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De Maghnia à
El-Kala
Ghazaouet
Les habitants de
Ghazaouet sont d'une gentillesse et d'une politesse tout à fait
remarquable. Si l'endroit que vous cherchez n'est pas trop loin, ils
vous prendront par la main et vous conduiront sans façon tout en
bavardant avec vous, comme si vous étiez une vielle connaissance.
Cependant, si vous insistez pour une balade dans la région, ils
monteront volontiers en voiture pour vous accompagner. .
Le premier coin à
visiter est bien sûr le plateau de Tount, le vrai Djamaâ Ghazaouet
des anciens. Nous sommes alors à 130 mètres au dessus de la mer, sur
un promontoire fastueux qui plonge à pic dans la Méditerranée. Là se
dressait jadis un vieux château hérissé de tours. C'était l'une des
plus redoutables citadelles, gardiennes des côtes ouest de
l'Algérie. Après la Reconquista et la fuite éperdue des musulmans et
des juifs, des Andalous vinrent s'installer autour de cet ouvrage de
défense. Les Espagnols réussirent à l'occuper de 1510 à 1535,
c'est-à-dire sous Ferdinand II le Catholique et Charles Quint. Le
fort était alors dirigé par un gouverneur dont le commandement
s'étendait jusqu'au port voisin de Honein. Comme à Annaba, les
troupes espagnoles retirées dans les citadelles furent isolées par
terre et par mer. Abandonnés par la mère patrie, affamés et
assoiffés, nombre d'entre eux s'enfuirent dans la campagne pour y
vivre une vie miséreuse. Ceux restés à l'intérieur achetaient à
quelques trafiquants autochtones des denrées alimentaires à des prix
exorbitants. Les aigrefins du coin offraient même des marchandises à
crédit aux soldats espagnols, mais en arrivant avec plus de 15 mois
de retard, la solde était immédiatement partagée entre les
créanciers.
A Ghazaouet comme
à Annaba la population finit par les oublier. Il est d'ailleurs
amusant et triste à la fois de constater que dans cette dernière
ville,(1) les soldats se mêlèrent à la population dans la plus
parfaite indifférence, recevant parfois des coups de bâton, les uns
vivant de mendicité, les autres d'expédients. Nombre d'entre eux se
firent musulmans. Nous apprenons ainsi par une lettre datée du 13
mars 1534 signée du gouverneur de Ghazaouet à Charles-Quint, que
"les troupes sont criblées de dettes, pauvres d'argents et dénuées
des choses les plus nécessaires à la vie matérielle. Il est dû
dix-huit mois de solde aux gens de cheval".
Le temps
paraissait si long aux soldats que certains s'adonnèrent à quelques
travaux d'art comme les bas-reliefs funéraires dont on a retrouvé,
au XIXe siècle, quelques traces.
On connaît
l'épisode qui conduisit Baba Aroudj (Barberousse) à chasser les
Espagnols. Après d'infructueuses contre-attaques, Charles Quint
échoua. Louis XIV essaya vainement, lui aussi, de se rendre maître
du château tout comme il échoua à Jijel. Si l'on considère que les
Andalous de Ghazaouet sont peut-être de la même origine que les
Andalous de Jijel, (voir l'article précédent) on est en droit de se
dire que ces deux populations ont dû puiser leur combativité à la
même source. En réalité, que ce soit dans l'une ou l'autre de ces
villes, la résistance vint surtout de l'intérieur des terres, ou
plutôt des hauteurs qui cernent les deux rivages, des tribus Trara,
à l'Ouest, et des confédérations jijélienne comme les Beni Askar,
Foughala, Beni Habibi, Beni Ider à l'Est. Dans les deux cas,
l'arrière-pays était occupé par des habitants redoutablement
combatifs.
A l'est de la
ville se trouve Sidi Amar, autour de la koubba du vénérable santon
que la population visite pieusement certains jours. El-Hadj Sidi
Amar, qui vécut au XIIIe siècle après Jésus-Christ, fut surtout
connu par sa sagesse et sa simplicité. Avant sa mort, il demanda à
être enterré à l'endroit où s'arrêtera une chamelle chargée de son
corps. Cette demande n'est pas aussi étrange quand on connaît les
rivalités tribales à cette époque : chacune d'elles voudra
accueillir le cénotaphe sur son sol et bénéficier de la
sanctification de son territoire. A ce sujet, la légende(2) de Sidi
Ben Abderrahmane de l'ordre de la Rahmania est assez significative.
Au sud-ouest de
Ghazaouet se trouve Ouled Ziri. Cette population fut sauvagement
attaquée et massacrée en 1845 par les troupes françaises. Les
Français lui reprochaient d'être intervenue lors de la fameuse
bataille de Sidi Brahim. Non loin des Ouled Ziri se trouve la vallée
fertile de Oued Ghazaouna. Ici, tout est vert au printemps et en été
et tacheté de blanc durant les autres saisons, non point à cause de
la neige mais… laissons un vieux Ghazaoueti converti en paysan nous
raconter. Nous l'avons découvert couché à même le sol sous un
immense olivier dont les racines prodigieusement puissantes et
entremêlées semblait s'agripper aux tripes de la terre. Cet homme
s'était converti sans retenue à l'arboriculture. Il aimait, il
adorait, il vénérait, il chérissait les amandiers. Les forestiers,
avec la nouvelle politique, offraient gratuitement les arbres, mais
les paysans étaient, en dépit de l'aide de l'Etat, très méfiants à
l'égard de cette politique.
"Mais pourquoi
aviez-vous refusé de planter des arbres au départ ? avons nous
demandé.
– Parce que
l'arbre ramène le chambit (garde-champêtre), le chambit ramène le
papier et le papier vous mène à dar-chraâ (tribunal).
– Et maintenant,
pourquoi avez-vous accepté ?
– Les choses sont
plus claires et puis les amandiers, c'est la retraite du fellah !
(sic)
– C'est-à-dire ?
– C'est un arbre
qui ne demande rien, rien du tout, juste un peu d'eau les trois
premières années. C'est un arbre miraculeux qui rapporte beaucoup."
En hiver, à la
saison de la floraison, les régions couvertes d'amandiers sont une
véritable fête pour les yeux. On dirait de la neige. Le fellah
rectifie, "une fête pour les yeux et pour le cœur", puis se met
aussitôt à nous raconter une histoire, une légende comme seuls
savent en raconter nos veillards.
"C'était il y a
fort longtemps, quand nos ancêtres andalous vivaient à Séville. Il y
avait près de cette ville, dans un beau château isolé, un beau et
noble prince de sang, au cœur élevé et à l'éducation raffinée.
C'était un Maure qui ne ressemblait en rien aux autres hommes de sa
condition. Il avait pour habitude de se lever très tôt pour jouir de
la beauté du paysage magnifique au pied de son palais. Il aimait par
dessus tout assister au départ matinal des pasteurs qui se lançaient
joyeusement, pleins d'entrain, à l'assaut de la campagne. Le prince
revenait le soir et s'installait au même endroit, sur une terrasse
d'où il pouvait embrasser tout l'espace étendu devant lui, afin de
guetter l'arrivée de ce petit peuple auguste et rayonnant de joie.
Tous les jours, toutes les saisons et durant toute l'année, il
s'asseyait au même endroit, observant ces scènes agrestes que seuls
les poètes pouvaient rendre avec des mots. Un jour, il remarqua une
nouvelle recrue parmi les bergères. Ce devait être une femme du
Nord, pensa-t-il. Elle était blonde et avait les traits réguliers.
Sa démarche altière avec une pointe de fierté dédaigneuse dénotait
une certaine éducation. Il l'observa durant plusieurs jours, puis se
décida enfin à lui parler. Dès les premiers instants, le prince
tomba amoureux fou d'elle et bien qu'il fut le maître absolu des
lieux et des êtres qui habitaient le château, bien qu'il pouvait la
soumettre à sa volonté sans avoir à s'expliquer, il se l'attacha en
usant de bonté et de bonnes manières. Il l'épousa bientôt et la
combla d'inestimables cadeaux. Cependant, cette femme demeurait
mystérieusement triste et gardait un silence obstinément pesant.
Devant l'insistance du prince, elle finit par avouer sa peine d'une
voix monotone et sans passion.
"Mon prince, lui
dit-elle, je suis une femme du Nord, une fille du pays des glaces et
dans mon pays, tout est habillé de neige. Tous les trésors, toute la
beauté de l'Andalousie ne suffiraient pas à remplacer une seule
congère amassée devant ma porte… dans mon pays.
"A la fin de cette
terrible phrase, les yeux étincelants les lèvres serrées par la
douleur, elle essuya une larme et s'enferma dans un silence triste
et têtu. Elle avait tout dit.Le prince balaya l'espace du regard
comme pour mesurer l'abîme qui le séparait d'elle et fixa au loin
ses yeux dans le vide. Il lui permit enfin de se retirer mais lui
resta là, noyé dans son immense château, son infinie solitude et un
chagrin qui n'avait ni bornes ni mesures. Des jours passèrent, des
semaines puis des mois. Il refusa d'aller la retrouver ou même de
lui envoyer quelque message. Elle s'était d'ailleurs enfermée dans
une chambre afin de ne plus voir ces paysages méditerranéens, trop
rudes trop parfumés à son goût, puis, un jour enfin, le prince maure
la fit mander de bon matin. Elle ne savait d'ailleurs pas si on
était le jour ou la nuit, en hiver ou au printemps, tant elle était
restée longtemps cloîtrée dans sa chambre glaciale et vide. Dès
qu'elle eut mis le pied dehors, elle sentit sur elle la brise
fraîche de l'hiver andalou. Elle gravit lestement les escaliers et
alla sur la grande terrasse où le prince l'attendait avec un sourire
étrange. Elle le vit et sut de suite à son air, qu'un évènement
important allait surgir dans les minutes qui allaient suivre.
"Venez, lui dit-il
avec douceur en l'entraînant vers le rempart. La plaine s'étendait
devant elle comme un océan de rêve. Elle vacilla et s'agrippa aux
parois du mur, les yeux fixes, comme hypnotisée. Sans quitter la
plaine du regard, dans un souffle à peine audible, elle murmura, le
visage inondé de larmes subites : Merci, merci mon prince !
Des milliers et
des milliers d'arbres en fleurs blanchissaient la campagne,
recouvrant l'espace jusqu'à l'horizon. Le prince avait fait planter
une mer d'amandiers et avait patiemment attendu leur première
croissance pour créer l'illusion extraordinaire d'un pays couvert de
neige. En plein hiver, ces arbres en fleur offraient à la reine le
spectacle merveilleux de son lointain pays."
Un long silence
suivit ce récit émouvant. Le paysan savourait cet instant délicat.
"Ceci veut peut-être dire, ajouta-t-il, heureux de l'effet produit
sur nous, que les amandiers de l'Espagne ont été plantés par mes
ancêtres Andalous." (3)
Ali Beloud
1 - Lire à ce
propos le volumineux ouvrage de H'sen Derdour sur la ville de
Annaba, Tome II, Edition SNED (Alger -1983)
2 - Sidi
Abderrahmane Boukabrine, de son vrai nom Sidi M'hammed
Ben-Abderrahmane El-Guechtouli El-Djerdjeri El-Azhari Abou-Kabrine,
se serait dédoublé après sa mort. Un commando de la Rahmania d'Alger
avait en effet volé la veille, sa sainte dépouille pour l'enterrer
au Hamma d'Alger mais ce corps fut miraculeusement retrouvé dans sa
première tombe en Kabylie, chez les Aït-Smaïl Guechtoula (Igouchdhal).
Après la découverte du vol, la majeure partie des H'dhar Algérois,
demeurés sur les lieux pour camoufler le vol furent menacés
d'extermination par les Kabyles, mais le saint homme fit ce miracle
et évita ainsi un bain de sang. Rappelons en passant que cette
confrérie fut à l'origine de l'insurrection de 1871.
3 - Cette légende
existe aussi bien en Espagne qu'au Portugal. Le souvenir d'une
période de prospérité agricole durant la période arabe est
parfaitement bien conservé dans ces deux pays. Le système
d'irrigation de la période musulmane est d'ailleurs toujours en
cours dans de nombreux villages. En Andalousie, à la périphérie de
Valencia, le tribunal de l'eau qui se réunit tous les jeudi pour
juger les infractions à toujours cours, après mille ans d'existence.
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