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Les conditions sociales des Algériens à l’ombre de la
transition économique
La plaie de la
nouvelle pauvreté
Indépendamment des
chiffres colportés par les médias ou les organes officiels des
statistiques, les signes de la régression sociale ne manquent pas
d’offusquer la vue, de héler les consciences et de réclamer des
mesures hardies en matière d’emploi et de redistribution équitable
du revenu national.
Les différents
dispositifs sociaux mis en place par les pouvoirs publics depuis les
quinze dernières années ne font manifestement qu’amortir les chocs
et, parfois, de différer les émeutes. Ces dernières constituent l’un
des chapitres les plus présents de l’actualité nationale. Au
phénomène du chômage et de la pauvreté se joignent incontestablement
l’énergie foudroyante d’une jeunesse désemparée par les impasses
sociales et culturelles qui se dressent sur son chemin.
Depuis les années
1990, la santé économique d’un pays ne se mesure pas uniquement en
termes de stabilité macroéconomique (PIB, encours et service de la
dette extérieure, inflation, taux de croissance, taux de chômage).
Sur ce plan – où seule la froideur des chiffres semblent prévaloir –
l’Algérie a réussi, à un prix social exorbitant auquel s’est greffé
le phénomène du terrorisme, à accéder à une performance que lui
envient beaucoup de pays du tiers-monde, y compris certains membres
de l’OPEP. La santé économique et sociale d’un pays se mesure aussi
par d’autres paramètres qui sont corrélés directement avec le niveau
et la qualité de la vie des individus. Ce sont les indicateurs (ou
les indices) de développement humain que le PNUD a vulgarisés,
particulièrement à partir de 1992 à travers ses rapports annuels,
comme instruments d’évaluation sociale. Le rapport de cette
organisation des Nations unies est destiné à promouvoir un
développement dont les objectifs seraient la protection du capital
écologique pour les générations futures, la réduction de la pauvreté
et des inégalités, l’emploi, la cohésion sociale, la démocratie, la
croissance économique pour une amélioration générale des conditions
de vie.
Le dernier rapport
de développement humain présenté le mois passé à Oran par le Conseil
national économique et social, tout en relevant une amélioration de
la situation des populations selon les indices en vigueur dans ce
genre d’évaluation, n’a pas manqué d’alerter sur les risques qui
pèsent sur la cohésion sociale si les inégalités sociales et le
déficit d’accès de larges franges de la population aux différents
services publics s’aggravaient.
Les populations,
éreintées par une phase délicate de la transition économique, ne
comprennent pas les difficultés insurmontables qu’elles rencontrent
sur le plan social et économique du fait que, au sommet de ses 150
dollars en juillet 2008 comme dans son recul au début de l’année
2009, le baril de pétrole ne semble pas pouvoir apporter de
véritable solution aux angoissantes questions du pouvoir d’achat, du
chômage et de la pauvreté.
Un contexte
mondial complexe
Les événements
ayant marqué les scènes économique et financière mondiale depuis le
milieu de l’année 2008 ne manquent pas de rappeler que la dynamique
du développement économique est soumise à plusieurs aléas aussi bien
locaux que mondiaux. Cette solidarité des éléments qui composent un
ensemble complexe est aujourd’hui mise à rude épreuve par des
données et des processus qui échappent quelque peu aux volontés
nationales. Le cas de l’Algérie peut être considéré, dans ce cas de
figure, comme un cas d’école du fait que la mono-exportation des
hydrocarbures et l’insertion du pays dans l’économie mondiale font
peser sur le développement socioéconomique des populations de
lourdes hypothèques. Si des redressements rapides – tels qu’un fort
geste politique pour les investissements créateurs de richesses et
d’emplois, une justice sociale plus perceptible au sein de la
société – les désordres sociaux risquent de s’amplifier et de
devenir incontrôlables.
La tendance lourde
de l’actualité nationale qui s’est dessinée à partir de l’année 2007
demeure incontestablement les mouvements sociaux. Même si, ça et là,
de fébriles gesticulations politiques mues par des échéances
précises avaient tenté d’escamoter cette réalité entêtée.
Revendications salariales, grèves des fonctionnaires, contestations
de certaines privatisations, bref, un réveil social qui ne doit, en
tout cas, rien au hasard. Les augmentations des prix des produits
alimentaires, le recul effrayant du pouvoir d’achat, la persistance
du chômage, la régression de certains services sociaux, le constat
de fortes et injustes disparités de la redistribution du revenu
national, toutes ces contraintes ont, en quelque sorte, canalisé les
énergies et la colère dormante de larges franges de la population
pour exiger un mieux-être que l’on pense légitimement à la portée
des Algériens.
Modernité
politique et promotion sociale
L’expérience
algérienne en matière de démocratie politique est, dans ce contexte,
assez parlante pour dire combien les liens entre les luttes sociales
et les revendications des libertés politiques sont
consubstantiellement liées. Le retard dans l’accès à la modernité
politique est largement soutenu et sustenté par le
sous-développement économique et social ; en d’autres termes, par la
faiblesse du niveau de développement humain. Ce concept de
développement humain – manié depuis maintenant plus de deux
décennies par les démographes, les géographes, les sociologues, les
médecins, les écologues,…– commence à peine à faire son entrée dans
les administrations des Etats du Sud. Habitués qu’ils sont aux
classiques agrégats économiques et financiers – lesquels, bien sûr,
gardent toute leur importance pour quantifier des performances, des
tendances générales,…etc.
– les décideurs et
les gouvernants de ces pays sont assurément bousculés dans leur
manière de faire des constats et de procéder à des projections au
sujet de la performance économique de leurs programmes. En tout
cas, si l’on a recours à d’autres termes ou concepts pour porter un
autre regard sur l’état de la société, c’est que les données
classiques de la statistique ne sont plus suffisantes. Car, il y a
des situations sociales plus fuyantes et moins décryptables que ne
le laissent supposer les graphes ou les histogrammes. Un ancien
ministre a pu ironiser à propos de la situation des Algériens en
disant : «l’Algérie est un pays pauvre qui se prend pour un pays
riche». Cette dernière assertion, assénée comme une vérité ou même
un lourd verdict, possède son pesant de réalité économique
imparable en ce sens que l’économie du pays repose presque
exclusivement sur la rente pétrolière dont la redistribution pose
plus de problèmes qu’elle n’en résout. Après plus de trois décennies
de navigation à vue, de mauvaise gestion, de rapine et de
clientélisme, les classes sociales qui en furent le produit ont
globalement respecté le trinôme de la stratification classique
observée dans toutes les économies dirigistes et rentières : la
nomenklatura et ses satellites – brocardés un certain moment du nom
de mafia politico-financière – la classe moyenne et la classe
pauvre.
Le système
politique algérien et l’ordre socioéconomique auquel il a donné
naissance étaient largement frappés d’obsolescence lorsque, au
milieu des années 1990, le Plan d’ajustement structurel était venu
remettre de l’ordre dans le système économique algérien en
l’astreignant à une transition vers l’économie de marché au prix que
l’on connaît : libéralisation des prix, plans sociaux pour les
entreprises publiques, un taux de chômage effarant et, fait dont on
ne mesure pas encore assez les conséquences, le laminage de la
classe moyenne qui, partout dans le monde, représente l’ossature
culturelle et idéologique de la cohésion sociale et de la
construction du projet démocratique.
Moins d’un
dollar par jour…
Au cours de cette
période de transition de l’économie nationale – étape sensible pour
tous les pays passant d’une économie administrée à une économie de
marché – le hiatus entre les différentes couches de la société se
fait de plus en plus béant, menaçant parfois même la stabilité du
pays et la paix civile. Le nombre d’exclus ne cesse, en effet,
d’augmenter, même si le gouvernement – à travers certains de ses
différents dispositifs sociaux – essaye de contenir le cercle de la
pauvreté en venant en aide aux catégories les plus vulnérables.
Le concept de
pauvreté est devenu récurrent dans la littérature économique des dix
dernières années. Aussi bien à travers le monde – où institutions
internationales et organisations non gouvernementales s’échinent à
baliser le phénomène sur le plan théorique et à contribuer à le
faire prendre en charge sur le plan pratique – qu’en Algérie – où
les économistes, les médias et les pouvoir publics ont essayé de
cerner la problématique de la pauvreté – les manifestations de ce
«mal» sur le plan social et sur le plan de la cohésion des peuples
et des nations n’aident pas nécessairement à le définir d’une façon
définitive et uniforme. Si l’on retient, pour des commodités de
raisonnement, le principe de la Banque mondiale qui désigne comme
pauvre une personne vivant avec moins d’un dollar par jour, le
compte serait bon pour que l’écrasante majorité des Algériens soit
déclarée comme vivant sous le seuil de pauvreté. Si on prend
l’exemple d’une petite famille de cinq personne, et l’on prend la
valeur la plus stable du dollar par rapport au dinar (80 DA pour
1$), il en résulte que cette famille devrait avoir un revenu minimum
de 12 000 DA par mois. C’est le seuil de pauvreté correspondant à sa
taille.
Ce critère adopté
par la BIRD relève plutôt d’une situation idéale se basant sur une
référence plutôt «exotique».
Le taux de
chômage, à lui seul, n’explique pas non plus la dimension de la
pauvreté. Actuellement revu à la baisse dans notre pays, 11,8% , ce
phénomène quantifiable ne permet pas, à son tour, de quantifier la
pauvreté. Cela est d’autant plus vrai que plusieurs chefs de ménage
déclarés comme étant employés ne possèdent pas les ressources
nécessaires pour vivre décemment, scolariser leurs enfants, avoir
des loisirs, se soigner, se chauffer,…etc. A ce niveau, on peut
faire une jonction avec la définition de la Banque mondiale sans la
prendre, en valeur absolue, comme argent comptant. C’est pourquoi
l’analyse des indicateurs de développement humain, telle qu’initiée
depuis le début des années 1990, paraît plus proche de la réalité
que l’on veut cerner.
Les limites
objectives des chiffres
En ne considérant,
dans la meilleure des hypothèses, que ne sont pauvres que ceux qui
sont chômeurs, il en ressortira 11,8% de la population active
algérienne, soit plus d’un million d’habitants. Sachant que les
chiffres officiels, aussi bien ceux du chômage que ceux de la
pauvreté, sont, le moins que l’on puisse dire, aléatoires, toute
forme d’induction qui en sera faite l’est d’autant. Un spécialiste
en gestion des ressources humaines et de l’emploi, Mustapha Bélaïdi,
expliquait en 2007 que les chiffres du chômage ont été obtenus à
partir d’enquêtes et d’échantillons. L’on comprend que le travail
n’est pas exhaustif. De même, pour faire la relation avec la notion
de pauvreté qui implique nécessairement un seuil de revenu, les
enquêtes de l’ONS sur le chômage ne peuvent pas nous éclairer
spécialement sur le phénomène dont nous cherchons à connaître
l’ampleur et la répartition géographique. Mais, pour approcher le
phénomène de pauvreté, il n’est nullement indispensable d’être
économiste ou statisticien. La presse publique et privée, et même la
télévision d’Etat, ont eu à faire des reportages dans des zones où
des Algériens mènent une vie d’infra-humains. Le travail de presse a
eu déjà ses heures de gloire avec, par exemple, les reportages
d’Albert Camus réalisés pour le compte d’Alger-Républicain à la fin
des années 1940 sous le titre de «Misère en Kabylie». La collection
de ces articles vient d’être éditée en un volume en Algérie. Aucune
statistique ne peut cacher ou détourner une plaie sociale appelée
pauvreté d’autant plus que ces manifestations matérielles
extérieures, ses «radiations», sont visibles à l’œil nu. Le
phénomène de la mendicité, qui a pris ces dernières années une
ampleur sans précédent dans les rues et les quartiers, la fouille de
la nourriture dans les poubelles, la déscolarisation volontaire
d’enfants dans l’arrière-pays parce que leurs parents ne peuvent
plus leur assurer fournitures scolaires et transport, le phénomène
des enfants mineurs qui travaillent dans des ateliers clandestins,
le retour des maladies vaincues en Algérie dans les années
1970...etc. La fragilisation extrême de pans entiers de la société a
conduit des enfants à verser dans les circuits de la drogue, de la
prostitution et du banditisme.
Le sentiment de
frustration et d’injustice est inévitablement amplifié par les
richesses ostentatoires de nouveaux «parvenus» dont certains
auraient même profité de la décennie rouge du terrorisme pour lancer
leurs «affaires». L’action de la solidarité nationale, tout en
s’accroissant chaque année par de nouvelles formules aussi
alléchantes les unes que les autres, est relativisée nécessairement
par au moins deux données essentielles : le caractère éphémère et
précaire des dispositifs mis en place et le manque d’équité générée
par une bureaucratie tatillonne et toujours clientéliste.
L’illustration est
donnée par Benachenhou, ancien ministre des Finances, qui a fait
état, il y a trois ans de cela, de 10 milliards de dollars de
transferts sociaux annuels que l’Algérie consacre aux franges les
plus fragiles de la société (pensions, soutien à certains produits
de consommation, soutien à l’agriculture et au monde rural,
exonérations fiscales pour encourager la création d’emploi,…). Le
même responsable ajoute que le problème ne réside pas dans le
montant – par ailleurs fort conséquent – mais dans le mode de
distribution qui, à l’évidence, manque d’équité et de transparence.
C’est pourquoi le Conseil économique et social, institution à
caractère consultatif, a tenu, pour aborder la problématique de la
pauvreté dans ses différents aspects, à décrypter les modes de son
expansion dans de larges pans de la société et les mécanismes de sa
reproduction et, surtout, à proposer, avec le concours d’une
institution internationale, en l’occurrence la Banque mondiale, les
politiques alternatives pouvant permettre d’endiguer le phénomène de
pauvreté. La bonne gouvernance est le nouveau concept forgé pour
prendre en compte l’action des institutions politiques, le
déploiement des structures économiques et l’action de la société
civile et du monde associatif pour asseoir une société équilibrée
basée sur les principes de la justice sociale et de l’égalité des
chances. La pauvreté n’est pas une fatalité. Elle n’est pas non plus
exclusivement liée au degré de développement d’un pays. Ce sont
surtout les injustices induites par une gestion archaïque ou opaque
de l’économie et du territoire qui en font une véritable plaie dans
le corps social.
Seules une
politique ouverte et hardie de l’investissement créateur d’emplois
et de richesses et une morale d’Etat basée sur l’équité et la
justice sociale pourront réduire les grandes disparités et recréer
les ressorts d’une cohésion sociale qui, dangereusement, s’effiloche
à vue d’œil. Toute autre potentialité demeurée en friche ou toute
velléité ne dépassant pas le stade du vœu pieux ne seront
considérées que comme une pauvre richesse.
Par Saâd
Taferka
Haut
Réduire la pauvreté passe par la lutte contre la corruption
Lutter contre la
pauvreté, c’est bien. Lutter contre la corruption, c’est encore
mieux. Car le lien entre les deux est avéré. Si elle n’est pas
créatrice de pauvreté, la corruption la complique et inhibe tout
effort de développement.
Promouvoir les
aides au développement, c’est louable et même nécessaire, mais
veiller à mettre en place des mécanismes de transparence pour
contrôler la destination effective de chaque dollar injecté est
primordial. Les programmes d’aide au développement en Afrique ne
suffisent pas si, en parallèle, il n’existe pas une volonté ferme de
lutter contre la corruption qui sévit aussi bien parmi les élites
dirigeantes des pays concernés que parmi les entreprises
occidentales qui s’adonnent à ce genre de pratique pour s’assurer
des marchés. En Afrique, le pillage des ressources est largement
plus important que les montants consentis pour l’aide au
développement. Les quelques centaines de millions de dollars versés
chaque année dans le cadre de l’assistance à des populations
vulnérables, que ce soit pour apporter des moyens de subsistance
(eau, assainissement…) ou leur permettre de créer leurs propres
projets en cultivant la terre ou en produisant de quoi survivre de
manière autonome, ne sont rien face aux milliards dilapidés dans des
contrats douteux, des détournements déguisés dans des paradis
fiscaux, des dessous de table octroyés à des responsables politiques
et des cadres d’administrations publiques pour décrocher des marchés
à des conditions plus qu’avantageuses.Dans l’Indice de Perception de
la Corruption de l’année 2008, Transparency International (TI)
considère que «la persistance d’un niveau élevé de corruption dans
les pays pauvres conduit à une situation humanitaire désastreuse»
car elle devient une question «de vie ou de mort». Ce fléau (aussi
grave que le terrorisme et le trafic de drogue), «pourrait renchérir
de 50 milliards de dollars (35 milliards d’euros) le montant des
investissements nécessaires pour atteindre les Objectifs du
Millénaire pour le Développement (OMD) dans le domaine de l’eau et
de l’hygiène publique, soit près de la moitié de l’ensemble des
budgets d’aide au développement», ajoute l’ONG.
De la
responsabilité des pays occidentaux
Transparency
International avait classé, dans un précédent rapport consacré à
l’«Indice de Corruption des Pays Exportateurs (ICPE - 2006)», les
«30 plus grands pays exportateurs selon la propension de leurs
entreprises à verser des pots de vin à l’étranger», c’est-à-dire
dans des pays où règne l’opacité dans la gestion de la chose
publique. Parmi ces pays, les Etats du continent africain qui
possèdent déjà le triste record de pauvreté et de malnutrition, y
détiennent une forte présence.
Dans ce rapport,
sont attribuées des notes à chaque pays exportateur. Plus la note
obtenue est grande, «plus la propension des entreprises d’un pays à
offrir des pots de vin ou des paiements occultes dans le cadre de
leurs activités à l’étranger est faible».
Il s’avère que des
pays ont des scores différents selon qu’il s’agisse des exportations
dans des pays de l’OCDE ou dans des pays à faibles revenus (PFR). TI
constate un «comportement inégal des entreprises étrangères» dans
ces deux groupes (OCDE et PFR).
«Il semble donc
qu’un grand nombre d’entreprises étrangères ne recourent pas aux
pots de vin quand elles exercent leurs activités dans le monde
‘développé’, où les institutions sont fortes et où il existe un réel
risque de sanction légale des activités illicites. Par contre, dans
les PFR, dont un grand nombre se caractérise par une mauvaise
gouvernance et l’absence de systèmes juridiques pour faire face à la
corruption, de nombreuses entreprises recourent à des pratiques
malhonnêtes.
Ceci contribue,
ajoute TI, «au fait qu’une grande partie des populations les plus
désavantagées du monde continue de vivre dans un état de pauvreté
chronique». Parmi les exemples cités dans le document, il y a ceux
des entreprises françaises et italiennes. «Les résultats de
l’Italie et de la France méritent particulièrement d’être soulignés,
ces deux pays étant relativement mal classés dans l’ensemble de
l’échantillon, mais considérablement plus mal perçus quand leurs
entreprises interviennent dans les pays africains», note l’ONG.
Lutter contre
les paradis fiscaux
La pratique de la
corruption s’est accrue avec l’existence des paradis fiscaux. Une
entreprise déclare des résultats fort modestes pour payer moins
d’impôts où elle est installée, mais réalise d’excellents chiffres
d’affaires à travers une filiale basée dans un paradis fiscal. A ce
jour, la personnalité publique qui en parle le plus clairement et
dénonce les mécanismes de ce banditisme en col blanc, c’est bien Mme
Eva Joly, l’ancienne juge d’instruction de l’affaire Elf. Au bout
d’une expérience de plusieurs années à traquer l’argent sale,
l’ancienne juge d’instruction française (également de nationalité
norvégienne), tête de liste des Verts aux Européennes de 2009,
estime qu’il ne peut y avoir lutte contre la pauvreté sans une lutte
implacable contre la corruption et, par conséquent, sans mener une
guerre totale contre les paradis fiscaux. A travers l’affaire Elf,
Mme Joly est arrivée à la conclusion qu’en échange de marchés et de
ressources naturelles des pays africains, des entreprises et des
pays occidentaux laissent se développer de «vastes réseaux de
corruption institutionnalisés». «Tout ce beau monde a intérêt à ce
que rien, jamais, ne stimule ni les institutions ni l’économie des
pays», déclarait-elle dans un entretien accordé à un quotidien
français en mai 2009. Selon elle, «la moitié des transactions
financières internationales transite par les paradis fiscaux». Dans
ce montant faramineux qui doit se chiffrer à des milliers de
milliards de dollars, «l’argent de la corruption représente 3 à 4%
de ces capitaux, celui du crime organisé 35% et les flux illicites
des multinationales le reste». «Dans certains cas, dit-elle, cela
atteint des proportions inimaginables». Elle cite l’exemple de l’île
Maurice qui «totalise à elle seule 57% des investissements étrangers
en Inde, alors qu’il n’existe sur cette île aucune activité
économique correspondant à ces transferts (qui sont effectués par 1
500 sociétés, derrière lesquelles on retrouve un nombre réduit
d’administrateurs et de gestionnaires». La justice dans les pays dit
développés n’accepte pas systématiquement de traiter des affaires de
corruption qui concernent les pays sous influence. L’opposition du
parquet parisien à toute instruction «dans l’affaire des biens mal
acquis des présidents africains» en est l’exemple le plus frappant.
«Le classement invraisemblable par le parquet de Paris de la plainte
déposée en mars 2007 par trois associations pour «recel de
détournement de fonds publics» visant les présidents gabonais (Omar
Bongo), congolais (Denis Sassou Nguesso) et guinéo-équatorien (Teodoro
Obiang)», explique encore Eva Joly, qui voit un lien indissociable
entre «le pillage des ressources, la pauvreté persistante, les flux
financiers illicites, la corruption, (et) les paradis fiscaux». En
acteur averti, elle note pourtant un comportement différent des
institutions occidentales selon qu’il s’agisse d’un pays européen et
d’un pays tiers-mondiste. «La Commission européenne ne reste
pourtant pas toujours inerte. En 2008, elle a bloqué 800 millions
d’euros d’aide à la Bulgarie, dans l’attente de progrès sur le front
de la corruption dans ce pays. Cette décision prouve qu’elle peut
montrer les dents (et) faire beaucoup plus…», dit-elle à ce propos.
Dans son récent ouvrage, «La force qui nous manque» (Paris, Les
Arènes, 2007), elle va plus loin en pointant du doigt des pays
africains et en responsabilisant des entreprises qu’elle cite
nommément.
«Qui osera un
jour rendre au Nigeria, au Cameroun, au Gabon, au Congo-Brazzaville
ce que la France leur doit ? Qui contestera les contrats conclus par
Areva pour l’uranium du Niger ou ceux des mines d’or de Sadiola au
Mali, deux pays parmi les plus pauvres du globe, qui ne touchent
qu’une part dérisoire des richesses prélevées dans leur sol ? La
République a contracté une dette qu’il lui faudra bien honorer.
Notre prospérité est nourrie de richesses que nous détournons.» Une
ONG comme Transparency International confirme cette pratique : «La
corruption étant à la fois la cause et la conséquence de la
pauvreté, elle est omniprésente dans la coopération au
développement. Ce phénomène induit souvent un renforcement du
processus lui-même, raison pour laquelle la prévention de la
corruption dans la coopération au développement constitue un grand
défi». TI explique la difficulté qu’ont ONG à «débattre de ce thème
(la corruption, ndlr) publiquement, certainement par peur d’une
éventuelle baisse des dons».
Parler de ces
problèmes, c’est déjà important, mais encore faut-il trouver les
moyens de les combattre.
Haut
Pauvreté, une mise en équation ?
La fléau de la
pauvreté n’a jamais autant été évoqué par les instances
internationales que depuis que la BIRD, le FMI et l’ONU, à travers
le PNUD et ses autres démembrements, FAO, OMS, UNESCO, UNIFEM etc.,
en aient fait un thème fondateur de leurs stratégies en direction
des pays du tiers monde.
Dès le début des
années 1990, qui coïncident avec l’effondrement des bureaucraties de
l’Est et la fragilisation des Etats-nations de la périphérie,
obligés de se soumettre aux «plans d’ajustement structurel» (PAS),
la Banque mondiale et le FMI font irruption dans la gestion
économique des crises qu’ils provoquent, grâce à leurs directives de
démantèlement des systèmes en place. Ces systèmes, planifiés pour la
plupart, étaient considérés comme des entraves au développement du
commerce mondial et comme un frein au développement économique tout
court. La principale cible des PAS était la politique de protection
sociale par la subvention des produits de base. L’autre cible est le
«dirigisme» de l’économie.
En accompagnement,
et avec pour objectif avoué de prévenir les explosions sociales et
les révolutions, potentiellement portées par les mesures
antisociales qui projettent dans la misère des centaines de millions
de personnes, il est conseillé aux pays touchés de mettre en place
un «filet social». La pauvreté est reconnue. Mais elle est mise en
équation. On calcule des seuils et on détermine les montants
correspondants. Ces montants doivent correspondre au dépenses
exigées pour l’acquisition d’un «panier» de biens nécessaires au
maintien des individus et des ménages au-dessus du seuil indiqué.
Les calculs intègrent deux niveaux d’accès aux biens. Le seuil de
pauvreté alimentaire ou absolue, qui correspond à 2100
calories/jour/per capita et celui de l’accès aux ressources, loyer,
chauffage, éclairage, vêtements… Mais on reste dans le strict
nécessaire. Ainsi, en Algérie, le seuil, communément admis est de
3000 DA par personne et par mois et constitue l’Allocation
Forfaitaire de Solidarité (AFS). Ce qui permet de dire que toutes
les personnes qui ont un revenu au-dessus de ce seuil ne sont pas
pauvres. S’ensuit alors un processus lourd d’enquêtes, de
détermination de «poches de pauvreté», de ciblage, d’études et de
mise en place de dispositifs d’aides. Ces dispositifs peuvent être
constitués d’aides monétaires directes (handicapés, vieillards sans
ressources…), d’indemnités en contrepartie d’un travail ou d’octroi
de microcrédits. Le ministre de la Solidarité a déclaré en 2005 que
le nombre de pauvres est d’un peu plus de 130 000. Si on se fie à
une étude de cas sur 176 communes les plus pauvres du pays,
l’incidence de la pauvreté au niveau de ces communes est de 37,4%
en utilisant le seuil de pauvreté alimentaire, 52,9% avec le seuil
de pauvreté générale. Et l’étude conclut sur « la nécessité
d’améliorer le ciblage et la standardisation des critères de
sélection et de mieux coordonner les actions.»
La BIRD reconnaît
un autre seuil, celui de la pauvreté relative, mais elle ne le
définit pas et elle ne le calcule pas. C’est un seuil «vécu
subjectivement» par le sujet. Il est déterminé par le sentiment de
l’individu d’être pauvre par rapport à sa difficulté d’acquérir
certains biens qui existent dans son environnement. L’approche
monétariste (par ailleurs tronquée dans sa propre logique) de
l’institution financière, méprise l’humanité du sujet qu’elle
traite. A ce propos, le phénomène des harraga connaît de plus en
plus, dans son analyse, ce point de vue que l’être humain peut ne
pas chercher que la nourriture et le toit et considérer le droit des
autres comme son propre droit. Serait-ce une manifestation de la
pauvreté relative ?
Il existe d’autres
indices, plus compliqués, ceux du PNUD. Le Programme des Nations
unies pour le Développement ne s’intéresse pas aux individus mais
aux pays. L’un de ces indices, l’Indice de Pauvreté Humaine (IPH),
est un indice composite qui intègre la «probabilité de décéder
avant 40 ans, l’insuffisance pondérale chez l’enfant de 0 à 5 ans,
l’analphabétisme des adultes et l’accès à l’eau potable.»
Le pays est classé
alors selon ces critères. En Algérie, selon le rapport du CNES, bâti
sur cette méthodologie, « «l’indice de pauvreté humaine (IPH) a
reculé de près de 1/3 sur la période intercensitaire (entre 1998 et
2008), ce qui traduit une amélioration des 4 indicateurs de mesure
correspondants». Un deuxième indice qui prend aussi en charge
l’éducation, l’indice de Développement Humain(IDH) «est passé de
0,689 en 1998 à 0,778 en 2008, soit une augmentation de 13%. Cette
augmentation rend compte à la fois d’une puissante dynamique de
progrès social, et d’une amélioration du niveau de développement
humain des populations, en termes de santé, d’éducation, de
longévité et d’accès aux ressources».
La dernière étude
sur la consommation des ménages, une approche par les revenus et les
dépenses, a été réalisée en 2005 par le CENEAP ; elle indique que
l’algérien consacre en moyenne 58,22% de son revenu aux produits
alimentaires. Par comparaison, en France, cette part n’est que de
13,7%. Cela signifie qu’il y a deux risques au moins. Le premier
risque est qu’à chaque augmentation des prix des aliments, la part
réservée aux autres dépenses, non moins vitales (logement, soins de
santé, énergie, transport, habillement…) est grevée ; l’autre risque
est de voir la part de ces dernières maintenue au détriment de la
nourriture. Cette dernière hypothèse est la plus plausible, si l’on
intègre la notion de «dépense contrainte» qui va être prise en
compte dans la mesure du pouvoir d’achat par l’Insee France.
La «dépense
contrainte» est en train de prendre de l’importance avec le
développement de l’endettement par le crédit à l’équipement
(voiture, électroménager…). Les autres dépenses représentent 41,8%
du budget des ménages, le logement prend 23,6% et les dépenses de
santé plus de 15%. Il faut en conclure qu’il sera difficile d’ouvrir
au plus grand nombre l’accès aux NTIC et plus problématique de lui
ouvrir les portes de la culture et de l’universalité. Enfin, pour
confirmer la fragilité des budgets, l’étude révèle que 68,2% des
ménages ont recours à l’emprunt en général et que près de 37% le
font pour assumer les dépenses courantes. On doit conclure que la
pauvreté a pour cause in fine les inégalités sociales face à un
mode de consommation dominant, et que le pauvre sera toujours là,
dans l’individu qui n’atteint pas le faîte de la pyramide sociale
des besoins.
Par Ahmed
Halfaoui
Haut
47 ans après l’indépendance du pays
Les jeunes
rêvent d’un pays qui gagne
L’Algérie n’est
pas à la hauteur des aspirations de sa jeunesse. Le constat est
vrai, et pour preuve, le mécontentement quasi quotidien exprimé par
des jeunes issus de différentes couches sociales. 47 ans après
l’indépendance du pays, la formule magique pour une meilleure prise
en charge des jeunes n’est pas encore trouvée.
Echec des
politiques ou des personnes, peu importe, puisque nos concitoyens
n’accordent plus d’intérêt à ce détail. Ils veulent, tout bonnement,
disposer de leur droit au travail, au logement, à la sécurité…et à
la paix. Certes, des efforts ont été consentis durant ces dernières
années, mais le retard était tellement grand qu’il est impossible de
tout rattraper en une décennie. 47 ans après l’indépendance du pays,
certains, laissés pour compte, regrettent, à tort ou à raison, le
départ de la France coloniale.
D’autres sont
absorbés par une spirale de doute, de désespoir et de méfiance. Et
une autre partie d’une masse juvénile importante continue de larguer
les amarres en quête de davantage de considération sous des cieux
plus cléments.
L’Algérie, toute
l’Algérie n’arrivant pas à les contenir, de hauts cadres, des
diplômés des universités et des chercheurs attitrés tournent le dos
à un pays qui n’a pas su les considérer à leur juste valeur.
Les jeunes
gâtés…et flagellés
Le discours
officiel a sensiblement évolué et consacre, désormais, de plus en
plus d’intérêt aux jeunes. Mais en Algérie, on ne croit plus aux
discours. Une raison pour laquelle les politiques ont décidé d’une
panoplie de mesures pratiques conçues afin de trouver des solutions
dans les plus brefs délais à des problèmes en suspens depuis
plusieurs décennies. Ainsi, l’Algérie est devenue le seul pays au
monde où les employeurs sont courtisés pour embaucher des jeunes
chômeurs gratuitement ou à un prix symbolique, et c’est à l’Etat de
prendre en charge les frais de leurs salaires. Les autorités, face à
la crise du logement, lancent le défi de construire deux millions de
logements en dix ans et accordent des subventions aux jeunes
postulants. Des mesures pour la création d’emplois et d’autres
encore dans différents domaines ont été mises en place. La manne
pétrolière aidant, les autorités publiques ont mis la main à la
poche. Objectif : sauver les meubles. Par-delà les intentions et les
arrière-pensées politiques et politiciennes, il s’est avéré que le
mal est encore plus profond. La bureaucratie et le favoritisme sont
toujours intacts 47 ans après l’indépendance. Même le président
Bouteflika en a fait le constat. Mais il n’y a pas que cela, la
crise des jeunes algériens est multidimensionnelle : crise sexuelle,
toxicomanie, harga, célibat, violence…etc. La jeunesse qui chantait,
il y a quelques années, les gloires du pays se retranche dans sa
coquille faute de pouvoir s’épanouir individuellement à l’ère de
l’individualisme. A l’image des autres pays, les algériens veulent
eux aussi exprimer leurs propres spécificités et différences, vivre
et assumer, à fond, toute seconde de leur jeunesse confisquée. Bref,
dans l’Algérie de 2009, on veut vivre comme les occidentaux, les
orientaux, les indiens de bollywood et les acteurs, même porno, de
hollywood. Quitte à s’en prendre aux symboles de l’Etat.
Le rêve d’un
pays qui gagne
Face à un état des
lieux peu reluisant, les autorités publiques réagissent. La priorité
est à remettre les pendules à l’heure et œuvrer pour regagner la
confiance des foules juvéniles. Mais aussi de les rappeler à
l’ordre. Drôle de réaction ! Les harraga, désormais, ont le
privilège de bénéficier d’une aide de 400 000 DA.
Cependant, ils
devont faire face à la menace d’emprisonnement suite à la
criminalisation de leur acte. Aux émeutiers, souvent des jeunes
désœuvrés, on brandit la matraque, ensuite on tente de régler leurs
problèmes. On supplie les jeunes universitaires de rester et servir
leur pays, et en contrepartie, on ne leur offre rien pour les
retenir.
Les autorités
publiques, conscientes du mal qui ronge près de la moitié du peuple,
affichent leur désarroi face à une réalité amère. Raconter la
chronologie de la tragédie nationale pour étancher la soif, la faim
et le désir de vie de la population n’est sûrement pas la solution
idoine. Pourtant, il est incontestablement évident que de nos jours,
on ne récolte que le fruit des politiques défaillantes et de la
folie meurtrière des islamistes barbares.
En plus clair,
tout est relatif. Un argument solide, mais loin de convaincre des
jeunes à la fleur de l’âge qui refusent d’assumer les erreurs de
leurs pères et grands-pères. Des jeunes très exigeants qui
s’identifient, plutôt, aux victoires de leur pays. La réaction aux
performances de l’équipe nationale de football qui a ravivé la verve
nationaliste de la jeunesse en sont la preuve irréfutable. Les
jeunes algériens, après tant de déceptions et de défaites, rêvent
d’appartenir à un pays qui gagne.
Par Aomar
Fekrache
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Crise de l’été 1962
La confiscation
des symboles
L’image de liesse
populaire illustrée par des images d’archives tendant à faire du 5
juillet 1962 un jour de grande fête n’est finalement qu’un leurre.
Les fêtes
populaires ont débuté le 1er juillet pour connaître un coup d’arrêt
brutal et inexpliqué justement le 5 juillet. Une décision absurde,
prémice de la grande crise qui allait secouer le pays durant cet été
de la reconquête de l’indépendance de l’Algérie.
La bataille,
commencée quelques mois auparavant entre Gouvernement provisoire de
la République algérienne (GPRA) et l’état-major général faisait
rage. Certes, les Algériens dans leur grande majorité n’étaient pas
au fait des événements et ils allaient payer le prix de cet
affrontement par des morts et des blessés. La joie sera de courté
durée.
La proclamation
officielle de l’indépendance a lieu le 3 juillet. Tous les pouvoirs
sont remis par la puissance coloniale à l’exécutif provisoire,
dirigé alors par Abderrahmane Farès. Lorsque le Gouvernement
provisoire fait son entrée dans Alger libérée, il le fera sans Ahmed
Ben Bella, réfugié à Tripoli, et sans Mohamed Khider, secrétaire
général et trésorier du FLN, resté à Rabat.
On essaye
toutefois de donner fière allure au pouvoir algérien qui va
gouverner un Etat indépendant, et si une réunion se tient tout de
même entre l’état-major général et le GPRA, les signes d’un conflit
grave commencent à se faire jour. Pour éviter les débordements, par
simple précaution, on le comprendra peut-être un jour, le GPRA met
un terme aux festivités populaires le 5 juillet 1962, et décide de
faire reprendre le travail aux Algériens. Les critiques fusent même
de la part d’un de ses membres les plus influents, Ahmed Ben Bella
qui, depuis le Caire, l’accuse carrément d’agissements
contre-révolutionnaires.
Jour de grande
terreur
Le conflit va
grossir. L’armée française, qui n’a pas encore plié complètement
bagage, menace d’intervention deux fois au cas où la situation de
crise dérapait. En fait, c’est la course au pouvoir qui est lancée.
Son coup de starter a eu lieu lors du congrès de Tripoli de mai de
la même année. Une course qui heureusement ne met pas en péril
l’indépendance, mais une course qui gâche. A croire que cette
indépendance – pour paraphraser un livre de Ferhat Abbas – a été
immédiatement confisquée aux Algériens. Ils n’auront pas le temps de
se réapproprier les symboles de leur pays. Ils vont d’abord assister
à la guerre que se livrent les dirigeants révolutionnaires. Puis ils
vont prendre les choses en main. Le 29 août, les affrontements
deviennent de plus en plus violents. La Casbah d’Alger, bastion de
la résistance à l’occupant, est coupée en deux. Les partisans du
Bureau politique, fidèles à Ben Bella, s’affrontent à quelques
irréductibles de la Wilaya VI. L’UGTA appelle à la grève générale
alors que les troupes françaises encore présentes à Alger font une
démonstration de force, au cas où. Les Algériens, qui ne sont plus à
la fête, sortent dans les rues d’Alger, et un peu partout dans le
pays. Le célèbre cri de “sebaâ s’nin barakat !” (sept ans ça
suffit !) est entonné pour la première fois. Des femmes et des
enfants se couchent dans la rue pour empêcher les affrontements,
confirmant définitivement que l’on n’est plus à la fête et à la joie
de l’indépendance. Le bilan de cet embryon de guerre civile est
terrible. Au moins un millier de morts, du moins c’est ce qu’avance
Ali Haroun, un des rares témoins privilégiés de ces moments
troubles, à avoir écrit à ce sujet.*
Petite histoire
de nos crises
Cette histoire des
événements qui ont suivi l’indépendance n’a pas l’heur d’être
inscrite dans la grande histoire.** Ce sont des événements oubliés
dans le cadre des grandes commémorations. Pourtant, est-ce qu’il ne
faut pas se demander si le dédain commémoratif n’est pas lié à la
situation intenable au lendemain de l’indépendance ? Celle-ci a
donné un goût amer à la liberté reconquise aux aînés qui,
probablement à leur corps défendant, l’ont transmis à leurs
descendants. Le déni même de ces événements ne renvoit-il pas à
cette perception psychanalytique des dénégations définies comme un
mécanisme de défense consistant à nier une perception traumatisante
de la réalité extérieure ? L’action de refuser la réalité d’une
perception vécue comme dangereuse ou douloureuse pour le moi.
Certes, nous ne sommes pas dans le cas d’un déni individuel, mais
plutôt collectif, mais lorsque l’on sait quelle a été la charge
émotionnelle de l’indépendance collectivement perçue, n’y a-t-il pas
matière à réfléchir pour les psychanalystes, les psychiatres et les
sociologues ?
On peut
légitimement s’interroger si la prise en main des destinées de
l’Algérie à l’issue d’une prise de pouvoir sanglante – dans un
contexte fait de reniements, de choix idéologiques largement
discutables et qui transformaient le symbole en un signe trop
officiel, trop grave ou trop artificiel – n’a plus permis aux
Algériens de continuee de se référer à lui ? Le 5 juillet, jour de
l’indépendance dans les textes consacrés, n’a jamais été une fête
populaire, et ce, dès le jour de sa proclamation.
Aux Etats-Unis,
the independance day, célébré le 4 juillet, maintient ce lien entre
la date symbolique et le peuple américain depuis plus de deux
siècles. On peut constater ce même lien, en France, entre la
population et le 14 juillet proclamé aussi depuis deux siècles.
En Algérie, la
date du 5 juillet devrait être à tout point de vue le symbole
national majeur. Le jour de la grande fusion au-delà de toutes les
visions et aspiration d’obédience intellectuelle ou religieuse. le
jour de la célébration du lien entre le peuple et son histoire,
entre le peuple et le mouvement national, artisan de la libération,
tant cette date porte en elle toutes les valeurs qui ont alimenté et
soutenu le combat pour l’indépendance. Pourtant, le 5 juillet n’est
rien d’autre qu’un jour férié, souvent sous la canicule.
Par Amine
Esseghir
*Ali Haroun in Le
Quotidien d’Oran le 7 mars 2006. Un communiqué publié par l’APS le 3
janvier 1963 avance aussi le chiffre de 1000 morts.
**Il faut
absolument rendre hommage à Boukhalfa Amazit pour avoir publié une
excellente chronologie des événements de l’été 1962. Référence assez
complète et quasiment unique sur ces événements, dans El Watan du 8
juillet 2004.
Lire aussi Amar
Mohand Amer : «Le FLN à l’été 1962 : le pourquoi d’une crise» in El
Watan du 20 décembre 2006.
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Écriture de l’histoire de la guerre de Libération
Les chantiers
de la mémoire
Des manifestants
avaient scandé, au cours des années 1980, un slogan relatif à
l’écriture de l’histoire qui peut nous paraître aujourd’hui quelque
peu anachronique ou impénétrable, mais qui avait sa place dans
l’omerta et la répression de l’époque.
Des bouches
fusaient : «L’histoire à la poubelle !». Le président Chadli en prit
un coup de colère et répéta la phrase dans un discours indigné
retransmis en direct à la télévision. «Que cherchent-ils ces jeunes
qui appellent à jeter l’histoire à la poubelle ?» interrogera-t-il.
Aujourd’hui, le
travail de mémoire relatif à la guerre de Libération ne cesse de se
conforter et de trouver chaque jour son terrain d’expression.
Séminaires, articles académiques, conférences, aucun support n’est
laissé à la marge. Des deux côtés de la Méditerranée, le regard vers
le passé se nourrit non seulement des faits du passé, mais également
du regard porté par le présent. Cette forme de recul n’est
évidemment pas sans danger sur l’objectivité et la remise en
contexte des événements.
Une chose est
certaine : une forme de frénésie dans l’écriture de l’histoire de la
guerre s’est emparée des acteurs depuis au moins les trois dernières
années, et le décret français de février 2005 glorifiant la
colonisation y est évidemment pour quelque chose.
Il n’est que de
voir le dernier amendement constitutionnel proposé le 12 novembre
2008 par le président Bouteflika. Au-delà de la mécanique
institutionnelle qu’elle se propose de réajuster, la révision
constitutionnelle porte aussi sur l’écriture de l’histoire de la
guerre de Libération et sur la protection des symboles de cette
grande épopée.
L’écriture de
l’histoire du peuple algérien pendant la longue nuit coloniale a été
pendant longtemps l’apanage des écrivains et historiens de la
puissance occupante. On est, alors, à peine étonné des élucubrations
d’un Louis Bertrand qui pensait et disait que, en mettant les pieds
en Algérie, la France ne faisait que «retrouver une partie de
l’Afrique latine» perdue pendant plusieurs siècles ; d’où la
trouvaille qui a pu investir pour longtemps les bancs de l’école où
on apprenait aux indigènes que leurs ancêtres étaient les Gaulois.
La falsification
de l’histoire et la scotomisation d’une partie de celle-ci avaient
leurs théoriciens et idéologues ainsi que leurs praticiens dans les
écoles et les médias. C’est véritablement un parti pris appartenant
à une grande entreprise de déculturation/acculturation propre à
l’idéologie coloniale.
Des historiens
comme Charles-Robert Ageron, Charles-André Julien et d’autres
chercheurs versés dans la sociologie comme Jacques Berque et Yves
Lacoste ont naturellement donné leurs lettres de noblesse à l’étude
des sociétés maghrébines colonisées en mettant en relief la
profondeur historique des peuples en question, les différentes
civilisations qui les ont marquées et leur capacité à s’assumer en
tant que sociétés organisées d’une façon autonome par rapport aux
schémas coloniaux.
L’on se doute bien
qu’une historiographie qui a longtemps fait l’impasse sur les
réalités anciennes du pays ne puisse nullement se prévaloir d’un
quelconque professionnalisme au sujet d’une guerre présentée pendant
des décennies comme une simple opération de «maintien de l’ordre» en
Algérie ou, plus confusément, comme les «Événements d’Algérie».
Une
historiographie lacunaire
L’historiographie
officielle en Algérie est mue par la logique d’éviter les embarras
d’un «panier à crabes», d’éliminer de la mémoire collective des
personnalités de premier plan et de «scotomiser» les zones les moins
glorieuses de la guerre de Libération. On avait proclamé : «Un seul
héros, le peuple» ! Sous ce magnanime et généreux paradigme de
fausse humilité se cachent toutes les manœuvres d’exclusion.
Sous le régime du
parti unique qui a bâillonné la société et proscrit toutes les
libertés, y compris celle d’écrire l’histoire du pays, la vérité sur
la guerre de Libération était celle établie par le prince du moment.
Il est tout à fait évident que même les acteurs de cette guerre se
sont retrouvés dans une situation inconfortable où le souvenir
encore vivace de la tragédie ne permettait pas de prendre le recul
psychologique et pédagogique nécessaire.
C’est dans la
clandestinité que circulaient les quelques ouvrages de Mohamed Harbi
publiés aux éditions «Jeune Afrique» à Paris à la fin des années
1970 et au début des années 1980. Il faut dire que l’on risquait
gros en se baladant avec «Les Archives de la révolution algérienne»
ou «Le FLN, mirage et réalité», deux livres écrits par cet auteur
qui cumule les qualités d’ancien combattant et d’historien. Le
regard de Mohamed Harbi sur le Mouvement national et sur la guerre
d’indépendance a l’avantage de tenir à la fois de la vision de
l’historien universitaire, de l’analyste des faits sociaux et de
l’homme pétri par les événements. Il situe le travail consigné dans
«Le FLN, mirage et réalité» dans «une analyse des controverses et
des conflits qui ont déchiré le nationalisme populaire en Algérie
entre 1946 et 1962. Il constitue la première partie d’un projet plus
vaste qui porte sur la société algérienne». A la tête de ce livre,
il place une citation de Paul-Louis Courier portant sur l’impérative
nécessité de témoigner et d’écrire l’histoire : «Laissez dire,
laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous pendre,
mais publiez votre pensée. Ce n’est pas un droit, c’est un devoir,
étroite obligation de quiconque a une pensée de la produire et
mettre au jour pour le bien commun. La vérité est toute à tous. Ce
que vous connaissez utile, bon à savoir pour un chacun, vous ne le
pouvez taire en conscience. Parler est bien, écrire est mieux :
imprimer est excellente chose».
«On ne peut se
guérir d’un traumatisme par refoulement» affirme Harbi dans
Algérie-Actualité du 2 avril 1992, en ajoutant : «Notre enseignement
n’a pas décolonisé l’histoire, il en a fait seulement le miroir
inversé de l’histoire coloniale (…) L’histoire ne peut être ni une
addition ni un entrecroisement de mémoires. Et si on la réduit à
cela, on perpétue ce qu’on veut guérir, les traumatismes de l’autre
et les incompréhensions».
Au sujet de son
livre «Les archives du FLN», Harbi affirme qu’il a publié ces
documents, considérés comme une inestimable matière première, pour
aider les chercheurs de notre pays à «penser par eux-mêmes», à ne
pas se fier au discours officiel, à en finir avec l’histoire de type
triomphaliste et l’épopée guerrière qui banalise une tragédie.
Pendant la période
du parti unique, très peu d’ouvrages ou de travaux scientifiques ont
été réalisés sur la guerre de Libération nationale. A un certain
moment, c’était le secrétariat permanent du FLN qui se chargeait de
«réécrire l’histoire de la révolution» dans des séminaires qui n’ont
rien à envier aux réunions du Comité central du parti.
«L’histoire est
vécue comme un enjeu politique. C’est elle qui fonde la légitimité
du pouvoir, l’accès aux sources et aux privilèges. Si on veut que
l’histoire devienne une école civique, il faut l’arracher aux
idéologues et aux censeurs et laisser les historiens travailler
librement. Il est temps de repenser l’identité algérienne comme une
dynamique orientée vers un contrat entre Algériens de toutes
tendances et de toutes origines», estime Harbi.
Une histoire
qui légitime les pouvoirs ?
Nous savons que la
devise «Un seul héros, le peuple», développée par le pouvoir
politique juste après l’indépendance, ressemble à l’enfer qui est
pavé de bonnes intentions. Cette affirmation que le commun des
citoyens peut comprendre comme étant une façon de valoriser l’apport
de toute la population à la révolution armée et d’éviter de
focaliser les regards sur d’éventuels leaders charismatiques ou à
tendance «zaïmiste», est pourtant destinée à casser l’ennemi
politique présent en lui déniant, par une généralisation douteuse,
les mérites et les qualités de combattant d’hier. C’est une façon
spécieuse et diabolique de légitimer le pouvoir établi de facto
après l’indépendance. «Les noms propres, les acteurs historiques
n’ont guère le droit à l’existence dans les publications algériennes
(…) L’idéologie nationale, c’est-à-dire l’exploitation du capital
idéologique de la guerre, qui donne sa raison d’être au FLN, est
appelée à servir d’illustration et de légitimation de l’Etat ; elle
substitue une ligne univoque à la polyvalence de la culture
nationale ; elle prétend même diriger l’écriture de l’histoire»,
écrit René Galissot dans la revue «Temps modernes» d’avril 1986.
Dans le même
contexte, Harbi écrit dans «1954, la guerre commence en Algérie»
(éditions Complexe-1998) : «Les gouvernants algériens s’y référent
pour légitimer leur pouvoir et l’opposition pour pleurer la
révolution manquée ou déplorer l’espérance trahie. Le débat sur le
legs de la révolution anti-coloniale est encore sacrilège. Toute
critique, même mesurée est considérée comme une hérésie.
Mais comment se
résoudre à accepter que l’histoire soit niée et vidée de son contenu
quand on sait que le legs révolutionnaire pèse lourdement sur la
capacité des Algériens de déchiffrer leur présent et de s’imaginer
un futur ?»
En plein règne de
la chape de plomb où la liberté d’expression était confisquée et
l’idéologie du parti unique était la seule «philosophie» admise, des
tentatives d’écrire l’histoire du Mouvement national et de la guerre
de Libération ont été menées par certains intellectuels et
universitaires. C’est d’ailleurs ce label ou cette «justification»
universitaire qui a permis à certaines œuvres de voir le jour comme
«L’Algérie en guerre» de Mohamed Taguia. Publié en 1981 aux éditions
de l’OPU, cet ouvrage qui comprend 800 pages reprend une thèse
universitaire à diffusion très limitée. Elle est basée sur des
archives et des témoignages d’une valeur historique inestimable.
D’autres livres ont abordé l’histoire du mouvement national et de la
guerre de Libération dans les limites de ce qui pouvait se faire
dans cette période de dictature. D’autres livres ont été édités à
l’étranger par des acteurs bannis, exilés ou en résidence
surveillée. Nous avions droit, entre autres, aux publications de
Mahfoud Kaddache, commandant Azeddine («On nous appelait les
fellagas», Ed. Stock-1976), Slimane Chikh («L’Algérie en armes»),
Yacef Saâdi («La Bataille d’Alger», Ed. Enal-1984), Ali Haroun («La
7e wilaya», Ed. Le Seuil-1986), Ferhat Abbas («Autopsie d’une
guerre», Ed. Garnier-1981), Hocine Aït Ahmed («Mémoire d’un
combattant», Ed. Messinger-1983).
Après les
événements d’octobre 1988 et les premières tentatives d’ouverture
démocratique, un nouvel air semble souffler sur la réappropriation
de l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération par les
universitaires, les intellectuels et les acteurs eux-mêmes. Des
thèses, des traités et des mémoires sont publiés en Algérie et en
France concernant cette période tourmentée de l’histoire nationale.
Des auteurs qui
ont déjà publié auparavant ont continué leur travail dans une
ambiance de profusion de témoignages provenant des anciens
combattants ou militants de l’ALN/FLN, de militaires français ayant
exercé en Algérie et de simples citoyens ayant tenu à témoigner des
horreurs de la guerre. Mohamed Harbi, outre les ouvrages historiques
qu’il a continué de produire, a publié un témoignage
autobiographique «Un homme debout» et a codirigé avec Benjamin Stora
un volumineux ouvrage (728 pages) sous l’intitulé «La Guerre
d’Algérie-1954-2004. La fin de l’amnésie. De la mémoire à
l’histoire» aux éditions Robert Laffont (2004). En introduction , il
est écrit : «La construction du discours historique se fait dans la
multiplicité des points de vue en fonction des interrogations de
chacun. Mais le traitement doit demeurer objectif et le conflit sur
la méthode reste analogue à celui que connaissent toutes les
recherches scientifiques. Cinquante ans après le 1er novembre 1954,
par le travail historique, la pluralité des motivations émerge peu à
peu derrière les positions frontales et catégoriques que l’on a
dessinées à grands traits après 1962 entre adversaires et partisans
de l’Algérie française. La guerre tend à s’éloigner des turbulences
passionnelles et du traumatisme collectif pour devenir un objet
d’histoire». Dans le corps de l’un des chapitres, Harbi précise que
l’enjeu de ce travail est «d’identifier clairement la dynamique
historique de l’Algérie pour contester les représentations du
révisionnisme sur certaines séquences du drame algérien».
Par Saâd
Taferka
Haut
Histoire algérienne
Dits et non
dits
L’Algérie continue
à «passionner» la France, si l’on en croit les innombrables
parutions d’ouvrages qui lui sont consacrés dans l’hexagone.
Longtemps, les historiens français s’étaient cantonnés à la période
de la colonisation pour rechercher les causes qui ont conduit à son
échec.
La rigueur
scientifique des plus «grands» d’entre eux (Charles-André Julien,
Robert Ageron…) ne fait pas l’objet de doute. L’héritage qu’ils ont
laissé facilite aux Algériens d’aujourd’hui la dénonciation des
falsifications historiques auxquelles les pouvoirs nationaux se sont
adonnés depuis toujours. Cela ne signifie nullement que le grand
public ait eu accès à ces versions scientifiques de notre histoire,
ou que l’enseignement de cette matière dans nos établissements ait
radicalement évolué. Mais enfin, une certaine prise de conscience se
dessine, dont la presse, notamment, se fait librement l’écho depuis
quelques années.
A vrai dire, les
livres d’histoire sur l’Algérie, écrits à l’étranger, ont toujours
circulé sous le manteau depuis l’indépendance. Certains l’ont été
librement, importés par l’Etat et diffusés en librairie – par
exemple, l’important ouvrage la Guerre d’Algérie, du communiste
Henri Alleg, victime de «La Question», et généralement la plupart
des livres anticolonialistes, comme ceux de Pierre Vidal-Naquet.
Jamais aucune traduction vers l’arabe n’en a été faite. Ce sont les
élites francophones qui y ont eu, naturellement, le plus accès. Il
n’est pas interdit de penser, soit dit en passant, que privée de
l’enseignement de son histoire, une génération entière d’Algériens
est allée en chercher une autre dans les ouvrages politico-religieux
que l’arabisation et le «nécessaire recouvrement de nos constantes»
rendaient partout disponible. C’est du moins ainsi que deux visions
de l’histoire algérienne sont en confrontation dans notre pays. Les
deux sont importées, l’une de France, parée de toute l’objectivité
qui lui sied ; l’autre, du Moyen- Orient, séduisante par l’idée même
de notre appartenance à la grande civilisation arabo-islamique
qu’elle suggère et atteste.
Mais l’histoire
algérienne, celle écrite par les Algériens ? Elle n’a toujours pas
vu le jour. Pourtant, trois historiens au moins ont tenté de lui
aménager une place. Il s’agit de Mohammed Harbi, Belkacem (ou Abou
el Qassim, comme il se prénomme lui-même) Saâdallah et Mahfoud
Kaddache.
L’examen rapide,
sinon de l’œuvre, assez maigre à vrai dire, mais de la posture
idéologique de ces trois historiens, permet de dégager une idée sur
leurs limites et, par suite, leur échec. Harbi, dont l’investigation
historique s’est limitée au FLN, est sans doute le plus intéressant
des trois parce qu’il fut «acteur» de la révolution, membre du
pouvoir de Ben Bella et, après le coup d’Etat de Boumediene,
universitaire en France. Son ouvrage principal «FLN, mirage et
réalité» (Ed. Jeune Afrique) s’appuie une documentation solide (ses
propres archives), un sujet inédit – le FLN vu de l’intérieur – et
une argumentation orientée, partiale, mais pertinente. Le
journaliste Yves Courrière, avec des témoignages de première main,
des investigations qui ont permis de reconstituer la trame de la
révolution, et non seulement du FLN, n’a pas fait mieux dans les
trois tomes de son ouvrage sur la guerre d’Algérie (Les Fils de la
Toussaint, le Temps des léopards et le Temps des colonels) qui a
connu un énorme succès de librairie dans les années soixante-dix.
Si, avec lui, nous apprenons mieux et sur une plus vaste échelle,
son option du récit romancé nous prive d’une compréhension
analytique. Avec Harbi, par contre, l’information est plus
synthétisée, même si elle est comparativement plus maigre, et les
outils d’analyse plus performants. Surtout, et cela a été décisif
dans l’adoption par les historiens français de Harbi, c’est un
Algérien qui s’exprime, qui le fait moins selon les méthodologies
enseignées dans les universités qu’en procédant par «intuition» à
partir d’une bonne base documentaire – un peu à la manière de Felix
Gauthier, l’orientaliste de la faculté d’Alger – et dont le travail
ne remet pas en cause la vision de la France – partie prenante de la
guerre d’Algérie – qui a cours.
Ce n’est pas tout.
Harbi s’attaque au FLN historique et en dévoile tous les travers. Il
présente l’adversaire implacable du colonialisme et de l’armée
française sous son plus mauvais jour, une dizaine d’années à peine
après l’indépendance nationale. L’entreprise est de toute évidence
destinée à porter préjudice au régime de Boumediene avec lequel il
entend régler des comptes. Il s’agit là d’un parti-pris idéologique
– Harbi était un homme de gauche communisant – qui ne peut que mener
son auteur à des conclusions erronées. La dérive du régime n’annonce
pas, pour lui, l’intégrisme, ni même la contestation identitaire
qu’il ne voit nulle part, mais un régime soviétisé en quelque sorte,
qu’il appelle «la bureaucratie militaire». Il n’écrira plus jamais
rien de significatif, mais se contentera de surfer sur le statut
d’opposant qui lui ouvre les colonnes de la presse parisienne.
Avec Saâdallah,
arabophone qui doit sa formation aux universités américaines, c’est
l’opposé pour ainsi dire. Préoccupé par la question du mouvement
national, sa genèse et son développement («La Montée du
nationalisme», Enag Editions), cet auteur se décline comme un
historien «engagé». «L’objectivité, écrit-il, ne s’exprime pas
nécessairement par une attitude polie ou une position neutre ; elle
peut être aussi un jugement, voire une condamnation sévère». Son
travail, antérieur à celui de Harbi – il a soutenu sa thèse de
doctorat à Minneapolis (Minnesota) en 1965 – allie tour à tour
rigueur et jugement, tout en s’inscrivant dans un cadre général
d’objectivité. Il aurait pu à ce titre inspirer bien des écrits des
historiens nationaux et contribuer à préserver le système scolaire
d’un enseignement au rabais. Il faut néanmoins noter que trop de
démonstration en faveur d’une thèse, simpliste par son postulat du
bien et du mal, nuit à l’œuvre et la prive de tout attrait.
Mahfoud Kaddach,
lui, s’est toujours gardé de succomber à une telle tentation. C’eût
été l’historien algérien par excellence si sa prudence même n’avait
pas débordé son travail et, d’une certaine façon, empêché son
déploiement.
Par Aïssa
Khelladi
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