Semaine du 1 au 7 septembre 2010

  Gaouriates

Les sentinelles de Barbès-Rochechouart

 

 
 
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Les sentinelles de Barbès-Rochechouart

Arpenter le quartier de Barbès, à Paris et un dimanche matin, ce n’est pas la meilleure manière de se mettre en forme, sauf si vous êtes en tenue du sport et que vous faites du jogging. «Yemma»,  c’est d’une tristesse ! C’est aussi désert que le quartier de Pigalle, tout proche, avec ses noctambules qui se reposent de leur nuit agitée. En redescendant le boulevard de Rochechouart, vous êtes soudain assailli par le silence qui règne sur les lieux. Silence, c’est évidemment un euphémisme pour dire comment le ramadhan est propice à la résorption des décibels ambiants. Ma parole, pour un peu on se croirait dans le riche et huppé 16e arrondissement. Trop calme Barbès, un dimanche matin, et ça ne lui ressemble guère. Surtout sur cette portion du boulevard de la Chapelle qui prolonge Rochechouart. En fait, c’est ici et dans les ruelles du quartier nord que bat le cœur de Barbès, le vrai. En habitué du marché traditionnel situé sous la station de métro Barbès-Rochechouart, vous comprenez vite que les choses ont changé. Le nombre d’étalages de fruits et légumes vides de marchandises et de marchands est frappant. Dame, on n’est pas si mal à se prélasser au lit, après une nuit agitée, au sens propre du terme. Les vendeurs qui sont là ont ce regard morne, triste et désabusé de ceux qui pensent qu’ils seraient mieux ailleurs. Ils vous parlent à voix basse, presque en chuchotant, comme s’ils craignaient de réveiller un voisin endormi.

Toutefois, ne vous fiez pas trop aux regards embrouillés, ou à demi éteints, qui vous entourent. Ici, la vigilance est toujours de rigueur, non pas tant à cause des pickpockets qu’en raison de la présence des sentinelles du Ramadhan. Des dizaines d’yeux vous observent, vous scrutent, vous jaugent, cherchant à déterminer vos origines, et à observer la faille dans votre piété.  Attention à ne pas vous oublier, en prenant un chewing-gum ou en allumant une cigarette, la cigarette, comparée à l’infraction que constitue le chewing-gum, c’est un délit. Il est immédiatement sanctionné par un regard réprobateur, quand ce n’est pas un «Ettaki Moulak ya kho» (crains ton créateur, mon frère !) coupant comme un sabre saoudien. Si votre interlocuteur est un fumeur, en phase diurne de sevrage, vous risquez  qu’il veuille redresser un tort par la seule méthode qu’il connaisse, le muscle. Ces gens-là apprennent, paraît-il, à résister à tout, sauf au manque de nicotine, et/ou de ce qui se mélange avec. C’est alors le moment de montrer que vous craignez non seulement Dieu, mais aussi ses vigiles autoproclamés. Débarrassez-vous  prestement de votre cigarette, à peine consumée, et arborez le regard contrit d’un gamin surpris à extirper un porte-monnaie du sac à main d’une octogénaire !

Vous verrez alors votre censeur, et prêcheur improvisé se rengorger, grandir devant vous de 4 ou 5 cm, et enfler d’autant de millibars qu’il en faut à un pneu non rechapé pour être aux normes. Dans les basses-cours, on appelle cela «monter sur ses ergots», et il n’y a pas que le coq gaulois, visiblement, qui excelle dans cet exercice.  Si vous n’avez pas trop l’air de ce que vous êtes, et que vous avez oublié d’écraser votre cigarette, avant d’aborder le «no smoking land», dépêchez-vous de le faire. Souvenez-vous qu’un musulman sénégalais a subi un passage à tabac parce qu’il enfreignait la règle en dégustant un café sur une terrasse. Oui ! «L’Islam de France» dérape parfois jusque vers les quais de la Seine, au Quartier Latin, bondé de touristes étrangers en cette période. La semaine dernière, quelques énergumènes ont prêché la «bonne parole islamique» en shootant dans les canettes de Coca-Cola, ou de bière, des touristes qui lézardaient au soleil. La prestation ne figure pas dans les dépliants touristiques, mais elle laissera un souvenir durable dans l’esprit des étrangers, attirés par les quais de Seine. Ce n’est pas cela qui ralentira le flux de visiteurs, mais j’en connais qui doivent se frotter les mains, du côté des nouveaux champions de la lutte contre l’insécurité. 

Ces soucis ne sont pas encore faits pour troubler la somnolence de Barbès, le dimanche matin, mais loué soit Dieu qui a imposé le ramadhan pour nous donner du silence sur ce marché des fruits et légumes! Il suffit de fermer les yeux pour se retrouver sur le marché de Bab-el-oued un vendredi matin, avec les mêmes mines déconfites et les voix «orphelines de la parole», comme dirait Matoub. Ce silence, ou absence de nuisances sonores, qui vous est offert, sans contrepartie, par «Sidna Ramadhan», ne s’explique pas seulement par les effets cumulés des veillées et des petits déjeuners sautés. Il y a aussi, et surtout, l’absence des stentors égyptiens qui ont déserté les lieux, depuis certains matchs de football. Pfut ! Is se sont volatilisés aussi soudainement qu’ils étaient apparus, il y a une dizaine d’années. Un matin, un dimanche bien sûr, les habitués du marché les ont trouvés là, s’interpellant bruyamment, hélant le client, et vantant la qualité de leurs tomates ou de leurs concombres. Le tout, dans cet arabe égyptien, qui n’est pas vraiment celui de leurs feuilletons, mais qui lui ressemble.

En tout cas, ils étaient là pour nous rappeler ce que nous avions perdu : l’ambiance du «Marché de la synagogue» (Djamaa Lihoud ou mosquée des Juifs) dans la basse Casbah. C’était l’époque où les commerçants «chantaient» leurs produits, comme le savetier de La Fontaine, d’avant la richesse. Je suis sûr que nombre de nos paroliers et de compositeurs sont venus chercher l’inspiration et la rime dans les allées parfumées (oui parfumées, parfaitement, Monsieur !) de la «Mosquée des juifs».

En ce temps-là, on oubliait que le couffin était lourd et la distance pénible pour nos petites jambes, pour ne retenir que cette atmosphère de fête permanente. Et c’est précisément ce bien précieux, la joie de vivre, que ces Égyptiens étaient venus nous rapporter, comme un objet égaré et jamais réclamé par ses légitimes propriétaires. Comment ces nouveaux émigrés exubérants, mais d’une patience remarquable se sont retrouvés là? Tout simplement parce qu’ils ont commencé à arriver de plus en plus nombreux en France, et qu’il fallait bien remplacer des Algériens vieillissants ou recyclés ailleurs. C’est tout naturellement que les propriétaires algériens des étals se sont dessaisis, contre loyer bien sûr, de leurs fonds de commerce.

Clandestins tolérés ou récemment régularisés, les exclus des banlieues du Caire ou des villages de basse Égypte se sont imposés peu à peu dans le paysage de Barbès.

Ils étaient d’autant mieux accueillis qu’ils avaient laissé chez eux la morgue et cet insidieux sentiment de supériorité qu’affichent toujours les Arabes orientaux devant des Maghrébins. Bref, ils étaient émigrés, savaient vendre et ne s’énervaient jamais, contrairement à nous, c’était des frères. Un matin, ils n’étaient plus là, certains d’entre eux avaient été déjà un peu bousculés le soir du «caillassage» du Caire, mais la fuite n’a eu lieu qu’après Oum-Dorman. Les «Pharaons»  ont opéré leur sortie de Barbès sans soulever de vagues, et sans être poursuivis, à chacun son exode ! On entend encore leur dialecte vers la gare Saint-Lazare, près des chantiers, ou sur l’avenue de Clichy, où les Algériens ne sont pas dominateurs, mais Barbès…Autant le dire : le marché de Barbès sans ses Égyptiens, c’est comme une chorba sans coriandre. Mieux encore, c’est comme le ramadhan d’un algérien de Paris qui se rendrait au Centre culturel algérien et qui trouverait porte close !

Par Al-Moustagouer

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