Semaine du 31 août au 6 septembre 2005

 

Référendum

Une démarche à risques

 

 
 
 Etude 

Accueil

 Etude

Référendum : une démarche à risques

C'est peut-être la première fois dans l'histoire politique de notre pays qu'un chef de l'Etat a recours à une terminologie aussi précise et lourde de conséquence que celle de "équilibres nationaux" pour expliciter son action et situer sa place dans le pouvoir et dans la société. Le pas est d'ailleurs si difficile à franchir qu'il essayera d'en atténuer le poids en évitant d'utiliser la formule dans son intégralité, remplaçant l'expression "rapports de forces politiques" par celle, beaucoup plus consensuelle en apparence, d'"équilibres nationaux".

Mais personne n'est dupe. Abdelaziz Bouteflika ne fait ainsi qu'inventer sa propre terminologie pour désigner le même écueil auquel se sont heurtés tous les Présidents algériens qui l'ont précédé à son poste.

Ahmed Ben Bella fustigera alors la bourgeoisie sans jamais la situer clairement, s'en prenant dans les faits à des cafetiers et à des tenanciers de hammam. Boumediène, lui,  s'inspirera de la terminologie marxiste-léniniste pour désigner ses opposants dans et en dehors du pouvoir en évoquant clairement la réaction et les réactionnaires. Chadli Bendjedid pour sa part essayera jusqu'au bout de ne pas avoir recours à ce type de différenciation dans un évident souci d'apaisement politique, mais sera contraint, à la fin de l'année 1988, de crever l'abcès à travers le fameux discours du 19 septembre dans lequel il dénoncera "ceux qui tentent de bloquer les réformes et jouent au double jeu". Mohamed Boudiaf de son côté, fort de sa formation politique et d'une culture théorique beaucoup plus étendue, forgera une terrible formule politique qui lui vaudra une tout aussi terrible condamnation à mort immédiatement suivie d'effet, en lançant la célèbre "mafia politico-financière". Tandis que Liamine Zeroual va user du fort peu conventionnel "criminels, traîtres et mercenaires" pour désigner ses adversaires, ajoutant : "… qui sont situés jusque dans les centres les plus sensibles de la décision politique". On ne peut évidemment être plus clairs.

Pourquoi une telle prise de distance ?

Disons-le tout net, cette façon toute particulière d'exprimer son positionnement au sein du pouvoir est bien entendu spécifique à des régimes politiques où la démocratie n'a pas encore fait son œuvre et où même un président de la République est obligé de composer avec des forces qui, tout en étant associées à son pouvoir, lui sont parfois totalement opposés. Il serait absolument insensé d'imaginer de pareilles situations dans des pays démocratiques où chaque tendance politique et chaque force politique est représentée par un parti bien précis qui exprime des positions bien précises et où la contradiction entre les unes et les autres se dénoue ou non dans le cadre de règles du jeu claires et transparentes. Le Président ou le chef du gouvernement ayant toute latitude de prendre publiquement leurs distances avec une position politique quelle qu'elle soit sans avoir à user de métaphores ou de paraboles que ne peuvent généralement déchiffrer que de rares cercles initiés à ce type d'exercice. L'arbitre suprême dans ce type de conflits étant bien sûr le Parlement, qui tranche en dernière instance selon les dispositions prévues par la Constitution.

Cela n'a jamais été possible dans notre pays depuis l'Indépendance et il faut croire que la situation n'a pas beaucoup évolué depuis, puisque nous nous retrouvons aujourd'hui encore avec un président de la République qui éprouve le besoin de prendre ses distances avec un projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale, en affirmant qu'il est "le produit des équilibres nationaux". Une expression qui tranche singulièrement avec deux formules qui auraient été nettement plus appropriées en pareilles circonstances, celle d'"expression de la volonté populaire" ou encore celle, équivalente, d'"expression de ma volonté en ma qualité de premier magistrat du pays". Le besoin de prise de distance est donc explicite et manifeste et il faut évidemment se demander à qui il s'adresse. Certainement pas à l'opinion la plus large qui n'a aucun moyen de décrypter ce type de message, absolument subliminal pour elle, ni même pour des observateurs peu avertis qui n'ont aucun moyen de relativiser ni même d'accepter la thèse d'un président de la République, élu à 85% des voix, qui puisse être gêné de quelque manière qui soit par son propre entourage dans l'accomplissement de ses missions constitutionnelles.

Le public ciblé est donc ailleurs et il est permis de penser qu'il s'adresse d'abord à  ceux qui le bloquent dans ses projets politiques, ensuite à tous les milieux spécialisés qui seraient susceptibles de mal apprécier la nature de son action, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. En affirmant que le projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale est "le produit des équilibres nationaux", il indique évidemment que ce n'est pas le produit de sa propre volonté et tente ainsi de se dédouaner auprès de parties qu'il est possible d'identifier en fonction de leurs positions précédemment affichées sur la question.

Et là, on ne peut ne pas penser à l'Administration américaine et au Foreign Office britannique qui ont toujours fait de la donne islamiste une constante dans leurs rapports avec le monde arabe et musulman.

L'écartement définitif du FIS de la scène politique nationale étant de nature à contrarier très sérieusement l'ensemble de la stratégie de contrôle mise en œuvre par les USA et la Grande-Bretagne vis-à-vis des pays dits émergents tels que le nôtre où le développement d'une démocratie de type moderniste risque de gravement perturber les rapports de force mondiaux nés de l'effondrement du bloc communiste. Les puissances occidentales, surtout anglo-saxonne, ne tenant pas du tout à se retrouver face à l'émergence d'un nouveau bloc de contestation de leurs politiques hégémoniques et dominatrices, en tout cas pas sous une forme démocratique et moderne. L'avantage avec des régimes entièrement ou en partie islamistes est qu'ils sont au départ frappés de discrédit au plan idéologique et politique et ne peuvent donc guère susciter de sympathies auprès des opinions publiques qui comptent dans le monde. Sachant qu'il est plus facile de faire bouger ses armées pour aller envahir l'Irak de Saddam Hussein ou l'Iran des mollahs que pour aller s'en prendre à des pays respectueux des règles de la démocratie, des droits de l'homme et de la légalité internationale. L'alibi islamiste devenant alors une épée de Damoclès menaçant constamment les pays arabes et musulmans, les empêchant de se développer à la vitesse requise par les nouveaux impératifs de modernisation globale et les contraignant à se priver de l'apport décisif de la moitié de leurs populations respectives à travers la mise à l'écart des femmes.

C'est donc aussi à ces capitales impériales que Abdelaziz Bouteflika envoie un message qui peut être compris de toutes les manières possibles, y compris celle qui consiste à signifier que l'exclusion du FIS de la scène politique algérienne n'est pas une réponse politique inamicale envers elles, mais seulement le produit d'"équilibres nationaux" impossibles à contourner, y compris pour un président de la République. Notons-le tout de suite, l'exercice accompli par ce dernier est loin d'être superflu lorsque nous savons quelle politique a été suivie par la plupart des gouvernements occidentaux à l'encontre de notre pays dans leur puissante volonté d'imposer le FIS comme élément constitutif important, si ce n'est unique, de la scène politique algérienne.

L'épée de Damoclès islamiste

Et il faut avoir la lucidité d'admettre que les prises de position de Abdelaziz Bouteflika, exprimées à la fin de l'année 2004 et jusqu'au mois de mai 2005, en faveur de l'idée d'amnistie générale impliquant elle-même celle d'un possible retour du FIS dissous sur la scène politique ne lui ont pas nécessairement été dictées par ses convictions propres. Ses innombrables contacts avec les plus hauts responsables de l'Administration américaine et avec divers autres hauts responsables occidentaux ou moyen-orientaux lui ont de toute évidence laissé comprendre qu'une amnistie générale qui mettrait sur la défensive l'armée algérienne accompagnée d'un retour du FIS, même d'une façon moins importante qu'en 1991, serait de nature à nous attirer la bienveillance  de capitales qui nous ont montré de quoi elles étaient capables lorsqu'il s'agissait de déstabiliser des Etats rebelles tels que le nôtre.

Le chef de l'Etat algérien sait donc parfaitement quel danger nous guette à refuser le compromis qui nous a déjà été officiellement mis entre les mains à Rome en 1994, puis en 1995 à travers le fameux contrat national. Il sait également que le choix cornélien qui se pose à nous est celui soit de nous positionner pour longtemps dans une orbite islamo-nationaliste qui nous contraindrait à végéter sans aucun espoir de développement sérieux et durable, soit de prendre notre courage à deux mains et lever l'hypothèque islamiste qui plombe notre évolution pour tenter un passage en force vers  la modernité et le développement. De toute évidence, il est passé par deux phases successives distinctes.

Dans un premier temps, il a certainement estimé qu'il valait mieux jouer la prudence et s'en tenir aux recommandations de Londres et de Washington pour nous éviter une deuxième vague d'assauts terroristes, tout aussi, si ce n'est plus, meurtrière que la première. Dans un second temps, il a dû prendre en considération les assurances qui lui ont été données que l'Etat en général et les forces de sécurité en particulier tenaient parfaitement la situation en main et qu'il était inutile de prendre des risques inutiles à affaiblir moralement l'armée et à remettre en selle un parti intégriste qui allait irrémédiablement nous ramener quinze ans en arrière dans le meilleur des cas et sept siècles dans une perspective à peine plus pessimiste. Les efforts de déstabilisation tels que ceux qui ont été déployés contre l'Algérie au cours des années 1990 ne pouvant plus se justifier sous aucune des bannières déployées par les innombrables campagnes médiatico-politiques orchestrées par les relais du FIS à l'étranger et par une kyrielle d'ONG engagées dans une lutte à mort contre notre Etat sous les prétextes les plus sordides, dont celui de l'innommable "qui tue qui ?". 

Aujourd'hui, l'Algérie est probablement le seul pays du tiers-monde à ne pas prêter le flanc à des critiques sérieuses aussi bien quant à la mise en œuvre du pluralisme que par rapport aux réformes économiques et à l'ouverture sur l'économie mondiale.

Quant à la question des droits de l'homme, elle est progressivement devenue totalement  obsolète depuis l'adoption de la loi sur la concorde civile qui a vu l'Etat appliquer une "grâce amnistiante" qui a lavé de leurs crimes plus de 3 500 terroristes appartenant à l'AIS et au GIA. La manière avec laquelle sont traités les terroristes repentis en Algérie indiquant sans aucun doute possible que l'Etat n'y est aussi répressif ni aussi inhumain qu'on a bien voulu le faire croire. Qu'est-ce qui nous obligerait, dans ces conditions,  à accepter le diktat d'un environnement extérieur qui n'a plus le moindre moyen de pression à faire valoir contre nous ? Du moins pas de moyens de pression directs et opposables à tous. Car il restera toujours les moyens de pression indirects, de toute nature, qui peuvent aller de l'assassinat de nos diplomates à l'étranger jusqu'au refus d'orienter le flux des investissements directs vers notre pays en passant par des tentatives de nous marginaliser dans les forums arabes et africains.

Aussi le président de la République semble-t-il avoir opté pour une voix médiane qui consisterait à faire passer un texte qui nous prémunit de l'amnistie générale ainsi que du retour du FIS dissous, tout en se présentant comme la victime de rapports de forces politiques défavorables et d'oppositions au sein même de son propre pouvoir. Une thèse qu'il aura toutes les peines du monde à rendre crédible après qu'il ait réussi à transformer la totalité du haut commandement militaire en l'espace de moins de deux années et qu'il ait écarté des couloirs de la présidence de la République le seul homme qui pouvait raisonnablement lui faire de l'ombre.

Le vrai danger d'une telle démarche étant par contre de susciter un tel climat d'incompréhension au sein de la société que cela peut conduire à un très fort taux d'abstention qui peut gravement compromettre la crédibilité d'un référendum qui perdrait alors toute sa valeur politique.

Abderrahmane Mahmoudi

 

 

Haut

e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche