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Etude
Référendum :
une démarche à risques
C'est peut-être la
première fois dans l'histoire politique de notre pays qu'un chef de
l'Etat a recours à une terminologie aussi précise et lourde de
conséquence que celle de "équilibres nationaux" pour expliciter son
action et situer sa place dans le pouvoir et dans la société. Le pas
est d'ailleurs si difficile à franchir qu'il essayera d'en atténuer
le poids en évitant d'utiliser la formule dans son intégralité,
remplaçant l'expression "rapports de forces politiques" par celle,
beaucoup plus consensuelle en apparence, d'"équilibres nationaux".
Mais personne
n'est dupe. Abdelaziz Bouteflika ne fait ainsi qu'inventer sa propre
terminologie pour désigner le même écueil auquel se sont heurtés
tous les Présidents algériens qui l'ont précédé à son poste.
Ahmed Ben Bella
fustigera alors la bourgeoisie sans jamais la situer clairement,
s'en prenant dans les faits à des cafetiers et à des tenanciers de
hammam. Boumediène, lui, s'inspirera de la terminologie
marxiste-léniniste pour désigner ses opposants dans et en dehors du
pouvoir en évoquant clairement la réaction et les réactionnaires.
Chadli Bendjedid pour sa part essayera jusqu'au bout de ne pas avoir
recours à ce type de différenciation dans un évident souci
d'apaisement politique, mais sera contraint, à la fin de l'année
1988, de crever l'abcès à travers le fameux discours du 19 septembre
dans lequel il dénoncera "ceux qui tentent de bloquer les réformes
et jouent au double jeu". Mohamed Boudiaf de son côté, fort de sa
formation politique et d'une culture théorique beaucoup plus
étendue, forgera une terrible formule politique qui lui vaudra une
tout aussi terrible condamnation à mort immédiatement suivie
d'effet, en lançant la célèbre "mafia politico-financière". Tandis
que Liamine Zeroual va user du fort peu conventionnel "criminels,
traîtres et mercenaires" pour désigner ses adversaires, ajoutant :
"… qui sont situés jusque dans les centres les plus sensibles de la
décision politique". On ne peut évidemment être plus clairs.
Pourquoi une
telle prise de distance ?
Disons-le tout
net, cette façon toute particulière d'exprimer son positionnement au
sein du pouvoir est bien entendu spécifique à des régimes politiques
où la démocratie n'a pas encore fait son œuvre et où même un
président de la République est obligé de composer avec des forces
qui, tout en étant associées à son pouvoir, lui sont parfois
totalement opposés. Il serait absolument insensé d'imaginer de
pareilles situations dans des pays démocratiques où chaque tendance
politique et chaque force politique est représentée par un parti
bien précis qui exprime des positions bien précises et où la
contradiction entre les unes et les autres se dénoue ou non dans le
cadre de règles du jeu claires et transparentes. Le Président ou le
chef du gouvernement ayant toute latitude de prendre publiquement
leurs distances avec une position politique quelle qu'elle soit sans
avoir à user de métaphores ou de paraboles que ne peuvent
généralement déchiffrer que de rares cercles initiés à ce type
d'exercice. L'arbitre suprême dans ce type de conflits étant bien
sûr le Parlement, qui tranche en dernière instance selon les
dispositions prévues par la Constitution.
Cela n'a jamais
été possible dans notre pays depuis l'Indépendance et il faut croire
que la situation n'a pas beaucoup évolué depuis, puisque nous nous
retrouvons aujourd'hui encore avec un président de la République qui
éprouve le besoin de prendre ses distances avec un projet de charte
pour la paix et la réconciliation nationale, en affirmant qu'il est
"le produit des équilibres nationaux". Une expression qui tranche
singulièrement avec deux formules qui auraient été nettement plus
appropriées en pareilles circonstances, celle d'"expression de la
volonté populaire" ou encore celle, équivalente, d'"expression de ma
volonté en ma qualité de premier magistrat du pays". Le besoin de
prise de distance est donc explicite et manifeste et il faut
évidemment se demander à qui il s'adresse. Certainement pas à
l'opinion la plus large qui n'a aucun moyen de décrypter ce type de
message, absolument subliminal pour elle, ni même pour des
observateurs peu avertis qui n'ont aucun moyen de relativiser ni
même d'accepter la thèse d'un président de la République, élu à 85%
des voix, qui puisse être gêné de quelque manière qui soit par son
propre entourage dans l'accomplissement de ses missions
constitutionnelles.
Le public ciblé
est donc ailleurs et il est permis de penser qu'il s'adresse d'abord
à ceux qui le bloquent dans ses projets politiques, ensuite à tous
les milieux spécialisés qui seraient susceptibles de mal apprécier
la nature de son action, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur
du pays. En affirmant que le projet de charte pour la paix et la
réconciliation nationale est "le produit des équilibres nationaux",
il indique évidemment que ce n'est pas le produit de sa propre
volonté et tente ainsi de se dédouaner auprès de parties qu'il est
possible d'identifier en fonction de leurs positions précédemment
affichées sur la question.
Et là, on ne peut
ne pas penser à l'Administration américaine et au Foreign Office
britannique qui ont toujours fait de la donne islamiste une
constante dans leurs rapports avec le monde arabe et musulman.
L'écartement
définitif du FIS de la scène politique nationale étant de nature à
contrarier très sérieusement l'ensemble de la stratégie de contrôle
mise en œuvre par les USA et la Grande-Bretagne vis-à-vis des pays
dits émergents tels que le nôtre où le développement d'une
démocratie de type moderniste risque de gravement perturber les
rapports de force mondiaux nés de l'effondrement du bloc communiste.
Les puissances occidentales, surtout anglo-saxonne, ne tenant pas du
tout à se retrouver face à l'émergence d'un nouveau bloc de
contestation de leurs politiques hégémoniques et dominatrices, en
tout cas pas sous une forme démocratique et moderne. L'avantage avec
des régimes entièrement ou en partie islamistes est qu'ils sont au
départ frappés de discrédit au plan idéologique et politique et ne
peuvent donc guère susciter de sympathies auprès des opinions
publiques qui comptent dans le monde. Sachant qu'il est plus facile
de faire bouger ses armées pour aller envahir l'Irak de Saddam
Hussein ou l'Iran des mollahs que pour aller s'en prendre à des pays
respectueux des règles de la démocratie, des droits de l'homme et de
la légalité internationale. L'alibi islamiste devenant alors une
épée de Damoclès menaçant constamment les pays arabes et musulmans,
les empêchant de se développer à la vitesse requise par les nouveaux
impératifs de modernisation globale et les contraignant à se priver
de l'apport décisif de la moitié de leurs populations respectives à
travers la mise à l'écart des femmes.
C'est donc aussi à
ces capitales impériales que Abdelaziz Bouteflika envoie un message
qui peut être compris de toutes les manières possibles, y compris
celle qui consiste à signifier que l'exclusion du FIS de la scène
politique algérienne n'est pas une réponse politique inamicale
envers elles, mais seulement le produit d'"équilibres nationaux"
impossibles à contourner, y compris pour un président de la
République. Notons-le tout de suite, l'exercice accompli par ce
dernier est loin d'être superflu lorsque nous savons quelle
politique a été suivie par la plupart des gouvernements occidentaux
à l'encontre de notre pays dans leur puissante volonté d'imposer le
FIS comme élément constitutif important, si ce n'est unique, de la
scène politique algérienne.
L'épée de
Damoclès islamiste
Et il faut avoir
la lucidité d'admettre que les prises de position de Abdelaziz
Bouteflika, exprimées à la fin de l'année 2004 et jusqu'au mois de
mai 2005, en faveur de l'idée d'amnistie générale impliquant
elle-même celle d'un possible retour du FIS dissous sur la scène
politique ne lui ont pas nécessairement été dictées par ses
convictions propres. Ses innombrables contacts avec les plus hauts
responsables de l'Administration américaine et avec divers autres
hauts responsables occidentaux ou moyen-orientaux lui ont de toute
évidence laissé comprendre qu'une amnistie générale qui mettrait sur
la défensive l'armée algérienne accompagnée d'un retour du FIS, même
d'une façon moins importante qu'en 1991, serait de nature à nous
attirer la bienveillance de capitales qui nous ont montré de quoi
elles étaient capables lorsqu'il s'agissait de déstabiliser des
Etats rebelles tels que le nôtre.
Le chef de l'Etat
algérien sait donc parfaitement quel danger nous guette à refuser le
compromis qui nous a déjà été officiellement mis entre les mains à
Rome en 1994, puis en 1995 à travers le fameux contrat national. Il
sait également que le choix cornélien qui se pose à nous est celui
soit de nous positionner pour longtemps dans une orbite
islamo-nationaliste qui nous contraindrait à végéter sans aucun
espoir de développement sérieux et durable, soit de prendre notre
courage à deux mains et lever l'hypothèque islamiste qui plombe
notre évolution pour tenter un passage en force vers la modernité
et le développement. De toute évidence, il est passé par deux phases
successives distinctes.
Dans un premier
temps, il a certainement estimé qu'il valait mieux jouer la prudence
et s'en tenir aux recommandations de Londres et de Washington pour
nous éviter une deuxième vague d'assauts terroristes, tout aussi, si
ce n'est plus, meurtrière que la première. Dans un second temps, il
a dû prendre en considération les assurances qui lui ont été données
que l'Etat en général et les forces de sécurité en particulier
tenaient parfaitement la situation en main et qu'il était inutile de
prendre des risques inutiles à affaiblir moralement l'armée et à
remettre en selle un parti intégriste qui allait irrémédiablement
nous ramener quinze ans en arrière dans le meilleur des cas et sept
siècles dans une perspective à peine plus pessimiste. Les efforts de
déstabilisation tels que ceux qui ont été déployés contre l'Algérie
au cours des années 1990 ne pouvant plus se justifier sous aucune
des bannières déployées par les innombrables campagnes
médiatico-politiques orchestrées par les relais du FIS à l'étranger
et par une kyrielle d'ONG engagées dans une lutte à mort contre
notre Etat sous les prétextes les plus sordides, dont celui de
l'innommable "qui tue qui ?".
Aujourd'hui,
l'Algérie est probablement le seul pays du tiers-monde à ne pas
prêter le flanc à des critiques sérieuses aussi bien quant à la mise
en œuvre du pluralisme que par rapport aux réformes économiques et à
l'ouverture sur l'économie mondiale.
Quant à la
question des droits de l'homme, elle est progressivement devenue
totalement obsolète depuis l'adoption de la loi sur la concorde
civile qui a vu l'Etat appliquer une "grâce amnistiante" qui a lavé
de leurs crimes plus de 3 500 terroristes appartenant à l'AIS et au
GIA. La manière avec laquelle sont traités les terroristes repentis
en Algérie indiquant sans aucun doute possible que l'Etat n'y est
aussi répressif ni aussi inhumain qu'on a bien voulu le faire
croire. Qu'est-ce qui nous obligerait, dans ces conditions, à
accepter le diktat d'un environnement extérieur qui n'a plus le
moindre moyen de pression à faire valoir contre nous ? Du moins pas
de moyens de pression directs et opposables à tous. Car il restera
toujours les moyens de pression indirects, de toute nature, qui
peuvent aller de l'assassinat de nos diplomates à l'étranger
jusqu'au refus d'orienter le flux des investissements directs vers
notre pays en passant par des tentatives de nous marginaliser dans
les forums arabes et africains.
Aussi le président
de la République semble-t-il avoir opté pour une voix médiane qui
consisterait à faire passer un texte qui nous prémunit de l'amnistie
générale ainsi que du retour du FIS dissous, tout en se présentant
comme la victime de rapports de forces politiques défavorables et
d'oppositions au sein même de son propre pouvoir. Une thèse qu'il
aura toutes les peines du monde à rendre crédible après qu'il ait
réussi à transformer la totalité du haut commandement militaire en
l'espace de moins de deux années et qu'il ait écarté des couloirs de
la présidence de la République le seul homme qui pouvait
raisonnablement lui faire de l'ombre.
Le vrai danger
d'une telle démarche étant par contre de susciter un tel climat
d'incompréhension au sein de la société que cela peut conduire à un
très fort taux d'abstention qui peut gravement compromettre la
crédibilité d'un référendum qui perdrait alors toute sa valeur
politique.
Abderrahmane
Mahmoudi
Haut
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