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L’ethnie
ou la vogue d’un mot
Après avoir montré
les origines intellectuelles d’une vogue, tenant au positivisme au
XIXe siècle puis au relativisme de la fin du XXe, l’article note que
le mot ethnie ne reçoit pas de définition unanimement partagée et
que cette imprécision est à la source de sa popularité. Après avoir
critiqué l’usage radical du critère linguistique proposé par le
courant de l’ethnisme, l’article permet de s’apercevoir que
l’ethnie, expliquant tout, n’explique rien et surtout pas les
données politiques d’une situation. Elle est un élément du discours
plus qu’une réalité objective et elle rend le même service qu’un mot
polymorphe autrefois très courant et aujourd’hui quasiment disparu :
la classe sociale.
Pour les lecteurs
algériens, cette étude tombe à pic aussi bien pour recadrer la
compréhension du phénomène des banlieues en France que pour
relativiser les problèmes liés à la région de Kabylie.
Un des mots les
plus fréquents du vocabulaire des relations internationales, voire
de la géopolitique, est "ethnie". Pourtant, ce mot est mal défini.
Un examen attentif suggère qu’il cache non seulement les obsessions
de notre époque, mais aussi des tendances néfastes. Ainsi
révèle-t-il plus de choses sur l’observateur que sur les réalités
prétendument décrites.
Les origines
intellectuelles d’une vogue
Dans Le Monde du 4
octobre 2004, le romancier israélien Amos Oz constatait que l’âge
moderne, à partir du XIXe siècle, avait "balayé le mal :
on a appelé sciences sociales cette innovation intellectuelle. Pour
les nouveaux praticiens (...) de la psychologie, de la sociologie,
de l’anthropologie et de l’économie, le mal n’était pas une
question".
Ce positivisme
appliqué aux sciences humaines a de longtemps été décrit. D’une
certaine façon, le positivisme s’appliquait d’abord aux sciences
humaines, les plus sujettes au subjectivisme, les plus marquées par
le discours ambiant des églises et des morales. La science dure
pouvait facilement prendre ses distances, grâce à ses résultats
objectifs, facilement décrits par une raison «pratique». S’agissant
des sciences humaines, la partie était moins évidente. Marx, Darwin,
Durkheim, Freud furent autant d’étapes de cette libération. On
trouve de même les origines de la géopolitique chez Kjellen qui, en
1916, crée le mot et définit l’Etat comme "un organisme
géographique" : ce naturalisme est le dernier avatar d’une évolution
intellectuelle commencée au siècle précédent. La description
scientifique, objective, permet de s’affranchir du mal. On sait ce
que Ratzel, et les nazis à sa suite, firent de cette objectivité
amorale et nietzschéenne.
Oz rappelle
qu’encore aujourd’hui, certains spécialistes des sciences sociales
considèrent que "tous les actes et les motivations de l’homme
découlent des circonstances, qui sont souvent hors du contrôle des
individus. Ainsi, nous sommes régis par notre environnement social".
D’une certaine façon, nous ne sommes plus des individus rationnels,
et il y a une certaine illusion à croire au choix démocratique. "Et
cela fait un siècle que l’on nous explique que nous ne sommes que
les produits de nos cultures ethniques... " Le mot est lâché, et en
poussant le raisonnement à ses conséquences, on peut affirmer :
l’environnement social qui nous détermine peut, à l’extrême, être
réduit à l’ethnie.
"Aujourd’hui, nous
sommes sortis du fléau de la règle totalitaire et nous avons un
immense respect pour les cultures. Pour la diversité. Pour le
pluralisme. " Le lien logique paraît alors évident : pour ne pas
retomber dans le nazisme et le conditionnement politique, il faut
ériger en règle absolue le respect de toute cohésion sociale qui se
revendique comme telle, valable pour tous ceux qui n’ont pas la
chance de s’être libérés de ces contingences : en un mot, accepter
l’ethnie, conditionnement culturel à tout prendre moins néfaste que
l’embrigadement nazi.
L’ethnie devient
alors une catégorie fourre-tout à la commodité inusable. Est-ce un
hasard si journalistes et "leaders d’opinion" en abusent ? Les
revendications "ethniques" sont jugées estimables et surtout
permettent de décrire toutes les situations infra-étatiques de
populations en recherche d’autonomie, voire d’indépendance, en tout
état de cause exigeant une reconnaissance politique de la communauté
des nations. Le mot devient un artifice commun qui permet de
"comprendre" toutes ces situations malaisées du monde contemporain :
des Palestiniens aux Tchétchènes, des Bosniaques aux Chiapas, des
Corses aux Pachtounes, tous les conflits d’aujourd’hui sont
l’occasion de resservir ce concept mal défini, et pour cela si
prisé : l’ethnie. Expliquant tout, il n’explique rien.
Mais comment
caractériser une ethnie ?
Un détour par
l’ethnologie paraît nécessaire pour y voir un peu plus clair. Selon
L’Encyclopedia Universalis, elle a pour objet principal les sociétés
"primitives", "sans histoire" ou "sans écriture", cette
qualification permettant de la distinguer de la sociologie qui
étudie les "sociétés industrielles occidentales". Cette
classification, reconnue comme arbitraire, illustre notre propos en
ce que l’ethnie apparaît comme "non occidentale" : ce n’est guère
plus éclairant, mais cela indique une tonalité, une subjectivité
qu’il faut noter.
Par ailleurs,
alors que la sociologie use principalement de données quantifiables
et de traitements statistiques, l’ethnologie se fonde sur une
observation directe d’une société par un individu qui ne peut lui
être totalement extérieur. Le rapport entre le sujet et l’objet est
à l’évidence ambivalent et impose à l’ethnologue de se raconter en
même temps qu’il décrit l’ethnie observée.
Au fond, l’ethnie
n’existerait pas sans observateur : mais un tel caractère est
courant dans la réflexion épistémologique de nombreuses disciplines,
ce qui ne les empêche pas d’atteindre un niveau scientifique
satisfaisant. Il reste pourtant que tout à leurs observations
(rapports de lignage et de parenté, conception du monde, rites de
passage, normes), les dits anthropologues dédaignent souvent de
définir l’ethnie étudiée, et d’une façon plus générale d’analyser ce
que recouvre le mot. Le mot "ethnie" est marqué par cette
imprécision, même pour les ethnologues qui en font profession.
Vacher Lapouge
invente le mot en 1896, afin de rendre compte de groupes homogènes
pour lesquels les mots "race", "peuple" ou "nation" lui semblent
impropres. Le terme est repris au cours des années 1930 (Saussure,
Regnault) mais reste l’objet de controverse. Au fond, il s’agissait
de classer à part certaines sociétés en leur niant une histoire.
L’ethnie est décrite comme une population ayant un ancêtre commun,
ou un passé de caractère plus ou moins mythique, ou une culture
partagée. Toujours selon L’Universalis, on discerne "un certain
nombre de critères communs tels que : la langue, un espace, des
coutumes, des valeurs, un nom, une même ascendance et la conscience
qu’ont les acteurs sociaux d’appartenir à un même groupe". "Le
dénominateur commun correspond en définitive à l’idée d’un
Etat-nation à caractère territorial, d’un Etat-nation au rabais. "
Une certaine
évolution se cache derrière cette dernière assertion : au lieu des
tribus primitives proches, en quelque sorte, du paradis terrestre,
on touche maintenant à des états sociaux intermédiaires, à mi-chemin
de l’innocence rousseauiste et de la société développée
industrielle. L’ethnie serait alors une étape sur le chemin de
l’évolution sociale dont l’aboutissement serait l’Etat-nation. Cette
vision est très prégnante dans nombre des commentaires
journalistiques déjà évoquées. C’est une manière de voir crypto
colonialiste, qui affirme une hiérarchie des sociétés. Elle est
d’autant plus cachée – "crypto" – qu’elle pose simultanément
l’égalité des dites cultures. Mais il y a une incohérence évidente à
reconnaître cette égalité et à affirmer en même temps le juste
combat des dites ethnies pour leur libération. Car qui dit
libération dit que la situation est inachevée et que son
aboutissement réside (de façon sous-entendue) dans la construction
d’un Etat.
Les débats
ethnologiques contemporains critiquent cette vision liée à la
colonisation. L’ethnie apparaît alors comme "une construction
identitaire". "De ce point de vue, il n’existe pas d’ethnie au sens
où ce terme désignerait des entités homogènes racialement,
culturellement et linguistiquement : au contraire, ce qui prévaut
toujours, ce sont des unités sociales inégales et hétérogènes quant
à leur composition. " Ainsi, l’ethnie est propre à celui qui use de
la notion, qu’il soit extérieur (l’observateur, c’est-à-dire
l’ethnologue) ou intérieur (clerc, intellectuel ou leader politique,
en tout cas partie prenante de la société qu’il révèle en la
nommant). L’ethnie est profondément subjective, elle est toujours un
discours, elle ne peut être une réalité. Du tribalisme
tiers-mondiste au régionalisme post-industriel, il s’agit toujours
d’une projection "citadine" sur une réalité rurale et passée
purement imaginaire, ou plus exactement reconstruite.
L’ethnisme ou
le faux critère linguistique
Certains se sont
bien rendu compte de ces imperfections et ont voulu simplifier le
problème en identifiant l’ethnie à une communauté linguistique. Ils
s’appuient sur ce que donnent les dictionnaires : "Ethnie :
nom féminin (grec ethnos, peuple), groupement humain qui possède une
structure familiale, économique et sociale homogène et dont l'unité
repose sur une communauté de langue et de culture." Le critère
culturel étant délicat à établir, ils fondent alors leur discours
sur le seul critère linguistique. Est une ethnie toute communauté
partageant une langue en commun.
Certains prônent une lecture radicale
et donnent une théorie politique globale qu’ils nomment
"l’ethnisme". A nos yeux excessive, cette doctrine présente au moins
l’avantage de montrer à quel point l’assimilation de l’ethnie au
seul critère linguistique peut être dangereuse. Ainsi, François
Fontan explique que "l’ethnisme proprement dit étudie la ‘question
nationale’, les nations, les rapports entre nations". Assimilant
l’ethnie à la nation (ce qui suggère déjà la compréhension
néo-coloniale que nous évoquions ci-dessus), il affirme ensuite :
"Nous en venons à la théorie de la nation qui considère que le seul
critère utilisable pratiquement pour déterminer quand et jusqu’où il
y a nation est celui de la langue indigène. " "Nous ne disons pas du
tout que la nation se résume à la langue, nous disons que la langue
est le seul indice utilisable pratiquement, mais que, en effet,
c’est un indice synthétique, et qu’il correspond en plus à des
situations de composé racial, d’économie, de psychologie, de
caractère national qui ne sont pas très aisément délimitables
géographiquement. "
Dès lors, les "nations" basque,
catalane, provençale, bretonne, corse, savoyarde, alsacienne,
flamande, pour ne prendre que celles se trouvant sur le territoire
français, ont droit à leur autonomie et même à leur indépendance.
L’utilisation de
la langue comme critère d’organisation politique laisse toutefois de
mauvais souvenirs : ne sont-ce pas les nazis qui, utilisant la
notion de Lebensraum élaborée par les géopoliticiens allemands, ont
voulu étendre la grande Allemagne à toutes les contrées
germanophones ?
Surtout, la
validité du critère est sujette à caution. La diversité linguistique
va de pair avec des Etats unifiés, comme par exemple en Suisse où
quatre langues coexistent harmonieusement. Et nombreux sont les cas
où deux langues officielles sont admises dans le pays, pas seulement
pour rendre compte "d’ethnies" différentes, mais parfois parce
qu’une langue commune permet justement au pays de communiquer, quand
de nombreux patois, dialectes et autres variantes linguistiques
cohabitent sur le territoire. C’est souvent le cas des pays
autrefois colonisés, qui utilisent cette méthode pour trouver un
langage en commun. On rétorquera qu’il s’agit justement d’une
procédure artificielle, l’Etat constituant alors une superstructure
imposée aux peuples qui s’organiseraient différemment sinon.
Pourtant, on ne connaît pas d’Etat qui coïncide absolument avec une
population unifiée linguistiquement. L’Etat, même le plus ancien et
le plus achevé, est toujours une construction. Mais une construction
"naturelle" car permettant une organisation plus complexe de la
société. L’artificialisation est une donnée de la nature humaine.
L’exemple
Yougoslave devrait par ailleurs inciter à une certaine prudence : la
Yougoslavie a été fondée au lendemain de la première guerre mondiale
précisément autour du critère linguistique. On a longtemps parlé
là-bas le "serbo-croate" et hormis l’alphabet utilisé, latin dans un
cas, cyrillique dans l’autre, les différences entre le serbe et le
croate tenaient seulement à des particularités dialectales.
L’éclatement de la Yougoslavie a conduit les deux Etats principaux à
affirmer ce particularisme de la langue, et les experts de chaque
pays publient dorénavant des travaux dans ce sens montrant que, "de
toute éternité", il y avait deux langues, une serbe l’autre croate.
Mais il s’agit alors plus de reconstruction identitaire que d’un
critère "objectif". Ce sont les clercs évoqués plus hauts, au
service d’une cause identitaire et donc politique. La langue devient
un outil de propagande plutôt qu’un fondement ; au lieu d’être une
cause, elle devient un enjeu. C’est d’autant plus évident que la
Bosnie-Herzégovine reproduit en miniature le cas yougoslave : il y a
des bosno-serbes, des bosno-croates et des bosno-musulmans. Que
croyez-vous que parlent ces derniers ? Comme il ne peuvent choisir
entre les deux autres "langues", ils expliquent maintenant qu’il y a
une langue bosnienne, elle aussi avec ses particularités, etc. : là
encore, nous assistons à une construction identitaire dont les
justifications pseudo-objectives (la "donnée" de la langue) ne
tiennent pas à l’examen.
Prenons enfin le
réveil des nationalités du XIXe siècle : on a expliqué
l’unification allemande par le facteur linguistique. Pourtant, les
particularismes perdurent, des villes hanséatiques à la Bavière qui
se proclame toujours libre (frei Staat Bayern), de la catholique
Rhénanie à la Saxe protestante. Et qui expliquera l’indépendance
autrichienne ? Ou alors faut-il prôner un nouvel Anschluss ? La
langue suffit-elle ?
Plus au sud,
l’unité italienne s’est faite autour de la langue, mais le
calabrais, le napolitain, le sicilien, le sarde demeurent vivants.
L’Etat italien existe pourtant, résultat de la volonté politique du
Piémont. Et puisque nous évoquons la volonté politique, comment
expliquer Israël, Etat qui réutilise une langue qui n’était plus
parlée depuis deux mille ans : la langue n’est-elle pas, ici aussi,
la conséquence des décisions politiques, et non pas leur cause ?
Cela ne veut pas
dire que la langue n’est pas un facteur politique, seulement que
c’est un facteur parmi d’autres. Elle ne peut être l’unique
déterminant, ce qui témoignerait d’une vision trop simpliste de
l’histoire, propre à l’esprit de système. Or, cet esprit de système
est souvent à l’origine des dérapages totalitaires où il s’agit de
faire plier la réalité à l’idéologie. De ce point de vue, par son
explication monocausale, l’ethnisme n’est pas seulement désuet, il
est dangereux.
Ethnie et
géopolitique
On voit bien ainsi
les deux dangers masqués par l’utilisation si courante du mot
ethnie. Elle peut révéler un tropisme néo-colonial inconscient :
derrière l’ethnie, officiellement respectée par la bonne conscience
contemporaine, se cacherait le sauvage non encore libéré, non
conscient, qui n’est pas encore parvenu à la libération de nos
démocraties post-modernes où le mot "tolérance" a remplacé celui de
"respect" de l’autre.
Mais pour peu
qu’on veuille préciser le mot, et donc lui faire recouvrir une
équivalence linguistique, on verse dans un simplisme dangereux qui
tente d’expliquer toutes les situations par un seul critère
"objectif" : on oublie alors que toutes les luttes sont d’abord des
conflits politiques, et que l’analyse ne doit jamais oublier cette
dimension.
L’ethnie est un
discours à deux faces. D’un côté, il permet à l’observateur
extérieur (l’opinion publique occidentale) d’énoncer une
situation difficilement explicable. Le plus souvent, si des facteurs
"géographiques" (ressources, particularité topologique, langue,
religion) participent à la détermination de la crise, d’autres
déterminants politiques interviennent : partage des richesses,
exploitation d’un groupe social par un autre, héritage colonial
différencié, etc. La géopolitique, qui est d’abord une science
politique, peut expliquer les deux aspects, géographiques et
politiques, de la situation. Elle se gardera alors d’évoquer
l’ethnie, puisque le mot est imprécis. Le géopolitiste est dans ce
cas un observateur extérieur conscient de son observation, un peu à
la manière de l’ethnologue classique. D’un autre côté, l’ethnie
permet à l’acteur interne de simplifier son discours
politique. En isolant une population, il trouve une clientèle et, si
les choses se passent bien, un électorat. En tout état de cause, son
message permet de définir une offre politique qui catalysera des
mécontentements d’ordre d’abord politique. Ainsi faut-il analyser
l’éclatement yougoslave, fondé d’abord sur le refus d’une solidarité
financière entre états riches et états pauvres, et sur un système
politique qui n’avait pas su évoluer à la mort de Tito. L’ethnie
permet alors de trouver toutes les explications que l’on voudra,
linguistiques, religieuses, simili-raciales ; on fera appel à
l’histoire, que l’on interprétera d’autant plus qu’elle sera
imprécise, et manquera de documents sur lesquels se fonder.
L’absence de documents sera d’autant plus probable qu’il s’agira de
régions où les Etats n’auront pas exercé de tutelle administrative
au cours de l’histoire : régions colonisées, marches d’empire, zones
grises.
L’ethnie devient
alors une composante essentielle de la construction identitaire.
Elle sera d’autant plus utilisée qu’elle s’inscrit dans une tendance
supposée de fond, celle de la décolonisation. On se souvient de la
remarque prêtée à M. Izetbegovic, qui se confiait au président
Mitterrand : "La cause bosnienne ne peut pas être la seule lutte de
décolonisation au XXe siècle qui ne toucherait pas au
succès."
Et c’est cet
argument qui fait accepter ces constructions identitaires à
l’opinion publique : on ne peut qu’approuver les luttes de
décolonisation, où qu’elles se déroulent. Accepter le terme
d’ethnie, c’est d’une certaine façon soutenir la libération de
peuples, cause noble qu’on ne saurait condamner.
Une telle approche
(et cela d’autant plus qu’elle est inconsciente) a l’inconvénient de
négliger les données politiques du conflit. En projetant l’image de
la décolonisation, elle introduit un biais qui déforme la réalité
locale. Ce n’est pas une affaire simplement sémantique : c’est une
prise de position qui soutient de facto la partie qui promeut
l’ethnie. Voulant être neutre, elle devient partisane. Et, d’une
certaine façon, intervenant dans des affaires locales, elle
réintroduit le risque d’un certain néo-colonialisme.
Enfin, l’ethnie
devient un concept passe-partout, recyclé dans l’analyse des
sociétés industrialisées, bien loin justement de la séparation
théorique justifiant le travail des ethnologues. Les sociétés
européennes s’interrogent maintenant sur leurs ethnies, et sur la
place à leur accorder dans ce monde "post-moderne" et "mondialisé".
L’ethnie est ainsi
sortie de son milieu scientifique, cantonné à l’étude des sociétés
primitives, pour expliquer la plupart des conflits sur la scène
internationale, avant de maintenant servir à l’analyse des sociétés
intérieures. L’ethnie est omniprésente.
On en vient alors
à penser que l’ethnie a revêtu tous les atours d’un mot aujourd’hui
passé de mode, et qui autrefois servait à appréhender le monde, tant
à l’extérieur que dans sa propre société nationale : la classe
sociale. Il n’y a plus de lutte des classes, seulement des luttes
ethniques. Les deux mots ont en commun la détermination collective
et le partage d’une culture par le groupe. L’ethnie vient à point
nommé remplacer la classe sociale de la grille de lecture marxiste,
si rassurante à bien des égards tellement elle était explicative de
l’ordre du monde, et de ses désordres. Comme la classe sociale, elle
repose sur une part de vérité ; et comme elle, on lui prête plus
qu’elle ne peut réellement dire. Comme la classe sociale, expliquant
tout, elle n’explique rien.
Olivier Kempf
Haut
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