|
Accueil
16e
SILA
Livre et
lecteur : à quand les justes noces ?
Le 16e Salon
international du livre d'Alger, (SILA) qui vient d'ouvrir ses
portes, est censé nous interpeller et nous inviter à une profonde
réflexion sur le livre -en tant qu'objet culturel (produit et
vecteur)- et sur l'activité de la lecture dans notre pays.Par Saâd
Taferka
Certes, le SILA
peut constituer un événement capital pour les professionnels du
livre et pour la communauté des lecteurs qui tient encore à cette
noble activité menacée de déclin. Les lecteurs algériens -qui
s'intéressent au livre autre que celui de la cuisine et des néo-fetwas
religieuses- constituent une «secte» malheureusement de plus en plus
rare. Ceux qui sont passionnés par la suave graphie des mots, le
galbe des images, la musicalité des phrases, le monde profond des
idées et de la réflexion dont les livres sont porteurs, ont leur
salon étalé sur les douze mois de l'année, au niveau des
bibliothèques, des librairies et même sur la toile de l'Internet
(puisqu'il y a des ouvrages directement consultables et d'autres
téléchargeables).
Ne faisons pas
mention ici des faux lecteurs et des béotiens qui font de l'apparat,
qui remplissent des vaisseliers de livres qu'ils appellent
bibliothèques. Victor Hugo a eu pour eux cette déshonorante
observation: «Il y a des gens qui ont une bibliothèque comme les
eunuques ont un harem». Pour plusieurs raisons, aussi valables les
unes que les autres, le Salon du livre ne pourra pas jouer le rôle
de test grandeur nature permettant d'apprécier ou de jauger
l'activité et la passion de la lecture dans notre pays.
L'ancienne
génération des lecteurs se réduit un peu plus chaque jour en peau de
chagrin, tandis que la nouvelle génération, formée à l'école
fondamentale, n'a reçu à l'école pratiquement aucune forme de
préparation qui la dirigerait vers la lecture hors de l'enceinte
scolaire.
Les jeunes qui en
sont issus s'étaient souvent contentés d'obtenir leur moyenne leur
permettant de passer en classe supérieure dans des conditions
parfois discutables. Où sont passés les enseignants qui, au cours
des années 1970 imposaient aux élèves la lecture de grands textes
littéraires et leur contraction sur quelques pages?
L'opération d'une
arabisation menée à la hussarde- où ni méthode ni pédagogie
n'avaient droitr de cité- n'a même pas pu se targuer d'avoir
transmis l'amour de la littérature arabe qui vous fait découvrir le
monde onirique de Khalil Gibran, les idées modernistes de Taha
Hussein, la lutte pour les droits des femmes menée par Tahar El
Haddad et Kassem Amin, ainsi que la marche de l'Algérie d'après
l'indépendance décrite par Abdelhamid Benhadouga.
Il y a lieu de
reconnaître aussi que, depuis la fin des années 1980, l'invasion du
ciel algérien par des centaines de chaînes de télévisions
satellitaires n'a pas été sans provoquer une véritable anémie dans
le potentiel de lecture chez la jeunesse.
N'ayant aucune
prédisposition à sasser, filtrer ou sélectionner des programmes
adaptés par le thème et circonscrits dans le temps, les
téléspectateurs passifs sont engoncés dans cette mollesse ou
rêvasserie alimentant la frustration de voir le reste du monde
vivre, festoyer, jubiler et même verser dans les plaisirs salaces.
Les résultats sont
des plus inquiétants sur le plan de la formation de la personnalité
de nos enfants, élevés sur la base d'un complexe par lequel ils
idéalisent l'étranger et développent le sentiment de la haine de
soi.
Combien de parents
guident leur progéniture dans le choix des programmes de télévision
? Combien sont-ils à les accompagner sur les rayons des librairies
et des bibliothèques municipales ?
Adverse fortune
Dans les instituts
de sondage et de recherche sociologique qui activent dans les pays
développés, la question posée pour apprécier le niveau de
développement de la lecture chez les jeunes- combien de livres
lit-on en moyenne par semaine ou par mois - servant d'indice majeur
du développement culturel, obtiendrait en Algérie une réponse qui
décevrait tous ceux qui tiennent cette activité en haute estime, à
tous ceux qui la considèrent comme le fondement même de la culture.
Bien que,
partiellement, l'argument de la cherté du livre- avec la
libéralisation de l'économie- sa part d'explication, il n'en demeure
pas moins que la raisons capitales de la désaffection pour la
lecture sont à chercher, d'une part, du côté du nouvel environnement
culturel marqué par l'hégémonie de l'audiovisuel et de la
défaillance du système scolaire qui a cessé de transmettre la magie
et la passion de la lecture, et, d'autre part, du côté du déficit
patent en matière de soutien à la politique du livre de la part des
pouvoirs publics.
L'environnement
dans lequel évolue l'activité de la lecture en Algérie est, on ne
peut plus, défavorable. Dans des conditions de plus en plus
stressantes où les heures de travail sont bousculées par d'autres
préoccupations personnelles et familiales et par les irrésistibles
sollicitations des loisirs audiovisuels, particulièrement la
télévision, le temps passé à la lecture est réduit en peau de
chagrin.
Déjà dans les
sociétés européennes à vieille tradition de lecture, cette dernière
n'est réellement plus ce qu'elle était il y a un demi-siècle. Après
la seconde guerre mondiale, est née en Europe la littérature de
''gare'' faite essentiellement de genre policier sous format de
poche. Comme son nom l'indique, la littérature de ''gare'' est
destinée à délasser et occuper le lecteur pendant le voyage,
d'autant plus que la période industrielle considérée imposait des
déplacements parfois assez long pour se rendre dans les usines et
les ateliers de fabrication généralement installés dans les
lointaines banlieues ou carrément en rase campagne. Après avoir
signifié moyen de délassement et d'évasion, le concept a fini par
devenir un jugement dévalorisant en le mettant en opposition avec la
littérature classique à texte et à idées.
En Algérie, les
salons du livre se suivent et se ressemblent, hormis l'occasion
donnée à la presse et à un certain public d'alimenter analyses,
commentaires et projections sur la chose culturelle dans notre pays.
Ce sera certainement une heureuse petite fièvre circonscrite dans le
temps. Symptomatiquement, lors des inaugurations des différentes
éditions du Salon d'Alger, ce ne sont pas les derniers best-sellers
de la littérature mondiale ni les prix Nobel de l'année font
l'événement. C'est plutôt l'interdiction de certains livres
subversifs- cette année, ils sont au nombre de 200- qui est
généralement mis en relief dans la presse.
En raccourcis, ce
sont les dérives éditoriales, particulièrement dans le domaine
religieux, qui viennent poursuivre leurs surenchères et leur combat
de gladiateurs dans une arène destinée théoriquement au
ressourcement culturel et à l'inspiration intellectuelle.
Au fond, la
question du livre et de la lecture dans notre pays dépasse largement
le cadre d'une manifestation conjoncturelle aussi bruyante et
relevée en couleurs qu'elle puisse être. Le socle primordial censé
former le lecteur algérien n'existe pratiquement plus dans le pays.
Hormis la génération des 40-50 ans qui a pu profiter des graines
semées au lendemain de l'Indépendance, l'école publique s'est
recroquevillée sur des programmes secs, sans âme et qui n'ont pas de
prolongement dans la vie et la psychologie des élèves. Les morceaux
choisis de lecture et les lectures dirigées sont réduits à la
portion congrue et l'on a allègrement évacué les auteurs qui ont ému
et fait rêver les premières générations.
Le renouvellement
de la matière au fil des années n'a plus de fil conducteur et
s'aventure dans des thèmes qui n'accrochent plus l'élève.
Quand pourra-t-on
avoir de nouveaux textes qui transmettent les beautés et les
interrogations du monde moderne comme ceux intégrés dans les livres
de lectures européens : poèmes de chanteurs à textes, actualités
extraites de la presse écrite,…etc ? Quand pourra-t-on établir des
passerelles entre les programmes d'histoire, de géographie, de
sciences naturelles et les contenus des livres de lecture pour
ouvrir l'esprit de l'élève à la polyvalence, à l'universalité de la
culture et à l'idée de l'unité de l'homme et du monde ?
Une autre
politique pour prolonger le Salon
Le monde de la
lecture, en dehors de l'enceinte scolaire, est fait d'un désert
terrifiant. Les moyens audiovisuels, à commencer par la télévision,
ont carrément anesthésié les capacités et les volontés de lecture.
Après une parenthèse de plus de deux décennies, l'idée des
bibliothèques communales a refait surface à l'occasion des grands
investissements publics contenus dans les trois derniers
quinquennats. Cependant, pour ne pas avoir l'impression d'avoir mis
la charrue avant les bœufs, les responsables de l'éducation et de la
culture sont interpellés pour former le lecteur qui «élira domicile»
dans ces centaines de bibliothèques construites à coup de milliards
de dinars.
Le phénomène
commence déjà insidieusement à s'installer. Des bibliothèques
construites dans des bourgades isolées dans le cadre du programme
des Hauts-Plateaux risquent de subir le sort peu reluisant du projet
présidentiel intitulé «100 locaux par commune». Et puis, dans un
climat de sécheresse culturelle, comme celui dans lequel évoluent la
jeunesse et l'école publique algériennes, l'on n'a pratiquement
aucune garantie de disposer de personnel à même de diriger et
d'animer ces grandes infrastructures de façon à en faire un vivier
de la culture, de la formation et de la citoyenneté.
Le Salon
international du livre d'Alger est certainement une bonne tradition
à perpétuer et à capitaliser.
Outre les
rencontres entre éditeurs, auteurs et lecteurs, c'est également une
opportunité de dresser le constat des retards et insuffisances de
notre pays en matière de lecture et de politique du livre.
Il y a lieu de
savoir maintenant comment prolonger cette fête du livre par une
politique conséquente et offensive du développement de la production
du livre et de la formation à l'activité de la lecture.
S. T.
Haut
Le Liban, invité d'honneur de la 16e foire internationale
d’Alger
Un jour, une
ville
Tripoli, la
Mamelouke titubante
À demi allongé sur
sa chaise dans un café traditionnel de Tripoli, le professeur
universitaire qui venait d'échanger quelques blagues «vertes» avec
ses compères commande à un marchand ambulant, entre deux
considérations analytiques sur la vie culturelle de la ville, les
dernières éditions des hebdomadaires français, tout en se faisant
cirer les chaussures par un vieil artisan.
Habitant le Nord,
cet enseignant a généreusement accepté de présenter l’activité
culturelle tripolitaine au journaliste venu découvrir la deuxième
ville du Liban en dilettante. Mais le professeur ne s’est pas rendu
compte que la petite scène qu’il offre à son interlocuteur vaut
peut-être toutes les analyses autour de la ville et de sa vie
culturelle, car elle résume à elle seule toutes les contradictions
de la culture tripolitaine. Et de contradiction il s’agit. Car si le
Liban est le pays des paradoxes, les antagonismes du pays ne sont
peut-être aussi ostensibles nulle part ailleurs qu’à Tripoli, ville
où l’on peut acheter et lire la presse européenne dans un café vieux
de plusieurs décennies, où l’on parle de culture moderne tout en
sollicitant les services surannés d’un cireur de chaussures, où le
conservatisme social n’empêche pas une certaine légèreté des
paroles, où aux plaisanteries peuvent rapidement succéder les
raisonnements les plus profonds.
Que l’on ne s’y
trompe toutefois pas, à Tripoli, si l’on est féru d’événements
culturels, on se complaît à vivre à Beyrouth. Le paysage culturel
tripolitain est pour ainsi dire morne, presque aride. Certes, outre
les auditoriums de la Fondation Safadi et de Beit el-Fann – Maison
de l’Art – Tripoli possède deux grandes salles relativement connues
du public: le théâtre «flottant» de la Foire internationale de
Tripoli et la salle de la Rabita Thakafiyya, la Ligue culturelle.
Néanmoins, le premier, très bien équipé et pouvant accueillir
jusqu’à 2 000 personnes, est fermé pendant une grande partie de
l’année et n’ouvre généralement ses portes que pendant le ramadan
pour héberger des activités axées autour du mois du jeûne musulman.
Quant à la salle de la Rabita, elle devient mal équipée et démodée,
un peu à l’image de l’association qui la possède. Fondée en 1943 par
des anciens étudiants d’un établissement islamique, Dar al-Tarbiya
wal-Taalim, la Rabita Thakafiyya, imprégnée par le nationalisme
arabe et le nassérisme, a longtemps été l’un des moteurs de la vie
culturelle tripolitaine. Elle est aujourd’hui fantomatique et se
contente de gérer ses locaux, dont sa bibliothèque qui demeure
toutefois assez fréquentée.
Conservatisme
social
Mais à Tripoli, on
a honte d’être beyrouthin cloîtré dans Beyrouth et content de
l’être. En Beyrouthin bien-pensant, l’on serait en effet
automatiquement tenté d’imputer l’immobilisme culturel de Tripoli à
un certain islamisme qui serait ambiant dans une ville que certains
tentent de présenter comme le Kandahar du Liban. Ce préjugé révolte
et écœure les Tripolitains.
Certes, le
professeur d’université précité reconnaît que «l’on ne peut pas
évacuer l’arrière-plan islamique de la ville qui structure un
ensemble d’activités religieuses qui débouchent parfois sur une
forme d’activisme». Il note toutefois que ce facteur reste bien
circonscrit quoi qu’en disent certains médias politisés. Pour mettre
en avant une certaine ouverture de la ville, les Tripolitains
peuvent fournir une multitude d’exemples. Ils abondent par exemple
dans la description de la rue baptisée «Damme wa Farze? qui compte
une myriade de cafés où jeunes hommes et femmes, (dé)vêtus comme bon
leur semble, se rencontrent librement et consomment de l’alcool,
quoique discrètement. Joseph Wehbé, journaliste habitant de la
ville, cite tous les articles vitupérant les forces islamistes ou
les poèmes «finement érotiques» qu’il a publiés, sans que l’on tente
de l’intimider. Un activiste local relate quant à lui l’exemple d’un
festival qu’il a organisé au cours du ramadan 2010 dans la tour des
Lions, monument de la ville, et au cours duquel se sont produits des
artistes libanais et étrangers qui n’ont aucun rapport avec l’art
religieux, sans que cela ne suscite la moindre polémique.
Quels facteurs
sont donc à l’origine de la faiblesse de la vie culturelle à
Tripoli?
Un mot revient
comme par magie dans la bouche de plusieurs intellectuels et
activistes de la ville: «mamelouke». Tripoli serait ainsi mamelouke
dans le sens où elle serait dominée par «un conservatisme social qui
ne s’apparente pas au fanatisme religieux», bien que l’islam soit
sans doute l’un, mais seulement l’un, de ses fondements. Imprégnée
de ce conservatisme mamelouk, la ville s’est «repliée sur son passé
et a vécu en autarcie et ne s’est pas inscrite dans une perspective
libanaise», précise Joseph Wehbé. Ce «mameloukisme» aurait sapé les
fondements de l’essor de l’individualisme urbain à Tripoli et
favorisé la conception de la culture comme processus de création de
biens «sacrés que l’on expose sur les étagères bien plus que comme
une dynamique rattachée à la vie quotidienne», explique un
intellectuel originaire de la ville. Le facteur politique a aggravé
l’isolement culturel relatif de la ville. «Le conflit politique au
Liban se reflète et s’amplifie à Tripoli», regrette Talal Khoja,
professeur de mathématiques à l’Université libanaise qui anime
l’association culturelle locale Bauzar. «À Tripoli, l’on garde à
dessein des zones toujours prêtes à exploser, ce qui entrave le
dialogue et la création culturelles dans la ville», poursuit-il. Le
professeur raconte à titre d’exemple que le portrait d’un milicien
financé par un politicien connu et tué lors d’échanges de tirs entre
les deux zones il y a quelques mois a été accroché sur une statue
décorative créée à l’initiative de son association dans un quartier
de la ville. «Nous avons tenté par tous les moyens de l’enlever,
sans succès» s’indigne-t-il.
Culture
politisée et journaux locaux
Sur ce terrain
miné ont germé des phénomènes culturels relativement spécifiques à
Tripoli, notamment les centres culturels financés par les
politiciens locaux. Ainsi, le Premier ministre Nagib Mikati a
racheté Beit el-Fann, espace culturel localisé dans le bâtiment
historique et traditionnel de l’ancien hôpital américain de Mina.
Beit el-Fann, qui a pris le nom de centre culturel al-Azm en
référence au courant politique de Nagib Mikati, est équipé pour
accueillir des ateliers, concerts, spectacles et expositions. Il est
toutefois fermé depuis bientôt deux ans et, actuellement en cours de
rénovation, devrait rouvrir ses portes durant le ramadan.
De son côté, la
Fondation Safadi, créée en 2001 par l’actuel ministre des Finances,
Mohammad Safadi, se veut active dans les domaines du développement
économique et social, de la culture et du sport. Dans ses locaux
vastes et modernes, la fondation possède, outre ses installations
sportives, des salles de classe, des salles de conférence et
d’exposition, une bibliothèque et un auditorium. Elle héberge
également le Centre culturel russe, l’Institut Cervantès, le
Dialogpunkt et le British Council qui s’ajoutent aux Centres
culturels français et italiens, assez actifs à Tripoli.
Force est
toutefois de constater que malgré les investissements lourds qu’ils
ont requis, ces deux centres n’ont pas réussi à stimuler un
véritable processus de création culturelle à Tripoli. Par ailleurs,
Tripoli présente un autre phénomène qui lui est propre?: la
prospérité de la presse locale. La ville compte en effet une dizaine
d’hebdomadaires locaux presque gratuits. Fruit du mouvement syndical
historiquement très actif à Tripoli, ces journaux n’ont guère
d’impact sur la vie culturelle et se spécialisent uniquement dans
les questions politiques, vu qu’ils sont pratiquement tous financés
aujourd’hui par les forces politiques présentes dans la ville.
Les initiatives
alternatives
En dehors de ces
initiatives destinées au grand public tripolitain, les initiatives
culturelles individuelles peinent à décoller. L’on pourrait
s’attendre à ce que les universités qui sont légion dans la ville
soient de véritables laboratoires favorisant l’apparition et le
développement de ce genre de projets. Pas moins de sept universités
sont en effet implantées dans la ville ou dans son périmètre proche.
Cependant, les activités culturelles organisées ou parrainées par
ces institutions échouent systématiquement à toucher un public non
académique. Il n’en demeure pas moins que les initiatives
individuelles alternatives ne sont pas absentes à Tripoli. En
témoigne l’expérience de Talal Khoja qui, avec son association
Bauzar, a invité des artistes locaux et étrangers à peindre des
fresques murales ou à réaliser des statues décoratives dans
plusieurs quartiers de Tripoli. Il existe plusieurs autres
initiatives similaires qui sont le fait de collectifs telle
l’Association libanaise pour la promotion de la lecture et de la
culture du dialogue, dirigée par Zahida Darwiche Jabbour qui
organise régulièrement des conférences, des concours et des
rencontres littéraires avec des écrivains francophones et
arabophones.
Les jeunes
Tripolitains ne manquent pas non plus d’investir dans leur ville et
sa culture. Ainsi, un jeune graphiste a inauguré il y a trois mois
un resto-pub à caractère culturel baptisé Code.
Localisé dans une
maison traditionnelle rue Minnot – rue baptisée par les habitants de
Mina à l’instar de la fameuse rue Monnot de Beyrouth –
l’établissement est équipé d’une scène qui accueille régulièrement
des concerts et d’une bibliothèque. «Je n’ai pas encore atteint mon
objectif et mon projet n’a pas encore acquis la notoriété à laquelle
j’aspire. Mais je suis déterminé à continuer», martèle-t-il comme un
défi lancé à lui-même ou à une ville qui peine à comprendre ses
ambitions.
Par Mahmoud
HARB
Haut
Les mots de la tribu
Deux voix de
l'intime féminin
Les textes de
Béatrice Khater et de Diala Gemayel donnent voix à des femmes
habitées par la quête d’amour: pour trouver le sens, Béatrice pose
avec précision les mots au lieu du silence et de la honte; Diala
cherche les mots entraînant au flottement, à la fusion pour perdre
le sens.
En septembre 2009,
à l’initiative d’Alexandre Medawar, Navarino Editions, maison
d’édition suisse éclectiquement dirigée par Laurent Schlittler,
lance dans le cadre de Beyrouth Capitale mondiale du livre 2009 un
concours littéraire réservé aux auteurs libanais. Les deux lauréates
sont Diala Gemayel, journaliste, et Béatrice Khater, médecin de
famille. Navarino donne à lire deux écritures foncièrement
différentes, caractérisées par la sincérité d’un ton sans compromis
se déployant dans les territoires de l’intime. L’ouvrage publié
s’offre à une double lecture: le livre n’a pas de quatrième de
couverture, mais deux couvertures. Lorsque pour «L» de Diala est à
l’endroit, «La fille des miracles» de Béatrice est à l’envers; la
réciproque est vraie. La décision de joindre inversées, dos à dos,
les deux œuvres dans un même ouvrage ne peut qu’ouvrir la lecture
aux reflux de l’imaginaire de l’une des auteures sur les plages de
l’écriture de l’autre. Béatrice Khater s’attelle à une mise au grand
jour des lieux du non-dit et des faux-semblants, les extrayant – sa
plume devenant forceps quelquefois – des cloaques du silence. Diala
Gemayel s’applique à étendre et amplifier les lieux intérieurs pour
mieux y habiter. Les femmes chez Béatrice tentent de parvenir à la
réconciliation avec soi ou avec l’autre pour commencer à aimer; la
femme chez Diala n’aspire qu’à dépendre de l’amour et en mourir
d’abandon. Les deux auteures suivent chacune dans le rythme
stylistique qui est le sien, le fil rouge du féminin secret, et se
rencontrent au-delà des divergences de leurs thématiques et
souffles, dans l’évocation commune, ambivalente et «indisposante»
des règles: sang vivant du corps féminin invisible.
Béatrice Khater a
un style précis, tout de protubérances lexicales spécialisées. Ses
phrasés sont denses et riches de métaphores. Injectés de détails
physiques et affectifs, ils ne parviennent à prendre souplesse et
température, enfermés dans la carapace de fer qui est celle des
femmes dont Béatrice traduit la voix. En cela son écriture est
fidèle aux modèles qui l’inspirent. Khater a le mérite d’aborder des
sujets peu traités par la littérature libanaise d’expression
française – néanmoins plus présents dans celle d’expression arabe –.
Ses nouvelles dépeignent un tableau social élégamment disséqué,
savamment traité, incisé d’humour, gangrené par les failles
familiales affectives. Les carcans archaïques toujours principes
actifs de la soupe libanaise sociale y sont dépistés, même si
remaquillés et rafistolés au bistouri des mœurs contemporaines. Seul
le flirt avec l’extrême: tentatives répétées de procréation
médicalement assistée, pics hormonaux, abus et violences, handicap,
mort, y creuse le passage pour l’avènement du miracle de vie et de
vérité. Seulement, l’écriture de Béatrice Khater enlise parfois la
narration dans la rigidité. Si la finesse du regard alliée à la
virilité syntaxique séduit, les mots peinent à se différencier
nettement de l’analyse psychologique et socioculturelle pour être
littérature simplement.
L’écriture de
Diala Gemayel écume d’attention pour le petit, l’instantané, qui
sont pour elle pistes de décollage. Son attention embrasse les êtres
en se posant sur un détail de leur corps, un détail de leur mimique,
un battement de leurs gestes. Ses textes courts sont les parties
écrites d’un imaginaire passé sous silence mais ressenti
tressaillant sous le duvet des mots. Ses textes courts sont ainsi
parties fragiles volant d’une seule aile (ou «L» ou elle, c’est
selon), mais se soutenant progressivement en douceur, au fil du
recueil, pour former un style distinctif, sorti d’une première
impression de flou et armé d’une subtile délicatesse fervente,
sauvage et durable. Le collier de textes fait collier de fleurs; on
pourrait dire que l’écriture de Diala est pistil, pollen et pétales.
De ce collier, certaines fleurs fanent vite ou éparpillent le nez du
promeneur, mais quelques éclosions sont bel et bien vertigineuses:
pourquoi mêler – au risque de les confondre – à la belle et
singulière prose poétique, vers tempérés – souvent le choix du
découpage en vers apporte peu au rythme ou à la texture – réflexions
et billets d’humeur. Il y a dans les mots de Diala Gemayel la ville
qui se précise au travers des élans d’amour, d’érotisme et de
contemplation. Beyrouth y est majestueuse malmenée magnifique, Paris
glissant fébrile élégant. Villes omniprésentes et se diluant
victorieusement pour laisser place à la montagne libanaise, et ses
vallées ses ruelles de villages ses vieilles maisons. La nature
infiltre les lieux de l’urbain et des étreintes, elle est ce feu qui
ouvre dans le cœur du minéral le muqueuse carnivore des palpitations
intimes.
Les voix et
pensées intérieures rythmées de quotidien n’imbibent pas seulement
les thématiques des deux lauréates, elles ordonnent aussi chez
chacune la temporalité de l’écriture: les nouvelles de Béatrice ont
un climat de journal intime, d’introspection et de confidence; les
textes de Diala font notes de chevet, et même si certains ne sont
écrits ni au lever ni au coucher, ils portent l’empreinte du corps
qui s’allonge et cherche à éprouver même au prix d’abréger les mots.
Pour les textes courts de Diala, horizontalité et expansion
incendiaire. Pour les nouvelles de Béatrice, verticalité de la voix
qui pousse hors du corps, se redresse et raconte.
Par Ritta
Baddoura
Haut
5e édition des Rencontres du film documentaire de Béjaïa
Formation,
seule valeur sûre !
L'association
«Cinéma et mémoire» de Béjaïa est enfin prête à abriter son
rendez-vous annuel «Les Rencontres du film documentaire», qui est à
sa cinquième édition, du 3 au 6 octobre prochain, selon sa
présidente Habiba Djahnine.
Clôturant une
année de formation, sous la forme d'un atelier de création
documentaire, ces rencontres permettent à des jeunes stagiaires de
réaliser leur première œuvre cinématographique. Le documentaire
d'auteur, un genre particulier que la réalisatrice pratique par
ailleurs, donne à ces jeunes une occasion d'exprimer une vision
personnelle de leur réalité, mais aussi de se confronter une année
durant aux différentes techniques d'écriture cinématographique, de
montage, et de réalisation. Une volonté clairement affichée des
membres de l'association d'aider ces jeunes à développer un «regard
sur soi», pour reprendre l'expression de la présidente, et
d'encourager une production cinématographique locale et militante.
Ce sont au total une trentaine de stagiaires venus des quatre coins
du pays, qui ont pu bénéficier d'une formation de qualité encadrée
par des professionnels de l'image. En outre, les rencontres du film
documentaire de Béjaïa permettent, dans le cadre de la formation, un
accès à l'emploi aux stagiaires, en les faisant participer comme
assistants à différents tournages. Par ailleurs, un fonds de 800
films est mis à la disposition des ciné-clubs, à travers le pays.
Sur la délicate question du financement, la présidente de
l'association «Cinéma et Mémoire» a exprimé sa volonté de
concrétiser des partenariats plus pérennes, en d'autres termes
obtenir des financements qui pourraient accompagner sur plusieurs
années les rencontres auprès des partenaires, dont le ministère de
la Culture ne fait pas partie et ce, malgré les multiples
sollicitations renouvelées. Le programme de ces journées consiste en
: la diffusion en ouverture des rencontres du documentaire «Le
Festival panafricain d'Alger» de William Klein, avec une
présentation du chroniqueur radio Omar Zellig. Quant à la journée du
4 octobre, elle sera consacrée à la présentation de pas moins de
quatre films qui sont : «Les Oiseaux d'Arabie» du réalisateur
français David Yon, «Bîr d'eau» de Djamel Belloucif, «Face au vent,
partition buissonnière» d'Anne-Marie Faux et «Hystérisis» de Tahar
Kessi. Ces projections donneront lieu à une réflexion sur les
frontières entre les genres cinématographiques de la fiction à
l'essai filmique passant par le documentaire. La réflexion
concernera également les différentes étapes de réalisation d'un
film, par l'évocation du passage de l'écriture à l'image jusqu'à la
naissance de l'œuvre cinématographique à proprement parler. Une
séance de projection de films aura le lieu le 5 octobre. Ceux-ci
provenant d'ateliers d'Iraq, de Jordanie, du Maroc et d'Afghanistan
seront suivis chaque fois d'un débat sur le film. La dernière
journée sera marquée par la diffusion des 6 films de l'atelier 2011.
En marge des projections, des rencontres professionnelles se
tiendront les 4 et 5 octobre, et ce, dans l'objectif de créer de
nouveaux partenariats.
Par Timouche
Idir
Haut
Point a la ligne
Fille de Bab el
Oued et fière de l’être
Quand Souad Massi
s’exprime sur sa source d’inspiration, elle dit toujours que ça
vient de ce «que j’ai gardé en moi, de mon vécu. Mais, avec le
phénomène de l’exil, j’ai beaucoup écrit sur la nostalgie. Comme
j’ai un peu de recul par rapport à ce qui se passe en Algérie, j’ai
écrit des chansons sur la liberté et l’espoir.» Le garçon manqué
qu’elle fut durant son enfance à Bab El Oued n’a laissé aucune trace
sur la voix féminine et rebelle qu’elle acquiert dans sa jeunesse.
Sa carrière musicale non plus ne doit rien au hasard. Souad
Massisilia, de son vrai nom, est issue d’une famille de mélomanes,
des parents passionnés de musique traditionnelle algérienne composée
de plusieurs jazzmen. Ce qui lui traça naturellement le chemin vers
l’Ecole nationale des beaux arts où elle apprend les techniques du
chaâbi, du flamenco, des arpèges classiques de la guitare et le
solfège. Elle se produit sur scène dès 1989 avec le groupe hard-rock
Atakor. Elle enregistre une cassette qui remporte un grand succès.
Souad abandonne alors le monde du travail (elle exerçait comme
ingénieur en urbanisme dans un bureau d’études) pour se consacrer à
la chanson. Sa première cassette porte son prénom et la fait
connaître à un public amateur de musique anglo-saxonne. Le 10
janvier 1999 (durant le Ramadhan), Souad est invitée au festival
«Femmes d’Alger» au cabaret Sauvage à Paris. Remarquée, elle reste
en France et signe un contrat avec Island-Mercury (Universal Music).
«Raoui» (le conteur) sort en 2001 et est applaudi par la critique.
Souad et ses musiciens entament une longue série de concerts à
travers toute la France puis ses premiers titres passent sur les
ondes de France Inter. Elle s’imposera comme artiste et on la
considère souvent comme une porte-parole de la jeunesse algérienne.
Universal lui donne l’occasion d’enregistrer un second album «Deb»
en 2003, dans cette veine, «Dar djedi» est un joyau qu’elle écrivit
il y a des années alors que sa famille quittait Alger pour
s’installer en Kabylie. Entre temps, l’artiste chante en duo avec
Marc Lavoine, Ismael Lo ou encore Florent Pagny et tourne en France
et à l’étranger. En 2005, Souad met au monde son premier bébé et
passe quelques semaines à Tahiti avant de réaliser son troisième
album. Son dernier album, sorti en 2010, a été récemment nominé aux
Victoires de la musique 2011 dans la catégorie «Album musiques du
monde». Et bon vent !
Par Malik
Bellil
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |