actualité aidant, le thème le plus
obsédant du cinéma libanais. A cet égard, West Beyrouth de Ziad
Doueïri occupe une place singulière dans une cinématographie qui
n’est pas connue pour être un foudre de guerre en matière artistique
et esthétique. Pour plusieurs raisons d’ailleurs, à commencer par
l’art et la manière dont le réalisateur s’est servi pour aborder, à
travers les yeux de trois adolescents espiègles, Tarek, Omar et leur
nouvelle copine May, de confession chrétienne, le déclenchement de
la guerre du Liban, en 1975. Ce qui n’est pas peu dire surtout que
le signifiant du film est sempiternellement tiraillé entre des
procédés de narration et d’émotion typiquement hollywoodiens et une
réalité concrète magistralement portée par des acteurs et figurants
du cru. De purs moments de vérité, voire de bonheur
cinématographique sont à inscrire à l’actif d’une œuvre qui se joue
royalement de la ligne de démarcation entre le film de fiction et le
documentaire. Autant l’émotion qui se dégage du film est poignante,
autant l’analyse donne l’impression d’être confortée par une sorte
de distanciation où le langage plus personnel du réalisateur semble
annonciateur d’une vision propre. Ce qui a fait dire à notre
confrère Michel Guilloux : «Ainsi de l’usage de la musique, quand il
stoppe la redondance pour l’employer en contrepoint d’un plan et,
surtout, de la restitution du climat de guerre naissante par la
brutale apparition de silhouettes armées dans les rues.»
A vrai dire, le
rapport de Ziad Doueïri à Beyrouth est quelque peu sibyllin : «Je ne
sais pas comment définir Beyrouth. On a déjà dit tant de choses sur
cette ville, pour et contre, les bons et les mauvais arguments se
valent. C’est là que j’ai grandi, avant de partir à vingt ans pour
les Etats-Unis. J’ai quitté Beyrouth au moment où l’armée
israélienne l’a quittée et un chaos total a suivi. C’était aussi le
moment où je devais commencer mes études universitaires, alors je me
suis installé à Los Angeles. J’ai oublié Beyrouth durant une longue
période et j’ai refusé d’y mettre les pieds pendant dix ans.»
Quelques années plus tard, l’idée de retourner au bercail se
rappelle à son bon souvenir. C’est la quête désormais de petits
repères identitaires qui lui revenaient à l’esprit. Beyrouth prend
dès lors des aises dans son imaginaire. Elle est tour à tour belle,
plus tendre, nostalgique et drôle : «Pour moi, Beyrouth a plusieurs
facettes ; le chaos, le bruit assourdissant, les présences
envahissantes, le système corrompu... c’est une ville très
individualiste. Beyrouth me laisse toujours avec des questions sans
réponses, ce qui créé une profonde ambiguïté. Il paraît que la ville
où l’on passe ses treize premières années nous attache pour toujours
à elle. Après cela les autres villes sont insignifiantes. Quand je
suis à l’étranger et qu’on me demande comment est Beyrouth, la
première chose qui me vient à l’esprit est qu’à Beyrouth, je ne me
sens jamais seul.»
Avec Ziad Doueïri,
le commun des mortels a envie de soupirer Beyrouth ô Beyrouth, titre
du film de Maroun Baghdadi, tourné en 1975, juste avant la guerre
civile. Une guerre qui dura quinze ans non sans laisser de profonds
stigmates, des blessures indélébiles dans la mémoire collective de
ses habitants comme dans son cinéma. Un cinéma dont la naissance
remonte pourtant à l’année 1929 avec un long métrage,Les aventures
d’Elias Mabrouk, de Giordano Pidutti un cinéaste amateur italien.
Abordant un sujet académique, l’histoire d’un émigré qui, de retour
d’Amérique, retrouve son pays et sa famille après une longue
absence.
Naissance d’un
cinéma
Son premier
studio, Lumnar Film, le cinéma libanais le doit à une femme, Herta
Gargour, qui eut le courage d’aménager sa maison pour ce faire et
produire en 1933, en coopération avec les Cattan et Haddad, Sous les
ruines de Baâlbek, le premier film parlant sous-titré en français.
Sans plus, alors que la frilosité des gens du secteur allait être
compensée par de nombreux adeptes du 4e art. C’est ainsi qu’une
dizaine de films seront réalisés par des hommes de théâtre comme
Georges Kahi, Michel Haroun et Ali Al Ariss qui signera, pour sa
part, deux œuvres remarquées à l’époque : Vendeuses de roses et
Kawkab amirat al-sahra. Au moment où Georges Kahi signe en 1953
Remords, un film fortement contesté, arrive à Beyrouth, après des
études cinématographiques à Los Angeles, Georges Nasser. Connaissant
son métier à la perfection, il entreprend la réalisation, en 1957,
de Ila ayn un film de veine néo-réaliste sur l’émigration, qui sera,
on s’en doute, la première production cinématographique de ce pays à
être sélectionnée par le Festival de Cannes. Un succès
particulièrement mérité par ce jeune diplômé de la prestigieuse
université américaine UCLA, à un moment où, pourtant, les idées
généreuses n’étaient pas bien vues et la longue et désastreuse
accumulation des poncifs, des clichés, des stéréotypes dans la mise
en scène des objets, des décors et des personnages avait encore de
beaux jours. Et fastes aussi avec autant de danseuses de cabaret, de
cavaliers, de somptueuses demeures qui définissaient, d’emblée, un
espace exotique habité de fictions quand ils n’imposaient pas des
archétypes dont la vulgarité occultait la réalité objective de la
vie rurale et nomade. Il convient de préciser que le modèle égyptien
aura fait école au Liban où de nombreuses sociétés de production du
pays cher à Oum Kalthoum se sont installées, transférant ainsi leurs
activités à la suite de mesures politiques de souveraineté édictées,
dans le cadre de la Révolution de juillet 1952, par les officiers
libres, avec à leur tête le colonel Gamel Abdel Nasser.
Il faudra attendre
l’année 1964 pour voir l’Etat libanais s’impliquer dans la chose
cinématographique par la création, notamment, du Centre national du
cinéma. L’art cinématographique connaît ses lettres de noblesse
durant cette période grâce à l’organisation de festivals, de tables
rondes sur le cinéma arabe et l’attribution de nombreux prix.
Celui du meilleur film est allé en 1967 à Youssef Chahine pour Le
vendeur de bagues, celui de la meilleure réalisation à Georges
Nasser pour Ila Ayn, Mounir Maasri fut nommé meilleur acteur pour
son rôle dans Garo de Gary Grabédian alors que la récompense pour la
meilleure composition de personnage féminin est revenue à Nidal
Achkar.
Dans un paysage
cinématographique dominé par les comédies musicales, les drames
psychologiques et autre dialecte égyptiens, les frères Rahbani
permettent aux enfants du pays du Cèdre de renouer avec les
composantes de leur identité propre. C’est donc le retour au Liban
des origines, celui des montagnes, du village libanais où l’union
des habitants est sacralisée et le génie créatif local réhabilité,
quand il n’est pas restauré dans ses droits. Cette période donnera
justement l’occasion à Youssef Chahine et Henri Barakat, Libanais
d’origine, autant qu’à grands cinéastes égyptiens, de réaliser pour
le compte des Rahbani Le vendeur de bagues pour le premier nommé,
Safarbalek et La Fille du gardien pour le second, dont les deux
films sont considérés, à juste titre d’ailleurs, comme étant des
œuvres majeures dans toute l’histoire du cinéma libanais.
Faïrouz ya
Faïrouz
Il va sans dire
que Faïrouz, la grande diva de la chanson arabe, sera de tous les
films dont l’histoire, le scénario, les dialogues et la musique sont
de la compétence des Rahbani. Elle y est la vedette principale,
incarnant la droiture, la pureté de l’âme alors que ses
merveilleuses chansons sont insérées de manière étudiée.
Des sources
proches des milieux cinématographiques signalent deux succès
commerciaux durant cette période : Sayidat al-akmar al-saouda (1971)
de Sami Khoury et Qotat chara’â al hamra (1972) de Samir
al-Ghosseïni. Autant dire que le succès souligné relève plus de
scènes osées où le nu fait une apparition remarquée que d’une
énonciation respectable.
Nous sommes déjà
en 1975, la guerre fait rage, la production s’arrête,
l’infrastructure vole en éclats alors que les studios sont dévastés.
Les mêmes sources font état de départs massifs de cinéastes vers la
Syrie, l’Egypte et l’Europe : «Dans un premier temps beaucoup de
documentaires financés par les partis politiques libanais ou
palestiniens vont retracer les principaux événements et montrer la
situation au Liban. Chaque commanditaire va imposer son point de vue
politique. Grâce à ces productions, une nouvelle génération de
cinéastes engagés va naître, qui va constituer l’intelligentsia
libanaise. Certains font des études de cinéma à l’étranger et vont
utiliser le documentaire comme tremplin pour atteindre le long
métrage. Ils vont faire appel aux coproductions pour pouvoir
s’exprimer et ils réussiront à donner une identité libanaise à leurs
films.»
Pour de nombreux
observateurs très au fait de la cinématographie arabe, cette période
des plus tragiques dans l’histoire du mouvement national libanais va
permettre l’éclosion de l’un des plus grands cinéastes de la région.
Maroun Baghdadi dont l’œuvre fondatrice Beyrouth ya Beyrouth n’est
pas sans prémonition. La réalité du Liban y est mise en scène sans
fard, l’explosion démographique sérieusement cadrée par la caméra,
la lutte des classes suffisamment mise en relief au même titre que
les dissonances d’ordre confessionnel alors que la situation au sud
Liban est restituée d’une manière poignante. Jocelyn Saâb, Heïni
Srour, Jean Chamoun, Randa Chahal et Borhan Alaouié forcent
l’admiration par l’énoncé militant de leurs œuvres et le replacement
en pôle position de la cinématographie de leur pays. Maroun Baghdadi
récidive avec Hors la ville qui lui permet, peu avant sa mort
prématurée, de remporter en 1991 le prix du jury du Festival de
Cannes. Samir Habchi signe Tourbillon, Jean-Claude Kodsy Histoire
d’un retour, Layla Assaf Al-Cheikha, Ziad Doueïri West Beyrouth,
Joanna Hadjithomas et Khalil Khoreige Autour de la maison rose, Jean
Chamoun L’Ombre de la ville, Chadi Hanna SL Film, Philippe Aractangi
Bosta sans oublier le film décrié sur lequel nous reviendrons dans
une prochaine livraison, A perfect day du couple Joanna Hadjithomas
et Khalil Joreige.
C’est justement
cette bonne santé d’un cinéma qui ne fait que refléter celle de
toute une économie, de tout un peuple, qui va attirer au Liban les
foudres de guerre du complexe militaro-industriel américano-sioniste,
une nouvelle et cruelle invasion conçue pour affaiblir les rangs et
casser toute velléité de transformation objective et démocratique de
la société arabe.
Une fois n’est pas
coutume, c’est dans l’adversité et la répression aveugle que le
peuple libanais a toujours su transformer sa mauvaise fortune en
possibilités de résurrection plurielle. A ce titre, la nouvelle
vague du cinéma libanais, dont il sera question la semaine
prochaine, fait déjà parler d’elle. En France, en ce mois d’août où
la seule programmation de courts métrages et de documentaires
libanais et palestiniens sur La route du doc, une manifestation
cinématographique d’un grand intérêt, a provoqué l’ire de cinéastes
israéliens qui, en quittant la France, n’auront fait qu’emboîter le
pas à leur soldatesque chassée du Liban par tout un peuple, avec à
sa tête le Hezbollah.
Abdelhakim
Meziani
Haut
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