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Semaine du 1 au 7 juillet 2009

 

Les conditions sociales des Algériens à l’ombre de la transition économique

La plaie de la nouvelle pauvreté

Réduire la pauvreté passe par la lutte contre la corruption

Pauvreté, une mise en équation ?

 

 

 

47 ans après l’indépendance du pays

Les jeunes rêvent d’un pays qui gagne

Crise de l’été 1962

La confiscation des symboles

Écriture de l’histoire de la guerre de Libération

Les chantiers de la mémoire

Histoire algérienne

Dits et non dits

 

 

 

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Les conditions sociales des Algériens à l’ombre de la transition économique

La plaie de la nouvelle pauvreté

Indépendamment des chiffres colportés par les médias ou les organes officiels des statistiques, les signes de la régression sociale ne manquent pas d’offusquer la vue, de héler les consciences et de réclamer des mesures hardies en matière d’emploi et de redistribution équitable du revenu national.

Les différents dispositifs sociaux mis en place par les pouvoirs publics depuis les quinze dernières années ne font manifestement qu’amortir les chocs et, parfois, de différer les émeutes. Ces dernières constituent l’un des chapitres les plus présents de l’actualité nationale. Au phénomène du chômage et de la pauvreté se joignent incontestablement l’énergie foudroyante d’une jeunesse désemparée par les impasses sociales et culturelles qui se dressent sur son chemin.

Depuis les années 1990, la santé économique d’un pays ne se mesure pas uniquement en termes de stabilité macroéconomique (PIB, encours et service de la dette extérieure, inflation, taux de croissance, taux de chômage). Sur ce plan – où seule la froideur des chiffres semblent prévaloir – l’Algérie a réussi, à un prix social exorbitant auquel s’est greffé le phénomène du terrorisme, à accéder à une performance que lui envient beaucoup de pays du tiers-monde, y compris certains membres de l’OPEP. La santé économique et sociale d’un pays se mesure aussi par d’autres paramètres qui sont corrélés directement avec le niveau et la qualité de la vie des individus. Ce sont les indicateurs (ou les indices) de développement humain que le PNUD a vulgarisés, particulièrement à partir de 1992 à travers ses rapports annuels, comme instruments d’évaluation sociale. Le rapport de cette organisation des Nations unies est destiné à promouvoir un développement dont les objectifs seraient la protection du capital écologique pour les générations futures, la réduction de la pauvreté et des inégalités, l’emploi, la cohésion sociale, la démocratie, la croissance économique pour une amélioration générale des conditions de vie.

Le dernier rapport de développement humain présenté le mois passé à Oran par le Conseil national économique et social, tout en relevant une amélioration de la situation des populations selon les indices en vigueur dans ce genre d’évaluation, n’a pas manqué d’alerter sur les risques qui pèsent sur la cohésion sociale si les inégalités sociales et le déficit d’accès de larges franges de la population aux différents services publics s’aggravaient.

Les populations, éreintées par une phase délicate de la transition économique, ne comprennent pas les difficultés insurmontables qu’elles rencontrent sur le plan social et économique du fait que, au sommet de ses 150 dollars en juillet 2008 comme dans son recul au début de l’année 2009, le baril de pétrole ne semble pas pouvoir apporter de véritable solution aux angoissantes questions du pouvoir d’achat, du chômage et de la pauvreté. 

Un contexte mondial complexe

Les événements ayant marqué les scènes économique et financière mondiale depuis le milieu de l’année 2008 ne manquent pas de rappeler que la dynamique du développement économique est soumise à plusieurs aléas aussi bien locaux que mondiaux. Cette solidarité des éléments qui composent un ensemble complexe est aujourd’hui mise à rude épreuve par des données et des processus qui échappent quelque peu aux volontés nationales. Le cas de l’Algérie peut être considéré, dans ce cas de figure, comme un cas d’école du fait que la mono-exportation des hydrocarbures et l’insertion du pays dans l’économie mondiale font peser sur le développement socioéconomique des populations de lourdes hypothèques. Si des redressements rapides – tels qu’un fort geste politique pour les investissements créateurs de richesses et d’emplois, une justice sociale plus perceptible au sein de la société – les désordres sociaux risquent de s’amplifier et de devenir incontrôlables.

La tendance lourde de l’actualité nationale qui s’est dessinée à partir de l’année 2007 demeure incontestablement les mouvements sociaux. Même si, ça et là, de fébriles gesticulations politiques mues par des échéances précises avaient tenté d’escamoter cette réalité entêtée. Revendications salariales, grèves des fonctionnaires, contestations de certaines privatisations, bref, un réveil social qui ne doit, en tout cas, rien au hasard. Les augmentations des prix des produits alimentaires, le recul effrayant du pouvoir d’achat, la persistance du chômage, la régression de certains services sociaux, le constat de fortes et injustes disparités de la redistribution du revenu national, toutes ces contraintes ont, en quelque sorte, canalisé les énergies et la colère dormante de larges franges de la population pour exiger un mieux-être que l’on pense légitimement à la portée des Algériens.

Modernité politique et promotion sociale

L’expérience algérienne en matière de démocratie politique est, dans ce contexte, assez parlante pour dire combien les liens entre les luttes sociales et les revendications des libertés politiques sont consubstantiellement liées. Le retard dans l’accès à la modernité politique est largement soutenu  et sustenté par le sous-développement économique et social ; en d’autres termes, par la faiblesse du niveau de développement humain. Ce concept de développement humain – manié depuis maintenant plus de deux décennies par les démographes, les géographes, les sociologues, les médecins, les écologues,…– commence à peine à faire son entrée dans les administrations des Etats du Sud. Habitués qu’ils sont aux classiques agrégats économiques et financiers – lesquels, bien sûr, gardent toute leur importance pour quantifier des performances, des tendances générales,…etc.

– les décideurs et les gouvernants de ces pays sont assurément bousculés dans leur manière de faire des constats et de procéder à des projections au sujet de la performance économique de leurs programmes.  En tout cas, si l’on a recours à d’autres termes ou concepts pour porter un autre regard sur l’état de la société, c’est que les données classiques de la statistique ne sont plus suffisantes. Car, il y a des situations sociales plus fuyantes et moins décryptables que ne le laissent supposer les graphes ou les histogrammes. Un ancien ministre a pu ironiser à propos de la situation des Algériens en disant :  «l’Algérie est un pays pauvre qui se prend pour un pays riche».  Cette dernière assertion, assénée comme une vérité ou même un lourd verdict, possède son pesant de réalité économique imparable  en ce sens que l’économie du pays repose presque exclusivement sur la rente pétrolière dont la redistribution pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. Après plus de trois décennies de navigation à vue, de mauvaise gestion, de rapine et de clientélisme, les classes sociales qui en furent le produit ont globalement respecté le trinôme de la stratification classique observée dans toutes les économies dirigistes et rentières : la nomenklatura et ses satellites – brocardés un certain moment du nom de mafia politico-financière – la classe moyenne et la classe pauvre.

Le système politique algérien et l’ordre socioéconomique auquel il a donné naissance étaient largement frappés d’obsolescence lorsque, au milieu des années 1990, le Plan d’ajustement structurel était venu remettre de l’ordre dans le système économique algérien en l’astreignant à une transition vers l’économie de marché au prix que l’on connaît : libéralisation des prix, plans sociaux pour les entreprises publiques, un taux de chômage effarant et, fait dont on ne mesure pas encore assez les conséquences, le laminage de la classe moyenne qui, partout dans le monde, représente l’ossature culturelle et idéologique de la cohésion sociale et de la construction du projet démocratique.

Moins d’un dollar par jour…

Au cours de cette période de transition de l’économie nationale – étape sensible pour tous les pays passant d’une économie administrée à une économie de marché – le hiatus entre les différentes couches de la société se fait de plus en plus béant, menaçant parfois même la stabilité du pays et la paix civile. Le nombre d’exclus ne cesse, en effet, d’augmenter, même si le gouvernement – à travers certains de ses différents dispositifs sociaux – essaye de contenir le cercle de la pauvreté en venant en aide aux catégories les plus vulnérables.

Le concept de pauvreté est devenu récurrent dans la littérature économique des dix dernières années. Aussi bien à travers le monde – où institutions internationales et organisations non gouvernementales s’échinent à baliser le phénomène sur le plan théorique et à contribuer à le faire prendre en charge sur le plan pratique – qu’en Algérie – où les économistes, les médias et les pouvoir publics ont essayé de cerner la problématique de la pauvreté – les manifestations de ce «mal» sur le plan social et sur le plan de la cohésion des peuples et des nations n’aident pas nécessairement à le définir d’une façon définitive et uniforme. Si l’on retient, pour des commodités de raisonnement, le principe de la Banque mondiale qui désigne comme pauvre une personne vivant avec moins d’un dollar par jour, le compte serait bon pour que l’écrasante majorité des Algériens soit déclarée comme vivant sous le seuil de pauvreté. Si on prend l’exemple d’une petite famille de cinq personne, et l’on prend la valeur la plus stable du dollar par rapport au dinar (80 DA pour 1$), il en résulte que cette famille devrait avoir un revenu minimum de 12 000 DA par mois. C’est le seuil de pauvreté correspondant à sa taille.

Ce critère adopté par la BIRD relève plutôt d’une situation idéale se basant sur une référence plutôt «exotique».

Le taux de chômage, à lui seul, n’explique pas non plus la dimension de la pauvreté. Actuellement revu à la baisse dans notre pays, 11,8% , ce phénomène quantifiable ne permet pas, à son tour, de quantifier la pauvreté. Cela est d’autant plus vrai que plusieurs chefs de ménage déclarés comme étant employés ne possèdent pas les ressources nécessaires pour vivre décemment, scolariser leurs enfants, avoir des loisirs, se soigner, se chauffer,…etc. A ce niveau, on peut faire une jonction avec la définition de la Banque mondiale sans la prendre, en valeur absolue, comme argent comptant. C’est pourquoi l’analyse des indicateurs de développement humain, telle qu’initiée depuis le début des années 1990, paraît plus proche de la réalité que l’on veut cerner.

Les limites objectives des chiffres

En ne considérant, dans la meilleure des hypothèses, que ne sont pauvres que ceux qui sont chômeurs, il en ressortira 11,8% de la population active algérienne, soit plus d’un million d’habitants. Sachant que les chiffres officiels, aussi bien ceux du chômage que ceux de la pauvreté, sont, le moins que l’on puisse dire, aléatoires, toute forme d’induction qui en sera faite l’est d’autant. Un spécialiste en gestion des ressources humaines et de l’emploi, Mustapha Bélaïdi, expliquait en 2007 que les chiffres du chômage ont été obtenus à partir d’enquêtes et d’échantillons. L’on comprend que le travail n’est pas exhaustif. De même, pour faire la relation avec la notion de pauvreté qui implique nécessairement un seuil de revenu, les enquêtes de l’ONS sur le chômage ne peuvent pas nous éclairer spécialement sur le phénomène dont nous cherchons à connaître l’ampleur et la répartition géographique. Mais, pour approcher le phénomène de pauvreté, il n’est nullement indispensable d’être économiste ou statisticien. La presse publique et privée, et même la télévision d’Etat, ont eu à faire des reportages dans des zones où des Algériens mènent une vie d’infra-humains. Le travail de presse a eu déjà ses heures de gloire avec, par exemple, les reportages d’Albert Camus réalisés pour le compte d’Alger-Républicain à la fin des années 1940 sous le titre de «Misère en Kabylie». La collection de ces articles vient d’être éditée en un volume en Algérie. Aucune statistique ne peut cacher ou détourner une plaie sociale appelée pauvreté d’autant plus que ces manifestations matérielles extérieures, ses «radiations», sont visibles à l’œil nu. Le phénomène de la mendicité, qui a pris ces dernières années une ampleur sans précédent dans les rues et les quartiers, la fouille de la nourriture dans les poubelles, la déscolarisation volontaire d’enfants dans l’arrière-pays parce que leurs parents ne peuvent plus leur assurer fournitures scolaires et transport, le phénomène des enfants mineurs qui travaillent dans des ateliers clandestins, le retour des maladies vaincues en Algérie dans les années 1970...etc. La fragilisation extrême de pans entiers de la société a conduit des enfants à verser dans les circuits de la drogue, de la prostitution et du banditisme.

Le sentiment de frustration et d’injustice est inévitablement amplifié par les richesses ostentatoires de nouveaux «parvenus» dont certains auraient même profité de la décennie rouge du terrorisme pour lancer leurs «affaires». L’action de la solidarité nationale, tout en s’accroissant chaque année par de nouvelles formules aussi alléchantes les unes que les autres, est relativisée nécessairement par au moins deux données essentielles : le caractère éphémère et précaire des dispositifs mis en place et le manque d’équité générée par une bureaucratie tatillonne et toujours clientéliste.

L’illustration est donnée par Benachenhou, ancien ministre des Finances, qui a fait état, il y a trois ans de cela, de 10 milliards de dollars de transferts sociaux annuels que l’Algérie consacre aux franges les plus fragiles de la société (pensions, soutien à certains produits de consommation, soutien à l’agriculture et au monde rural, exonérations fiscales pour encourager la création d’emploi,…). Le même responsable ajoute que le problème ne réside pas dans le montant – par ailleurs fort conséquent –  mais dans le mode de distribution qui, à l’évidence, manque d’équité et de transparence. C’est pourquoi le Conseil économique et social, institution à caractère consultatif, a tenu, pour aborder la problématique de la pauvreté dans ses différents aspects, à décrypter les modes de son expansion dans de larges pans de la société et les mécanismes de sa reproduction et, surtout, à proposer, avec le concours d’une institution internationale, en l’occurrence la Banque mondiale, les politiques alternatives pouvant permettre d’endiguer le phénomène de pauvreté. La bonne gouvernance est le nouveau concept forgé pour prendre en compte l’action  des institutions politiques, le déploiement des structures économiques et l’action de la société civile et du monde associatif pour asseoir une société équilibrée basée sur les principes de la justice sociale et de l’égalité des chances. La pauvreté n’est pas une fatalité. Elle n’est pas non plus exclusivement liée au degré de développement d’un pays. Ce sont surtout les injustices induites par une gestion archaïque ou opaque de l’économie et du territoire qui en font une véritable plaie dans le corps social.

Seules une politique ouverte et hardie de l’investissement créateur d’emplois et de richesses et une morale d’Etat basée sur l’équité et la justice sociale pourront réduire les grandes disparités et recréer les ressorts d’une cohésion sociale qui, dangereusement, s’effiloche à vue d’œil. Toute autre potentialité demeurée en friche ou toute velléité ne dépassant pas le stade du vœu pieux  ne seront considérées que comme une pauvre richesse.

Par Saâd Taferka

 

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Réduire la pauvreté passe par la lutte contre la corruption

Lutter contre la pauvreté, c’est bien. Lutter contre la corruption, c’est encore mieux. Car le lien entre les deux est avéré. Si elle n’est pas créatrice de pauvreté, la corruption la complique et inhibe tout effort de développement.

Promouvoir les aides au développement, c’est louable et même nécessaire, mais veiller à mettre en place des mécanismes de transparence pour contrôler la destination effective de chaque dollar injecté est primordial. Les programmes d’aide au développement en Afrique ne suffisent pas si, en parallèle, il n’existe pas une volonté ferme de lutter contre la corruption qui sévit aussi bien parmi les élites dirigeantes des pays concernés que parmi les entreprises occidentales qui s’adonnent à ce genre de pratique pour s’assurer des marchés. En Afrique, le pillage des ressources est largement plus important que les montants consentis pour l’aide au développement. Les quelques centaines de millions de dollars versés chaque année dans le cadre de l’assistance à des populations vulnérables, que ce soit pour apporter des moyens de subsistance (eau, assainissement…) ou leur permettre de créer leurs propres projets en cultivant la terre ou en produisant de quoi survivre de manière autonome, ne sont rien face aux milliards dilapidés dans des contrats douteux, des détournements déguisés dans des paradis fiscaux, des dessous de table octroyés à des responsables politiques et des cadres d’administrations publiques pour décrocher des marchés à des conditions plus qu’avantageuses.Dans l’Indice de Perception de la Corruption de l’année 2008, Transparency International  (TI) considère que «la persistance d’un niveau élevé de corruption dans les pays pauvres conduit à une situation humanitaire désastreuse» car elle devient une question «de vie ou de mort». Ce fléau (aussi grave que le terrorisme et le trafic de drogue), «pourrait renchérir de 50 milliards de dollars (35 milliards d’euros) le montant des investissements nécessaires pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) dans le domaine de l’eau et de l’hygiène publique, soit près de la moitié de l’ensemble des budgets d’aide au développement», ajoute l’ONG.

De la responsabilité des pays occidentaux

Transparency International avait classé, dans un précédent rapport consacré à l’«Indice de Corruption des Pays Exportateurs (ICPE - 2006)», les «30 plus grands pays exportateurs selon la propension de leurs entreprises à verser des pots de vin à l’étranger», c’est-à-dire dans des pays où règne l’opacité dans la gestion de la chose publique. Parmi ces pays, les Etats du continent africain qui possèdent déjà le triste record de pauvreté et de malnutrition, y détiennent une forte présence.

Dans ce rapport, sont attribuées des notes à chaque pays exportateur. Plus la note obtenue est grande, «plus la propension des entreprises d’un pays à offrir des pots de vin ou des paiements occultes dans le cadre de leurs activités à l’étranger est faible».

Il s’avère que des pays ont des scores différents selon qu’il s’agisse des exportations dans des pays de l’OCDE ou dans des pays à faibles revenus (PFR). TI constate un «comportement inégal des entreprises étrangères» dans ces deux groupes (OCDE et PFR).

 «Il semble donc qu’un grand nombre d’entreprises étrangères ne recourent pas aux pots de vin quand elles exercent leurs activités dans le monde ‘développé’, où les institutions sont fortes et où il existe un réel risque de sanction légale des activités illicites.  Par contre, dans les PFR, dont un grand nombre se caractérise par une mauvaise gouvernance et l’absence de systèmes juridiques pour faire face à la corruption, de nombreuses entreprises recourent à des pratiques malhonnêtes.

Ceci contribue, ajoute TI, «au fait qu’une grande partie des populations les plus désavantagées du monde continue de vivre dans un état de pauvreté chronique». Parmi les exemples cités dans le document, il y a ceux des entreprises françaises et italiennes.  «Les résultats de l’Italie et de la France méritent particulièrement d’être soulignés, ces deux pays étant relativement mal classés dans l’ensemble de l’échantillon, mais considérablement plus mal perçus quand leurs entreprises interviennent dans les pays africains», note l’ONG.

Lutter contre les paradis fiscaux

La pratique de la corruption s’est accrue avec l’existence des paradis fiscaux. Une entreprise déclare des résultats fort modestes pour payer moins d’impôts où elle est installée, mais réalise d’excellents chiffres d’affaires à travers une filiale basée dans un paradis fiscal. A ce jour, la personnalité publique qui en parle le plus clairement et dénonce les mécanismes de ce banditisme en col blanc, c’est bien Mme Eva Joly, l’ancienne juge d’instruction de l’affaire Elf. Au bout d’une expérience de plusieurs années à traquer l’argent sale, l’ancienne juge d’instruction française (également de nationalité norvégienne), tête de liste des Verts aux Européennes de 2009, estime qu’il ne peut y avoir lutte contre la pauvreté sans une lutte implacable contre la corruption et, par conséquent, sans mener une guerre totale contre les paradis fiscaux. A travers l’affaire Elf, Mme Joly est arrivée à la conclusion qu’en échange de marchés et de ressources naturelles des pays africains, des entreprises et des pays occidentaux laissent se développer de «vastes réseaux de corruption institutionnalisés». «Tout ce beau monde a intérêt à ce que rien, jamais, ne stimule ni les institutions ni l’économie des pays», déclarait-elle dans un entretien accordé à un quotidien français en mai 2009. Selon elle, «la moitié des transactions financières internationales transite par les paradis fiscaux». Dans ce montant faramineux qui doit se chiffrer à des milliers de milliards de dollars, «l’argent de la corruption représente 3 à 4% de ces capitaux, celui du crime organisé 35% et les flux illicites des multinationales le reste». «Dans certains cas, dit-elle, cela atteint des proportions inimaginables». Elle cite l’exemple de l’île Maurice qui «totalise à elle seule 57% des investissements étrangers en Inde, alors qu’il n’existe sur cette île aucune activité économique correspondant à ces transferts (qui sont effectués par 1 500 sociétés, derrière lesquelles on retrouve un nombre réduit d’administrateurs et de gestionnaires». La justice dans les pays dit développés n’accepte pas systématiquement de traiter des affaires de corruption qui concernent les pays sous influence. L’opposition du parquet parisien à toute instruction «dans l’affaire des biens mal acquis des présidents africains» en est l’exemple le plus frappant. «Le classement invraisemblable par le parquet de Paris de la plainte déposée en mars 2007 par trois associations pour «recel de détournement de fonds publics» visant les présidents gabonais (Omar Bongo), congolais (Denis Sassou Nguesso) et guinéo-équatorien (Teodoro Obiang)», explique encore Eva Joly, qui voit un lien indissociable entre «le pillage des ressources, la pauvreté persistante, les flux financiers illicites, la corruption, (et) les paradis fiscaux». En acteur averti, elle note pourtant un comportement différent des institutions occidentales selon qu’il s’agisse d’un pays européen et d’un pays tiers-mondiste. «La Commission européenne ne reste pourtant pas toujours inerte. En 2008, elle a bloqué 800 millions d’euros d’aide à la Bulgarie, dans l’attente de progrès sur le front de la corruption dans ce pays. Cette décision prouve qu’elle peut montrer les dents (et) faire beaucoup plus…», dit-elle à ce propos. Dans son récent ouvrage, «La force qui nous manque» (Paris, Les Arènes, 2007), elle va plus loin en pointant du doigt des pays africains et en responsabilisant des entreprises qu’elle cite nommément.

 «Qui osera un jour rendre au Nigeria, au Cameroun, au Gabon, au Congo-Brazzaville ce que la France leur doit ? Qui contestera les contrats conclus par Areva pour l’uranium du Niger ou ceux des mines d’or de Sadiola au Mali, deux pays parmi les plus pauvres du globe, qui ne touchent qu’une part dérisoire des richesses prélevées dans leur sol ? La République a contracté une dette qu’il lui faudra bien honorer. Notre prospérité est nourrie de richesses que nous détournons.» Une ONG comme Transparency International confirme cette pratique : «La corruption étant à la fois la cause et la conséquence de la pauvreté, elle est omniprésente dans la coopération au développement. Ce phénomène induit souvent un renforcement du processus lui-même, raison pour laquelle la prévention de la corruption dans la coopération au développement constitue un grand défi». TI explique la difficulté qu’ont ONG à «débattre de ce thème (la corruption, ndlr) publiquement, certainement par peur d’une éventuelle baisse des dons».

Parler de ces problèmes, c’est déjà important, mais encore faut-il trouver les moyens de les combattre.

 

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Pauvreté, une mise en équation ?

La fléau de la pauvreté n’a jamais autant été évoqué par les instances internationales que depuis que la BIRD, le FMI et l’ONU, à travers le PNUD et ses autres démembrements, FAO, OMS, UNESCO, UNIFEM etc., en aient fait un thème fondateur de leurs stratégies en direction des pays du tiers monde.

Dès le début des années 1990, qui coïncident avec l’effondrement des bureaucraties de l’Est et la fragilisation des Etats-nations de la périphérie, obligés de se soumettre aux «plans d’ajustement structurel» (PAS), la Banque mondiale et le FMI font irruption dans la gestion économique des crises qu’ils provoquent, grâce à leurs directives de démantèlement des systèmes en place. Ces systèmes, planifiés pour la plupart, étaient considérés comme des entraves au développement du commerce mondial et comme un frein au développement économique tout court. La principale cible des PAS était la politique de protection sociale par la subvention des produits de base. L’autre cible est le «dirigisme» de l’économie.

En accompagnement, et avec pour objectif avoué de prévenir les explosions sociales et les révolutions, potentiellement portées par les mesures antisociales qui projettent dans la misère des centaines de millions de personnes, il est conseillé aux pays touchés de mettre en place un «filet social». La pauvreté est reconnue. Mais elle est mise en équation. On calcule des seuils et on détermine les montants correspondants. Ces montants doivent correspondre au dépenses exigées pour l’acquisition d’un «panier» de biens nécessaires au maintien des individus et des ménages au-dessus du seuil indiqué. Les calculs intègrent deux niveaux d’accès aux biens. Le seuil de pauvreté alimentaire ou absolue, qui correspond à 2100 calories/jour/per capita  et celui de l’accès aux ressources, loyer, chauffage, éclairage, vêtements… Mais on reste dans le strict nécessaire. Ainsi, en Algérie, le seuil, communément admis est de 3000 DA par personne et par mois et constitue l’Allocation Forfaitaire de Solidarité (AFS).  Ce qui permet de dire que toutes les personnes qui ont un revenu au-dessus de ce seuil ne sont pas pauvres. S’ensuit alors un processus lourd d’enquêtes, de détermination de «poches de pauvreté», de ciblage, d’études et de mise en place de dispositifs d’aides. Ces dispositifs peuvent être constitués d’aides monétaires directes (handicapés, vieillards sans ressources…), d’indemnités en contrepartie d’un travail ou d’octroi de microcrédits. Le ministre de la Solidarité a déclaré en 2005 que le nombre de pauvres est d’un peu plus de 130 000. Si on se fie à une étude de cas sur 176 communes les plus pauvres du pays, l’incidence de la pauvreté au niveau de ces communes est de  37,4% en utilisant le seuil de pauvreté alimentaire, 52,9% avec le seuil de pauvreté générale. Et  l’étude conclut sur « la nécessité d’améliorer le ciblage et la standardisation des critères de sélection et de mieux coordonner les actions.»

La BIRD reconnaît un autre seuil, celui de la pauvreté relative, mais elle ne le définit pas et elle ne le calcule pas. C’est un seuil «vécu subjectivement» par le sujet. Il est déterminé par le sentiment de l’individu d’être pauvre par rapport à sa difficulté d’acquérir certains biens qui existent dans son environnement. L’approche monétariste (par ailleurs tronquée dans sa propre logique) de l’institution financière, méprise l’humanité du sujet qu’elle traite. A ce propos, le phénomène des harraga connaît de plus en plus, dans son analyse, ce point de vue que l’être humain peut ne pas chercher que la nourriture et le toit et considérer le droit des autres comme son propre droit. Serait-ce une manifestation de la pauvreté relative ?

Il existe d’autres indices, plus compliqués, ceux du PNUD.  Le Programme des Nations unies pour le Développement ne s’intéresse pas aux individus mais aux pays. L’un de ces indices, l’Indice de Pauvreté Humaine (IPH), est un indice composite qui intègre la  «probabilité de décéder avant 40 ans, l’insuffisance pondérale chez l’enfant de 0 à 5 ans, l’analphabétisme des adultes et l’accès à l’eau potable.»

Le pays est classé alors selon ces critères. En Algérie, selon le rapport du CNES, bâti sur cette méthodologie, « «l’indice de pauvreté humaine (IPH) a reculé de près de 1/3 sur la période intercensitaire (entre 1998 et 2008), ce qui traduit une amélioration des 4 indicateurs de mesure correspondants». Un deuxième indice qui prend aussi en charge l’éducation, l’indice de Développement Humain(IDH) «est passé de 0,689 en 1998 à 0,778 en 2008, soit une augmentation de 13%. Cette augmentation rend compte à la fois d’une puissante dynamique de progrès social, et d’une amélioration du niveau de développement humain des populations, en termes de santé, d’éducation, de longévité et d’accès aux ressources».

La dernière étude sur la consommation des ménages, une approche par les revenus et les dépenses, a été réalisée en 2005 par le CENEAP ; elle  indique que l’algérien consacre en moyenne 58,22% de son revenu aux produits alimentaires. Par comparaison, en France, cette part n’est que de 13,7%. Cela signifie qu’il y a deux risques au moins. Le premier risque est qu’à chaque augmentation des prix des aliments, la part réservée aux autres dépenses, non moins vitales (logement, soins de santé, énergie, transport, habillement…) est grevée ; l’autre risque est de voir la part de ces dernières maintenue au détriment de la nourriture. Cette dernière hypothèse est la plus plausible, si l’on intègre la notion de «dépense contrainte» qui va être prise en compte dans la mesure du pouvoir d’achat par l’Insee France.

La «dépense contrainte» est en train de prendre de l’importance avec  le développement de l’endettement par le crédit à l’équipement (voiture, électroménager…). Les autres dépenses représentent 41,8%  du budget des ménages, le logement prend 23,6% et les dépenses de santé plus de 15%. Il faut en conclure qu’il sera difficile d’ouvrir au plus grand nombre l’accès aux NTIC et plus problématique de lui ouvrir les portes de la culture et de l’universalité. Enfin, pour confirmer la fragilité des budgets, l’étude révèle que 68,2% des ménages ont recours à l’emprunt en général et que près de 37% le font pour assumer les dépenses courantes. On doit conclure que la pauvreté a  pour cause in fine les inégalités sociales face à un mode de consommation dominant, et que le pauvre sera toujours là, dans l’individu qui n’atteint pas le faîte de la pyramide sociale des besoins.

Par Ahmed Halfaoui

 

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47 ans après l’indépendance du pays

Les jeunes rêvent d’un pays qui gagne

L’Algérie n’est pas à la hauteur des aspirations de sa jeunesse. Le constat est vrai, et pour preuve, le mécontentement quasi quotidien exprimé par des jeunes issus de différentes couches sociales. 47 ans après l’indépendance du pays, la formule magique pour une meilleure prise en charge des jeunes n’est pas encore trouvée.

Echec des politiques ou des personnes, peu importe, puisque nos concitoyens n’accordent plus d’intérêt à ce détail. Ils veulent, tout bonnement, disposer de leur droit au travail, au logement, à la sécurité…et à la paix. Certes, des efforts ont été consentis durant ces dernières années, mais le retard était tellement grand qu’il est impossible de tout rattraper en une décennie. 47 ans après l’indépendance du pays, certains, laissés pour compte, regrettent, à tort ou à raison, le départ de la France coloniale.

D’autres sont absorbés par une spirale de doute, de désespoir et de méfiance. Et une autre partie d’une masse juvénile importante continue de larguer les amarres en quête de davantage de considération sous des cieux plus cléments.

L’Algérie, toute l’Algérie n’arrivant pas à les contenir, de hauts cadres, des diplômés des universités et des chercheurs attitrés tournent le dos à un pays qui n’a pas su les considérer à leur juste valeur.

Les jeunes gâtés…et flagellés

Le discours officiel a sensiblement évolué et consacre, désormais, de plus en plus d’intérêt aux jeunes. Mais en Algérie, on ne croit plus aux discours. Une raison pour laquelle les politiques ont décidé d’une panoplie de mesures pratiques conçues afin de trouver des solutions dans les plus brefs délais à des problèmes en suspens depuis plusieurs décennies. Ainsi, l’Algérie est devenue le seul pays au monde où les employeurs sont courtisés pour embaucher des jeunes chômeurs gratuitement ou à un prix symbolique, et c’est à l’Etat de prendre en charge les frais de leurs salaires. Les autorités, face à la crise du logement, lancent le défi de construire deux millions de logements en dix ans et accordent des subventions aux jeunes postulants. Des mesures pour la création d’emplois et d’autres encore dans différents domaines ont été mises en place. La manne pétrolière aidant, les autorités publiques ont mis la main à la poche. Objectif : sauver les meubles. Par-delà les intentions et les arrière-pensées politiques et politiciennes, il s’est avéré que le mal est encore plus profond. La bureaucratie et le favoritisme sont toujours intacts 47 ans après l’indépendance. Même le président Bouteflika en a fait le constat. Mais il n’y a pas que cela, la crise des jeunes algériens est multidimensionnelle : crise sexuelle, toxicomanie, harga, célibat, violence…etc. La jeunesse qui chantait, il y a quelques années, les gloires du pays se retranche dans sa coquille faute de pouvoir s’épanouir individuellement à l’ère de l’individualisme. A l’image des autres pays, les algériens veulent eux aussi exprimer leurs propres spécificités et différences, vivre et assumer, à fond, toute seconde de leur jeunesse confisquée. Bref, dans l’Algérie de 2009, on veut vivre comme les occidentaux, les orientaux, les indiens de bollywood et les acteurs, même porno, de hollywood. Quitte à s’en prendre aux symboles de l’Etat.  

Le rêve d’un pays qui gagne

Face à un état des lieux peu reluisant, les autorités publiques réagissent. La priorité est à remettre les pendules à l’heure et œuvrer pour regagner la confiance des foules juvéniles. Mais aussi de les rappeler à l’ordre. Drôle de réaction ! Les harraga, désormais, ont le privilège de bénéficier d’une aide de 400 000 DA.

Cependant, ils devont faire face à la menace d’emprisonnement suite à la criminalisation de leur acte. Aux émeutiers, souvent des jeunes désœuvrés, on brandit la matraque, ensuite on tente de régler leurs problèmes. On supplie les jeunes universitaires de rester et servir leur pays, et en contrepartie, on ne leur offre rien pour les retenir.

Les autorités publiques, conscientes du mal qui ronge près de la moitié du peuple, affichent leur désarroi face à une réalité amère. Raconter la chronologie de la tragédie nationale pour étancher la soif, la faim et le désir de vie de la population n’est sûrement pas la solution idoine. Pourtant, il est incontestablement évident que de nos jours, on ne récolte que le fruit des politiques défaillantes et de la folie meurtrière des islamistes barbares.

En plus clair, tout est relatif. Un argument solide, mais loin de convaincre des jeunes à la fleur de l’âge qui refusent d’assumer les erreurs de leurs pères et grands-pères. Des jeunes très exigeants qui s’identifient, plutôt, aux victoires de leur pays. La réaction aux performances de l’équipe nationale de football qui a ravivé la verve nationaliste de la jeunesse en sont la preuve irréfutable. Les jeunes algériens, après tant de déceptions et de défaites, rêvent d’appartenir à un pays qui gagne.

Par Aomar Fekrache  

 

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Crise de l’été 1962

La confiscation des symboles

L’image de liesse populaire illustrée par des images d’archives tendant à faire du 5 juillet 1962 un jour de grande fête n’est finalement qu’un leurre.

Les fêtes populaires ont débuté le 1er juillet pour connaître un coup d’arrêt brutal et inexpliqué justement le 5 juillet. Une décision absurde, prémice de la grande crise qui allait secouer le pays durant cet été de la reconquête de l’indépendance de l’Algérie.

La bataille, commencée quelques mois auparavant entre Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et l’état-major général faisait rage. Certes, les Algériens dans leur grande majorité n’étaient pas au fait  des événements et ils allaient payer le prix de cet affrontement par des morts et des blessés. La joie sera de courté durée.

La proclamation officielle de l’indépendance a lieu le 3 juillet. Tous les pouvoirs sont remis par la puissance coloniale à l’exécutif provisoire, dirigé alors par Abderrahmane Farès. Lorsque le Gouvernement provisoire fait son entrée dans Alger libérée, il le fera sans Ahmed Ben Bella, réfugié à Tripoli, et sans Mohamed Khider, secrétaire général et trésorier du FLN, resté à Rabat.

On essaye toutefois de donner fière allure au pouvoir algérien qui va gouverner un Etat indépendant, et si une réunion se tient tout de même entre l’état-major général et le GPRA, les signes d’un conflit grave commencent à se faire jour. Pour éviter les débordements, par simple précaution, on le comprendra peut-être un jour, le GPRA met un terme aux festivités populaires le 5 juillet 1962, et décide de faire reprendre le travail aux Algériens. Les critiques fusent même de la part d’un de ses membres les plus influents, Ahmed Ben Bella qui, depuis le Caire, l’accuse carrément d’agissements contre-révolutionnaires.

Jour de grande terreur

Le conflit va grossir. L’armée française, qui n’a pas encore plié complètement bagage, menace d’intervention deux fois au cas où la situation de crise dérapait. En fait, c’est la course au pouvoir qui est lancée. Son coup de starter a eu lieu lors du congrès de Tripoli de mai de la même année. Une course qui heureusement ne met pas en péril l’indépendance, mais une course qui gâche. A croire que cette indépendance – pour paraphraser un livre de Ferhat Abbas – a été immédiatement confisquée aux Algériens. Ils n’auront pas le temps de se réapproprier les symboles de leur pays. Ils vont d’abord assister à la guerre que se livrent les dirigeants révolutionnaires. Puis ils vont prendre les choses en main. Le 29 août, les affrontements deviennent de plus en plus violents. La Casbah d’Alger, bastion de la résistance à l’occupant, est coupée en deux. Les partisans du Bureau politique, fidèles à Ben Bella, s’affrontent à quelques irréductibles de la Wilaya VI. L’UGTA appelle à la grève générale alors que les troupes françaises encore présentes à Alger font une démonstration de force, au cas où. Les Algériens, qui ne sont plus à la fête, sortent dans les rues d’Alger, et un peu partout dans le pays. Le célèbre cri de “sebaâ s’nin barakat !” (sept ans ça suffit !) est entonné pour la première fois. Des femmes et des enfants se couchent dans la rue pour empêcher les affrontements, confirmant définitivement que l’on n’est plus à la fête et à la joie de l’indépendance. Le bilan de cet embryon de guerre civile est terrible. Au moins un millier de morts, du moins c’est ce qu’avance Ali Haroun, un des rares témoins privilégiés de ces moments troubles, à avoir écrit à ce sujet.*

Petite histoire de nos crises

Cette histoire des événements qui ont suivi l’indépendance n’a pas l’heur d’être inscrite dans la grande histoire.** Ce sont des événements oubliés dans le cadre des grandes commémorations. Pourtant, est-ce qu’il ne faut pas se demander si le dédain commémoratif n’est pas lié à la situation intenable au lendemain de l’indépendance ? Celle-ci a donné un goût amer à la liberté reconquise aux aînés qui, probablement à leur corps défendant, l’ont transmis à leurs descendants. Le déni même de ces événements ne renvoit-il pas à cette perception psychanalytique des dénégations définies comme un mécanisme de défense consistant à nier une perception traumatisante de la réalité extérieure ? L’action de refuser la réalité d’une perception vécue comme dangereuse ou douloureuse pour le moi. Certes, nous ne sommes pas dans le cas d’un déni individuel, mais plutôt collectif, mais lorsque l’on sait quelle a été la charge émotionnelle de l’indépendance collectivement perçue, n’y a-t-il pas matière à réfléchir pour les psychanalystes, les psychiatres et les sociologues ?

On peut légitimement s’interroger si la prise en main des destinées de l’Algérie à l’issue d’une prise de pouvoir sanglante – dans un contexte fait de reniements, de choix idéologiques largement discutables et qui transformaient le symbole en un signe trop officiel, trop grave ou trop artificiel – n’a plus permis aux Algériens de continuee de se référer à lui ? Le 5 juillet, jour de l’indépendance dans les textes consacrés, n’a jamais été une fête populaire, et ce, dès le jour de sa proclamation.

Aux Etats-Unis, the independance day, célébré le 4 juillet, maintient ce lien entre la date symbolique et le peuple américain depuis plus de deux siècles. On peut constater ce même lien, en France, entre la population et le 14 juillet proclamé aussi depuis deux siècles.

En Algérie, la date du 5 juillet devrait être à tout point de vue le symbole national majeur. Le jour de la grande fusion au-delà de toutes les visions et aspiration d’obédience intellectuelle ou religieuse. le jour de la célébration du lien entre le peuple et son histoire, entre le peuple et le mouvement national, artisan de la libération, tant cette date porte en elle toutes les valeurs qui ont alimenté et soutenu le combat pour l’indépendance. Pourtant, le 5 juillet n’est rien d’autre qu’un jour férié, souvent sous la canicule.

Par Amine Esseghir

 

*Ali Haroun in Le Quotidien d’Oran le 7 mars 2006. Un communiqué publié par l’APS le 3 janvier 1963 avance aussi le chiffre de 1000 morts.

 

**Il faut absolument rendre hommage à Boukhalfa Amazit pour avoir publié une excellente chronologie des événements de l’été 1962. Référence assez complète et quasiment unique sur ces événements, dans El Watan du 8 juillet 2004.

Lire aussi Amar Mohand Amer : «Le FLN à l’été 1962 : le pourquoi d’une crise» in El Watan du 20 décembre 2006.

 

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Écriture de l’histoire de la guerre de Libération

Les chantiers de la mémoire

Des manifestants avaient scandé, au cours des années 1980, un slogan relatif à l’écriture de l’histoire qui peut nous paraître aujourd’hui quelque peu anachronique ou impénétrable, mais qui avait sa place dans l’omerta et la répression de l’époque.

Des bouches fusaient : «L’histoire à la poubelle !». Le président Chadli en prit un coup de colère et répéta la phrase dans un discours indigné retransmis en direct à la télévision. «Que cherchent-ils ces jeunes qui appellent à jeter l’histoire à la poubelle ?» interrogera-t-il.

Aujourd’hui, le travail de mémoire relatif à la guerre de Libération ne cesse de se conforter et de trouver chaque jour son terrain d’expression. Séminaires, articles académiques, conférences, aucun support n’est laissé à la marge. Des deux côtés de la Méditerranée, le regard vers le passé se nourrit non seulement des faits du passé, mais également du regard porté par le présent. Cette forme de recul n’est évidemment pas sans danger sur l’objectivité et la remise en contexte des événements.

Une chose est certaine : une forme de frénésie dans l’écriture de l’histoire de la guerre s’est emparée des acteurs depuis au moins les trois dernières années, et le décret français de février 2005 glorifiant la colonisation y est évidemment pour quelque chose.

Il n’est que de voir le dernier amendement constitutionnel proposé le 12 novembre 2008 par le président Bouteflika. Au-delà de la mécanique institutionnelle qu’elle se propose de réajuster, la révision constitutionnelle porte aussi sur l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération et sur la protection des symboles de cette grande épopée.

L’écriture de l’histoire du peuple algérien pendant la longue nuit coloniale a été pendant longtemps l’apanage des écrivains et historiens de la puissance occupante. On est, alors, à peine étonné des élucubrations d’un Louis Bertrand qui pensait et disait que, en mettant les pieds en Algérie, la France ne faisait que «retrouver une partie de l’Afrique latine» perdue pendant plusieurs siècles ; d’où la trouvaille qui a pu investir pour longtemps les bancs de l’école où on apprenait aux indigènes que leurs ancêtres étaient les Gaulois.

La falsification de l’histoire et la scotomisation d’une partie de celle-ci avaient leurs théoriciens et idéologues ainsi que leurs praticiens dans les écoles et les médias. C’est véritablement un parti pris appartenant à une grande entreprise de déculturation/acculturation propre à l’idéologie coloniale.

Des historiens comme Charles-Robert Ageron, Charles-André Julien et d’autres chercheurs versés dans la sociologie comme Jacques Berque et Yves Lacoste ont naturellement donné leurs lettres de noblesse à l’étude des sociétés maghrébines colonisées en mettant en relief la profondeur historique des peuples en question, les différentes civilisations qui les ont marquées et leur capacité à s’assumer en tant que sociétés organisées d’une façon autonome par rapport aux schémas coloniaux.

L’on se doute bien qu’une historiographie qui a longtemps fait l’impasse sur les réalités anciennes du pays ne puisse nullement se prévaloir d’un quelconque professionnalisme au sujet d’une guerre présentée pendant des décennies comme une simple opération de «maintien de l’ordre» en Algérie ou, plus confusément, comme les «Événements d’Algérie».

Une historiographie lacunaire

L’historiographie officielle en Algérie est mue par la logique d’éviter les embarras d’un «panier à crabes», d’éliminer de la mémoire collective des personnalités de premier plan et de «scotomiser» les zones les moins glorieuses de la guerre de Libération. On avait proclamé : «Un seul héros, le peuple» ! Sous ce magnanime et généreux paradigme de fausse humilité  se cachent toutes les manœuvres d’exclusion.

Sous le régime du parti unique qui a bâillonné la société et proscrit toutes les libertés, y compris celle d’écrire l’histoire du pays, la vérité sur la guerre de Libération était celle établie par le prince du moment. Il est tout à fait évident que même les acteurs de cette guerre se sont retrouvés dans une situation inconfortable où le souvenir encore vivace de la tragédie ne permettait pas de prendre le recul psychologique et pédagogique nécessaire.

C’est dans la clandestinité que circulaient les quelques ouvrages de Mohamed Harbi publiés aux éditions «Jeune Afrique» à Paris à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Il faut dire que l’on risquait gros en se baladant avec «Les Archives de la révolution algérienne» ou «Le FLN, mirage et réalité», deux livres écrits par cet auteur qui cumule les qualités d’ancien combattant et d’historien. Le regard de Mohamed Harbi sur le Mouvement national et sur la guerre d’indépendance a l’avantage de tenir à la fois de la vision de l’historien universitaire, de l’analyste des faits sociaux et de l’homme pétri par les événements. Il situe le travail consigné dans «Le FLN, mirage et réalité» dans «une analyse des controverses et des conflits qui ont déchiré le nationalisme populaire en Algérie entre 1946 et 1962. Il constitue la première partie d’un projet plus vaste qui porte sur la société algérienne». A la tête de ce livre, il place une citation de Paul-Louis Courier portant sur l’impérative nécessité de témoigner et d’écrire l’histoire : «Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce n’est pas un droit, c’est un devoir, étroite obligation de quiconque a une pensée de la produire et mettre au jour pour le bien commun. La vérité est toute à tous. Ce que vous connaissez utile, bon à savoir pour un chacun, vous ne le pouvez taire en conscience. Parler est bien, écrire est mieux : imprimer est excellente chose».

«On ne peut se guérir d’un traumatisme par refoulement» affirme Harbi dans Algérie-Actualité du 2 avril 1992, en ajoutant : «Notre enseignement n’a pas décolonisé l’histoire, il en a fait seulement le miroir inversé de l’histoire coloniale (…) L’histoire ne peut être ni une addition ni un entrecroisement de mémoires. Et si on la réduit à cela, on perpétue ce qu’on veut guérir, les traumatismes de l’autre et les incompréhensions».

Au sujet de son livre «Les archives du FLN», Harbi affirme qu’il a publié ces documents, considérés comme une inestimable matière première, pour aider les chercheurs de notre pays à «penser par eux-mêmes», à ne pas se fier au discours officiel, à en finir avec l’histoire de type triomphaliste et l’épopée guerrière qui banalise une tragédie.

Pendant la période du parti unique, très peu d’ouvrages ou de travaux scientifiques ont été réalisés sur la guerre de Libération nationale. A un certain moment, c’était le secrétariat permanent du FLN qui se chargeait de «réécrire l’histoire de la révolution» dans des séminaires qui n’ont rien à envier aux réunions du Comité central du parti.

«L’histoire est vécue comme un enjeu politique. C’est elle qui fonde la légitimité du pouvoir, l’accès aux sources et aux privilèges. Si on veut que l’histoire devienne une école civique, il faut l’arracher aux idéologues et aux censeurs et laisser les historiens travailler librement. Il est temps de repenser l’identité algérienne comme une dynamique orientée vers un contrat entre Algériens de toutes tendances et de toutes origines», estime Harbi.

Une histoire qui légitime les pouvoirs ?

Nous savons que la devise «Un seul héros, le peuple», développée par le pouvoir politique juste après l’indépendance, ressemble à l’enfer qui est pavé de bonnes intentions. Cette affirmation que le commun des citoyens peut comprendre comme étant une façon de valoriser l’apport de toute la population à la révolution armée et d’éviter de focaliser les regards sur d’éventuels leaders charismatiques ou à tendance «zaïmiste», est pourtant destinée à casser l’ennemi politique présent en lui déniant, par une généralisation douteuse, les mérites et les qualités de combattant d’hier. C’est une façon spécieuse et diabolique de légitimer le pouvoir établi de facto après l’indépendance. «Les noms propres, les acteurs historiques n’ont guère le droit à l’existence dans les publications algériennes (…) L’idéologie nationale, c’est-à-dire l’exploitation du capital idéologique de la guerre, qui donne sa raison d’être au FLN, est appelée à servir d’illustration et de légitimation de l’Etat ; elle substitue une ligne univoque à la polyvalence de la culture nationale ; elle prétend même diriger l’écriture de l’histoire», écrit René Galissot dans la revue «Temps modernes» d’avril 1986.

Dans le même contexte, Harbi écrit dans «1954, la guerre commence en Algérie» (éditions Complexe-1998) : «Les gouvernants algériens s’y référent pour légitimer leur pouvoir et l’opposition pour pleurer la révolution manquée ou déplorer l’espérance trahie. Le débat sur le legs de la révolution anti-coloniale est encore sacrilège. Toute critique, même mesurée est considérée comme une hérésie.

 Mais comment se résoudre à accepter que l’histoire soit niée et vidée de son contenu quand on sait que le legs révolutionnaire pèse lourdement sur la capacité des Algériens de déchiffrer leur présent et de s’imaginer un futur ?» 

En plein règne de la chape de plomb où la liberté d’expression était confisquée et l’idéologie du parti unique était la seule «philosophie» admise, des tentatives d’écrire l’histoire du Mouvement national et de la guerre de Libération ont été menées par certains intellectuels et universitaires. C’est d’ailleurs ce label ou cette «justification» universitaire qui a permis à certaines œuvres de voir le jour comme «L’Algérie en guerre» de Mohamed Taguia. Publié en 1981 aux éditions de l’OPU, cet ouvrage qui comprend 800 pages reprend une thèse universitaire à diffusion très limitée. Elle est basée sur des archives et des témoignages d’une valeur historique inestimable. D’autres livres ont abordé l’histoire du mouvement national et de la guerre de Libération dans les limites de ce qui pouvait se faire dans cette période de dictature. D’autres livres ont été édités à l’étranger par des acteurs bannis, exilés ou en résidence surveillée. Nous avions droit, entre autres, aux publications de Mahfoud Kaddache, commandant Azeddine («On nous appelait les fellagas», Ed. Stock-1976), Slimane Chikh («L’Algérie en armes»), Yacef Saâdi («La Bataille d’Alger», Ed. Enal-1984), Ali Haroun («La 7e wilaya», Ed. Le Seuil-1986), Ferhat Abbas («Autopsie d’une guerre», Ed. Garnier-1981), Hocine Aït Ahmed («Mémoire d’un combattant», Ed. Messinger-1983).

Après les événements d’octobre 1988 et les premières tentatives d’ouverture démocratique, un nouvel air semble souffler sur la réappropriation de l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération par les universitaires, les intellectuels et les acteurs eux-mêmes. Des thèses, des traités et des mémoires sont publiés en Algérie et en France concernant cette période tourmentée de l’histoire nationale.

 Des auteurs qui ont déjà publié auparavant ont continué leur travail dans une ambiance de profusion de témoignages provenant des anciens combattants ou militants de l’ALN/FLN, de militaires français ayant exercé en Algérie et de simples citoyens ayant tenu à témoigner des horreurs de la guerre. Mohamed Harbi, outre les ouvrages historiques qu’il a continué de produire, a publié un témoignage autobiographique «Un homme debout» et a codirigé avec Benjamin Stora un volumineux ouvrage (728 pages) sous l’intitulé «La Guerre d’Algérie-1954-2004. La fin de l’amnésie. De la mémoire à l’histoire» aux éditions Robert Laffont (2004). En introduction , il est écrit : «La construction du discours historique se fait dans la multiplicité des points de vue en fonction des interrogations de chacun. Mais le traitement doit demeurer objectif et le conflit sur la méthode reste analogue à celui que connaissent toutes les recherches scientifiques. Cinquante ans après le 1er novembre 1954, par le travail historique, la pluralité des motivations émerge peu à peu derrière les positions frontales et catégoriques que l’on a dessinées à grands traits après 1962 entre adversaires et partisans de l’Algérie française. La guerre tend à s’éloigner des turbulences passionnelles et du traumatisme collectif pour devenir un objet d’histoire». Dans le corps de l’un des chapitres, Harbi précise que l’enjeu de ce travail est «d’identifier clairement la dynamique historique de l’Algérie pour contester les représentations du révisionnisme sur certaines séquences du drame algérien».

Par Saâd Taferka

 

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Histoire algérienne

Dits et non dits

L’Algérie continue à «passionner» la France, si l’on en croit les innombrables parutions d’ouvrages qui lui sont consacrés dans l’hexagone. Longtemps, les historiens français s’étaient cantonnés à la période de la colonisation pour rechercher les causes qui ont conduit à son échec.

La rigueur scientifique des plus «grands» d’entre eux (Charles-André Julien, Robert Ageron…) ne fait pas l’objet de doute. L’héritage qu’ils ont laissé facilite aux Algériens d’aujourd’hui la dénonciation des falsifications historiques auxquelles les pouvoirs nationaux se sont adonnés depuis toujours. Cela ne signifie nullement que le grand public ait eu accès à ces versions scientifiques de notre histoire, ou que l’enseignement de cette matière dans nos établissements ait radicalement évolué. Mais enfin, une certaine prise de conscience se dessine, dont la presse, notamment, se fait librement l’écho depuis quelques années.

A vrai dire, les livres d’histoire sur l’Algérie, écrits à l’étranger, ont toujours circulé sous le manteau depuis l’indépendance. Certains l’ont été librement, importés par l’Etat et diffusés en librairie – par exemple, l’important ouvrage la Guerre d’Algérie, du communiste Henri Alleg, victime de «La Question», et généralement la plupart des livres anticolonialistes, comme ceux de Pierre Vidal-Naquet. Jamais aucune traduction vers l’arabe n’en a été faite. Ce sont les élites francophones qui y ont eu, naturellement, le plus accès. Il n’est pas interdit de penser, soit dit en passant, que privée de l’enseignement de son histoire, une génération entière d’Algériens est allée en chercher une autre dans les ouvrages politico-religieux que l’arabisation et le  «nécessaire recouvrement de nos constantes» rendaient partout disponible. C’est du moins ainsi que deux visions de l’histoire algérienne sont en confrontation dans notre pays. Les deux sont importées, l’une de France, parée de toute l’objectivité qui lui sied ; l’autre, du Moyen- Orient, séduisante par l’idée même de notre appartenance à la grande civilisation arabo-islamique qu’elle suggère et atteste.

Mais l’histoire algérienne, celle écrite par les Algériens ? Elle n’a toujours pas vu le jour. Pourtant, trois historiens au moins ont tenté de lui aménager une place. Il s’agit de Mohammed Harbi, Belkacem (ou Abou el Qassim, comme il se prénomme lui-même) Saâdallah et Mahfoud Kaddache.

L’examen rapide, sinon de l’œuvre, assez maigre à vrai dire, mais de la posture idéologique de ces trois historiens, permet de dégager une idée sur leurs limites et, par suite, leur échec. Harbi, dont l’investigation historique s’est limitée au FLN, est sans doute le plus intéressant des trois parce qu’il fut «acteur» de la révolution, membre du pouvoir de Ben Bella et, après le coup d’Etat de Boumediene, universitaire en France. Son ouvrage principal «FLN, mirage et réalité» (Ed. Jeune Afrique) s’appuie une documentation solide (ses propres archives), un sujet inédit – le FLN vu de l’intérieur – et une argumentation orientée, partiale, mais pertinente. Le journaliste Yves Courrière, avec des témoignages de première main, des investigations qui ont permis de reconstituer la trame de la révolution, et non seulement du FLN, n’a pas fait mieux dans les trois tomes de son ouvrage sur la guerre d’Algérie (Les Fils de la Toussaint, le Temps des léopards et le Temps des colonels) qui a connu un énorme succès de librairie dans les années soixante-dix. Si, avec lui, nous apprenons mieux et sur une plus vaste échelle, son option du récit romancé nous prive d’une compréhension analytique. Avec Harbi, par contre, l’information est plus synthétisée, même si elle est comparativement plus maigre, et les outils d’analyse plus performants. Surtout, et cela a été décisif dans l’adoption par les historiens français de Harbi, c’est un Algérien qui s’exprime, qui le fait moins selon les méthodologies enseignées dans les universités qu’en procédant par «intuition» à partir d’une bonne base documentaire – un peu à la manière de Felix Gauthier, l’orientaliste de la faculté d’Alger – et dont le travail ne remet pas en cause la vision de la France – partie prenante de la guerre d’Algérie – qui a cours.

Ce n’est pas tout. Harbi s’attaque au FLN historique et en dévoile tous les travers. Il présente l’adversaire implacable du colonialisme et de l’armée française sous son plus mauvais jour, une dizaine d’années à peine après l’indépendance nationale. L’entreprise est de toute évidence destinée à porter préjudice au régime de Boumediene avec lequel il entend régler des comptes. Il s’agit là d’un parti-pris idéologique – Harbi était un homme de gauche communisant – qui ne peut que mener son auteur à des conclusions erronées. La dérive du régime n’annonce pas, pour lui, l’intégrisme, ni même la contestation identitaire qu’il ne voit nulle part, mais un régime soviétisé en quelque sorte, qu’il appelle «la bureaucratie militaire». Il n’écrira plus jamais rien de significatif, mais se contentera de surfer sur le statut d’opposant qui lui ouvre les colonnes de la presse parisienne.

Avec Saâdallah, arabophone qui doit sa formation aux universités américaines, c’est l’opposé pour ainsi dire. Préoccupé par la question du mouvement national, sa genèse et son développement («La Montée du nationalisme», Enag Editions), cet auteur se décline comme un historien «engagé». «L’objectivité, écrit-il, ne s’exprime pas nécessairement par une attitude polie ou une position neutre ; elle peut être aussi un jugement, voire une condamnation sévère». Son travail, antérieur à celui de Harbi – il a soutenu sa thèse de doctorat à Minneapolis (Minnesota) en 1965 – allie tour à tour rigueur et jugement, tout en s’inscrivant dans un cadre général d’objectivité. Il aurait pu à ce titre inspirer bien des écrits des historiens nationaux et contribuer à préserver le système scolaire d’un enseignement au rabais. Il faut néanmoins noter que trop de démonstration en faveur d’une thèse, simpliste par son postulat du bien et du mal, nuit à l’œuvre et la prive de tout attrait.

Mahfoud Kaddach, lui, s’est toujours gardé de succomber à une telle tentation. C’eût été l’historien algérien par excellence si sa prudence même n’avait pas débordé son travail et, d’une certaine façon, empêché son déploiement.

Par Aïssa Khelladi

 

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