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La trame du mercredi
Plébiscites
Convenons-en, le
président Bouteflika est un redoutable orateur. Du moins quand il
n'use pas de cette langue incompréhensible pour la majorité du
public, sur laquelle il se rabat depuis les tribunes officielles, et
qu'il doit être le seul à parler encore avec cette facilité dans
tout le monde arabe. On ne la rencontre même plus sur les lèvres des
doctes personnages d'El-Azhar, qui parlent un arabe littéraire
beaucoup plus abordable. Quelque chose de commun toutefois entre les
deux langues : la forme de prêche qu'elle revêt chez le premier et
chez les seconds. A Bechar, à Sétif, à Skikda, le Président algérien
a parlé non seulement en croyant s'adresser à des croyants, mais en
religieux qui tire tous ses arguments des commandements de la
religion. Il est ainsi impossible de calculer le nombre de fois où
il a invoqué le Tout-Puissant. En sera-t-il écouté pour autant ?
Pour revenir à la
question de la langue, il faut dire qu'il n'est pas le seul à avoir
en cette matière deux cordes à son arc. C'est tout le régime depuis
qu'il existe qui pince l'une ou l'autre selon qu'il veut ou non être
compris du peuple. Devant les cadres de la nation, qu'il considère
non seulement comme ses subordonnés, ce qu'ils sont effectivement,
mais aussi comme des militants de la même cause que la sienne, ce
qu'ils ne sont pas forcément, il n'avait pas en fait un pressant
besoin d'être compris, du moins pas de a à z, il suffisait que les
ordres soient, eux, donnés dans une langue plus familière. En effet,
quand il en est venu aux dispositions pratiques, c'est tout
naturellement qu'il a retrouvé la langue dépouillée des injonctions
administratives. Devant un auditoire populaire qu'il faut séduire,
la langue du Président devient celle d'un tribun qui sait jouer sur
à peu près tous les registres, qui fait flèche de tout bois et qui
ne craint pas de flatter des sentiments souvent de bien mauvais
aloi.
Dans l'incapacité
où il est de nous expliquer pourquoi il est vital pour le pays, en
ce moment même, de proposer la réconciliation à des gens qui n'en
veulent pas, car ne se sentant coupables de rien, il ne résiste pas
toujours à cette facilité qui consiste à incriminer l'ennemi
extérieur, l'ennemi familier, et son prolongement intérieur, la
cinquième colonne, hizb frança, étiquette dont il voudrait
estampiller tout le secteur de l'opinion qui ne croit pas que ses
choix soient les bons. D'ici à ce qu'il fasse campagne non contre
les criminels qui ne veulent pas se réconcilier avec leur peuple,
qui le massacrent et l'humilient de toutes les façons possibles,
mais contre ses opposants politiques, il semble parfois qu'il n'y
ait qu'un pas et qu'il sera bientôt franchi. Ce sera en désespoir de
cause, c'est-à-dire une fois qu'il aura acquis la conviction
qu'effectivement le contexte de 1999 n'est pas celui de 2005, et que
cette fois-ci les Algériens lui compteront avec parcimonie leur
soutien, à supposer qu'ils le lui apportent, qu'il se retournera
tout entier contre les mouchaouichines, dont la petite musique
discordante parvient à s'insinuer dans une campagne jusque-là à sens
unique.
Dans la république
plébiscitaire qu'est devenue l'Algérie depuis 1999, un projet qui ne
fait pas l'unanimité, ou presque, est un projet en fait rejeté par
le peuple. Ce n'est pas le cas dans un système politique réellement
pluraliste, où il lui suffirait, pour être adopté, d'être approuvé
par tout juste 50%+1 des voix exprimées. Dans ce modèle que sont
les monarchies républicaines arabes, où il n'existe en réalité que
deux institutions véritables, le président d'un côté, et le peuple
de l'autre, il ne suffit d'ailleurs pas qu'une proposition du
premier soit approuvée par une majorité imposante, il faut encore
que cette majorité ne soit pas inférieure, cela si peu que ce soit,
à celle dont s'est soldé le plébiscite précédent. D'où cette chose
paradoxale : la charte sera considérée comme étant repoussée par les
électeurs si ceux-ci ne font pas preuve à son égard du même
enthousiasme que lors du référendum sur la concorde civile, ou même
lors de la dernière élection présidentielle. Or, quels que soient
les résultats qui seront annoncés le soir ou le lendemain du 29
septembre, tout le monde aura déjà pris la véritable mesure dans ce
cas précis de la sanction populaire, et tout le monde aura constaté
si cette dernière a été ou non à la hauteur des plébiscites
antérieurs.
M. Habili
e-mail :contact@lesdebats.com |