Semaine du 31 août au 6 septembre 2005

 

De Maghnia à El-Kala

Ghazaouet

 

 
 
 Chronique d'été  

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De Maghnia à El-Kala

Ghazaouet

Les habitants de Ghazaouet sont d'une gentillesse et d'une politesse tout à fait remarquable. Si l'endroit que vous cherchez n'est pas trop loin, ils vous prendront par la main et vous conduiront sans façon tout en bavardant avec vous, comme si vous étiez une vielle connaissance. Cependant, si vous insistez pour une balade dans la région, ils monteront volontiers en voiture pour vous accompagner. .

Le premier coin à visiter est bien sûr le plateau de Tount, le vrai Djamaâ Ghazaouet des anciens. Nous sommes alors à 130 mètres au dessus de la mer, sur un promontoire fastueux qui plonge à pic dans la Méditerranée. Là se dressait jadis un vieux château hérissé de tours. C'était l'une des plus redoutables citadelles, gardiennes des côtes ouest de l'Algérie. Après la Reconquista et la fuite éperdue des musulmans et des juifs, des Andalous vinrent s'installer autour de cet ouvrage de défense. Les Espagnols réussirent à l'occuper de 1510 à 1535, c'est-à-dire sous Ferdinand II le Catholique et Charles Quint. Le fort était alors dirigé par un gouverneur dont le commandement s'étendait jusqu'au port voisin de Honein. Comme à Annaba, les troupes espagnoles retirées dans les citadelles furent isolées par terre et par mer. Abandonnés par la mère patrie, affamés et assoiffés, nombre d'entre eux s'enfuirent dans la campagne pour y vivre une vie miséreuse. Ceux restés à l'intérieur achetaient à quelques trafiquants autochtones des denrées alimentaires à des prix exorbitants. Les aigrefins du coin offraient même des marchandises à crédit aux soldats espagnols, mais en arrivant avec plus de 15 mois de retard, la solde était immédiatement partagée entre les créanciers.

A Ghazaouet comme à Annaba la population finit par les oublier. Il est d'ailleurs amusant et triste à la fois de constater que dans cette dernière ville,(1) les soldats se mêlèrent à la population dans la plus parfaite indifférence, recevant parfois des coups de bâton, les uns vivant de mendicité, les autres d'expédients. Nombre d'entre eux se firent musulmans. Nous apprenons ainsi par une lettre datée du 13 mars 1534 signée du gouverneur de Ghazaouet à Charles-Quint, que "les troupes sont criblées de dettes, pauvres d'argents et dénuées des choses les plus nécessaires à la vie matérielle. Il est dû dix-huit mois de solde aux gens de cheval".

Le temps paraissait si long aux soldats que certains s'adonnèrent à quelques travaux d'art comme les bas-reliefs funéraires dont on a retrouvé, au XIXe siècle, quelques traces.

On connaît l'épisode qui conduisit Baba Aroudj (Barberousse) à chasser les Espagnols. Après d'infructueuses contre-attaques, Charles Quint échoua. Louis XIV essaya vainement, lui aussi, de se rendre maître du château tout comme il échoua à Jijel. Si l'on considère que les Andalous de Ghazaouet sont peut-être de la même origine que les Andalous de Jijel, (voir l'article précédent) on est en droit de se dire que ces deux populations ont dû puiser leur combativité à la même source. En réalité, que ce soit dans l'une ou l'autre de ces villes, la résistance vint surtout de l'intérieur des terres, ou plutôt des hauteurs qui cernent les deux rivages, des tribus Trara, à l'Ouest, et des confédérations jijélienne comme les Beni Askar, Foughala, Beni Habibi, Beni Ider à l'Est. Dans les deux cas, l'arrière-pays était occupé par des habitants redoutablement combatifs.

A l'est de la ville se trouve Sidi Amar, autour de la koubba du vénérable santon que la population visite pieusement certains jours. El-Hadj Sidi Amar, qui vécut au XIIIe siècle après Jésus-Christ, fut surtout connu par sa sagesse et sa simplicité. Avant sa mort, il demanda à être enterré à l'endroit où s'arrêtera une chamelle chargée de son corps. Cette demande n'est pas aussi étrange quand on connaît les rivalités tribales à cette époque : chacune d'elles voudra accueillir le cénotaphe sur son sol et bénéficier de la sanctification de son territoire. A ce sujet, la légende(2) de Sidi Ben Abderrahmane de l'ordre de la Rahmania est  assez significative.

Au sud-ouest de Ghazaouet se trouve Ouled Ziri. Cette population fut sauvagement attaquée et massacrée en 1845 par les troupes françaises. Les Français lui reprochaient d'être intervenue lors de la fameuse bataille de Sidi Brahim. Non loin des Ouled Ziri se trouve la vallée fertile de Oued Ghazaouna. Ici, tout est vert au printemps et en été et tacheté de blanc durant les autres saisons, non point à cause de la neige mais… laissons un vieux Ghazaoueti converti en paysan nous raconter. Nous l'avons découvert couché à même le sol sous un immense olivier dont les racines prodigieusement puissantes et entremêlées semblait s'agripper aux tripes de la terre. Cet homme s'était converti sans retenue à l'arboriculture. Il aimait, il adorait, il vénérait, il chérissait les amandiers. Les forestiers, avec la nouvelle politique, offraient gratuitement les arbres, mais les paysans étaient, en dépit de l'aide de l'Etat, très méfiants à l'égard de cette politique.

"Mais pourquoi aviez-vous refusé de planter des arbres au départ ? avons nous demandé.

– Parce que l'arbre ramène le chambit (garde-champêtre), le chambit ramène le papier et le papier vous mène à dar-chraâ (tribunal).

– Et maintenant, pourquoi avez-vous accepté ?

– Les choses sont plus claires et puis les amandiers, c'est la retraite du fellah ! (sic)

– C'est-à-dire ?

– C'est un arbre qui ne demande rien, rien du tout, juste un peu d'eau les trois premières années. C'est un arbre miraculeux qui rapporte beaucoup."

En hiver, à la saison de la floraison, les régions couvertes d'amandiers sont une véritable fête pour les yeux. On dirait de la neige. Le fellah rectifie, "une fête pour les yeux et pour le cœur", puis se met aussitôt à nous raconter une histoire, une légende comme seuls savent en raconter nos veillards.

"C'était il y a fort longtemps, quand nos ancêtres andalous vivaient à Séville. Il y avait près de cette ville, dans un beau château isolé, un beau et noble prince de sang, au cœur élevé et à l'éducation raffinée. C'était un Maure qui ne ressemblait en rien aux autres hommes de sa condition. Il avait pour habitude de se lever très tôt pour jouir de la beauté du paysage magnifique au pied de son palais. Il aimait par dessus tout assister au départ matinal des pasteurs qui se lançaient joyeusement, pleins d'entrain, à l'assaut de la campagne. Le prince revenait le soir et s'installait au même endroit, sur une terrasse d'où il pouvait embrasser tout l'espace étendu devant lui, afin de guetter l'arrivée de ce petit peuple auguste et rayonnant de joie. Tous les jours, toutes les saisons et durant toute l'année, il s'asseyait au même endroit, observant ces scènes agrestes que seuls les poètes pouvaient rendre avec des mots. Un jour, il remarqua une nouvelle recrue parmi les bergères. Ce devait être une femme du Nord, pensa-t-il. Elle était blonde et avait les traits réguliers. Sa démarche altière avec une pointe de fierté dédaigneuse dénotait une certaine éducation. Il l'observa durant plusieurs jours, puis se décida enfin à lui parler. Dès les premiers instants, le prince tomba amoureux fou d'elle et bien qu'il fut le maître absolu des lieux et des êtres qui habitaient le château, bien qu'il pouvait la soumettre à sa volonté sans avoir à s'expliquer, il se l'attacha en usant de bonté et de bonnes manières. Il l'épousa bientôt et la combla d'inestimables cadeaux. Cependant, cette femme demeurait mystérieusement triste et gardait un silence obstinément pesant. Devant l'insistance du prince, elle finit par avouer sa peine d'une voix monotone et sans passion.

"Mon prince, lui dit-elle, je suis une femme du Nord, une fille du pays des glaces et dans mon pays, tout est habillé de neige. Tous les trésors, toute la beauté de l'Andalousie ne suffiraient pas à remplacer une seule congère amassée devant ma porte… dans mon pays.

"A la fin de cette terrible phrase, les yeux étincelants les lèvres serrées par la douleur, elle essuya une larme et s'enferma dans un silence triste et têtu. Elle avait tout dit.Le prince balaya l'espace du regard comme pour mesurer l'abîme qui le séparait d'elle et fixa au loin ses yeux dans le vide. Il lui permit enfin de se retirer mais lui resta là, noyé dans son immense château, son infinie solitude et un chagrin qui n'avait ni bornes ni mesures. Des jours passèrent, des semaines puis des mois. Il refusa d'aller la retrouver ou même de lui envoyer quelque message. Elle s'était d'ailleurs enfermée dans une chambre afin de ne plus voir ces paysages méditerranéens, trop rudes trop parfumés à son goût, puis, un jour enfin, le prince maure la fit mander de bon matin. Elle ne savait d'ailleurs pas si on était le jour ou la nuit, en hiver ou au printemps, tant elle était restée longtemps cloîtrée dans sa chambre glaciale et vide. Dès qu'elle eut mis le pied dehors, elle sentit sur elle la brise fraîche de l'hiver andalou. Elle gravit lestement les escaliers et alla sur la grande terrasse où le prince l'attendait avec un sourire étrange. Elle le vit et sut de suite à son air, qu'un évènement important allait surgir dans les minutes qui allaient suivre.

"Venez, lui dit-il avec douceur en l'entraînant vers le rempart. La plaine s'étendait devant elle comme un océan de rêve. Elle vacilla et s'agrippa aux parois du mur, les yeux fixes, comme hypnotisée. Sans quitter la plaine du  regard, dans un souffle à peine audible, elle murmura, le visage inondé de larmes subites : Merci, merci mon prince !

Des milliers et des milliers d'arbres en fleurs blanchissaient la campagne, recouvrant l'espace jusqu'à l'horizon. Le prince avait fait planter une mer d'amandiers et avait patiemment attendu leur première croissance pour créer l'illusion extraordinaire d'un pays couvert de neige. En plein hiver, ces arbres en fleur offraient à la reine le spectacle merveilleux de son lointain pays."

Un long silence suivit ce récit émouvant. Le paysan savourait cet instant délicat. "Ceci veut peut-être dire, ajouta-t-il, heureux de l'effet produit sur nous, que les amandiers de l'Espagne ont été plantés par mes ancêtres Andalous." (3)

 

Ali Beloud

 

1 - Lire à ce propos le volumineux ouvrage de H'sen Derdour sur la ville de Annaba, Tome II, Edition SNED (Alger -1983)

2 - Sidi Abderrahmane Boukabrine, de son vrai nom Sidi M'hammed Ben-Abderrahmane El-Guechtouli El-Djerdjeri El-Azhari Abou-Kabrine,  se serait dédoublé après sa mort. Un commando de la Rahmania d'Alger avait en effet volé la veille, sa sainte dépouille pour l'enterrer au Hamma d'Alger mais ce corps fut miraculeusement retrouvé dans sa première tombe en Kabylie, chez les Aït-Smaïl Guechtoula (Igouchdhal). Après la découverte du vol, la majeure partie des H'dhar Algérois, demeurés sur les lieux pour camoufler le vol furent menacés d'extermination par les Kabyles, mais le saint homme fit ce miracle et évita ainsi un bain de sang. Rappelons en passant que cette confrérie fut à l'origine de l'insurrection de 1871.

3 - Cette légende existe aussi bien en Espagne qu'au Portugal. Le souvenir d'une période de prospérité agricole durant la période arabe est parfaitement bien conservé dans ces deux pays. Le système d'irrigation de la période musulmane est d'ailleurs toujours en cours dans de nombreux villages. En Andalousie, à la périphérie de Valencia, le tribunal de l'eau qui se réunit tous les jeudi pour juger les infractions à toujours cours, après mille ans d'existence.

 

 

 

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