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La logique des foules
Il en est du
football comme de l'amour : l'appétit vient en mangeant et la
pénurie de prouesses sécrète l'abstinence. Les succès de l'équipe
nationale d'avant la Coupe d'Afrique ont induit chez les supporters
un sentiment d'euphorie qui à son tour a engendré un triomphalisme
démesuré, jusqu'à faire faire perdre au public toute rationalité.
Les Algériens ont placé leur équipe sur une rampe de lancement sans
frein, et l'ont propulsée dans un firmament si éloigné qu'ils n'ont
pu la rattraper et où même les joueurs se sont égarés. Les récentes
péripéties, avec une expression de joie comme on n'en a vu jamais
vue, suivie de traumatismes vite oubliés, avec une réconciliation
également aussitôt rangée dans l'amnésie, ont fait qu'il n'y avait
pas matière à s'ennuyer lors de ces fameuses joutes continentales.
Tout un chacun est partagé entre deux désirs, celui de tirer les
leçons, de plonger dès maintenant dans la perspective du Mondial à
venir, donc de faire les pronostics triomphalistes qui vont avec,
d'une part, et de l'autre, passer à autre chose, s'extirper de
l'atmosphère folle et endiablée du football, pour retourner dans le
réel, avec ses aspects positifs et ceux qui le sont moins. Entre les
deux, il y a une troisième voie, celle de tenter de voir ce qui a
été le plus marquant durant toutes ces semaines de compagnonnage
avec l'équipe nationale, qui a prodigué, en matière de résultats, du
bon et du… moins bon. De toute façon, le football compte dans ce
pays tellement d'analystes et d'experts, autant dire un effectif de
trente millions d'éléments, qui peuvent décortiquer un match sous
ses coutures, avec ses tactiques, stratégies et tutti quanti, que
l'humilité dicte de leur laisser la tâche du tirage de plans sur la
comète. Pour notre part, humbles observateurs, on sort du stade pour
voir la dynamique sociale engendrée par tous ces «évènements». Il va
de soi que ce qui est à retenir et qui probablement va s'incruster
dans le futur, c'est le déclic ressenti, comme entité réactive, avec
une impressionnante capacité de communion, de partage émotionnel et
surtout de faire bloc. Jamais, même en incluant tous les types et
d'importance d'émeutes connues à travers le territoire ou d'autres
manifestations publiques de joie, de peine ou de colère, on n'aura
vu la logique de foule fonctionner avec une telle célérité, une
telle efficacité et une telle ampleur. On a vu la foule, en majorité
jeune, à l'image de l'Algérie, festoyer après les victoires bien
sûr, mais aussi avant les rencontres, et surtout, là est
l'originalité, après une défaite. Les Algériens ont injecté une
overdose de soutien actif au principe «pour le meilleur et pour le
pire». La logique des foules s'est révélée d'un tel impact collectif
que personne n'a pu se prétendre comme étant immunisé contre cette
fertile contamination par le virus du foot, et même les moins portés
sur la balle ronde ont vu, même s'ils s'en défendent, leur cœur
battre la chamade et leur esprit vibrer intégralement au rythme des
heurs et malheurs des Verts. Toute la société algérienne, branchée
sur le même diapason réactif, entonnant une chorale émotionnelle, à
la seconde près dans la joie comme dans la déception, on n'a vu de
pareils scénarios que lors des séismes. En somme, la société
algérienne, longtemps amorphe et tétanisée, qui avait désappris et
le sens de la fête et celui du chagrin sentimental, s'est enfin
réconciliée avec sa nature de population qui communie et réagit au
quart de tour. En réalité, cette jachère n'était pas faite pour
s'inscrire dans une durée éternelle, et la société n'attendait
qu'une occasion pour opérer la rupture avec cet état de sommeil.
L'équipe a été au moins un prétexte, au plus un catalyseur. Aux
politiques d'en tirer les conclusions. Mais ne l'ont-ils pas déjà
fait ?
Par Nadjib
Stambouli
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