|
Accueil
Histoire
Danses et
chants dans les Aurès
Dans tout le
massif auréssien, et particulièrement dans l'Oued Abdi (Theniet
El-Abed, Thleth, Oued Tagga, Tagoust, Hidouss, Bouzina, Menaâ, etc.)
une fête familiale, des noces, une circoncision ne peuvent se faire
que dans l'allégresse générale, les chants et les danses. C'est, du
reste, l'affaire de toute la dechra.
Ces réjouissances
se déroulent généralement dans la cour d'une grande maison ou en
plein air, sur la place principale de la dechra, pendant la belle
saison. Les flûtes commencent à l'unisson sur un mode mineur, le
bendir (tambourin) les accompagne ; soudain une danseuse pénètre
dans le cercle fait par les femmes. Bien droite, les yeux
pudiquement baissés, le visage fermé, énigmatique, la mine grave,
altière, le maintien d'une reine, elle avance lentement, à petits
pas.
Toujours du pied
droit que seul on distingue sous les robes longues, amples et
flottantes, avec un léger et imperceptible fléchissement des genoux.
Son tajdidh rejeté sur le dos, une main, puis l'autre, ou les deux
en même temps, soulèvent lentement les pans du l'haf comme les ailes
claires ou sombres d'un grand oiseau, puis l'étoffe retombe dans un
léger mouvement des épaules.
Parfois, la
danseuse passe le bord du l'haf sur son visage et le rejette d'un
geste minutieusement étudié, ou déploie son tajdith sur le côté ; la
tête légèrement tournée accompagne le mouvement lent, gracieux et
significatif… La femme progresse lentement, par saccades, au rythme
assourdissant deu bendir, accompagné par les battements de mains de
toute l'assistance. De temps à autre, la danseuse marque un temps
d'arrêt, et avec des gestes lents, étudiés, arrange posément,
méticuleusement, son akhelkhel, en attendant la mesure sur laquelle
elle doit reprendre la danse.
Cette chorégraphie
spécifique au massif auréssien, minutieusement étudiée et maîtrisée
par la danseuse, est nécessaire pour remettre en place les anneaux (akhelkhel)
qui, enchevêtrés les uns dans les autres, ne peuvent plus
accompagner la zorna (hautbois) de leurs cliquetis sonores. La
danseuse évolue, en effet, à un double rythme : celui du bendir,
soutenu par les battements effrénés des mains de l'assistance et
celui des flûtes, cadencé par le bruit des anneaux qu'elle porte aux
chevilles.
La danseuse avance
toujours ; un mouvement du torse, à peine visible, fait parfois
trembler son l'haf ; son visage reste de marbre, inexpressif,
insondable, le regard perdu dans le lointain. Sciemment, elle frôle
les femmes assises d'un signe de défi, laissant derrière elle, un
parfum léger et envoûtant, fait de musc et de benjoin ; puis recule
du pied gauche, accompagnant sa progression des mêmes gestes à peine
ébauchés.
A cette marche
singulière, presqu'au ralenti, s'ajoutent de légers renversements du
buste en avant ou en arrière.
La zorna et le
bendir, instruments traditionnels dans tout le massif, qui ont
débuté faiblement, en sourdine, augmentent crescendo.
Les femmes
s'exaltent, certaines tendent leurs mains rougies de henné vers la
danseuse ; les hommes, un peu à l'écart, font parler éloquemment la
poudre ; aux coups de fusils de chasse répondent les claquements des
fusils de guerre : Mauser allemand, mousqueton français, garant
américain. L'écho de la fusillade est répercuté par les montagnes
environnantes, à peine visibles dans la nuit étoilée.
La danse dans les
Aurès est un ensemble rythmé, une longue suite d'attitudes, de
poses, de gestes minutieusement étudiés dans leurs moindres détails
; c'est une gestuelle ésotérique qui a les caractéristiques d'une
danse rituelle sacrée. Deux, trois ou même quatre femmes peuvent
danser ensemble ; bien qu'évoluant séparément, elles accomplissent,
au même moment, les mêmes gestes, avancent, reculent, font des
volte-faces étudiées, se renversent légèrement en arrière, se font
face, se tournent le dos, changent de position avec une
synchronisation parfaite, un rythme, une maîtrise des mouvements
décomposés absolument remarquables, mais toujours avec une
affectation de froideur et de détachement inexplicables.
La rahbya est une
autre danse ; elle est d'abord chantée. Deux groupes composés chacun
de trois ou quatre femmes, se tenants par la taille, évoluent en se
faisant face. Deux danseuses, dans l'un des groupes se chargent du
bendir. C'est au rythme lancinant du tambourin que se règlent avec
une parfaite synchronisation le chant et le pas de danse. Les
danseuses se penchent, se concertent à voix basse, lentement, comme
venues de très loin, une des danseuses murmure quelques paroles
emportées par le vent ; d'autres se joignent à elle, un quatuor
répondant à l'autre et le chant mélodieux s'élève, s'amplifie et se
prolonge dans l'écho des montagnes qui barrent l'horizon.
Brusquement, comme
sous l'effet d'une baguette magique, les danseuses reculent et se
positionnent alors en se faisant face ; elles frappent le sol du
talon, puis se rapprochent à petits pas en fléchissant légèrement
les genoux, pivotent, s'éloignent et se rapprochent encore ; celles
qui sont munies de tambourins n'ont que le second rôle, les autres
montrent plus d'entrain et de fougue et donnent un spectacle
extraordinaire de beauté, de simplicité à nul autre pareil, qui se
prolongera jusqu'à l'aube.
Ces réjouissances
typiques du massif auréssien, dont l'origine se perd dans la nuit
des temps, ont disparu au lendemain du 1er Novembre 1954, et comme
par miracle, ont réapparu après le 19 mars 1962. Ces us et coutumes,
cette culture fait partie de la vie, ô combien rude et dure des
Auréssiennes et des Auréssiens, jusqu'à l'heure actuelle, en dépit
des problèmes sociaux et économiques qui minent et déstabilisent
toute la région.
Chenouf Ahmed
Boudi
e-mail :contact@lesdebats.com |