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De la
résistance collective à l’initiative culturelle
Le devoir de
témoigner, l’impératif d’exister
A partir de
pressions mais aussi d'incitations multiples, école, émigration,
enrôlement dans l'armée, et essentiellement à partir de l'entre-deux
guerres, les colonisés qu'ils furent adoptent ce que Naget Khadda
appelle «une nouvelle posture» dans leur rapport au colonisateur.
Cette nouvelle
posture est rendue possible, notamment, par la loi de 1905 portant
association. C’est sur cette base juridique que vont être recherchés
et créés une pléiade de «cadres légaux» qui, finalement, vont servir
de creuset au mouvement nationaliste en gestation. Organes de
presse, clubs sportifs, associations caritatives, troupes
théâtrales, groupes musicaux…qui vont permettre, petit à petit tout
un maillage et une reconnaissance active des populations concernées
par ces nouvelles formes d’organisation et de lutte socio-politique
qui activeront en même temps que la prise de conscience de l’énorme
retard accumulé, la nécessité d’œuvrer avec ces moyens modernes de
prise en charge des attentes et demandes sociales propres à la
communauté musulmane. C’est dire combien la découverte de nouvelles
perspectives, autres que celles traditionnelles, et par conséquent
non opératoires et à tout le moins inadaptées pour ce qui est des
villes, va précipiter cet engouement des algériens à rechercher par
tous les moyens ces structures collectives où, enfin, on peut être
entre soi, réfléchir entre soi et poser l’avenir selon la vision que
l’on s’en fait soi-même. Ces premiers pas dans l’initiative partagée
pour un réveil collectif seront fortement encouragés et encadrés par
des hommes et femmes de culture qui, en même temps que l’acquis
pédagogique de base arraché à l’école coloniale, se sentent forts
d’un terroir fondamentalement différent de celui proposé par la
culture et l’idéologie coloniale. Le tour de force est que, non
seulement ils vont remettre au-devant de la scène toute cette
culture populaire apparemment et jusque-là vouée à une mort lente
mais certaine, mais, mieux encore, ils vont le faire en adaptant et
adoptant les techniques et innovations alors en cours au sein de la
culture dominante, quelle fût strictement coloniale ou franchement
impériale. On a coutume aujourd’hui, parlant de la production
littéraire algérienne de l’entre-deux guerres, et particulièrement
de celle des années 1950, de dire et répéter qu’il s’agit de «grande
littérature.» Soit, et c’est tout à l’honneur de tous ceux et toutes
celles qui en furent. Mais les choses avancèrent de façon beaucoup
plus modeste et, en tout cas, grâce aux efforts et à la persévérance
personnels d’artistes qui eurent tout à réinventer pour adapter les
anciennes façons de faire de l’art aux exigences modernes. Et,
forcément, tout cela n’alla pas sans une certaine forme de violence,
d’abord vis-à-vis de soi-même. De fait, et comme le soulignait Naget
Khadda, «la culture algérienne traditionnelle ne connaît ni le
théâtre dit «à l’italienne», ni la peinture de chevalet, ni le
roman, ni la musique polyphonique.» Elle poursuit : « …pour ce qui
concerne la peinture en Algérie, forme étrangère tout comme le
théâtre, à la culture arabo-berbère, il a fallu un siècle
d’acclimatation pour que son adoption se réalise dans une
civilisation se caractérisant par une forte intégration des arts
dans le cadre de vie et les pratiques sociales.» Et l’on ne peut ici
ignorer le monumental travail esthétique et novateur abattu par le
regretté Mohamed Racim pour, justement, introduire et banaliser
nouvelles techniques et regards nouveaux non seulement pour ce qui
est de l’art de l’enluminure et de la calligraphie, mais pour ce qui
est de la volonté d’inscription dans les formes de la modernité. Le
fait que ce soit surtout et essentiellement par le biais de la
littérature et de la poésie que le combat nationaliste fut porté et
grandi ne signifie absolument pas que celles-ci, émergées de nulle
part, se soient imposées sans profiter des sillons creusés, et le
plus souvent dans d’extrêmes difficultés, par d’autres précurseurs,
aujourd’hui considérés comme secondaires, voire mineurs quant à leur
apport au désir d’émancipation du peuple colonisé. Une autre page,
celle du désenchantement, s’ouvrira, une fois les portes de
l’indépendance ouvertes.
Par Malik
Bellil
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La décolonisation ou du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes
De l’union
sacrée à la redécouverte de soi
Nous avons choisi
ce long essai qui mêle avec talent et maîtrise du sujet abordé,
éléments autobiographiques, souvenirs d’enfance, réflexion,
introspection et analyse scientifique de la sociologue et
intellectuelle tunisienne Hélé Béji, pour, comme elle le propose,
tenter de faire le point sur ce qu’ont pu être toutes ces décennies
de la deuxième moitié du siècle passé aux yeux de tous ceux qui,
comme nous, sont nés colonisés et n’ont eu d’autre aspiration
profonde, leur vie durant, que l’impératif et la nécessité de cesser
de l’être. Grand et toujours pas suffisamment exploré thème de la
décolonisation. Tout commence dans cette Tunisie natale qui vibre au
rythme de ce nationalisme qui déjà a dépassé les limites étroites de
ses propres frontières ; qui déjà a investi le champ familial le
plus intime. Autant dire que s’en est bien plus qu’une simple
revendication, d’ordre politique ou non ; c’est une respiration,
autant collective qu’individuelle.
La décolonisation
s’est, nous dit-elle, d’abord et avant tout, le droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes. Vaste programme qui, forcément va se découper
en deux parties qui sans être totalement distinctes, sans être dans
la continuité directe l’une de l’autre, n’en obligent pas moins
celui ou celle qui veut comprendre ce qui se passe, ce qui s’est
passé, en quoi le moment historique d’avant l’indépendance
recherchée et revendiquée et différent de celui post indépendance.
On connaît l’un des tout premiers ouvrages de Béji et l’attention
qu’elle a porté et continue de porter à ce qu’elle appelle elle-même
«le désenchantement national.»
C’est le point de
départ de sa réflexion : à partir du moment où je peux constater
autant ce qui a changé que ce qui n’a pas été atteint, ai-je le
droit, sans me trahir, sans prendre le risque de redevenir, le plus
souvent à mon insu, de remettre en question cette volonté de
décolonisation ; de la considérer comme une chimère, un lointain
idéal, de toutes façons inaccessible ? C’est la non réponse à ce
genre de problématique tant politique qu’existentielle qui produit
les travers faciles de l’antioccidentalisme, du radicalisme
extrémisme, de la recherche des origines entendue comme supposée
balise à même de (me) protéger de tous les pièges, tous les maux
dans lesquels, justement, ma toute nouvelle condition de décolonisé
me place. La recherche de la tradition n’est pas autre chose.
Donc, après
s’être, du moins au plan formel et symbolique, libéré des entraves
de ce qui était considéré comme le mur essentiel dressé face à ma
volonté de libération, de me prendre en charge, de prendre en charge
mon destin,(et celui des autres), et après avoir pris toute la
pleine mesure des nouvelle entraves émergées, quel humanisme, quel
regard vais-je forger face, autant aux miens, qu’à tous ces autres
que je perçois et vis au plus profond de moi-même, comme des
obstacles à mon propre épanouissement ? La difficulté est autant
d’ordre intérieur qu’extérieur. Il faut réinventer, à la lumière de
l’expérience de tous les jours, jusqu’au sens du mot démocratie. Il
faut admettre le fait que c’est au moment de la chute du mur de
Berlin que les occidentaux ont érigés un autre mur qui désormais
m’interdit de voyager où je veux sur MA terre. D’apprendre et de
m’enrichir, donc. Deux possibilités se présentent alors : soit un
rejet encore plus profond de ce monde autre, soit le repli sur
moi-même, tradition et mimétisme religieux à l’appui. On l’aura
compris, dans les deux cas, le désenchantement mue en échec. C’est
que de la façon la plus énergique possible notre sociologue réfute,
refuse. Il ne saurait être question d’échec. Tout cela est
parfaitement explicable, maîtrisable ; pourvu que, comme au temps de
la quête pour la décolonisation, les mots encore une fois, puissent
être partagés par le plus grand nombre. Se remettre au travail face
tant au passé qu’au présent est la seule et véritable tache de tous
ceux qui n’ont guère d’autre choix que de continuer à aller de
l’avant. Le chemin est long, dur, chaotique, pas forcément
linéaire ; il est imprévisible et continuera à réserver bien des
surprises, mais cela en vaut la peine. Bref, l’enthousiasme et
l’effusion collective du temps de la décolonisation ont cédé la
place à celui du raisonnement, des bilans. De nouvelles projections
sont à faire. Qu’à cela ne
tienne !
M. B.
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