Semaine du 31 août au 6 septembre 2005

 

 

Le référendum du dernier choix

 

La réponse des terroristes

Réconciliation nationale / Partis islamistes

Un soutien inconditionnel

Référendum du 29 septembre

Quelques non-dits de la charte

Amnistie pour les terroristes, exclusion des douâate

Y a-t-il deux façons  de mener le djihad ?

 

 
 
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  La réponse des terroristes

Au moment où ils n'ont plus l'avantage du terrain et encore moins l'initiative, les groupes armés encore actifs n'ont eu pour réponse à l'offre de paix du président Bouteflika que d'autres crimes odieux fait d'assassinats et de rapts de femmes. En effet, il est difficile de ne pas voir une réponse à la réconciliation nationale dans les meurtres commis, notamment à Batna, trois jours après l'annonce officielle de la date du référendum sur la réconciliation nationale.  Incompréhensible ?

Pas si  sûr.

Les intégristes armés croiraient-ils encore en une victoire militaire qui permettrait l'instauration de leur état obscurantiste ? Ou bien, justement, est-ce que le rejet de la réconciliation nationale n'indiquerait pas que cette charte balise complètement le terrain et rend irréversible la nature républicaine de l'Etat algérien tout en annihilant toute possibilité d'instaurer un système théocratique en Algérie ?

Les terroristes se sont attaqués à de paisibles citoyens qui revenaient d'un pique-nique. Un loisir pacifique quasiment interdit aux plus durs moments des tueries islamistes. Mais il ne fait aucun doute que c'est à la faveur du climat sécurisant de ces derniers mois que les gens se sont "risqués" à cette sortie bucolique.

Si la concordance des temps permet de dire que l'attaque est une réponse "politique" à la manière des terroristes au discours du président Bouteflika (souvent les actions terroristes qui paraissent gratuites sont en fait des réponses ou des réactions à des initiatives ou des dispositions politiques ou sécuritaires) on notera que ce n'est pas le seul événement sanglant qu'a connu le pays ces derniers jours.  Le 18 août, trois personnes ont été tuées dans une attaque dans la commune de Aïn Romana, près de Blida. Une semaine auparavant, trois gardes communaux avaient été assassinés dans la commune de Aïn Zouit, dans la wilaya de Skikda. Le 5 août dernier, un convoi militaire est tombé dans une embuscade terroriste à Gouraya, dans la wilaya de Tipaza, dans laquelle deux militaires et un civil ont trouvé la mort.

A Batna, comme ailleurs, au delà du bilan macabre – six morts abattus froidement et le rapt d'une femme – il est à se demander comment proches et familles des personnes tuées et de la femme enlevée ressentent ces événement qui ravivent des douleurs que l'on supposait tues après quelques années d'un retour fragile de la paix. Ce sont eux, et d'autres, qui sont appelés à aller voter le 29 septembre pour entériner l'offre. Si les groupes armés n'ont plus les moyens de terroriser les populations pour les empêcher d'aller voter (ont-ils d'ailleurs un jour pu réellement empêcher les Algériens de reprendre leur destin en main ?), ils peuvent par contre susciter une réaction de rejet chez les citoyens qui bouderont alors les urnes devant autant d'ingratitude.

Le GSPC seul sur scène ?

Quant à l'offre de paix proprement dite, elle est en tout cas clairement refusée par ceux auxquels elle s'adresse. Effectivement, on attribue l'attaque terroriste au GSPC, en principe le dernier groupe structuré le plus actif dans les maquis non encore nettoyés.

Par ailleurs, l'attaque elle-même a dû rendre à l'évidence les responsables de la question sécuritaire puisqu'une importante opération militaire a été déclenchée. D'ailleurs, on continue à comptabiliser les terroristes abattus dans les régions investies récemment par les forces de sécurité. Il n'est donc pas question de baisser la garde ou de laisser, à la faveur de la réconciliation nationale, les terroristes tranquilles s'ils rejoignent des sortes de lignes de démarcation. On ne rappellera jamais assez que la réconciliation nationale absout les crimes commis dans le cadre de la lutte armée contre le régime et l'Etat – seuls les massacres, les viols et l'apologie du crime sont encore passibles de poursuites et de peines, certes allégées.

A croire donc que le référendum se tiendra sous haute surveillance comme aux plus forts moments des crimes terroristes et que l'on s'acharnait à organiser envers et contre tout des élections comme pour mieux conjurer le mauvais sort qui était fait à l'Algérie et aux Algériens. On se félicitait non plus du résultat – l'élection présidentielle de 1995 en est le meilleur exemple – celui-ci finalement comptait peu devant la peur transcendée et la satisfaction de voir que le scrutin ait pu se dérouler sans bain de sang devant les bureaux de vote.

Les attentats terroristes qui ont eu lieu et qui, malheureusement, vont se poursuivre, comme se poursuivra la traque des groupes armés, indiquent que la charte sur la réconciliation nationale semble, du point de vue sécuritaire, loin d'atteindre ses objectifs. A la différence avec la concorde civile qui venait donner une couverture politique et juridique à une situation de fait – la trêve unilatérale prononcée par l'AIS en 1997 – la réconciliation nationale vient comme une offre de paix qui devrait, en principe, susciter au moins des trêves et des arrêts de l'action criminelle d'autant qu'est proposée une chance de reddition extraordinaire et l'extinction des poursuites judiciaires contre ceux qui ont porté les armes contre leur pays et contre leur peuple. Une offre qui intervient alors que les terroristes ont perdu depuis longtemps l'avantage du terrain et que les forces de sécurité ne peuvent plus se faire déborder.

Menacer la réconciliation à l'étranger

Du point de vue international, la cause des terroristes est indéfendable aujourd'hui. Le suicide, tel que qualifié par le président Bouteflika, pour les irréductibles, semble être entamé faute d'une reddition avantageuse.

Par ailleurs, des opérations militaires portent leurs fruits alors que des terroristes sont éliminés, notamment à Zaouiet Boukachabia près de Annaba, pour ne citer que les cas et les opérations connus et avérés.

Autre message des groupes terroristes : la menace du GSPC contre les Algériens résidants en France. Vigipirate et tous les dispositifs sécuritaires utilisés ne semblent pas dissuader le GSPC, qui fait les demandes les plus ridicules même si elles sont dangereuses. Une demande qui présage d'attaques sanglantes qui tendraient à accréditer son influence sur la communauté musulmane, notamment en France.

En 2003, on avait annoncé une possible reddition de Hassan Hattab, présenté alors comme émir national du GSPC. Des camps de toile avaient été préparés à Larbaâ, près de Blida, pour accueillir ses membres. Si on a annoncé la mort probable de Hattab, l'élimination de Nabil Sahraoui (un second chef du groupe) et même l'arrestation de Abderrezak El-Para, le GSPC, groupe recensé par les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001 comme éminemment violent, n'a pas pour autant perdu de sa virulence.

Est-ce réellement le dernier baroud d'irréductibles inconscients et fanatiques qui ne voient finalement de salut que dans la mort ? Difficile de répondre, d'autant que cette approche réduirait aussi les groupes armés encore actifs au seul GSPC. Si ce groupe est identifié et identifiable, il faut se demander si les autres groupes – peu importe les sigles sous lesquels ils se désignent, il n'existe plus aucune organisation structurée organiquement hormis le GSPC – sont sensibles aux offres de la réconciliation nationale ?

De plus, les dispositions de la réconciliation nationale ne se réduisent pas aux seuls terroristes. Il y a les situations de fait nées des suites de la lutte contre le terrorisme (réintégration des gens dans leurs droits et leur réinsertion dans la vie sociale) mais il y a aussi le contenu politique de la réconciliation nationale, dont les tenants de l'Etat islamique ne veulent absolument pas entendre parler quitte à se désagréger dans un rejet entêté et autodestructeur d'une offre de paix inespérée pour des desperados.

Amine Esseghir

 

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Réconciliation nationale / Partis islamistes

Un soutien inconditionnel

Les trois partis islamistes, Hamas, El-Islah et Ennahda, ont fait un accueil plutôt chaleureux à l'idée d'une réconciliation nationale. Ces partis, qui soutiennent sans réserve ce projet,

estiment qu'il répond à leurs attentes, eux qui ont toujours œuvré pour que règne enfin la paix en Algérie.

En effet, juste après le discours du chef de l'Etat, dans lequel il annonce qu'un projet de charte de réconciliation nationale sera proposé aux citoyens qui se prononceront pour ou contre ce projet le 29 septembre prochain, le MSP sort de sa réserve et déclare d'emblée que le projet annoncé par le Président Bouteflika "correspond aux thèses du MSP". Le président du MSP a déjà entrepris une série de rencontres avec les membres du parti pour les sensibiliser sur l'importance du projet qui, dit-il, est un pas géant dans le processus pour la paix, car il mettra fin à quinze années de malheurs politiques et sécuritaires dont les Algériens ont fait les frais.

Bouguerra Soltani estime que si les Algériens votaient à hauteur de 90%, d'autres dossiers tout aussi importants seraient ouverts, comme par exemple la levée de l'état d'urgence, dans lequel nous vivons depuis des années. C'est aussi, dit-il l'occasion rêvée pour fermer la porte à tous ceux qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas changer les choses et préserver ainsi les intérêts de la mafia politico-financière. Mais pour que ceci soit enfin possible, le président du MSP affirme qu'il faut réunir quatre conditions, à savoir : une campagne de sensibilisation générale, reconnaître que la réconciliation nationale n'a rien d'un compromis, cesser de déterrer les vieilles rancunes et enfin ne plus brandir, à chaque occasion, le dossier des disparus et des réfugiés politiques. M. Bouguerra estime enfin que la charte de réconciliation nationale a de fortes chances de toucher 20% des terroristes qui activent toujours dans les maquis, car les autres 80% ont déjà bénéficié de la concorde civile. Donc le MSP veut à tout prix que le projet de réconciliation nationale aboutisse. Pour ce faire, les membres du parti ont déjà engagé une réflexion pour mobiliser les Algériens, même les victimes du terrorisme, afin qu'ils votent pour ce projet car c'est la seule voie qui se présente pour sortir l'Algérie d'une crise qui n'a que trop duré. Il est temps de tourner une page qui attriste le pays en entier.

Le mouvement El-Islah ne tient pas à être en reste et se dit "très satisfait des mesures" annoncées par le président de la République, car ces mesures touchent toutes les catégories touchées par la crise. Abdallah Djaballah, président d'El-Islah, estime que cette initiative est très louable et qu'elle répond à 80% des revendications de son parti. Un parti qui, dit-il, depuis l'arrêt du processus électoral en 1992, a appelé à une réconciliation nationale. Une réconciliation qu'il a prônée lors de plusieurs meeting du temps du président Liamine Zeroual, et qui a été l'angle d'attaque lors de sa campagne pour les présidentielles en 1999, puis en 2004. Le président d'El-Islah a tout de même émis quelques réserves sur le projet qui se contente, dit-il, de traiter de l'aspect sécuritaire et omet de toucher au volet politique de la réconciliation nationale ; ceci comporte un risque majeur car ainsi le mal n'est pas déraciné et peut réapparaître. Pour que cette réconciliation réussisse, il est impératif, d'après M. Djaballah, qu'elle soit conçue après l'instauration entière des libertés démocratiques, ainsi que de la défense des éléments de l'identité nationale. Pour ce faire, il faut dynamiser les institutions de contrôle des actions du pouvoir. El-Islah mène une campagne de sensibilisation pour la réussite de ce projet, pour encourager les citoyens à oublier leurs vieilles rancunes et aller de l'avant pour dépasser enfin les anciennes souffrances, car continuer à vivre dans l'insécurité, c'est inévitablement le prolongement à l'infini de la crise. Ce qui signifie aussi prolonger le désordre et l'échec des projets, car cette situation de désordre ne profite en fait qu'aux partisans de la mondialisation et leurs sympathisants. M. Djaballah va un peu plus loin quand il adresse un message aux groupes armés, à qui il demande d'adhérer au projet de charte de réconciliation nationale, même s'il croit, lui, que la réussite de cette charte ne signifie pas forcément l'arrêt total des actes de terrorisme qui sont, dit-il, le résultat de plusieurs aspects politiques que le projet du président de la République a omis de traiter ou de changer.

Le parti Ennahda, pour sa part, applaudit l'initiative du président de la République qui vise à sortir le pays du drame dans lequel l'a plongé des années de terrorisme et de violence. Un communiqué du parti cautionne le discours du chef de l'Etat dans lequel il fixe la date du référendum pour la réconciliation nationale. Le contenu du discours, précise le communiqué, suscite l'espoir mais aussi la douleur des victimes du terrorisme ; il met aussi à jour l'intention première du projet, qui est la paix, comme il barre la route à tous ceux et celles qui tenteront de vider ce projet de paix de son essence et essayeront d'en détourner l'orientation. Pour Ennahda, l'assurance donnée par l'Etat de prendre en charge toutes les victimes de la décennie noire est un gage de sortie, enfin, des ornières de l'insécurité.

Donc il ne fait aucun doute que les trois partis islamistes qui gravitent autour du pouvoir cautionnent la charte pour la réconciliation nationale, à travers laquelle ils voient une issue inévitable à la situation catastrophique que vivent les Algériens depuis des années. Cette caution est à signaler sans réserves, sauf du côté d'El-Islah qui tient toujours à se démarquer un peu des autres formations, et qui reproche au projet du chef de l'Etat de ne pas prendre en charge l'aspect politique de la crise, ce qui peut vouloir dire demander la réhabilitation du FIS dissous, qui est en fait le parti qui a donné naissance à cette crise. Le parti de Djaballah mène tout de même une action de sensibilisation qu'il a déjà commencée le 21 août passé, durant son université d'été, à Mostaganem. Le soutien des autres partis est, lui, total.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Référendum du 29 septembre

Quelques non-dits de la charte

Le président Bouteflika nous engage à lire attentivement le texte sur lequel nous aurons à nous prononcer le 29 septembre, à le lire ligne par ligne, et même entre les lignes, car, à bien l'entendre, sa véritable signification n'apparaîtrait pas à une lecture rapide, paresseuse, ou qui serait seulement confiante dans la lettre tombant sous les sens. Ce serait une naïveté de la part du public de s'en tenir à l'apparence des mots, qui ne seraient là que pour l'induire en erreur. N'est-ce pas une façon bien étrange pour un politique de faire la promotion de ses

propositions en commençant par mettre en garde l'opinion publique contre la tentation de les prendre telles qu'elles se donnent ?

Mais il faut admettre qu'en l'occurrence le président Bouteflika n'a pas livré que l'énigme, il a tenu aussi à nous remettre la clé à même de l'élucider. La Charte pour la paix et la réconciliation est, dit-il, le résultat exact de cette chose bien mystérieuse que sont les équilibres nationaux. Ainsi, un chouia d'une des forces en présence venant s'ajouter sur le plateau qui lui est réservé, et c'est la Charte qui s'en trouverait modifiée, dans son économie ou dans ses parties, peut-être de façon substantielle. C'est du moins ce que laisse entendre le Président quand il évoque cette clé que sont les "équilibres nationaux" qui ont pas mal impressionné s'ils n'ont aidé personne à y voir plus clair. Car, en effet, de quoi sont-ils faits, quelles forces impliquent-ils, à quels acteurs personnels ou collectifs se rapportent-ils ? La forme au pluriel qui les enrobe n'est bien entendu qu'une figure de style ; ce dont il s'agit en fait, c'est du rapport traditionnel mettant aux prises deux forces principales. On n'en sait cependant pas plus pour les avoir ramenées à deux. L'incompréhension de la majorité, sinon de la totalité des Algériens, reste aussi grande à ce propos que du temps où l'on ignorait jusqu'aux termes du projet présidentiel, et que l'on demandait à ses partisans avant l'heure de nommer au moins les parties qu'ils voulaient réconcilier entre elles. Ils s'en sont bien gardés, n'ayant, de toute évidence, aucun intérêt à identifier ces forces. Et pour cause, s'ils se risquaient sur ce terrain-là, ils seraient obligés de reconnaître qu'en fait c'est tout le peuple algérien qu'ils invitent à offrir solennellement la paix à un millier de terroristes tout au plus, à s'en tenir du moins aux estimations officielles, lesquels ont de plus fait savoir le plus clairement du monde qu'ils ne déposeront les armes à aucun prix, qu'ils ne veulent pas de la paix.

Dans ces conditions, une démarche comme celle qui a été choisie est sans objet ; elle doit être repoussée au moins pour deux raisons essentielles. Premièrement, il ne convient pas à un peuple de se mettre sur un pied d'égalité avec quelques centaines de terroristes, seraient-ils beaucoup plus nombreux qu'on veut bien le dire, en adoptant à leur égard, on dirait pour leur complaire, la procédure la plus solennelle qui soit, celle en tout cas censée garantir le mieux que les engagements pris seront tenus, ayant été marqués du sceau de la souveraineté populaire dans son expression la plus directe. Cet apparat et tous ses frais en solennité ne devraient être déployés que dans des cas exceptionnels. Abdelaziz Bouteflika se félicite à tort de ce que le référendum sur la concorde civile ait obtenu un résultat similaire à celui qui avait marqué l'entrée du pays dans l'ère de l'indépendance, un certain jour de juillet 1962, car les circonstances ayant présidé à l'un et à l'autre n'ont rien de commun. Autant l'un est glorieux, autant l'autre est décadent. En venir à faire voter le peuple pour être sûr qu'on fait bien de relâcher quelques milliers de terroristes n'est pas à proprement parler un sujet de satisfaction. Entre les deux référendums, il y une autre différence qui les place au diapason l'un de l'autre : l'un fait entrer le pays dans l'indépendance une bonne fois pour toutes, tandis que l'autre ne s'est pas soldé par la sécurité sur l'ensemble du pays, comme il était annoncé. Et deuxièmement, on n'offre pas la paix à des terroristes qui n'expriment aucune forme de contrition, car alors l'Etat apparaît comme faible, soit qu'il se révèle incapable de mettre fin au terrorisme, soit qu'il se sente menacé par son peuple, dans les deux cas les terroristes en tireront la conclusion que leur cause n'est pas totalement perdue, que si on va jusqu'à mobiliser la souveraineté populaire pour leur forcer la main, c'est qu'ils comptent encore, c'est qu'ils sont encore craints. Quand ils auraient encore quelque doute sur leur poids réel dans "les équilibres nationaux", ils n'auraient qu'à écouter le président Bouteflika expliquer au peuple "impie" que sans la paix avec eux, le pays resterait dans l'impasse : pas de développement économique, pas de sécurité, et l'image du pays qui se dégrade de plus en plus. Exactement le genre de choses qu'un mouvement en guerre contre un Etat aime entendre, étant donné qu'elles lui prouvent qu'il est fondé à poursuivre son effort, que ce qu'il a fait jusque-là a eu des effets désastreux sur l'adversaire. Sans compter qu'en agissant de la sorte avec les terroristes, avec une mansuétude à peu près sans limite, on contribue à faire naître dans les esprits portés à la rébellion que finalement le pouvoir ne comprend que le langage de la violence, et qu'il n'est intraitable qu'avec ceux qui s'opposent à lui par les moyens pacifiques.

Mais, objectera-t-on sans doute, lorsque le Président parle d'équilibres nationaux, ce n'est pas la société qu'il a en vue, mais le pouvoir lui-même, cette chose dont on ne détient qu'une part, plus ou moins importante car elle n'est jamais répartie équitablement entre ses tenants. La charte qui nous est proposée serait l'expression du compromis qui aurait fini par s'établir, après nombre péripéties, parmi ce qu'on appelle les décideurs. Or, s'il en est vraiment ainsi, qu'est ce qui fait arrêter cette analyse à ce constat, ou à ce qu'on présente comme tel, pourquoi ne pas poursuivre sur sa lancée et nous expliquer qui sont ces factions dont se compose le pouvoir, et qui représente quoi dans ce fameux noyau dur grâce auquel l'unité du pays aurait été préservée ? Mais, depuis qu'on nous dispense cette lumière qui n'éclaire rien du tout, si elle n'ajoute pas à notre confusion, on s'est fait à l'idée qu'on n'en saura rien de plus, qu'on a éveillé notre intérêt pour une vétille, que personne n'est en mesure de dire pour quel projet travaille tel ou tel des membres supposés du non moins fameux cabinet noir. Pour autant que ce dernier existe, ce qui est loin d'être établi. Bouteflika lui-même reste à cet égard une énigme. Les islamistes seraient portés à voir en lui un crypto laïc, et les laïcs un crypto islamiste. Ce qui n'est peut-être pas pour lui déplaire, du reste.

Le plus probable toutefois est que la référence du Président à ces équilibres n'a pour but d'éclairer personne sur un point qui serait essentiel, mais plutôt de neutraliser les uns et les autres en donnant à penser à chacun d'entre eux d'être celui auquel le message est destiné, et surtout d'être compris, c'est-à-dire d'être sûr que sa patience sera finalement récompensée s'il consent maintenant à donner son soutien. Et que s'il y a un constat à faire dès maintenant, c'est le suivant : nous ignorons à ce jour quelles sont les parties à réconcilier aussi bien que l'identité, politique ou autre, des protagonistes qui agissent dans les hautes sphères, et qui, pour ainsi dire, ont convenu pour l'avenir d'un pacte de non agression mutuelle, dont la charte soumise au peuple serait l'exacte expression. Ce non-dit est, à lui seul, un motif suffisant pour repousser le document, d'autant qu'il se présente comme un tout qu'il faut accepter ou rejeter en bloc.

Le fait est qu'on ne s'en remet pas au peuple sans l'intention de s'autoriser de lui par la suite pour s'engager dans une voie qui n'est pas sans bouleverser les équilibres, ou qui n'est pas sans jurer avec les lois en vigueur. D'ailleurs, le président Bouteflika ne s'en cache pas : il attend que le peuple lui vote, le 29 septembre prochain, les pleins pouvoirs pour prendre toutes mesures jugées par lui utiles en vue de la paix, toute la paix, et de consolider la réconciliation nationale. La question se pose alors de savoir ce qui, dans les conditions actuelles, entrave son action dans ce double but. Voilà encore un non-dit qui restera comme tel. A la différence des autres, cependant, celui-ci est plus facile à approcher, mais par un biais qui risque de prendre certains au dépourvu.

En fait, ce que le Président ne veut pas dire, c'est qu'il n'en est venu à proposer la réconciliation nationale, le premier pas dans ce sens étant précisément le référendum du 29 septembre, que parce que la démarche de concorde civile n'a pas été le succès prétendu. On ne penserait pas à faire une nouvelle offre de paix si la précédente a été couronnée de succès. Or, que dit le Président ? Juste le contraire : donnez-moi votre caution, avec autant sinon plus de conviction qu'il y a six ans, et je vous promets de faire tant et si bien que je réussirai à ramener un supplément de sécurité. Quel meilleur aveu que la concorde civile est loin d'avoir tenu toutes ses promesses ? Cet aveu, d'ailleurs, est implicitement fait quand le Président affirme, ce qu'il s'est bien gardé de dire en 1999, que le nouveau pas vers la paix et la réconciliation devra nécessairement être suivi par des pas similaires, ce qui veut dire aussi, bien entendu, par les mêmes initiateurs, et que la route est longue qui mène à l'issue finale. Les offres de paix périodiques annulent réciproquement leurs effets plutôt qu'elles ne les additionnent. On s'éloigne de la paix au lieu de s'en approcher quand on est réduit à prendre la même initiative à intervalles quasi réguliers.

Mais si la charte pour la paix et la réconciliation ressemble à s'y méprendre à la concorde civile, elle en diffère cependant sur deux points importants. La loi sur la concorde civile n'est à tout prendre qu'un habillage juridique à une situation de fait préexistante: l'abandon de l'action terroriste par un des groupes en activité des mois auparavant, à savoir l'AIS, qui passait alors, à tort ou à raison, pour le bras armé du FIS. On peut dire, en somme, que dans le cas de la concorde civile la véritable initiative vient des terroristes eux-mêmes, et que les autorités n'ont fait que leur ménager une voie de sortie plus ou moins honorable, cela dépend du point de vue où l'on se place, tout en étendant la procédure adoptée à l'ensemble des terroristes qui voudraient réintégrer la société. Ce n'est pas le cas de la nouvelle offre de paix, qui survient sans être précédée par une reddition massive. Dans le contexte d'aujourd'hui, pour que les deux démarches puissent se valoir, il faudrait que le GSPC ait annoncé préalablement son abandon de l'action terroriste, et qu'il soit maintenant cantonné quelque part dans l'attente du sentiment de la nation, qui se prononcera le 29 septembre. Peut-être qu'au départ, les autorités avaient-elles quelques raisons de penser que le GSPC serait intéressé par une offre de ce genre, et qu'il suffisait de nouer des pourparlers avec lui pour l'amener à suivre l'exemple de l'AIS. Toujours est-il qu'au final rien de tel ne s'est produit, et que la charte fait des propositions ressortant à l'amnistie générale (générale en ce sens que ses dispositions couvrent à peu près toutes les situations dans lesquelles sont susceptibles de se trouver les terroristes) sans la garantie qu'il y aura preneur. Sans doute, des "égarés" se saisiront de l'occasion pour fausser compagnie à leur bande, mais de toute évidence on n'assistera pas à un mouvement un tant soit peu significatif. Par contre, il y a des raisons de craindre que la direction du GSPC se lance d'ici la date du référendum dans l'escalade d'une part pour bien montrer qu'elle rejette la charte, et de l'autre pour soustraire ses soldats, en les plongeant dans un surcroît d'horreur, à l'influence que peut s'exercer sur eux la perspective de l'amnistie.

La deuxième grande différence de la charte d'avec la concorde civile, c'est que celle-ci était limitée dans le temps alors que les dispositions de celle-là ne le sont pas. Ces dernières n'amnistient pas seulement les crimes déjà commis, mais également, parce que justement elles sont valables un temps indéterminé, ceux qui ne le sont pas encore, et qui seront commis après leur entrée en vigueur. C'est ainsi que les terroristes qui ont, par exemple, appelé à l'assassinat de nos deux diplomates en poste à Bagdad, sont éligibles à l'amnistie aux termes de la charte, dans la mesure où leur seul crime est celui-là, s'ils n'ont pas trempés autrement dans un massacre collectif.

Mais il y a plus grave ; cette charte, si elle était approuvée le 29 septembre, amnistie par avance, ce qui est unique dans les annales, jusqu'aux assassinats à venir. De sorte qu'on peut imaginer toutes sortes d'horreurs susceptibles d'être conçues par des esprits diaboliques à partir d'elle. Un terroriste, par exemple, qui a choisi de se rendre, peut estimer qu'il n'a pas à le faire tout de suite et qu'il ne le fera qu'après avoir liquidé un certain nombre d'ennemis, personnels ou politiques, dans l'assurance où il est d'être amnistié, dût-il revendiquer ses crimes.

Tenter de mobiliser les électeurs en faveur de ce document en incriminant des adversaires, à l'extérieur et à l'intérieur du pays, qui seraient chagrinés de voir les Algériens se réconcilier entre eux, c'est évidemment pure démagogie. De toute façon, la culpabilisation à outrance pour s'assurer d'un vote massif le 29 septembre et la diabolisation des adversaires politiques qui ne croient pas du tout que le véritable but de l'opération soit celui que l'on proclame, risquent de ne pas produire cette fois-ci les effets recherchés, car l'état de l'opinion n'est pas celui de 1999. Ceux qui pensent que les Algériens n'ont pas évolué depuis et qu'il suffit de faire un tour de piste pour faire s'évaporer les doutes qui les habitent, ne sont pas vraiment à l'écoute de leur société. A moins que ce ne soit les chargés de mission qui leur racontent des histoires. Mais cela revient de toute façon au même. Il est impossible de développer les arguments fallacieux d'il y a six ans, comme si de l'eau n'avait pas coulé sous les ponts entre-temps, ou comme si la sécurité était revenue sur chaque pouce du pays, comme cela aurait dû être déjà une réalité si les discours de 1999 n'étaient pas que des discours.                           

  M. Habili

 

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Amnistie pour les terroristes, exclusion des douâate

Y a-t-il deux façons  de mener le djihad ?

Tout ce qu'il est question d'exclure, ce sont ceux qui ont appelé au djihad. Voilà, au fond, une qualité qui pose plus de problème qu'elle n'en résout, non seulement parce qu'il est, encore une fois, extrêmement difficile de dire qui a appelé au djihad de celui qui ne l'a pas fait, mais parce tout cela se passait au sein d'une mouvance où chaque individu a fait du djihad sa religion, son mode de vie, son chemin entre ce monde et l'au-delà.

C'est assurément une tiédeur inédite qui marque la campagne à l'adresse de l'opinion nationale appelée à un vote qu'on souhaiterait massif, d'une égale intensité au moins de la participation qui l'a mobilisée le 16 septembre 1999. Une période estivale dont la majorité n'est pas encore détachée, un affichage omniprésent mais basé sur une sémiologie totalement incompréhensible, des médias publics à court d'imagination qui peinent à assurer le service minimum et, en fait, un discours dont la seule source est le chef de l'Etat, loin de lui la qualité de disposer du soutien franc et efficace des hommes qui ont pour habitude de se faire les exégètes de ses intentions. Les quelques meetings organisés ça et là à travers le pays par les Ouyahia, Belkhadem et autres Soltani peinent à sortir l'électorat d'une torpeur qui pourrait fortement tenir à la nature même du document qu'on leur demande d'approuver. Le fait est qu'il ne s'agit pas d'une concorde civile bis, mais de cela aussi et d'un plus dont, il faut bien le dire, la majorité a du mal à saisir les tenants et aboutissants. Pour peu qu'il est véritablement question de réconciliation en les mêmes termes qu'il sied au commun des Algériens d'en concevoir la nécessité, c'est-à-dire la réintégration sociale des terroristes et, dans le juste besoin, la fin du terrorisme, il reste difficile de deviner ce qu'il est encore possible de proposer aux irréductible d'entre les terroristes pour qu'ils cessent leur aventure sanglante, à moins d'un compromis qui, à l'ombre de l'actuel rapport de force, n'a aucun lieu d'être. Et si c'est pour le retour de la paix que l'opinion pense être appelée à voter, il reste difficile de comprendre également la déclinaison faite et le discours explicatif qui leur est servi. La première contrainte dans la compréhension de la charte elle-même se situe dans le fait qu'il leur est demandé de lire entre les lignes, de voir au-delà de son contenu, ce qui suffit largement, n'est-ce pas, à en dérouter plus d'un. Il suffit donc de se prêter au jeu de la lecture au second degré auquel l'on serait invité pour se perdre en conjectures. Aussi des questionnements inévitables naissent auprès de l'opinion à mesure que le débat, ou plutôt la campagne en faveur de la charte pour la paix et la réconciliation nationale avance. Ainsi en est-il de celui qui pousse à vouloir comprendre l'un des principes contenus dans ce document qui fonde une différence entre un individu ayant appelé au djihad et un terroriste qui a commis des assassinats. Car quand bien même le second n'a pas participé à un massacre collectif, déposé une bombe dans un lieu public ou commis un viol (encore qu'il faudrait qu'on nous dise de quelle manière s'y prendre pour savoir qui a fait quoi dans la confusion générale qui fut celle des années 1990), un meurtre est un meurtre. Il cause la perte d'une vie humaine (quoi de plus précieux ?) et endeuille une famille ou des familles entières qui ne comprendront jamais l'injustice qu'un tel acte peut porter et qu'elles devront, elles, subir pendant des années. Mais c'est à ce terroriste qu'il est question de pardonner, l'amnistier, tandis qu'un sort autre est réservé à ceux qui ont appelé au djihad.

Tout aurait été limpide, à vrai dire, si le texte de la charte pour la paix et la réconciliation nationale avait dissocié les exécutants des commanditaires, encore que l'on retienne le principe évoqué plus haut. Mais ce ne sont pas les chefs du terrorisme que l'on exclut définitivement de la compétition politique ni les financiers ni ceux ayant noué des liens avérés avec l'internationale terroriste. La liberté d'expression et de mouvement de Madani Mezrag le prouvent dans une grande mesure bien avant le scrutin. Et ce ne sont pas tous les chefs de l'ex-FIS que l'on interdit de vie politique par devers le 29 septembre prochain. Tout ce qu'il est question d'exclure, ce sont ceux qui ont appelé au djihad. Voilà, au fond, une qualité qui pose plus de problème qu'elle n'en résout, non seulement parce qu'il est encore une fois extrêmement difficile de dire qui a appelé au djihad de celui qui ne l'a pas fait, mais parce tout cela se passait au sein d'une mouvance où chaque individu a fait du djihad sa religion, son mode de vie, son chemin entre ce monde et l'au-delà. De plus, imagine-t-on un chef terroriste lancer ses troupes dans une attaque contre une caserne ou sur un faux barrage sans qu'il s'agisse pour lui de donner un ordre relevant du djihad ? Et s'il s'agit de voter pour cette charte sur ce point précis, c'est qu'il est question de faire une croix sur toutes ces considérations qui, il faut le dire, ont un lien avec la responsabilité de chacun et, partant, avec la vérité des tristes faits survenus.

Autre question : est-il moralement acceptable de faire accroire à une différence entre deux assassins qui n'ont de différent que le nombre des victimes et la manière dont ils s'y sont pris ? Quelle différence pour la famille d'une victime du terrorisme que leur disparu soit mort suite à un attentat à la bombe, égorgé dans un faux barrage ou tué par balle au coude d'une ruelle ? 

Ce genre d'interrogations n'avait peut-être pas germé dans l'esprit de tous les Algériens en 1999, certainement sous la coupe d'un traumatisme collectif et de blessures encore vivaces et qui étaient pressés, avant toute chose, que la sécurité revienne, que le bain de sang s'arrête. Quitte à pardonner sans chercher à s'assurer d'autre chose qui soit désormais vrai autant que celui qui fut un terroriste ne l'est plus.

Mais aujourd'hui ? Une grande part d'incompréhension est perceptible à l'égard du texte, précisément parce qu'il introduit une dimension politique qui n'existait pas dans le projet de la concorde civile. Amnistier les terroristes qui ont pris le maquis, tué leurs compatriotes pour donner le pouvoir au FIS et, du même coup, priver les leader de ce parti de revenir sur la scène politique parce qu'ils ont lâché leurs troupes relève tout bonnement de l'inexplicable. D'abord parce que tout ce beau monde concourrait à un seul et unique objectif : une dawla islamyia confisquée à la sortie des urnes. Tout cela semble bien illogique, à moins d'admettre que, au regard des visées de la charte et non de la morale politique, il est une différence entre les uns et les autres, que l'on considère que les terroristes et les douaâte ne sont pas du même côté de la barrière, qu'il ne sont pas tout un.

A bien y voir, et dans un sens précis, cela n'est pas tout à fait faux : les repentis amnistiés auront de facto le droit de faire de la politique ; en premier chef parce qu'ils sont amnistié, ensuite parce que le peuple ne les désigne plus comme les premiers responsables de sa "tragédie nationale", mais juste des égarés, des manipulés et, en conséquence, des victimes à qui il ne reste plus qu'à rejoindre la majorité où il est question de les insérer dans une seconde étape.

Entre-temps, tout est fait pour dire qu'il n'est nullement dans les desseins des repentis et de leurs chefs, qui ne se départissent point de ce statut, d'aller plus loin. Ce qui reste à vérifier bien entendu, ne serait-ce que parce que nul ne connaît les conditions dans lesquelles s'est opérée la reddition de l'AIS dont tous les membres sont d'ores et déjà graciés, mais aussi à voir avec quelle divergence sont accueillis par les islamistes radicaux les projets successifs du président Bouteflika dans sa démarche de réconciliation nationale.

Quant aux questions de principe, la charte, à partir de cette distinction difficilement défendable, en instaure une autre. L'Etat est en mesure de renoncer à son droit de poursuite contre ceux qui ont osé briser son monopole sur les armes, pas ceux qui lui ont disputé l'usage de la religion. Dans les deux cas de figure, des dérives assassines ont eu lieu. Derrière les armes, il y avait un projet obscurantiste et ce projet avait besoin de tuer. Dire que les terroristes n'avaient aucun projet politique pendant qu'ils étaient au maquis, ça sert déjà à nous convaincre qu'ils n'en auront pas une fois de retour dans les villes. Et ce ne serait pas les diviser que d'agir dans ce sens.

Nabil Benali

 

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