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Semaine du 3 au 9 mars 2010

 

Le cinéma algérien

Témoignage de l’histoire d’un pays

Merzak Allouache

Je suis plus libre dans mes choix

Au pays des pierres qui parlent

Carnet de route sur les pistes de l’Ahaggar

 

 

 

 Culture


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Le cinéma algérien, témoignage de l’histoire d’un pays

Dans Harragas, sorti en salles le 24 février, Merzak Allouache lève le voile sur le désespoir de la jeunesse algérienne prête à tout pour rejoindre l'eldorado européen. Un film engagé, à l'image de ses précédents longs-métrages, mais aussi de l'ensemble de la production cinématographique d'Algérie.Par Marion THUILLIER

La guerre comme première source d’inspiration

Le cinéma algérien naît en 1958 avec l’ouverture dans les maquis d’une école de formation au cinéma, puis prend très vite son essor après l’indépendance du pays. Dès 1962, l’Algérie compte ainsi 424 salles de cinéma pour 15 millions d’habitants. Les premières fictions nationales revisitent son histoire récente en prenant pour thèmes privilégiés le colonialisme et le mouvement de libération nationale. Une tendance aux films historiques qui se confirmera par la suite.

Dans L’Aube des damnés (1965), Ahmed Rachedi retrace la colonisation en Afrique et les luttes pour l’indépendance à travers un montage d’images d’archives. Puis il décrit les souffrances des habitants d’un village de montagne en Kabylie où s’affrontent maquisards et occupants dans L’Opium et le Bâton (1969). Mohammed Lakhdar-Hamina choisit aussi le contexte de la guerre d’Algérie pour son premier film, Le Vent des Aurès (1966), qui montre l’obstination d’une mère à retrouver son fils incarcéré par l’armée française. Il récidive en 1968 sur le registre de la comédie avec Hassan Terro, dans lequel un petit-bourgeois froussard se retrouve entraîné malgré lui dans le feu de l’action révolutionnaire. Le film La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo (1966) reconstitue lui de manière réaliste et objective l’affrontement sanglant entre les parachutistes français du colonel Mathieu et les militants du Front de libération nationale (FLN) pour le contrôle du quartier de la Casbah à Alger en 1957. Censurée en France, l’œuvre reçut le Lion d’or à la Mostra de Venise de 1966, ce qui provoqua la colère de la délégation française.

La guerre continue d’inspirer le cinéma algérien dans les années 1970 avec comme point d’orgue la Palme d’or cannoise décernée en 1975 à Mohammed Lakhdar-Hamina pour Chronique des années de braise. Cette première superproduction algérienne met en scène les différents événements qui ont eu lieu de 1939 à 1954 et ont conduit à la lutte armée contre la colonisation. La douloureuse histoire du pays ne cessera d’ailleurs d’être explorée par les cinéastes algériens. Dans Les Sacrifiés (1983), Okacha Touita révèle une face moins connue de la guerre d’Algérie à travers les règlements de comptes sanglants entre les militants du FLN et ceux du Mouvement national algérien (MNA) plus politique. Un nouveau regard sur cette période qui fait aussi l’objet de nombreux documentaires comme Un Rêve algérien de Jean-Pierre Lledo (2003) ou Mémoires du 8 mai 1945 de Mariem Hamidat (2007).

Le reflet des préoccupations sociales

Cependant, à partir des années 1970, la guerre ne constitue plus un sujet exclusif pour les cinéastes, qui commencent à s’intéresser également au contexte social et aux conditions de vie de leurs concitoyens.

La mise en œuvre de la réforme agraire en 1972 entraîne la réalisation cette année-là de plusieurs films sur le monde rural. Parmi eux, Le Charbonnier de Mohamed Bouamari dépeint la situation difficile de la paysannerie face à la nouvelle politique du pays, tandis que Noua d’Abdelaziz Tolbi revient sur la révolte des paysans algériens contre l’autorité du gouvernement français à l’époque de la colonisation. Merzak Allouache amorce ensuite un tournant en évoquant pour la première fois la vie ordinaire dans Omar Gatlato (1976). Cette œuvre phare du cinéma national dévoile de manière réaliste et originale les illusions de la jeunesse algérienne urbaine, passionnée par la musique chaâbi (populaire) et les films hindous, désœuvrée, machiste et vivant dans un climat d’insécurité sociale.

D’autres films traitent du statut de la femme en Algérie. Leila et les autres de Sid Ali Mazif (1977) s’interroge sur les préjugés encore tenaces qui freinent leur émancipation en suivant le quotidien d’une lycéenne promise à un homme qu’elle ne connaît pas et d’une ouvrière méprisée par son contremaître. La même année, La Nouba des femmes du mont Chenoua d’Assia Djebar nous fait partager les souvenirs de six femmes à propos de la guerre d’indépendance et d’autres épisodes marquants de leur existence. L’émigration et le déracinement sont aussi abordés, notamment à travers Ali au pays des mirages d’Ahmed Rachedi (1979) qui dénonce le racisme et les brimades subis par les immigrés en France.

Les années 1970 apparaissent donc comme les années fastes du cinéma algérien avec la sortie de cinq films nationaux par an et une importante fréquentation des salles obscures par la population. Moins prolifiques, les années 1980 présentent toutefois quelques films de qualité sur des thèmes tout aussi variés. Brahim Tsaki s’attarde sur l’enfance dans le documentaire Les Enfants du vent  (1981), puis sur la complicité qui se noue entre un garçon et une fille sourds-muets dans Histoire d’une rencontre (1983). Vent de sable de Mohamed Lakhdar-Hamina (1982) témoigne de la violence que la nature fait à l’homme et qu’il retourne ensuite contre la femme. Avec Les Folles Années du twist (1983), Mahmoud Zemmouri démystifie, lui, avec humour les récits traditionnels sur l’engagement héroïque pendant la guerre.

Un nouveau départ

Le terrorisme des années 1990 va mettre un terme à l’essor du cinéma algérien. La plupart des cinéastes fuient le pays après une vague d’assassinats parmi les intellectuels en 1993, tandis que la production cinématographique nationale est privatisée et disparaît presque complètement. Les films de cette période reflètent évidemment la violence qui règne en Algérie. Tourné dans l’insécurité permanente, Bab el-Oued City de Merzak Allouache (1994) relate la montée de l’intégrisme religieux, le développement des petits trafics et les rêves d’exil de la jeunesse algérienne. A travers la métaphore inversée de l’arche de Noé, Mohamed Chouikh représente la folie des hommes qui s’entredéchirent pour un même territoire dans L’Arche du désert (1997).

Par ailleurs, c’est pendant cette époque incertaine que sont tournés trois films en langue berbère, une culture longtemps opprimée. Machaho de Belkacem Hadjadj (1995) s’attaque à l’aveuglement qui

conduit au fanatisme destructeur et rend hommage aux femmes algériennes, tout comme La Montagne de Baya d’Azzedine Meddour (1997). La Colline oubliée d’Abderrahmane Bouguermouh (1996) livre de son côté une chronique de la jeunesse kabyle au cours de la Seconde Guerre mondiale. L’importante enveloppe budgétaire allouée au cinéma à l’occasion du Millénaire d’Alger et de «l’Année de l’Algérie en France» au début des années 2000 vont ensuite permettre à la production nationale de redémarrer. Des cinéastes algériens installés en France reviennent sur leur terre natale, à l’image de Merzak Allouache qui y tourne L’Autre monde en 2001 après sept ans d’absence. Certains revisitent la «décennie noire» qui vient de s’écouler, comme Yamina Bachir-Chouikh avec Rachida (2003), où une jeune institutrice essaie de fuir la violence des terroristes en allant se terrer dans un petit village à la campagne. Néanmoins, ce sont surtout les conséquences désastreuses de tous ces bouleversements historiques qui influencent les réalisateurs aujourd’hui. Aliénations de Malek Bensmaïl (2004) tente ainsi de comprendre les souffrances des Algériens en filmant la parole des malades à l’hôpital psychiatrique de Constantine. Les dernières productions nationales mettent, elles, davantage l’accent sur le désarroi des jeunes, poussés à l’exil par la misère et le poids des traditions, comme Bled number one de Rabah Ameur-Zaimeche (2006) ou Harragas de Merzak Allouache (24 février 2010). L’évolution de la société algérienne n’a donc pas fini d’inspirer les générations de cinéastes à venir.

 

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Merzak Allouache

Je suis plus libre dans mes choix

Je rentre régulièrement en Algérie, plusieurs fois par an. À chaque fois, je remarque à quel point le pays grouille de jeunes et à quel point ils font face à des problèmes terribles. Cette situation n’est pas nouvelle, bien sûr : en 1975, quand je tournais Omar Gatlato, je parlais déjà de la mal-vie, des difficultés à trouver du travail, des jeunes qui ne pouvaient se raccrocher qu’à la musique, aux fêtes de mariage, de toutes ces choses qui vont mal. Mais elles se sont aggravées. J’ai pensé qu’il était à nouveau nécessaire d’en parler. Comme je ne suis pas quelqu’un qui fait du documentaire, j’ai réalisé ce film-là sur ces jeunes qui veulent partir.

Le phénomène des harragas algériens est un phénomène étrange et terrible à la fois. J’ai beaucoup appris dessus grâce à la presse algérienne, qui ne se prive pas d’évoquer la détresse de cette jeunesse marquée par la dureté des années précédentes, par les émeutes de 1988 puis par les massacres de la guerre avec les islamistes. Et qui a découvert ensuite les kamikazes, qui parle de violence, de désespoir et parfois de suicide. La situation est même plus grave aujourd’hui que ce que je montre avec ce film. Et je la ressens peut-être d’autant plus que je fais beaucoup d’allers-retours entre les deux rives de la Méditerranée (…) Par force, je vis un peu de façon schizophrénique mon rapport à l’Algérie. Il y a surtout un problème important, qui me touche: je sens une réticence à ce que je vienne filmer. Je sais qu’il y a une part de rancœur, de jalousie. Autre chose aussi sans doute? Ceux qui vivent sur place sont confrontés à un phénomène d’autocensure, ils ne peuvent pas toujours aller jusqu’au bout de ce qu’ils ont envie de dire. Je suis plus libre dans mes choix, je crois. Mais j’éprouve de grandes difficultés, notamment morales, à chaque fois que je tourne, je suis de plus en plus dans une situation de stress. C’est malgré tout de ce pays qui m’a vu naître et grandir, et que je vois se transformer, que j’ai envie de parler. Je ne suis pas un beur, je suis un cinéaste algérien qui vit en France pour l’instant. Parce qu’après Bab El Oued City, en pleine période de violences, n’ayant aucun moyen d’assurer ma sécurité alors que j’avais tourné un film contre les islamistes, j’ai eu peur (…) Les causes du départ, je les considère comme connues, comme presque évidentes en tout cas. Ce n’était pas le sujet que je voulais traiter.

La première partie sur l’attente du départ me sert surtout à présenter les personnages avant de passer à la traversée en elle-même. J’avais envie d’accompagner les personnages dans ce voyage dangereux, ce huis clos, cet enfermement avec ses violences. Sans faire bien sûr l’apologie de cette aventure, et sans regard moral sur ce qu’ils font. J’ai même essayé jusqu’à un certain point de rejoindre le documentaire, de ne pas faire de commentaires (…) Je crois qu’a priori il s’agit d’une traversée suicidaire. Dans le film, tous ne meurent pas et c’est déjà bien. Et les seuls qui n’ont peut-être pas raté leur projet d’émigration, même si cela ne reste qu’une hypothèse improbable à la fin du film, ce sont les plus miséreux sur la barque, ceux qui viennent du Sahara, qui ne savent pas nager et qui n’ont pas pu gagner la terre ferme par leurs propres moyens.

Cela me plaisait de leur laisser une petite chance. Ma génération, celle des lendemains de l’indépendance, celle qui a tourné plutôt confortablement dans un cadre protégé par l’État et dans un pays doté d’un vrai réseau de salles, a en tout cas presque disparu. Beaucoup de cinéastes de cette génération ont cessé de travailler quand le système dit socialiste a été démantelé, il y a plus d’un quart de siècle. Car ils ne savaient pas comment se prendre en charge. Ceux qui sont restés sur place ont commencé à tourner en rond sans trouver de solution pour continuer à faire des films. Seuls ceux qui étaient ou sont allés à l’extérieur ont pu parfois poursuivre leur œuvre. Aujourd’hui, il y a en Algérie même une génération de jeunes très dynamiques, qui semblent impatients, qui tournent déjà des courts-métrages et qui donnent l’impression que le cinéma peut repartir dans le pays. Mais comment, en racontant quoi? Et comment seront-ils aidés? Y aura-t-il à nouveau une vraie politique culturelle, cette fois non bureaucratique, pour les soutenir? Attendons de voir.          

Extraits Entretien (Jeune Afrique)

 

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Au pays des pierres qui parlent

Carnet de route sur les pistes de l’Ahaggar

C'est sans aucun doute ici, indifféremment en plein jour ou par temps de claire lune, qu'est né le poème. Vêtu d'une seule et simple corde, il résonne depuis la nuit des temps aux quatre coins de cet immense désert jadis apprivoisé par les hommes et aujourd'hui tenu en laisse par force 4x4 qui le sillonnent à longueur de journée comme s'il s'agissait d'une simple route communale du  nord du pays. Les temps ont bien changé et les légendaires caravanes ne sont plus qu'un souvenir de plus dans la mémoire des hommes. Place au présent…

C’est sans doute ainsi que cela se passe lorsque l’histoire prend sur elle de s’approprier le langage des hommes pour s’adresser à eux et leur rappeler les temps lointains où l’écriture n’existait pas encore sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Partout des vestiges des temps passés, partout des humains bien vivants et présents et qui ne demandent qu’à épouser leur siècle et profiter comme tous leurs concitoyens d’ailleurs des bienfaits du progrès et du développement. Je déambule dans les rues et ruelles de la ville. Il se fait tard et le premier concert vient de prendre fin. Pour une fois, les communautés africaines, en situation légale ou non, se sont permis de sortir en groupe, certains sont même venus en famille. La fête était à son comble lorsque tout ce beau monde s’est mis à battre la cadence et à danser. Oui, c’est sûr, les Africains ont le secret du rythme et de la danse. En tout cas, ils m’aident à me libérer de toutes ces inhibitions que j’ai ramenées avec moi depuis cette grande ville qu’on appelle Alger et qui n’apporte plus qu’ennui et routine des jours longs comme des jours sans pain. Chaque coin de rue me parle. Je m’arrête sans trop savoir pourquoi devant l’endroit exact où le Père Foucault a rendu son dernier soupir. L’endroit est marqué d’une stèle encastrée à même le mur. Il semble bien lointain ce temps-là des missionnaires et des militaires français qui entendaient en même temps pacifier toute la région, ramener les populations touarègues dans le giron du christianisme. En ce temps-là, Tamanrasset ne comptait guère plus de deux mille habitants. Si on compare ces statistiques avec celles d’aujourd’hui et qui nous parlent de plus de deux cent mille âmes et plus de quarante cinq nationalités, pour l’immense majorité africaine, alors l’on ne mesure qu’à sa juste valeur tout ce qui aura été fait ici depuis l’indépendance du pays. C’est la première fois que je vois autant de monde amassé sur l’esplanade de la Maison de la Culture. L’organisation et le service d’ordre sont au top. Les policiers sont d’une politesse extrême ; aucune de ces réactions comme l’on en voit tant dans les autres villes du pays. Il y a bel et bien une mentalité du sud et qu’il faudra coûte que coûte sauvegarder. Préserver. Au même titre que désormais l’on ne parle plus de préservation et de protection du patrimoine culturel immatériel. C’est que plus la ville grandit et plus les risques d’une perversion généralisée  prennent en ampleur.

En se joignant à la population locale, les artistes, chanteurs, danseurs et musiciens africains venus du Mali, du Niger et du Burkina Faso ont réussi l’incroyable gageure de nous avoir rappelé ces temps lointains où il ne venait à l’idée de personne de considérer le Sahara comme un désert au sens où nous l’entendons aujourd’hui. C’est tout simplement inimaginable. On se surprend dès lors à revivre cette lointaine époque où touaregs et peuls étaient les seuls maîtres de la région et où ils se répartirent la tâche d’occuper, chacun pour ce qui le concerne, tout l’espace vide en le découpant en petits territoires marqués par des traces encore visibles de nos jours. Partout de petits cumulus signalent quelque chose. Un point d’eau, une piste, un lieu pas comme les autres, quelque tombe d’un lointain ancêtre aujourd’hui oublié de tous sauf des siens qui continuent à faire vivre son souvenir par le biais de ziaras et autres pèlerinages très prisés dans la région. On a raison de dire que l’Algérie est un beau et grand pays. Ce n’est assurément pas une simple formule pour touristes en mal d’exotisme et de dépaysement. Pour peu, et au lieu de revenir sur la capitale, je me laisserais tenter par ce désir profond et subit de poursuivre ma route et d’aller plus bas, beaucoup plus bas, voir comment les choses se passent. Je sais, des copains vivant ici m’en ont parlé : la famine guette tout autant au Mali qu’au Niger et même dans certains autres pays africains. Les médias et les Organisations non gouvernementales n’en ont pas encore parlé et c’est sans doute la raison qui fait que pour l’heure, nul ne s’inquiète. On verra comment les choses vont se passer dans quelques mois. C’est tout simplement magnifique tout ce qui se passe dans ce pays depuis le mois de juillet de l’année passée. Nous renouons sans cesse et avec un appétit grandissant avec nos racines africaines. Je pense à ces remarques que m’a faites le professeur Mahmoud Guettaf, concernant la surexploitation intéressée de l’axe ouest-est au détriment de celui nord-sud. Il s’agit pourtant de l’une des dimensions les plus riches et les anciennes de l’histoire de notre pays. Il dit aussi qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire et justifie ces propos par notre présence à tous ici. L’homme a suffisamment d’expérience pour que je comprenne qu’il a raison. Le tout est de s’y mettre. Le reste viendra non pas tout seul, mais le plus normalement du monde.

Une nuée de journalistes squatte le sempiternel hôtel Tahat de Tamanrasset, attablés   mécaniquement à l’une ou l’autre table du bar, bien évidemment sans boissons – c’est si cher – ils sont pourtant là à scruter l’horizon, à chercher de quoi remplir leur quota de signes quotidiens – leur gagne-pain – ; ils ne s’en cachent pas d’ailleurs qui sont prêts à n’importe quoi pour le moindre entretien, pour la moindre interview.  Par moment, ils font peine à voir.   Désœuvrés,  à trente degrés à l’ombre, ils ont tout l’air d’attendre qu’une main amie ou indifféremment amicale vienne, comme par une opération du Saint esprit, les tirer de leur amorphe indifférence qui n’est que l’expression de leur méconnaissance des lieux. Et, ici, quand on dit lieux, cela se chiffre par dizaines de milliers de kilomètres ! C’est dire !

L’ami Arezki Larbi et moi-même sommes, chacun une  brouette à la main, à la recherche de pierres de différentes grosseurs et susceptibles d’être correctement alignées en cercles concentriques, sept au total, et devant figurer l’ossature de l’œuvre dite d’art contemporain qu’il a imaginée pour rendre hommage à Tin Hinan et, dans la foulée, rehausser ce premier festival des arts de l’Ahaggar d’une énième pierre à l’édifice délicat entrepris par les organisateurs de la manifestation en question. Tout autour de nous, dans ce campement improvisé pour l’occasion et constitué de quelques dizaines de tentes sagement alignées  en demi-cercle sur un terre-plein situé à deux ou trois kilomètres de la cité de Abalessa, les maîtres des lieux, les Touaregs, hommes, femmes et enfants, sont, sans doute sous l’effet de la chaleur et des rafales incessantes de vent qui cinglent le camp, camouflés, comme invisibles ; c’est tout juste si l’on peut en apercevoir un de temps à autre. C’est tout juste si un rire, capté de ci, de là, vient rappeler leur présence. Une chose est sûre, ils savent parfaitement ce qu’ils font. Pas comme nous, deux véritables cinglés, qui prenons en pleine figure sable, poussière et rayons brûlants. La veille, nous sommes passés nous agenouiller devant le mausolée de l’aïeule et fondatrice de l’étoile d’où nous sommes. Arezki a pris une photo de moi accroupi devant l’endroit où des scientifiques ont découvert le squelette qui désormais trône dans l’une des salles du musée du Bardo, à Alger.

Il l’a nommé «Jida.» Messieurs Guettaf et Mahfoufi, respectivement ethno-musicologues (terme qu’ils réfutent) à Tunis et Paris, nous accompagnent dans cette (re) découverte de l’ancêtre commun. Ils observent, restent silencieux. Normal : la seule musique perceptible ici en ce moment même c’est celle qui provient  de la mémoire ; inutile de préciser personnelle.

C’est il y a cinq siècles, nous disent les érudits et scientifiques, que Tin Hinan, accompagnée de sa servante, a mis, ici même, pied à terre et ordonné à ses dromadaires et autres bêtes de somme de se taire.

Peut-être faisait-il crépuscule, peut-être était-ce alors grand matin ? Nul ne le sait. Nous savons tout juste que c’est là, à cet endroit, que tout est parti.

Que c’est depuis que les Kel Ahaggar essaiment un territoire grand comme plusieurs pays de cette Europe orgueilleuse et suffisante  qui continue à envoyer ses enfants, à dos de motos, pour – les prétentieux ! – venir à bout rien moins que de l’Ahaggar lui-même, mais aussi et également du terrifiant Tanezrouft.

Par Malik-Amestan  B.

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