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Les sentinelles
de Barbès-Rochechouart
Arpenter le
quartier de Barbès, à Paris et un dimanche matin, ce n’est pas la
meilleure manière de se mettre en forme, sauf si vous êtes en tenue
du sport et que vous faites du jogging. «Yemma», c’est d’une
tristesse ! C’est aussi désert que le quartier de Pigalle, tout
proche, avec ses noctambules qui se reposent de leur nuit agitée. En
redescendant le boulevard de Rochechouart, vous êtes soudain
assailli par le silence qui règne sur les lieux. Silence, c’est
évidemment un euphémisme pour dire comment le ramadhan est propice à
la résorption des décibels ambiants. Ma parole, pour un peu on se
croirait dans le riche et huppé 16e arrondissement. Trop calme
Barbès, un dimanche matin, et ça ne lui ressemble guère. Surtout sur
cette portion du boulevard de la Chapelle qui prolonge Rochechouart.
En fait, c’est ici et dans les ruelles du quartier nord que bat le
cœur de Barbès, le vrai. En habitué du marché traditionnel situé
sous la station de métro Barbès-Rochechouart, vous comprenez vite
que les choses ont changé. Le nombre d’étalages de fruits et légumes
vides de marchandises et de marchands est frappant. Dame, on n’est
pas si mal à se prélasser au lit, après une nuit agitée, au sens
propre du terme. Les vendeurs qui sont là ont ce regard morne,
triste et désabusé de ceux qui pensent qu’ils seraient mieux
ailleurs. Ils vous parlent à voix basse, presque en chuchotant,
comme s’ils craignaient de réveiller un voisin endormi.
Toutefois, ne vous
fiez pas trop aux regards embrouillés, ou à demi éteints, qui vous
entourent. Ici, la vigilance est toujours de rigueur, non pas tant à
cause des pickpockets qu’en raison de la présence des sentinelles du
Ramadhan. Des dizaines d’yeux vous observent, vous scrutent, vous
jaugent, cherchant à déterminer vos origines, et à observer la
faille dans votre piété. Attention à ne pas vous oublier, en
prenant un chewing-gum ou en allumant une cigarette, la cigarette,
comparée à l’infraction que constitue le chewing-gum, c’est un
délit. Il est immédiatement sanctionné par un regard réprobateur,
quand ce n’est pas un «Ettaki Moulak ya kho» (crains ton créateur,
mon frère !) coupant comme un sabre saoudien. Si votre interlocuteur
est un fumeur, en phase diurne de sevrage, vous risquez qu’il
veuille redresser un tort par la seule méthode qu’il connaisse, le
muscle. Ces gens-là apprennent, paraît-il, à résister à tout, sauf
au manque de nicotine, et/ou de ce qui se mélange avec. C’est alors
le moment de montrer que vous craignez non seulement Dieu, mais
aussi ses vigiles autoproclamés. Débarrassez-vous prestement de
votre cigarette, à peine consumée, et arborez le regard contrit d’un
gamin surpris à extirper un porte-monnaie du sac à main d’une
octogénaire !
Vous verrez alors
votre censeur, et prêcheur improvisé se rengorger, grandir devant
vous de 4 ou 5 cm, et enfler d’autant de millibars qu’il en faut à
un pneu non rechapé pour être aux normes. Dans les basses-cours, on
appelle cela «monter sur ses ergots», et il n’y a pas que le coq
gaulois, visiblement, qui excelle dans cet exercice. Si vous n’avez
pas trop l’air de ce que vous êtes, et que vous avez oublié
d’écraser votre cigarette, avant d’aborder le «no smoking land»,
dépêchez-vous de le faire. Souvenez-vous qu’un musulman sénégalais a
subi un passage à tabac parce qu’il enfreignait la règle en
dégustant un café sur une terrasse. Oui ! «L’Islam de France» dérape
parfois jusque vers les quais de la Seine, au Quartier Latin, bondé
de touristes étrangers en cette période. La semaine dernière,
quelques énergumènes ont prêché la «bonne parole islamique» en
shootant dans les canettes de Coca-Cola, ou de bière, des touristes
qui lézardaient au soleil. La prestation ne figure pas dans les
dépliants touristiques, mais elle laissera un souvenir durable dans
l’esprit des étrangers, attirés par les quais de Seine. Ce n’est pas
cela qui ralentira le flux de visiteurs, mais j’en connais qui
doivent se frotter les mains, du côté des nouveaux champions de la
lutte contre l’insécurité.
Ces soucis ne sont
pas encore faits pour troubler la somnolence de Barbès, le dimanche
matin, mais loué soit Dieu qui a imposé le ramadhan pour nous donner
du silence sur ce marché des fruits et légumes! Il suffit de fermer
les yeux pour se retrouver sur le marché de Bab-el-oued un vendredi
matin, avec les mêmes mines déconfites et les voix «orphelines de la
parole», comme dirait Matoub. Ce silence, ou absence de nuisances
sonores, qui vous est offert, sans contrepartie, par «Sidna
Ramadhan», ne s’explique pas seulement par les effets cumulés des
veillées et des petits déjeuners sautés. Il y a aussi, et surtout,
l’absence des stentors égyptiens qui ont déserté les lieux, depuis
certains matchs de football. Pfut ! Is se sont volatilisés aussi
soudainement qu’ils étaient apparus, il y a une dizaine d’années. Un
matin, un dimanche bien sûr, les habitués du marché les ont trouvés
là, s’interpellant bruyamment, hélant le client, et vantant la
qualité de leurs tomates ou de leurs concombres. Le tout, dans cet
arabe égyptien, qui n’est pas vraiment celui de leurs feuilletons,
mais qui lui ressemble.
En tout cas, ils
étaient là pour nous rappeler ce que nous avions perdu : l’ambiance
du «Marché de la synagogue» (Djamaa Lihoud ou mosquée des Juifs)
dans la basse Casbah. C’était l’époque où les commerçants
«chantaient» leurs produits, comme le savetier de La Fontaine,
d’avant la richesse. Je suis sûr que nombre de nos paroliers et de
compositeurs sont venus chercher l’inspiration et la rime dans les
allées parfumées (oui parfumées, parfaitement, Monsieur !) de la
«Mosquée des juifs».
En ce temps-là, on
oubliait que le couffin était lourd et la distance pénible pour nos
petites jambes, pour ne retenir que cette atmosphère de fête
permanente. Et c’est précisément ce bien précieux, la joie de vivre,
que ces Égyptiens étaient venus nous rapporter, comme un objet égaré
et jamais réclamé par ses légitimes propriétaires. Comment ces
nouveaux émigrés exubérants, mais d’une patience remarquable se sont
retrouvés là? Tout simplement parce qu’ils ont commencé à arriver de
plus en plus nombreux en France, et qu’il fallait bien remplacer des
Algériens vieillissants ou recyclés ailleurs. C’est tout
naturellement que les propriétaires algériens des étals se sont
dessaisis, contre loyer bien sûr, de leurs fonds de commerce.
Clandestins
tolérés ou récemment régularisés, les exclus des banlieues du Caire
ou des villages de basse Égypte se sont imposés peu à peu dans le
paysage de Barbès.
Ils étaient
d’autant mieux accueillis qu’ils avaient laissé chez eux la morgue
et cet insidieux sentiment de supériorité qu’affichent toujours les
Arabes orientaux devant des Maghrébins. Bref, ils étaient émigrés,
savaient vendre et ne s’énervaient jamais, contrairement à nous,
c’était des frères. Un matin, ils n’étaient plus là, certains
d’entre eux avaient été déjà un peu bousculés le soir du «caillassage»
du Caire, mais la fuite n’a eu lieu qu’après Oum-Dorman. Les
«Pharaons» ont opéré leur sortie de Barbès sans soulever de vagues,
et sans être poursuivis, à chacun son exode ! On entend encore leur
dialecte vers la gare Saint-Lazare, près des chantiers, ou sur
l’avenue de Clichy, où les Algériens ne sont pas dominateurs, mais
Barbès…Autant le dire : le marché de Barbès sans ses Égyptiens,
c’est comme une chorba sans coriandre. Mieux encore, c’est comme le
ramadhan d’un algérien de Paris qui se rendrait au Centre culturel
algérien et qui trouverait porte close !
Par
Al-Moustagouer
Mouss.tagouer@gmail.com
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e-mail :contact@lesdebats.com
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