|
Accueil
Processus de Barcelone
Un projet
décevant
Les spécialistes
des relations Nord-Sud sont unanimes à l'affirmer : lancé en grande
pompe, il y a dix ans de cela, le processus de Barcelone peine à
concrétiser son principal objectif, qui est de faire de la région
méditerranéenne un espace prospère et développé. Des lacunes et des
contradictions sont enregistrées depuis son lancement ; l'on ajoute
à cela une conjoncture internationale peu favorable à ce projet qui
a pris naissance dans l'euphorie de la chute du mur de Berlin.
Quand la
conférence euroméditerranéenne des ministres des Affaires étrangères
eut lieu les 27 et 28 novembre 1995 à Barcelone, les participants
avaient décidé d'en faire le point de départ du partenariat
euroméditerranéen. Autrement dit, un cadre élargi de relations
politiques, économiques et sociales entre les quinze Etats membres
de l'Union européenne et les douze partenaires de la rive sud de la
Méditerranée (Algérie, Palestine, Egypte, Jordanie, Maroc, Tunisie,
Malte, Syrie, Chypre, Liban, Israël, Turquie).
Ce partenariat,
unique et ambitieux à la fois, devait englober trois aspects
essentiels, à savoir le volet politique et de sécurité, le volet
économique et financier et le volet social, culturel et humain. A
travers ces trois volets, ceux qui ont lancé le processus de
Barcelone espéraient arriver à définir un espace commun de paix,
construire une zone de prospérité et de libre-échange et enfin
rapprocher les peuples pour qu'ils aboutissent à une réelle
compréhension entre les cultures.
Dix après, qu'en
est-il de ce projet qui, en réalité, est le seul forum qui réunit
tous les acteurs de la région ? Pour preuve, il rassemble 38
membres, parmi lesquels les 25 pays de l'UE, les trois candidats à
l'entrée dans l'Union et les dix partenaires méditerranéens.
Pour certains
observateurs, le processus de Barcelone a pu réaliser un grand
nombre d'objectifs, à commencer par la stabilité économique dans la
rive sud de la Méditerranée. L'UE a contribué avec presque 9 000
millions d'euros pour les programmes de coopération MEDA destinés à
financer des projets de soutien au processus de paix au
Proche-Orient et des infrastructures hydrauliques en Jordanie. Pour
sa part, la Banque européenne d'investissements a accordé 3 700
millions d'euros de crédits entre 2002 et 2003.
Le partenariat
euroméditerranéen a favorisé la création d'espaces de dialogue et de
délibération, comme "l'assemblée parlementaire euroméditerranéenne",
qui réunit à chaque fois 240 parlementaires des deux rives de la
Méditerranée.
La création de la
Fondation Anna-Lindh pour le dialogue et les cultures, inaugurée en
2005 à Alexandrie, constitue, pour ces observateurs, une grande
avancée dans le développement des échanges culturels entre les
peuples de la Méditerranée. D'autres observateurs sont, quant à
eux, plus sceptiques. S'ils ne vont pas jusqu'à dire que le
processus de Barcelone est un échec, ils n'en pensent pas moins que
c'est un projet qui s'est avéré décevant pour les pays de la rive
sud de la Méditerranée, et ce, sur ses trois volets de coopération :
l'économie, la politique et le socio-culturel.
En effet, dix ans
après, les investissements se font toujours attendre, la crise au
Moyen-Orient persiste et l'Europe a du mal à s'imposer comme
régulateur dans la région. Les problèmes d'immigration et de
terrorisme, qui sont une priorité pour l'Union européenne, sont
autant d'obstacles qui gênent la concrétisation du processus de
Barcelone.
Lors du huitième
forum international Réalités à Tunis, les participants n'y sont pas
allés par quatre chemins pour expliquer le blocage des politiques
prônées à Barcelone. La première raison à ces blocages est la
reprise du conflit israélo-palestinien à la faveur d'un contexte où
les accords d'Oslo ont fait miroiter des perspectives de paix. Des
perspectives qui, en fin de compte, n'ont abouti à rien de
pacifique.
L'une des autres
raisons qui ont fait que ce projet n'est pas une réussite réside,
selon les participants au forum, dans l'absence d'institutions à
même d'assurer le suivi des politiques adoptées à la conférence,
mais aussi et surtout dans l'incohérence des pays du Sud qui se sont
avérés incapables de se concerter et de formuler des projets
communs. L'UMA qui, seize ans après sa création, est toujours
incapable de s'imposer comme interlocuteur valable, illustre
parfaitement cette incohérence.
Tout ceci fait
que, dix ans après la déclaration de Barcelone, les réalités
économiques de la régions sont on ne peut plus asymétriques.
"L'écart des niveaux de développement entre les deux rives augmente,
le déficit commercial est chronique et les échanges insuffisants :
seuls 6 à 8% des échanges de l'Europe s'effectuent avec les pays du
sud de la Méditerranée". Cette affirmation du ministre tunisien du
Commerce et de l'Artisanat démontre que la Tunisie aurait espéré un
soutien plus important pour l'accord "multifibre" et la création
d'une zone de libre-échange. Le ministre marocain du Commerce abonde
dans le même sens. Pour cet éminent spécialiste des relations
euro-maghrébines, "le décalage entre les objectifs et les moyens mis
en œuvres est flagrant". Les engagements financiers du MEDA, le
principal instrument de coopération de l'Union européenne, n'ont pas
été respectés. En effet, de 1999 à 2003, le MEDA a décaissé
1,5 milliard d'euros alors qu'au départ, on avait promis la somme de
2,3 milliards. Certes, l'apport de l'Union européenne n'est pas
négligeable puisqu'en 2002, il a été plus important que celui de la
Banque mondiale, mais cela reste, selon ce spécialiste, insuffisant
pour réaliser les objectifs du processus de Barcelone.
L'universitaire
français Jean Reiffers, de l'Institut de la Méditerranée, plus
tempéré dans ses propos, qualifie le processus de Barcelone d'"échec
relatif" et se base pour expliquer cela sur les spécificités de ce
partenariat et la complexité de sa mise en œuvre par rapport à ce
qui se fait de l'autre côté de l'Atlantique. L'Europe,
explique-t-il, tente de concilier les logiques marchandes grâce aux
fonds d'aide, aux compensations, etc., tandis que pour le NAFTA (Etats-Unis,
Canada et Mexique) c'est carrément le libre-échange et bien sûr
toutes les inégalités qui en découlent et qui seront aggravées.
Le volet
sécuritaire est toujours aussi présent parmi les préoccupations de
l'Europe qui, après avoir créé, en 2003, la notion de "sécurité
compréhensive" où les facteurs économique, politique, social,
écologique et militaire sont interdépendants, a lancé en juin 2004
un partenariat stratégique avec la Méditerranée et le Moyen-Orient
qui met en avant les impératifs de l'Europe et qui s'appliquent à
tous ses voisins (contrôle des flux migratoires, etc.).
En décembre 2004,
les premiers plans d'action pour sept pays (Ukraine, Moldavie,
Maroc, Tunisie, Jordanie, Israël et Palestine) sont adoptés. Pour
les pays du Maghreb, des projets qui portent sur la réforme de la
justice et la modernisation de la police, pour un montant de 127
millions d'euros, sont déjà lancés. Il s'agit aussi d'améliorer le
climat des affaires et la sécurité juridique des investissements
pour relancer ce projet.
Une étude réalisée
par la Commission européenne montre que la priorité, pour relancer
le processus de Barcelone, est la lutte contre le chômage qui touche
la plupart des pays du sud de la Méditerranée. Selon cette étude,
cela ne saurait se faire sans une croissance annuelle de 6 à 7% pour
les économies de ces pays.
En 2004, la Banque
européenne d'investissements (BEI) a accordé, par le biais de la
Facilité euroméditerranéenne d'investissements et de partenariat (FEMIP),
des prêts d’une valeur de 2,2 milliards d'euros aux pays partenaires
du sud de la Méditerranée. Ces prêts ont servi à financer des
projets de développement économique dans les secteurs de l'énergie,
des transports, des télécommunications et des services. En plus des
prêts accordés, le vice-président de la BEI encourage les
entreprises européennes à investir au sud.
Il reste à dire
que les 25 pays de l'UE n'arrivent toujours pas à se mettre d'accord
sur le budget 2007-2013, ce qui dénote éventuellement d’une volonté
de ne pas financer les projets dans le cadre de l'Euro-Med et
peut-être de les reléguer aux oubliettes.
Khadidja
Mohamed Bouziane
Haut
France-Algérie
Le déminage
continue
La France n’a pas
"daigné nous fournir la cartographie pouvant faciliter le déminage
de ces régions", avait lancé le président de la République dans son
discours prononcé à Hassi Bahbah, lors de la cérémonie de clôture de
l’opération de destruction du dernier lot du stock algérien de mines
antipersonnel dans la wilaya de Djelfa. En fait, c’est un secret de
Polichinelle que vient de révéler Bouteflika. Le plus étonnant,
c’est qu’on continue de parler de "traité d’amitié" entre la France
et l’Algérie, sans que du côté français on ne donne la preuve de
vouloir de cette amitié. Sur deux dossiers au moins – mines
antipersonnel et essais nucléaires en Algérie – la France ne semble
pas vouloir céder en affichant un silence, sinon un mépris,
incompréhensible sur des questions humanitaires.
Il est connu que
les troupes françaises ont posé des mines près de la frontière entre
la Tunisie et le Maroc jusqu'en 1962. Depuis l’Indépendance, on
compte plusieurs centaines de morts ou de personnes mutilées à cause
de ces mines. Sans compter que durant la Guerre de Libération, les
victimes sont estimées à plusieurs milliers entre morts et blessés.
L'Association des
victimes civiles de la Guerre de Libération nationale avait affirmé
que la France a laissé "deux millions de pièges en Algérie" en
posant une mine à chaque mètre tout le long des lignes Challe et
Morice qui s’étendent sur 2.000 kilomètres. On estime actuellement
le nombre de mines encore enfouies à environ 1,3 million
particulièrement dans les zones frontalières est et ouest. 913.000
mines sur la frontière Est de Annaba à Chatt El-Ghers aux portes du
désert en passant par Ben-M’hidi, Besbes, Dréan, Boukamouza,
Bouchegoul, Souk-Ahras, M’daourouche, Tébessa et N’kiren et 42.000
autres à l’ouest de Port-Say, au sud de Béchar, en passant par
Tlemcen, El-Haricha, Mecheria, Aïn Sefra, El-Ksour, Mourias et
Souari.
Malgré les
opérations de déminage entreprises par l’armée, qui a éliminé des
centaines de milliers de ces engins, l’on a toujours continué à
enregistrer des victimes. Ainsi, selon les différentes statistiques
on compte 111 victimes entre 1973 et 1975, puis 35 victimes entre
1981 et 1990.
Trente ans après
l’Indépendance, les mines de l’ex-colonisateur continuent de tuer.
Ainsi, en 2001, dans la mechta de Feddene (commune de Ouled Driss,
wilaya de Souk-Ahras), un enfant ramasse un objet dans le jardin
familial qu’il prend pour une boîte de conserve et court le montrer
à sa mère. L’objet lui explose entre les mains. Il est tué sur
place, ainsi que son frère et sa sœur, tandis que sa mère a la jambe
arrachée. Chaque victime blessée perçoit environ 4.500 DA au titre
d’indemnité accordée par le législateur algérien. Quant au principal
responsable de cette hécatombe, en l’occurrence le colonisateur, il
continue d’observer un silence religieux sur cette question.
Plus
grave encore, le dossier des essais nucléaires français en Algérie
(et en Polynésie française) montre aussi la frilosité de
l’ex-puissance colonisatrice à affronter ses méfaits. Entre le 13
février 1960 et le 16 février 1966 (soit près quatre ans après
l’Indépendance !), la France a effectué 17 essais nucléaires dans le
Sahara algérien, dont 13 souterrains effectués à In Ekker et 4
atmosphériques à Reggane. La première bombe atomique atmosphérique a
été testée le
13 février 1960 à Hamoudia, à une quarantaine de kilomètres de
Reggane. La puissance de utilisée était trois fois plus grande que
la bombe lancée par les américains sur Hiroshima en 1945.
Selon un rapport
du Sénat français, la France "ne reconnaît pas les conséquences
sanitaires des essais (nucléaires, ndlr) parce qu’ils étaient
particulièrement 'propres'". Le même rapport constate que "les
quatre essais aériens de Reggane ont été à l’évidence très
polluants".
C’est ce qui
explique qu’à ce jour; l’Etat français (quelle que soit la tendance
politique au pouvoir) n’a jamais daigné reconnaître aux Algériens
touchés par les radiations nucléaires (ni aux français d’ailleurs,
puisque des militaires Français ont déposé une plainte contre X) le
statut de victimes. D’autres sources font même état d’"acte de
génocide" perpétré en 1961 lorsque 150 prisonniers algériens ont été
attachés à un kilomètre du lieu d’un essai nucléaire à Reggane.
Mohamed Bendjebbar, ancien militaire algérien, avait été chargé en
mai 1967 de "liquider" l’ancienne base d’essais nucléaires et de
"récupérer les matériels disponibles pour équiper les populations
des oasis proches de Reggane", lit-on dans le rapport du Sénat
français qui explique également que Bendjebbar (aujourd’hui
président de l’Association des victimes algériennes) "a été
gravement contaminé aux cours de cette mission" (fin de citation)
par du matériel attribué à une "société pétrolière". Dès le début
des années 1970, Bendjebbar est atteint de "sigmoïdité chronique
avec rectorargie, stéatose micro-vasculaire du foie, stérilité
temporaire, raideur de l’épaule gauche, irradiation par métal
radioactif n°688". Même ses enfants n’y ont pas échappé puisqu’ils
ont contracté des maladies liées à ces contaminations. Un autre
militaire algérien, l’adjudant Ahmed Kharout, adjoint de Bendjebbar,
en est mort en 1973 à 31 ans.
Des
mines antipersonnel aux essais nucléaires en passant par la torture
pratiquée contre les Algériens durant la Guerre de Libération, la
France n’en assume rien concrètement sauf, peut-être, dans le
discours. Pis, elle trouve au colonialisme des vertus
"civilisatrices" et voit d’un mauvais œil tout ce qui vient lui
rappeler ses crimes en Algérie et dans ses anciennes colonies. La
relaxe du général tortionnaire Schmitt dans le procès en diffamation
que lui a intenté Louisette Ighilahriz prouve que la France n’est
pas pour la vérité historique. C’est le signe, comme le dit
Florence Beaugé,
journaliste au Monde et auteur du livre Une Guerre sans gloire, dans
un entretien accordé au Quotidien d’Oran, que "pour beaucoup de
Français 'bien pensants', faire la lumière sur ces années sombres de
leur histoire, c’est encore et toujours 'remuer la boue' et 'salir
l’honneur' de l’armée française".
Les
propos de Jacques Chirac, lors de sa visite d’Etat en Algérie, en
mars 2003, sur la nécessité d’"assumer ensemble notre passé commun",
un "passé complexe, douloureux (que) nous ne devons ni l’oublier ni
le renier", attendent d’êtres mises à exécution. Pour le moment,
rien ne semble indiquer que l’on se dirige vers une telle
éventualité. Deux ans presque jour pour jour après ce discours du
chef de l’Etat français à Alger, l’Assemblée française adopte la
fameuse loi du 23 février 2005 qui glorifie la colonisation et
interdit même une écriture franche et honnête de l’Histoire.
Il
faut dire aussi que les Algériens n’ont pas bien défendu leur
mémoire. L’Etat algérien n’a, par exemple, jamais accompagné ou
orienté les victimes des mines antipersonnel et des essais
nucléaires français à déposer plainte en France ni à réclamer des
indemnisations. Alors, quelle place pour un pacte d’amitié
algéro-français ?
L’Algérie accorde suffisamment son amitié à la France au point d’en
faire sont premier fournisseur avec pas moins de 4 milliards de
dollars d’importations en provenance de l’Hexagone. Mais en retour,
les investissements français en Algérie se font attendre…
Abdelkader Djalil
Haut
Application de la Charte pour la paix et la réconciliation
nationale
Un retard
parfaitement logique
En affirmant que
c’est à la Justice que revenait l’honneur et la lourde charge de la
mise en œuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation
nationale, le chef de l’Etat a prolongé l’incertitude sur la suite
qui sera réservée au document adopté par voie référendaire le 29
septembre dernier. S’il faut parler d’incertitude quant aux textes
découlant de cette Charte, c’est qu’il y a effectivement deux
raisons au moins pour s’étonner du retard pris dans leur
promulgation. La première est liée à la teneur de la Charte
elle-même qui, pour avoir énoncé en grande partie une série de
principes politiques d’ordre général, n’a pas manqué d’être plus ou
moins précise s’agissant d’indiquer les catégories de personnes que
son application allait concerner ainsi que le devenir de ces
dernières. La cessation des poursuites, la réduction des peines et
l’abandon des changes précédant la permission du retour pour
certaines personnes convaincues jusque-là de terrorisme, de soutien
ou d’apologie au terrorisme sont autant de décisions parfaitement
claires à qui il ne reste que de simples décrets s’étalant sur
quelques articles tout au plus pour les traduire en dispositions
concrètes. Tout comme la prise en charge des familles des victimes
du terrorisme et de celles des disparus ne devraient pas poser de
problème juridique non plus, et la formulation de décrets inhérents
à ces deux aspects ne peut en aucun cas exiger une élaboration d’un
niveau hors d’atteinte pour les juristes dans les rouages de l’Etat
qui ont déjà eu à encadrer les processus d’indemnisation des
familles des victimes du terrorisme, de la rahma ou encore de
la concorde civile. On peut donc dire que, techniquement, la
traduction juridique est loin de présenter une difficulté, quel que
soit le circuit que celle-ci est appelée à emprunter. Cela, même si
nous ne savons toujours pas à quel niveau de responsabilité est
confié l’élaboration des textes. Les sources "officielles" ont
divergé pour répondre à cette interrogation. On a parlé d’une
commission présidée par le chef du gouvernement, réunissant les
ministres de l’Intérieur, de la Justice, de la Solidarité nationale
et de la Santé. On a également évoqué que le département de la
Justice était seul en charge de la préparation des décrets
exécutifs, alors que des sources peu portées sur l’improvisation
comme le président de l’APN, Amar Saadani, ou encore le président de
la CNPPDH, Me Farouk Ksentini, ont avancé, chacun de son
côté, un nombre assez précis de textes, non sans diverger en
oscillant entre une trentaine et une vingtaine.
Il reste que le
chef de l’Etat, à l’ouverture de l’année judiciaire, a annoncé que
c’était à la justice de mettre en œuvre la Charte pour la paix et la
réconciliation nationale, en restant laconique sur tout ce qui
entoure le sujet et notamment en se retenant de répondre aux
supputations alors très prudentes des commentateurs de la presse.
Ses propos n’en
ont pas moins été interprétés de plusieurs façons. La première veut
qu’après tout, le président de la République n’est pas tenu de
signer autant de textes que cela a été dit, lui-même s’étant réservé
les voies et modalités d’intervention en ne s’engageant sur rien de
plus que ce que mentionne la Charte, qui stipule que le peuple
mandate le président de la République pour traduire le contenu de
celle-ci.
A vrai dire, on
imagine mal qu’en définitive, aucun texte ne vienne couronner le
processus initié par le président Bouteflika et qu’il soit laissé au
libre choix de l’institution judiciaire de juger, à elle seule, de
la façon dont tout cela serait à mettre en application, considérant
par là que la Charte a déjà tout dit.
En revanche, il
n’est pas assuré que le retard accusé dans la promulgation des
textes soit aussi exagéré que l’on puisse le penser. Au regard du
chef de l’Etat, la réconciliation nationale est un long chemin qui
reste encore à parcourir, dont la Charte n’est qu’une première étape
permise, du reste, par le succès de la politique de la concorde
civile. Si les observateurs avertis entrevoient à ce titre une série
de portes ouvertes sur des options inconnues, on ne peut néanmoins
disconvenir que sous cet angle, les deux mois qui nous séparent déjà
du référendum ne représentent pas forcément un ajournement de quoi
que ce soit.
Sur un autre
versant de la question, lorsqu’on met en comparaison la
réconciliation nationale en Algérie et celle engagée par d’autres
pays, on se rend compte que la différence de nature entre les
démarches d’ici et d’ailleurs implique un constat de retard
inexpliqué. Le passage obligé par des comités "vérité" et "justice",
l’engagement d’enquête sur des centaines de disparus, les procédures
d’aveu et de pardon lors de séances publiques traitant les affaires
au cas par cas, l’implication laborieuse de représentants de partis
politiques, d’ONG et d’organismes onusiens sinon régionaux, ont été
autant d’étapes qu’il fallait minutieusement préparer et coordonner
entre les différentes parties concernées, ce qui a par ailleurs
consommé le temps d’un débat national aux enjeux multiples avec
toutes les tournures prises par les débats internes aux structures
protagonistes. Ce fut le cas en Afrique du Sud, en Argentine et au
Chili. En ce qui nous concerne, tous ces aspects ayant pu donner au
processus une dimension nettement plus complexe sont d’emblée
évacués, situant la politique menée entre une réconciliation entre
des parties non définies et une amnistie générale qui n’a de général
que le fait de prendre en charge l’ensemble des cas prévisibles à
traiter dans de cadre de la crise nationale. Et, en tout état de
cause, la Charte pour la paix et la réconciliation nationale se
résume à une position de principe sur les responsabilités et les
mérites de chacun durant cette phase et, à partir de quoi, il ne
reste aux vaincus qu’à subir et admettre leur échec politique,
tandis qu’il appartient aux vainqueurs de faire dépasser la crise à
la société. C’est ce qui donne au prolongement de la Charte pour la
paix et la réconciliation nationale une portée somme toute très
limitée, une fois mise en relation avec ce qui reste à traiter sur
le terrain.
On voit bien que
par n’importe quel bout que l’on prenne la question, rien ne
justifie le retard consommé dans la promulgation des textes, si ce
n’est des considérations politiques que rien ne pouvait trahir dans
la phase qui avait précédé le référendum mais qui, aujourd’hui,
semblent avoir grande peine à être dissimulées davantage.
La Charte dont les
contours ont été, nous dit-on, façonnés par les équilibres
nationaux, avait aussi la capacité implicite de projeter ces mêmes
équilibres vers un nouveau rapport de force, qu’il s’agisse
d’inverser celui préexistant ou de le renforcer. Dans tous les cas
de figures, et parce que se jouant autour des équilibres nationaux,
donc au sommet, il ne reste à cette tentative de boucler la
transition que l’acte final. Et si les textes tardent, c’est parce
qu’il manque encore une dernier élément pour trancher le nouveau
rapport de force qui en découle : les mêmes équilibres nationaux ou
de nouveaux qui soient d’une nature toute autre. Et cela, la Charte
n’a visiblement pas suffit à le trancher.
Nabil Benali
Haut
Terrorisme et réconciliation nationale
Les paradoxes
et les limites d’une offre généreuse
La concorde civile
avait été marquée, on s’en souvient, par des redditions en grand
nombre de membres de groupes armés. Pour la réconciliation
nationale, peu de repentis et des actions menées par les forces de
sécurité se poursuivent.
Le dernier
démantèlement d’un groupe important par la police, à Zemmouri,
indique bien que la garde n’a pas été baissée. Un groupe du GSPC,
comprenant 13 terroristes, ainsi que 7 éléments de soutien, a été
démantelé dans la région de Boumerdès, il y a à peine une semaine.
Dans le même temps, si la réconciliation nationale est censée
restaurer la paix et instaurer le pardon entre société et groupes
armés, le fait même que des opérations antiterroristes, même à
petite échelle, se poursuivent signale que les groupes terroristes
sont restés sourds au pardon de la patrie.
La reddition
annoncée de Demkir — de son vrai nom Ahmed El Mokhfi — chef du
groupe appelé Saryat Al-Farouk est
de celles qui devraient être enregistrées comme un des effets
attendus et apparents de la réconciliation nationale. Le groupe,
activant dans le sud de Bouira, serait composé d’une vingtaine
d’éléments, mais il s’agit encore d’un groupuscule, au regard de
l’importance du dispositif juridique supposé par la réconciliation
nationale. Car, en face de cette reddition qui reste à confirmer,
c’est surtout le rejet violent opposé par ce qu’on appelle le GSPC à
l’offre de paix qui prévaut.
En fait, la
réponse du GSPC, si c’est de cette seule nébuleuse qu’il faille
parler (1) a été clairement signifiée durant le ramadan.
«Non au dialogue, non à la trêve, non à la réconciliation avec les
apostats.» Les conditions de reddition posées par le GSPC ont rendu
tout contact impossible. Mais si on admet que le groupe est atomisé,
il faut croire que certaines phalanges sont prêtes à se rendre,
indépendamment de toute orientation nationale.
Cela
n’explique en aucune manière comment la réconciliation nationale
pourra vider les maquis de ces terroristes (même s’ils sont
apparemment peu nombreux) ni comment les actes terroristes même
sporadiques s’arrêteront (2).
Car
sur le front, il est plus facile de s’avancer sur les bilans des
offensives militaires ou de police contres des terroristes
retranchés dans des casemates que sur les éventuelles redditions
(3). Ainsi, en plus du coup de filet de Zemmouri, dans
la région de Sidi Ghalem,
près de Sidi Bel-Abbès, on indique que sept terroristes ont
été éliminés. Ces sept éléments armés faisaient partie d’une faction
du GSPC
et étaient dirigés par le surnommé Charhabil. Le groupe a été
éliminé suite aux renseignements fournis par un terroriste, qui
s’est rendu du côté de Saïda, il y a quelques semaines. Une
reddition, faut-il le noter, qui n’a pas été médiatisée car dans ce
cas, son utilité n’est pas de prouver l’efficacité de la
réconciliation nationale mais d’aider les forces de sécurité à
débusquer les derniers irréductibles.
Une
approche méthodique qui a toujours prévalu sous la loi de la rahma,
dans le cadre de la concorde civile. Finalement, qu’est-ce qui a
changé avec la réconciliation nationale ?
Rien, si
ce n’est que l’on a confirmé en principe, une fois pour toutes, que
ceux qui ne rêvent que d’instaurer leur République islamique ou leur
khalifat transnationale n’ont cure des élans de générosité de la
société même s’ils sont portés comme le projet de la dernière chance
par le président de la République lui-même.
Amine
Esseghir
1-
De toute évidence le GSPC en Algérie n’est plus le groupe homogène
doté d’une direction unifiée. C’est du moins ce qui est réaffirmé le
plus souvent dans les articles de presse traitant de la question
terroriste. C’est en fait les décapitations successives subies par
la direction du GSPC, qui tendent à confirmer cette analyse. Le GSPC
a vu l’élimination en 2004 de Nabil Sahraoui, présenté comme «émir
national», de son chef militaire Abi Abdelaziz, la disparition de
Hacène Hattab, la capture de Abderrezak El Para (Amari Saïfi). Il
serait dirigé par Abdelmalek Deroukdel sans que celui-ci soit maître
réellement de tous les éléments qui agissent au nom du GSPC.
De
plus, l’absence de redditions spectaculaires à même de confirmer
cette thèse ne sont pas d’actualité et les terroristes arrêtés dans
des opérations ne sont plus présentés à la presse de même que les
informations fournies par les éléments arrêtés rendues publiques.
2-
Outre les mesures destinées à en finir avec la question des
disparus, la réhabilitation des anciens terroristes ou de leurs
soutiens arrêtés, la réconciliation nationale est censée mettre le
point final à la tragédie nationale en ne laissant plus personne
derrière. C’est-à-dire qu’on ne parlerait plus de terrorisme dans le
pays.
3-
Faute de bilans publics et généraux officiels sur l’évolution de la
lutte antiterroriste, ne reste que la compilation des informations
recueillies un peu partout dans le pays, le plus souvent par des
correspondants de presse, pour essayer de se faire une idée de
l’action des forces de sécurité sur le terrain et le traitement de
la question en fonction des données actualisées.
Le GSPC investit à l’international
L’arrestation de trois Algériens en Italie a confirmé le lien
supposé du GSPC avec la nébuleuse Al Qaïda. Seraï, Bouhrama et Larbi,
arrêtés à Naples et à Brescia en Italie, il y a quelques jours par
les forces spéciales des carabiniers possédaient l’équivalent d’un
bateau plus grand que le Titanic chargé d’explosifs. De quoi
tuer plus de 10 000 personnes, ont indiqué des sources policières à
la presse.
Ce
lien devenu opérationnel avait été évoqué plus d’une fois, que ce
soit par des responsables de la DST française qui soutenaient
publiquement, juste après les attentats du 11 septembre 2001, que
Belaouar ou Amari Saïfi seraient les liens réels avec El-Qaïda,
excluant que Hassan Hattab (inapte politiquement et analphabète)
puisse réellement constituer des réseaux efficaces et solides à même
de se mettre au service d’El-Qaïda.
Souvenons-nous aussi, parmi les organisations citées par les
Etats-Unis comme celles liées à El-Qaïda, on trouve le GIA et le
GSPC. Juste des sigles sur une liste sans que l’on nous indique
comment les raisons sociales, les associations, les groupes ou les
personnes censées les financer seront repérés. Il reste que le fait
même de la publication de la liste prouvait que des services de
renseignements des Etats (plus sûrement les USA que les autres)
savaient comment ces organisations étaient financées pour semer la
mort dans leur pays, sans que personne ne se décide à aider à les
mettre hors d’état de nuire.
Dans
le même temps, l’implication d’Algériens dans des réseaux
terroristes internationaux fera-t-elle jouer les dispositions de la
réconciliation nationale au cas où des connexions avec des groupes
ou des individus en Algérie seraient mises au jour ?
La
question reste entière dans un contexte mondial où quand on a décidé
d’en finir judiciairement avec le terrorisme, l’Algérie veut le
réduire en lui offrant le pardon.
A. E.
Haut
E-mail :contact@lesdebats.com |