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Le cinéma algérien, témoignage de l’histoire d’un pays
Dans Harragas,
sorti en salles le 24 février, Merzak Allouache lève le voile sur le
désespoir de la jeunesse algérienne prête à tout pour rejoindre
l'eldorado européen. Un film engagé, à l'image de ses précédents
longs-métrages, mais aussi de l'ensemble de la production
cinématographique d'Algérie.Par Marion THUILLIER
La guerre comme
première source d’inspiration
Le cinéma algérien
naît en 1958 avec l’ouverture dans les maquis d’une école de
formation au cinéma, puis prend très vite son essor après
l’indépendance du pays. Dès 1962, l’Algérie compte ainsi 424 salles
de cinéma pour 15 millions d’habitants. Les premières fictions
nationales revisitent son histoire récente en prenant pour thèmes
privilégiés le colonialisme et le mouvement de libération nationale.
Une tendance aux films historiques qui se confirmera par la suite.
Dans L’Aube des
damnés (1965), Ahmed Rachedi retrace la colonisation en Afrique et
les luttes pour l’indépendance à travers un montage d’images
d’archives. Puis il décrit les souffrances des habitants d’un
village de montagne en Kabylie où s’affrontent maquisards et
occupants dans L’Opium et le Bâton (1969). Mohammed Lakhdar-Hamina
choisit aussi le contexte de la guerre d’Algérie pour son premier
film, Le Vent des Aurès (1966), qui montre l’obstination d’une mère
à retrouver son fils incarcéré par l’armée française. Il récidive en
1968 sur le registre de la comédie avec Hassan Terro, dans lequel un
petit-bourgeois froussard se retrouve entraîné malgré lui dans le
feu de l’action révolutionnaire. Le film La Bataille d’Alger de
Gillo Pontecorvo (1966) reconstitue lui de manière réaliste et
objective l’affrontement sanglant entre les parachutistes français
du colonel Mathieu et les militants du Front de libération nationale
(FLN) pour le contrôle du quartier de la Casbah à Alger en 1957.
Censurée en France, l’œuvre reçut le Lion d’or à la Mostra de Venise
de 1966, ce qui provoqua la colère de la délégation française.
La guerre continue
d’inspirer le cinéma algérien dans les années 1970 avec comme point
d’orgue la Palme d’or cannoise décernée en 1975 à Mohammed
Lakhdar-Hamina pour Chronique des années de braise. Cette première
superproduction algérienne met en scène les différents événements
qui ont eu lieu de 1939 à 1954 et ont conduit à la lutte armée
contre la colonisation. La douloureuse histoire du pays ne cessera
d’ailleurs d’être explorée par les cinéastes algériens. Dans Les
Sacrifiés (1983), Okacha Touita révèle une face moins connue de la
guerre d’Algérie à travers les règlements de comptes sanglants entre
les militants du FLN et ceux du Mouvement national algérien (MNA)
plus politique. Un nouveau regard sur cette période qui fait aussi
l’objet de nombreux documentaires comme Un Rêve algérien de
Jean-Pierre Lledo (2003) ou Mémoires du 8 mai 1945 de Mariem Hamidat
(2007).
Le reflet des
préoccupations sociales
Cependant, à
partir des années 1970, la guerre ne constitue plus un sujet
exclusif pour les cinéastes, qui commencent à s’intéresser également
au contexte social et aux conditions de vie de leurs concitoyens.
La mise en œuvre
de la réforme agraire en 1972 entraîne la réalisation cette année-là
de plusieurs films sur le monde rural. Parmi eux, Le Charbonnier de
Mohamed Bouamari dépeint la situation difficile de la paysannerie
face à la nouvelle politique du pays, tandis que Noua d’Abdelaziz
Tolbi revient sur la révolte des paysans algériens contre l’autorité
du gouvernement français à l’époque de la colonisation. Merzak
Allouache amorce ensuite un tournant en évoquant pour la première
fois la vie ordinaire dans Omar Gatlato (1976). Cette œuvre phare du
cinéma national dévoile de manière réaliste et originale les
illusions de la jeunesse algérienne urbaine, passionnée par la
musique chaâbi (populaire) et les films hindous, désœuvrée, machiste
et vivant dans un climat d’insécurité sociale.
D’autres films
traitent du statut de la femme en Algérie. Leila et les autres de
Sid Ali Mazif (1977) s’interroge sur les préjugés encore tenaces qui
freinent leur émancipation en suivant le quotidien d’une lycéenne
promise à un homme qu’elle ne connaît pas et d’une ouvrière méprisée
par son contremaître. La même année, La Nouba des femmes du mont
Chenoua d’Assia Djebar nous fait partager les souvenirs de six
femmes à propos de la guerre d’indépendance et d’autres épisodes
marquants de leur existence. L’émigration et le déracinement sont
aussi abordés, notamment à travers Ali au pays des mirages d’Ahmed
Rachedi (1979) qui dénonce le racisme et les brimades subis par les
immigrés en France.
Les années 1970
apparaissent donc comme les années fastes du cinéma algérien avec la
sortie de cinq films nationaux par an et une importante
fréquentation des salles obscures par la population. Moins
prolifiques, les années 1980 présentent toutefois quelques films de
qualité sur des thèmes tout aussi variés. Brahim Tsaki s’attarde sur
l’enfance dans le documentaire Les Enfants du vent (1981), puis sur
la complicité qui se noue entre un garçon et une fille sourds-muets
dans Histoire d’une rencontre (1983). Vent de sable de Mohamed
Lakhdar-Hamina (1982) témoigne de la violence que la nature fait à
l’homme et qu’il retourne ensuite contre la femme. Avec Les Folles
Années du twist (1983), Mahmoud Zemmouri démystifie, lui, avec
humour les récits traditionnels sur l’engagement héroïque pendant la
guerre.
Un nouveau
départ
Le terrorisme des
années 1990 va mettre un terme à l’essor du cinéma algérien. La
plupart des cinéastes fuient le pays après une vague d’assassinats
parmi les intellectuels en 1993, tandis que la production
cinématographique nationale est privatisée et disparaît presque
complètement. Les films de cette période reflètent évidemment la
violence qui règne en Algérie. Tourné dans l’insécurité permanente,
Bab el-Oued City de Merzak Allouache (1994) relate la montée de
l’intégrisme religieux, le développement des petits trafics et les
rêves d’exil de la jeunesse algérienne. A travers la métaphore
inversée de l’arche de Noé, Mohamed Chouikh représente la folie des
hommes qui s’entredéchirent pour un même territoire dans L’Arche du
désert (1997).
Par ailleurs,
c’est pendant cette époque incertaine que sont tournés trois films
en langue berbère, une culture longtemps opprimée. Machaho de
Belkacem Hadjadj (1995) s’attaque à l’aveuglement qui
conduit au
fanatisme destructeur et rend hommage aux femmes algériennes, tout
comme La Montagne de Baya d’Azzedine Meddour (1997). La Colline
oubliée d’Abderrahmane Bouguermouh (1996) livre de son côté une
chronique de la jeunesse kabyle au cours de la Seconde Guerre
mondiale. L’importante enveloppe budgétaire allouée au cinéma à
l’occasion du Millénaire d’Alger et de «l’Année de l’Algérie en
France» au début des années 2000 vont ensuite permettre à la
production nationale de redémarrer. Des cinéastes algériens
installés en France reviennent sur leur terre natale, à l’image de
Merzak Allouache qui y tourne L’Autre monde en 2001 après sept ans
d’absence. Certains revisitent la «décennie noire» qui vient de
s’écouler, comme Yamina Bachir-Chouikh avec Rachida (2003), où une
jeune institutrice essaie de fuir la violence des terroristes en
allant se terrer dans un petit village à la campagne. Néanmoins, ce
sont surtout les conséquences désastreuses de tous ces
bouleversements historiques qui influencent les réalisateurs
aujourd’hui. Aliénations de Malek Bensmaïl (2004) tente ainsi de
comprendre les souffrances des Algériens en filmant la parole des
malades à l’hôpital psychiatrique de Constantine. Les dernières
productions nationales mettent, elles, davantage l’accent sur le
désarroi des jeunes, poussés à l’exil par la misère et le poids des
traditions, comme Bled number one de Rabah Ameur-Zaimeche (2006) ou
Harragas de Merzak Allouache (24 février 2010). L’évolution de la
société algérienne n’a donc pas fini d’inspirer les générations de
cinéastes à venir.
Haut
Merzak
Allouache
Je suis plus
libre dans mes choix
Je rentre
régulièrement en Algérie, plusieurs fois par an. À chaque fois, je
remarque à quel point le pays grouille de jeunes et à quel point ils
font face à des problèmes terribles. Cette situation n’est pas
nouvelle, bien sûr : en 1975, quand je tournais Omar Gatlato, je
parlais déjà de la mal-vie, des difficultés à trouver du travail,
des jeunes qui ne pouvaient se raccrocher qu’à la musique, aux fêtes
de mariage, de toutes ces choses qui vont mal. Mais elles se sont
aggravées. J’ai pensé qu’il était à nouveau nécessaire d’en parler.
Comme je ne suis pas quelqu’un qui fait du documentaire, j’ai
réalisé ce film-là sur ces jeunes qui veulent partir.
Le phénomène des
harragas algériens est un phénomène étrange et terrible à la fois.
J’ai beaucoup appris dessus grâce à la presse algérienne, qui ne se
prive pas d’évoquer la détresse de cette jeunesse marquée par la
dureté des années précédentes, par les émeutes de 1988 puis par les
massacres de la guerre avec les islamistes. Et qui a découvert
ensuite les kamikazes, qui parle de violence, de désespoir et
parfois de suicide. La situation est même plus grave aujourd’hui que
ce que je montre avec ce film. Et je la ressens peut-être d’autant
plus que je fais beaucoup d’allers-retours entre les deux rives de
la Méditerranée (…) Par force, je vis un peu de façon
schizophrénique mon rapport à l’Algérie. Il y a surtout un problème
important, qui me touche: je sens une réticence à ce que je vienne
filmer. Je sais qu’il y a une part de rancœur, de jalousie. Autre
chose aussi sans doute? Ceux qui vivent sur place sont confrontés à
un phénomène d’autocensure, ils ne peuvent pas toujours aller
jusqu’au bout de ce qu’ils ont envie de dire. Je suis plus libre
dans mes choix, je crois. Mais j’éprouve de grandes difficultés,
notamment morales, à chaque fois que je tourne, je suis de plus en
plus dans une situation de stress. C’est malgré tout de ce pays qui
m’a vu naître et grandir, et que je vois se transformer, que j’ai
envie de parler. Je ne suis pas un beur, je suis un cinéaste
algérien qui vit en France pour l’instant. Parce qu’après Bab El
Oued City, en pleine période de violences, n’ayant aucun moyen
d’assurer ma sécurité alors que j’avais tourné un film contre les
islamistes, j’ai eu peur (…) Les causes du départ, je les considère
comme connues, comme presque évidentes en tout cas. Ce n’était pas
le sujet que je voulais traiter.
La première partie
sur l’attente du départ me sert surtout à présenter les personnages
avant de passer à la traversée en elle-même. J’avais envie
d’accompagner les personnages dans ce voyage dangereux, ce huis
clos, cet enfermement avec ses violences. Sans faire bien sûr
l’apologie de cette aventure, et sans regard moral sur ce qu’ils
font. J’ai même essayé jusqu’à un certain point de rejoindre le
documentaire, de ne pas faire de commentaires (…) Je crois qu’a
priori il s’agit d’une traversée suicidaire. Dans le film, tous ne
meurent pas et c’est déjà bien. Et les seuls qui n’ont peut-être pas
raté leur projet d’émigration, même si cela ne reste qu’une
hypothèse improbable à la fin du film, ce sont les plus miséreux sur
la barque, ceux qui viennent du Sahara, qui ne savent pas nager et
qui n’ont pas pu gagner la terre ferme par leurs propres moyens.
Cela me plaisait
de leur laisser une petite chance. Ma génération, celle des
lendemains de l’indépendance, celle qui a tourné plutôt
confortablement dans un cadre protégé par l’État et dans un pays
doté d’un vrai réseau de salles, a en tout cas presque disparu.
Beaucoup de cinéastes de cette génération ont cessé de travailler
quand le système dit socialiste a été démantelé, il y a plus d’un
quart de siècle. Car ils ne savaient pas comment se prendre en
charge. Ceux qui sont restés sur place ont commencé à tourner en
rond sans trouver de solution pour continuer à faire des films.
Seuls ceux qui étaient ou sont allés à l’extérieur ont pu parfois
poursuivre leur œuvre. Aujourd’hui, il y a en Algérie même une
génération de jeunes très dynamiques, qui semblent impatients, qui
tournent déjà des courts-métrages et qui donnent l’impression que le
cinéma peut repartir dans le pays. Mais comment, en racontant quoi?
Et comment seront-ils aidés? Y aura-t-il à nouveau une vraie
politique culturelle, cette fois non bureaucratique, pour les
soutenir? Attendons de voir.
Extraits Entretien
(Jeune Afrique)
Haut
Au pays des
pierres qui parlent
Carnet de route
sur les pistes de l’Ahaggar
C'est sans aucun
doute ici, indifféremment en plein jour ou par temps de claire lune,
qu'est né le poème. Vêtu d'une seule et simple corde, il résonne
depuis la nuit des temps aux quatre coins de cet immense désert
jadis apprivoisé par les hommes et aujourd'hui tenu en laisse par
force 4x4 qui le sillonnent à longueur de journée comme s'il
s'agissait d'une simple route communale du nord du pays. Les temps
ont bien changé et les légendaires caravanes ne sont plus qu'un
souvenir de plus dans la mémoire des hommes. Place au présent…
C’est sans doute
ainsi que cela se passe lorsque l’histoire prend sur elle de
s’approprier le langage des hommes pour s’adresser à eux et leur
rappeler les temps lointains où l’écriture n’existait pas encore
sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Partout des
vestiges des temps passés, partout des humains bien vivants et
présents et qui ne demandent qu’à épouser leur siècle et profiter
comme tous leurs concitoyens d’ailleurs des bienfaits du progrès et
du développement. Je déambule dans les rues et ruelles de la ville.
Il se fait tard et le premier concert vient de prendre fin. Pour une
fois, les communautés africaines, en situation légale ou non, se
sont permis de sortir en groupe, certains sont même venus en
famille. La fête était à son comble lorsque tout ce beau monde s’est
mis à battre la cadence et à danser. Oui, c’est sûr, les Africains
ont le secret du rythme et de la danse. En tout cas, ils m’aident à
me libérer de toutes ces inhibitions que j’ai ramenées avec moi
depuis cette grande ville qu’on appelle Alger et qui n’apporte plus
qu’ennui et routine des jours longs comme des jours sans pain.
Chaque coin de rue me parle. Je m’arrête sans trop savoir pourquoi
devant l’endroit exact où le Père Foucault a rendu son dernier
soupir. L’endroit est marqué d’une stèle encastrée à même le mur. Il
semble bien lointain ce temps-là des missionnaires et des militaires
français qui entendaient en même temps pacifier toute la région,
ramener les populations touarègues dans le giron du christianisme.
En ce temps-là, Tamanrasset ne comptait guère plus de deux mille
habitants. Si on compare ces statistiques avec celles d’aujourd’hui
et qui nous parlent de plus de deux cent mille âmes et plus de
quarante cinq nationalités, pour l’immense majorité africaine, alors
l’on ne mesure qu’à sa juste valeur tout ce qui aura été fait ici
depuis l’indépendance du pays. C’est la première fois que je vois
autant de monde amassé sur l’esplanade de la Maison de la Culture.
L’organisation et le service d’ordre sont au top. Les policiers sont
d’une politesse extrême ; aucune de ces réactions comme l’on en voit
tant dans les autres villes du pays. Il y a bel et bien une
mentalité du sud et qu’il faudra coûte que coûte sauvegarder.
Préserver. Au même titre que désormais l’on ne parle plus de
préservation et de protection du patrimoine culturel immatériel.
C’est que plus la ville grandit et plus les risques d’une perversion
généralisée prennent en ampleur.
En se joignant à
la population locale, les artistes, chanteurs, danseurs et musiciens
africains venus du Mali, du Niger et du Burkina Faso ont réussi
l’incroyable gageure de nous avoir rappelé ces temps lointains où il
ne venait à l’idée de personne de considérer le Sahara comme un
désert au sens où nous l’entendons aujourd’hui. C’est tout
simplement inimaginable. On se surprend dès lors à revivre cette
lointaine époque où touaregs et peuls étaient les seuls maîtres de
la région et où ils se répartirent la tâche d’occuper, chacun pour
ce qui le concerne, tout l’espace vide en le découpant en petits
territoires marqués par des traces encore visibles de nos jours.
Partout de petits cumulus signalent quelque chose. Un point d’eau,
une piste, un lieu pas comme les autres, quelque tombe d’un lointain
ancêtre aujourd’hui oublié de tous sauf des siens qui continuent à
faire vivre son souvenir par le biais de ziaras et autres
pèlerinages très prisés dans la région. On a raison de dire que
l’Algérie est un beau et grand pays. Ce n’est assurément pas une
simple formule pour touristes en mal d’exotisme et de dépaysement.
Pour peu, et au lieu de revenir sur la capitale, je me laisserais
tenter par ce désir profond et subit de poursuivre ma route et
d’aller plus bas, beaucoup plus bas, voir comment les choses se
passent. Je sais, des copains vivant ici m’en ont parlé : la famine
guette tout autant au Mali qu’au Niger et même dans certains autres
pays africains. Les médias et les Organisations non gouvernementales
n’en ont pas encore parlé et c’est sans doute la raison qui fait que
pour l’heure, nul ne s’inquiète. On verra comment les choses vont se
passer dans quelques mois. C’est tout simplement magnifique tout ce
qui se passe dans ce pays depuis le mois de juillet de l’année
passée. Nous renouons sans cesse et avec un appétit grandissant avec
nos racines africaines. Je pense à ces remarques que m’a faites le
professeur Mahmoud Guettaf, concernant la surexploitation intéressée
de l’axe ouest-est au détriment de celui nord-sud. Il s’agit
pourtant de l’une des dimensions les plus riches et les anciennes de
l’histoire de notre pays. Il dit aussi qu’il n’est jamais trop tard
pour bien faire et justifie ces propos par notre présence à tous
ici. L’homme a suffisamment d’expérience pour que je comprenne qu’il
a raison. Le tout est de s’y mettre. Le reste viendra non pas tout
seul, mais le plus normalement du monde.
Une nuée de
journalistes squatte le sempiternel hôtel Tahat de Tamanrasset,
attablés mécaniquement à l’une ou l’autre table du bar, bien
évidemment sans boissons – c’est si cher – ils sont pourtant là à
scruter l’horizon, à chercher de quoi remplir leur quota de signes
quotidiens – leur gagne-pain – ; ils ne s’en cachent pas d’ailleurs
qui sont prêts à n’importe quoi pour le moindre entretien, pour la
moindre interview. Par moment, ils font peine à voir. Désœuvrés,
à trente degrés à l’ombre, ils ont tout l’air d’attendre qu’une main
amie ou indifféremment amicale vienne, comme par une opération du
Saint esprit, les tirer de leur amorphe indifférence qui n’est que
l’expression de leur méconnaissance des lieux. Et, ici, quand on dit
lieux, cela se chiffre par dizaines de milliers de kilomètres !
C’est dire !
L’ami Arezki Larbi
et moi-même sommes, chacun une brouette à la main, à la recherche
de pierres de différentes grosseurs et susceptibles d’être
correctement alignées en cercles concentriques, sept au total, et
devant figurer l’ossature de l’œuvre dite d’art contemporain qu’il a
imaginée pour rendre hommage à Tin Hinan et, dans la foulée,
rehausser ce premier festival des arts de l’Ahaggar d’une énième
pierre à l’édifice délicat entrepris par les organisateurs de la
manifestation en question. Tout autour de nous, dans ce campement
improvisé pour l’occasion et constitué de quelques dizaines de
tentes sagement alignées en demi-cercle sur un terre-plein situé à
deux ou trois kilomètres de la cité de Abalessa, les maîtres des
lieux, les Touaregs, hommes, femmes et enfants, sont, sans doute
sous l’effet de la chaleur et des rafales incessantes de vent qui
cinglent le camp, camouflés, comme invisibles ; c’est tout juste si
l’on peut en apercevoir un de temps à autre. C’est tout juste si un
rire, capté de ci, de là, vient rappeler leur présence. Une chose
est sûre, ils savent parfaitement ce qu’ils font. Pas comme nous,
deux véritables cinglés, qui prenons en pleine figure sable,
poussière et rayons brûlants. La veille, nous sommes passés nous
agenouiller devant le mausolée de l’aïeule et fondatrice de l’étoile
d’où nous sommes. Arezki a pris une photo de moi accroupi devant
l’endroit où des scientifiques ont découvert le squelette qui
désormais trône dans l’une des salles du musée du Bardo, à Alger.
Il l’a nommé «Jida.»
Messieurs Guettaf et Mahfoufi, respectivement ethno-musicologues
(terme qu’ils réfutent) à Tunis et Paris, nous accompagnent dans
cette (re) découverte de l’ancêtre commun. Ils observent, restent
silencieux. Normal : la seule musique perceptible ici en ce moment
même c’est celle qui provient de la mémoire ; inutile de préciser
personnelle.
C’est il y a cinq
siècles, nous disent les érudits et scientifiques, que Tin Hinan,
accompagnée de sa servante, a mis, ici même, pied à terre et ordonné
à ses dromadaires et autres bêtes de somme de se taire.
Peut-être
faisait-il crépuscule, peut-être était-ce alors grand matin ? Nul ne
le sait. Nous savons tout juste que c’est là, à cet endroit, que
tout est parti.
Que c’est depuis
que les Kel Ahaggar essaiment un territoire grand comme plusieurs
pays de cette Europe orgueilleuse et suffisante qui continue à
envoyer ses enfants, à dos de motos, pour – les prétentieux ! –
venir à bout rien moins que de l’Ahaggar lui-même, mais aussi et
également du terrifiant Tanezrouft.
Par
Malik-Amestan B.
Haut
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