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Abolition
de la peine de mort en Algérie
Un autre round de débat ?
C'est Farouk
Ksentini, avocat mais également président la commission consultative
des droits de l'Homme, qui a représenté l'Algérie au quatrième
Congrès mondial contre la peine de mort. Celui-ci s'est tenu à
Genève, en Suisse du 24 au 26 février.
Ce congrès était
organisé sous l’égide des Nations unies. Ksentini n’a pas caché que
l’Algérie soutient l’action des abolitionnistes. Autrement dit, du
point de vue du principe, il n y a pas de problème. Le problème
réside dans la résistance des hommes de religion et des acteurs
sociaux et politiques de la mouvance religieuse – le parti hamas ou
encore l’association des oulémas – qui obstruent toute démarche
tendant vers une abolition pure et simple de la peine capitale dans
le code pénal algérien.
L’explication
réside dans un fait tout simple : la peine de mort est édictée par
le saint Coran. Pourtant, en tout état de cause, le jugement est
prononcé en Algérie par des juges ordinaires et non par des juges
religieux. Et si tant est que d’autres recommandations sont
effectivement inscrites dans le Coran, sont-elles pour autant toutes
en application en Algérie ? L’Algérie, pays musulman jusqu’aux
atomes qui le constituent, n’applique pas tous les principes, mieux
il en sanctionne quelques-uns. L’esclavage qui existe effectivement
dans le Saint Livre et qui constitue en partie une manière de
s’exonérer de certaines contraintes religieuses – par
l’affranchissement – est tout de même interdit par toutes les lois
algériennes. Mieux, ceux qui seraient tentés de pratiquer
l’esclavage seraient condamnés par le même code pénal qui, lorsqu’il
permet de prononcer la peine capitale, se trouve en conformité avec
les préceptes coraniques.
Le débat sur
l’abolition de la peine de mort n’est pas nouveau en Algérie. Et la
société algérienne est loin de se considérer comme exclusive quant
au débat qui la secoue concernant l’application de la peine
capitale. Mais ce débat aurait dû avoir lieu depuis longtemps et
permettre à tous d’exposer leurs arguments.
Rendez-vous
raté
En 2004, l’Algérie
aurait pu être le premier pays à abolir la peine de mort en Afrique.
Mais les amendements au code pénal n’ont pas été votés alors que le
ministre de la Justice, Tayeb Belaïz avait clairement affiché la
volonté du gouvernement d’abolir la peine capitale. Le Sénégal l’a
fait et s’est inscrit dans l’avant-garde du respect des droits de
l’homme en Afrique, du moins sur ce point
En 2004,
l’abolition ne concernait pas le terrorisme, l’atteinte à la
sécurité de l’Etat, la trahison et les crimes d’infanticide et de
parricide. Mais cette nouvelle disposition allait dans le sens du
moratoire sur les exécutions des peines capitales prononcées en
vigueur depuis 1993. La dernière exécution en Algérie remonte à
1993. Il s’agissait de celle du pilote d’Air Algérie et d’un de ses
complices impliqués dans l’attentat à la bombe de l’aéroport d’Alger
une année auparavant.
De plus, l’Algérie
est signataire depuis 1993 des conventions internationales
abolitionnistes. Il reste qu’une telle avancée au plan judiciaire
aurait dû passer par un débat de société qui n’a pas eu lieu. Le
ministre de la Justice avait indiqué en annonçant cette éventualité
devant une réunion régionale des magistrats que «la peine capitale a
été abolie dans l’écrasante majorité des pays. Et comme nous devons
adapter notre législation dans le cadre de la mondialisation, il est
nécessaire d’en faire autant».
Par ailleurs,
l’Algérie est confrontée au problème des extraditions de certains
criminels que les pays hôtes refusent de lui remettre justement en
raison de l’existence de la peine capitale. On lisait alors en
filigrane l’extradition probable de Moumene Khalifa vers l’Algérie.
Par ailleurs, le
ministre de la Justice avouait que «de toutes les manières, nous
n’avons pas d’autre choix que de la supprimer de notre propre gré
avant qu’on ne nous l’impose».
Et le ministre se
prononçait à ce sujet à juste titre. Comment évaluer réellement les
avancées dans le domaines du respect des droits de l’Homme ?
Le débat de 2004
était-il étonnant alors ? Mais celui-ci s’est achevé au moment même
où les députés ont adopté la loi modifiant et complétant
l’ordonnance numéro 66-155 portant loi du code de procédure pénale
ainsi que la loi modifiant et complétant l’ordonnance numéro 66-156
portant Code pénal. Ces deux textes maintiennent la peine capitale
comme sanction pour certains crimes.
Pourtant,
l’abolition effective en Algérie allait et va toujours dans le sens
du moratoire sur les exécutions des peines capitales prononcées.
A quoi
servirait le moratoire ?
En 1993, l’année
de mise en place du moratoire, 231 condamnés à mort ont vu leurs
peines commuées en emprisonnement à perpétuité ou à des peines de 20
ans de réclusion, et à cette époque, le ministère de la Justice
était même sur le point de présenter au gouvernement un projet
d’abolition «graduelle» de la peine de mort. Une mesure dans un
contexte où l’Algérie était mise au ban des nations parce qu’elle
subissait une guerre sans nom et que l’on s’ingéniait justement à
mettre en exergue tous les dépassements et toutes les atteintes aux
droits de l’Homme dans le pays.
Mais ensuite,
alors que la paix est rétablie, l’empressement légitime des
défenseurs des droits de l’homme et le pressing de quelques juristes
avant-gardistes n’expliquent pas tout. L’Algérie, selon les termes
du débat de 2004, a aussi l’obligation d’adapter son cadre
législatif aux conventions internationales sur le droit humanitaire
auxquelles elle a adhéré.
A ce moment-là, le
président du Conseil consultatif sur les droits de l’homme, Maître
Farouk Ksentini, s’était pleinement distingué lors de ce débat et
avait insisté sur la nécessité de supprimer, d’une manière
officielle, la peine capitale. Qualifiant la peine de mort de
«totalement absurde» et sans aucun effet dissuasif sur le phénomène
de la criminalité, il ne trouvait aucune raison valable justifiant
encore le maintien de cette sanction «cruelle».
A l’époque, on
indiquait aussi sans ambages qu’un projet était prêt pour une
abolition de la peine de mort et que des blocages retardaient sa
présentation.
Les mêmes blocages
que l’on constate aujourd’hui. C’était d’autant plus important que
Farouk Ksentini ne s’exprimait plus en tant que juriste, mais en
tant que représentant d’une instance consultative des droits de
l’homme mise sur le compte du pouvoir politique.
Finalement, cette
sourde confrontation qui perdure entre abolitionnistes et
non-abolitionnistes n’est-elle que l’expression des tiraillements
entre les différentes tendances qui façonnent la société algérienne?
La confrontation n’est pas toujours publique et c’est un tort. A
chaque fois qu’est évoquée l’abolition, seuls les abolitionnistes
montent au créneau.
Le maintien de la
peine capitale dans le Code pénal algérien indique bien que ce sont
les défenseurs des droits de l’Homme qui ont perdu la bataille et
probablement que la bataille n’a été perdue jusque-là que par
absence de débat public.
Par Amine
Esseghir
Haut
L’Algérie se dote d’un nouveau code de la route
Le
tout-répressif après le tout-sécuritaire
Un nouveau code de
la route est entré en vigueur au début du mois de février 2010. Les
nouvelles dispositions alourdissent les sanctions contre les
conducteurs fautifs, parfois présentés comme des criminels.
La révision du
code de la route en Algérie vise à ralentir le rythme de l’hécatombe
qui fauche automobilistes et piétons. Les routes algériennes sont
considérées parmi les plus dangereuses au monde. Selon les chiffres
officiels, elles causent chaque année la mort de plus 4000
personnes, dont plus du tiers (1/3) est âgé entre 15 et 30 ans, sans
oublier les quelque 60 000 blessés, certains handicapés à vie. Dans
la majorité des accidents de la circulation, c’est toujours
l’élément humain qui est mis en cause, pour notamment non-respect
des vitesses autorisées ou bien incivisme.
Le nouveau code,
version modifiée et complétée par l’ordonnance n°09-03 du 19 août
2009, a fait l’objet d’un Conseil des ministres et intègre le
permis à points, le permis probatoire (de 2 ans) à la place de
l’attestation provisoire de conduite, ainsi que les brevets
professionnels pour les transports publics de voyageurs et de
marchandises. Pour endiguer le nombre croissant de morts sur les
routes, le législateur verse dans le tout-répressif et cible encore
les conducteurs et, cette fois, les piétons. Preuve en est, le
nouveau code de la route comporte de nouvelles sanctions. Dures et
coûteuses.
Le code de la
route prévoit 60 infractions. Ces infractions sont classées en 4
catégories, avec le risque d’une peine de prison de 2 à 10 ans et
une amende pouvant atteindre les 100 millions de centimes. A
signaler qu’en cas de contravention, le permis sera retiré pour une
durée de 10 jours. Passé ce délai, si l’amende forfaitaire n’est pas
payée, elle sera majorée et le permis suspendu pour 2 mois.
Critiques d’une
approche unilatérale
On notera que les
sanctions sont déterminées par le degré des contraventions. Les
contraventions classées 1er degré coûteront au chauffard fautif
entre 2000 à 2500 DA. Ces amendes concernent le défaut d’éclairage,
de signalisation et de freinage des cycles, l’usage d’un dispositif
ou d’un équipement de véhicule non conforme ou une non-présentation
des documents de bord du véhicule ainsi que le permis de conduire
et/ou le brevet professionnel. Quant aux contraventions du 2e
degré, elles sont soumises à des amendes forfaitaires de 2000 à 3000
DA. Elles portent sur la réduction anormale de la vitesse sans
raison nécessaire, de nature à diminuer la fluidité du trafic, le
non-respect des règles de l’emploi des dispositifs sonores, le
non-respect des règles relatives aux plaques d’immatriculation, des
équipements et la signalisation des transports exceptionnels, ainsi
que les indicateurs de vitesse. Le non-respect des règles de
circulation sur les chaussées, voies, pistes, bandes, trottoirs ou
accotement réservés à la circulation des véhicules de transport en
commun et autres véhicules spécialement autorisés et à la
circulation des piétons ou l’empiètement d’une ligne continue y
figurent également. Pour ce qui est des contraventions du 3e degré,
elles sont soumises aux amendes forfaitaires de 2000 à 4000 DA et
coûtent au conducteur le retrait du permis de conduire. Elles
s’appliquent en cas d’arrêt ou stationnement dangereux, circulation
sur les voies ouvertes à la circulation d’un véhicule à moteur ou
remorqué sans que ce véhicule soit muni des plaques
d’immatriculation, non-respect de la distance légale entre les
véhicules en mouvement, l’émission de fumées, de gaz toxiques et de
bruits au-delà des seuils fixés, transport des enfants ayant moins
de 10 ans aux places avant, véhicule en défaut d’équipements
permettant un champ de visibilité. L’automobiliste risque aussi de
se voir retirer le permis de conduire pour une durée de 3 mois s’il
ne respecte pas les règles de limitation de vitesse des véhicules à
moteur avec ou sans remorque ou semi-remorque, se rapportant à
certaines sections de routes et à chaque catégorie de véhicule, ou
s’il viole l’interdiction relative à la traversée des voies ferrées
établies sur une route. Par ailleurs, l’usage manuel du téléphone
portable ou l’écoute par les deux oreilles durant la conduite lui
fera suspendre son permis.
Une suspension qui
durera 6 mois, lorsque le chauffard s’avère coupable de conduite en
sens opposé à la circulation ou de non-respect des règles relatives
aux poids des véhicules, à la nature, la forme, l’état des
pneumatiques des véhicules à moteur. La même sanction est appliquée
en cas de non-respect des dispositions relatives aux intersections
de routes et à la priorité de passage, non-respect des règles
relatives aux freins des véhicules à moteur et à l’attelage des
remorques et des semi-remorques ou lors de manœuvres interdites sur
autoroutes et routes express. La circulation ou le stationnement sur
la chaussée, la nuit ou par temps de brouillard, en un lieu dépourvu
d’éclairage public, d’un véhicule sans éclairage ni signalisation et
le franchissement d’une ligne continue sont passibles en outre d’un
retrait de 6 mois du permis de conduire. Enfin, pour les nouveaux
conducteurs, ils seront sous contrôle pendant 24 mois (2 ans) avant
l’obtention du permis de conduire définitif : à la moindre
infraction au code de la route, pendant la période probatoire, le
permis sera annulé.
Pour nous résumer,
rappelons que le code de la route prévoit 60 infractions. Le
contrevenant sera puni selon le degré de gravité de l’infraction
commise. Un retrait de permis pour une période de 3 mois sera
appliqué dans 10 infractions.
La même sanction
pour une durée de 6 mois est appliquée dans 17 infractions et pour
une période d’une année dans 13 cas de violation. Le nouveau texte
revoit également à la hausse le montant des amendes imposées.
L’autre nouveauté
du texte réside dans le fait que le traitement des dossiers se fera
désormais au niveau du tribunal au lieu de la commission de wilaya.
Pourquoi les autorités concernées ont-elles jugé plus utile de
transférer ces prérogatives à la justice, en faisant l’impasse sur
les autorités locales? La question est loin d’être d’ordre
organisationnel. Sur un autre plan, les piétons font aussi les frais
de la révision du code. Ainsi, il est prévu une contravention de
2000 DA en cas de non-respect par les piétons des passages protégés.
S’il est vrai que
le facteur humain entre en compte lors de nombreux accidents de la
circulation, d’autres éléments, tout aussi déterminants, poussent
les automobilistes (et même les piétons) à la faute. Il y a le
mauvais état des réseaux routiers, mal entretenus, fissurés et
recouverts de nids-de-poule. De plus, les bouchons et les
encombrements y participent. Le conducteur, pressé, appuie sur le
champignon et accélère après avoir été retardé dans un
embouteillage, souvent dans des barrages de police et de
gendarmerie. La mauvaise signalisation routière induit également
bon nombre de conducteurs en erreur : un stop caché par des arbres
ou un panneau provoquera le retrait de permis.
Ces nouvelles
dispositions, qualifiées d’impopulaires, soulèvent d’ores et déjà le
tollé. Beaucoup de citoyens s’interrogent sur les vraies raisons de
la nouvelle.
Certains se
demandent si le but recherché n’est pas d’accroître «le
conditionnement» des Algériens, exposés déjà, depuis près de deux
décennies, à l’état d’urgence et à la politique du tout-sécuritaire.
D’autres pensent dur comme fer que l’objectif visé est de réduire le
nombre de voitures dans la circulation, après avoir mis un terme aux
crédits pour l’achat d’une voiture, et que, par conséquent, «la
gestion des routes est assimilée à la gestion d’épicerie».
Mais tous
conviennent que la solution préconisée par les pouvoirs publics pour
mettre fin à l’hécatombe est une mauvaise réponse au problème posé.
Par Z’hor
Chérief
Haut
L’état des lieux s’impose
Comment devenir
tous égaux devant la loi ?
Le code de la
route de 2005, comme celui d'aujourd'hui, était basé sur une logique
répressive. Il n'avait pas pour autant combattu les situations de
passe-droits, la corruption pour récupérer le permis de conduire ou
pour gommer toute trace de contravention.
Bien au
contraire ! L’ancien code ne s’appliquait pas à tous les Algériens,
mais visait ceux d’en bas, pas ceux classés dans la liste des
«intouchables». Malgré l’échec de l’ancien code de la route, aucune
véritable concertation ni réflexion sensée n’ont été entamées, comme
si la sécurité routière allait se régler, par magie, grâce à l’usage
archaïque du bâton. Sans penser aux conséquences économiques ni à
celles relatives à l’accès aux soins, dans la durée, pour les
victimes des accidents de la route. De plus, en l’espace de quelques
années, les institutions en charge du dossier, à l’exemple du
ministère des Transports, du ministère des Travaux publics, des
compagnies d’assurances et du Parlement, ont démissionné. Le
ministère des Transports semble même avoir abandonné l’idée du
permis à points, pourtant annoncé pour le début de l’année en
cours.
Est-il utile de
rappeler que la logique qui consiste à encourager seulement le côté
répressif, au détriment des autres aspects, a fait des dégâts en
Algérie et dans le monde ? En fait, la question qui nous intéresse
est de savoir pourquoi une partie des automobilistes, bons ou
mauvais, ne respecte pas le code de la route. Ne dit-on pas que la
loi est au-dessus de tous ou encore que nous sommes tous égaux
devant la loi ? Normalement, une loi est promulguée avant tout pour
protéger le citoyen des injustices et autres abus du plus fort et du
fauteur. Or, de plus en plus d’Algériens, très regardants sur
l’application des lois, ne croient plus tellement à celles-ci ou ne
croient plus en l’autorité. Ils sont convaincus, pour la plupart,
que les lois sont destinées à réprimer les plus faibles et les
moins rusés, sinon à conforter les puissants qui, selon eux, n’ont
de comptes à rendre à personne. Il suffit donc d’un simple coup de
téléphone, d’un «pot-de-vin», de l’intervention d’un supérieur, d’un
parent ou d’une connaissance, pour récupérer le permis de conduire
en quelques minutes ou déchirer le PV transcrit par le policier ou
le gendarme, quel que soit le degré de la faute commise. Il est
évident que des permis ont été rendus avant même que le dossier ne
soit étudié.
Pour revenir au
code de la route 2010, des observateurs soutiennent qu’il durcit le
ton vis-à-vis des automobilistes et des piétons, en gardant le
silence sur tous les services défaillants de l’Etat, les défauts de
signalisation routière compris. D’après eux, le problème en Algérie
ne se trouve pas dans les textes de loi, mais dans leur application
qui fait toujours défaut. Les exemples ne manquent pas.
En réalité, le
problème est plus profond. En Algérie, les secteurs chargés de la
sécurité routière travaillent séparément, alors que le règlement du
dossier obéit à une logique intersectorielle, voire globale. Cette
vérité a d’ailleurs été énoncée publiquement, il y a quelques jours,
par un haut cadre du ministère des Transports, Tahar Messaoud
Abdelnasser, lors du forum d’El Moudjahid. «Les pays ayant pu
combattre l’insécurité routière ont tous adopté une démarche qui a
mis en place un organe ou un chef d’orchestre, lequel a pu
travailler dans la synergie», a encore précisé le directeur du
transport urbain. Plus encore, ce dernier a rejeté la
responsabilité du seul secteur des transports quant à l’insécurité
routière, et appelé les autres secteurs à s’impliquer,
principalement à coordonner entre eux. Sans toutefois citer ou
suggérer un département, un organe ou une personne, habilité (e) à
chapeauter toutes les actions entreprises ou à accomplir. La
rencontre du Centre de presse d’El Moudjahid est précieuse à plus
d’un titre, car elle a touché du doigt l’étendue des mutations
rapides que traverse le pays, qui ne sont pas nécessairement
maîtrisées par les hauts gestionnaires et commis de l’Etat. Elle a
également montré que la lutte contre les accidents de la route ne
peut se limiter à la seule démarche répressive ni au seul
renforcement des radars et des autres dispositifs de contrôle. En
plus clair, sans réduire la responsabilité du conducteur, toute
stratégie et toute culture routière qui se respectent sont fondées
sur un examen global de la question. Une question comprenant entre
autres l’approche du parc automobile (5,6 millions de véhicules),
celle de l’état du réseau routier (plus de 108 000 km de routes),
qui assure à lui seul près de 85% du volume des échanges, la
mobilisation des collectivités locales et l’organisation des lieux
de stationnement, ainsi que la problématique de l’éclairage et des
signalisations. Ceci pour dire que les questions de fond sont
toujours en suspens et qu’un débat sur l’état des lieux s’impose
plus que jamais.
Z. C.
Haut
Un secteur structurant, dites-vous ?
Contrairement à
l’idée réductrice qu’on se fait, le secteur des transports ne
concerne pas seulement les voitures/taxis, les camions et les
bus/cars, mais comprend aussi trains, bateaux, avions et tramways.
L’Algérie dispose en effet d’un vaste réseau routier, d’un réseau
ferroviaire respectable et d’importantes infrastructures pour le
transport aérien et maritime. Seulement, la qualité des
infrastructures de transport reste insuffisante pour soutenir une
économie en plein développement. A cela viennent s’ajouter les
importants déficits en termes de capacité d’accueil, notamment dans
le transport urbain. De plus, la capitale et les autres villes du
pays sont confrontées à un problème sérieux, celui de la congestion.
On remarque que les institutions chargées du secteur des transports
ont encore du mal à gérer, voire même à anticiper sur les politiques
mises en place.
Pourtant, ce
secteur joue un rôle important dans une économie moderne : il
facilite les échanges entre les agents économiques, améliore la
circulation des personnes et des biens, des idées et des services,
et intervient dans la consolidation des liens entre les citoyens
(cohésion sociale). Le transport est également capital pour
l’intégration régionale ainsi que pour l’amélioration de la qualité
de la vie. Ce qui veut dire, en d’autres termes, que l’amélioration
de l’infrastructure de transport a un impact positif sur le
développement du commerce, la croissance économique et la création
d’emplois. Sur un autre plan, avec la transformation de l’économie
et les profonds changements sociaux qui se font jour actuellement,
la plupart des villes ont connu une croissance rapide de la demande
de transport urbain et de mécanisation. Aujourd’hui, il est capital
de développer les transports urbains, en particulier les transports
publics, pour couvrir une demande croissante et réduire le recours
excessif aux voitures personnelles. Il est également crucial de
rénover les services du transport urbain en réservant la priorité au
transport en commun, sans négliger cependant l’accès du transport en
milieu rural. Car, le réseau routier a un effet structurant sur
l’environnement et contribue à fixer la population, notamment
rurale, lorsque sa mission est bien menée. La recherche de la
sécurité routière passe donc par l’intervention sur plusieurs
fronts : veiller sur l’entretien du réseau routier urbain et
interurbain en relation avec la maîtrise du phénomène d’urbanisation
et d’industrialisation, moderniser les cadres institutionnels et
juridiques, veiller à l’application du code de la route et de la
réglementation du transport, et renforcer l’information et
l’éducation sur les règles de sécurité. Par ailleurs, il devient
urgent d’améliorer les autres modes de transport pour désengorger
les mégapoles. Si l’on en croit certains experts, dans un territoire
aussi vaste que celui de l’Algérie, la complémentarité route/ rail
au sein du réseau routier et ferroviaire a pour principal effet de
raccourcir la distance entre différents points de l’espace
territorial, d’encourager l’accroissement des échanges entre les
régions et, dans le même temps, de réduire l’exclusion. Mais,
l’approche de la sécurité routière serait plus complète si elle
intégrait la recherche et ce, pour prévoir notamment des systèmes de
transport plus durables, incluant le contrôle de la
sécurité/performance des véhicules et les impacts sur les
infrastructures, ainsi que l’obtention de meilleurs résultats en
matière d’environnement.
Z. C.
Haut
Idéologies
Nationalistes
et islamistes, alliés ou adversaires ?
Si les principaux
partis algériens, le FLN et le RND, étaient tenus de nous expliquer
ce que cela signifie être nationaliste aujourd'hui, le plus probable
est qu'ils montreraient un grand embarras, et que tout ce qu'ils
diraient d'eux-mêmes prendraient une forme négative. Ils ne diraient
pas : voilà ce que nous sommes, mais plutôt : voilà ce que nous ne
sommes pas.
Néanmoins,
d’autres partis pourraient connaître la même difficulté à se définir
positivement. La raison en est qu’en politique, c’est l’opposition,
le clivage qui est premier. On peut même dire qu’avant de prendre
réellement conscience de ce qu’on est, et donc d’exprimer son
identité en elle-même, on sait du moins de quel projet politique on
ne veut absolument pas. Il n’en reste pas moins vrai que se définir
nationaliste aujourd’hui n’est pas sans poser un vrai problème
d’identité, car cela fait plus d’une cinquantaine d’années que le
mouvement national a réalisé l’objectif qu’il s’était assigné : la
libération du pays du joug colonial. Or un mouvement politique
commence à être dépassé dès lors qu’il a accompli les tâches
historiques pour lesquelles il s’est créé. Notons d’ailleurs que ce
terme de nationaliste n’est pas à prendre dans le sens qui lui est
ordinairement prêté de nos jours dans le reste du monde. Ce n’est en
l’occurrence que la traduction du terme arabe «watani», qui peut
aussi bien signifier «patriotique» que «nationaliste», deux
acceptions très différentes, mais que la langue arabe désigne par
un seul vocable. Il convient aussi de faire remarquer que c’est au
sens de patriotique qu’il faut prendre le mot s’agissant du FLN
comme du RND. Ni l’un ni l’autre n’ont en effet une culture
politique dont la marque serait une forme d’hostilité dirigée contre
une quelconque partie étrangère. Pas même à l’égard de l’ancienne
puissance coloniale, même s’ils affectent, pour des considérations
politiciennes, qui ne trompent du reste que ceux qui veulent bien
l’être, de lui prêter de temps à autre des intentions mâtinées de
néocolonialisme, encore que ce dernier terme ne soit plus guère
employé. Il faut préciser que le procédé est une spécialité du seul
FLN, le RND n’étant pas enclin à s’adonner à ce genre de surenchère.
De plus, quand le FLN colle l’étiquette, que ce soit à des individus
ou à groupes, portant la mention de hizb frança (le parti de la
France), ce n’est pas qu’il veuille s’attaquer à l’ancienne
puissance coloniale, ou déclencher une polémique avec elle, c’est
juste qu’il cherche à entacher la réputation d’adversaires plus ou
moins virulents à son égard, ou dont il commence à craindre les
succès au regard d’enjeux purement internes. On le voit donc, le FLN
et le RND ne sont pas nationalistes par référence à des questions de
politique externe, mais par opposition à des adversaires internes.
Le problème cependant, qui est de savoir quelle identité politique
est la leur, bien loin de s’être simplifié, s’est au contraire
compliqué. Il se serait simplifié au contraire s’il avait été
possible de réduire le paysage politique algérien à deux composantes
essentielles : il y aurait le FLN et le RND d’une part, et de
l’autre tous les autres partis, voués chacun de leur côté à la
défense d’intérêts étrangers particuliers. En fait, les partis se
disant nationalistes eux-mêmes seraient choqués par cette
présentation, même si elle est la seule à les justifier pleinement.
Il faut donc
admettre que la seule façon d’approcher un parti se définissant
comme nationaliste est par la négation de ce qu’il n’est pas, par
opposition à ce qu’il n’est pas. Et c’est d’ailleurs ainsi que ce
type de parti se définirait lui-même s’il avait à décliner son
identité. Qu’on se souvienne qu’il y a peu, Ahmed Ouyahia, le
secrétaire général du RND, à la question de savoir si son parti
était de gauche ou de droite, avait répondu, lors d’un passage à la
télévision, qu’il ne pouvait être ni de gauche ni de droite, du
moment qu’il était nationaliste. Le journaliste qui lui posait la
question n’avait pas pensé à lui demander ce que cela signifiait que
d’être nationaliste. S’il l’avait fait, on aurait sans doute entendu
Ahmed Ouyahia expliquer avec plus ou de moins concision qu’être
nationaliste c’est justement n’être ni de gauche ni de droite.
La mythique
fraternité islamo-nationaliste
Si les
nationalistes récusent l’opposition classique gauche/droite, ce
n’est pas qu’elle n’existe pas, ou qu’ils en nient l’existence,
c’est parce qu’elle ne leur semble pas correspondre aux forces
dominantes qui aujourd’hui occupent la scène politique et se
partagent les suffrages de l’opinion nationale. Le seul courant
politique constituant une véritable menace pour eux, c’est
l’islamisme, qui, comme eux, ou plutôt plus qu’eux, ne se reconnaît
pas dans le clivage gauche/droite. Et pour cause, il estime en être
le dépassement. Cette bipolarité, réelle ou supposée, n’est pas
propre à l’Algérie. Dans à peu près tous les pays arabes, le
paysage politique se présente sous la forme d’une opposition entre
deux grandes familles, nationaliste et islamiste, chacune étant
elle-même divisée en deux ou plusieurs formations. Pourtant les deux
appartiennent au passé, à des titres différents cependant. C’est du
moins le cas dans notre pays. Le nationalisme a en effet accompli sa
tâche historique, qui est la libération du pays ; de révolutionnaire
qu’il était à ses débuts, il est devenu depuis longtemps le parti de
la conservation et de l’immobilisme. Le nom que se donnent certaines
de ses franges, celui de «famille révolutionnaire» est pathétique,
car il n’est pas d’appellation plus en contradiction avec l’objectif
visé, qui est de garder le pouvoir au sein de la même famille
politique.
Quant à
l’islamisme, il n’a pu accomplir la révolution à laquelle il tendait
depuis le début, car c’est un courant d’essence révolutionnaire (en
ce sens qu’il visait à changer non seulement de régime mais d’Etat,
mais contre-révolutionnaire si on prend en compte non pas la forme
mais le contenu de son projet politique). Il n’est pas évident que
la marche des événements puisse lui redonner, dans un horizon plus
ou moins rapproché, la même chance que celle qu’il avait eue dans
les années 1990, et qu’il n’avait pas su transformer en prise du
pouvoir.
Bien qu’en déclin
tous les deux, ils diffèrent cependant en ce que n’étant pas nés à
la même époque, ils n’ont pas aujourd’hui le même âge. Le plus vieux
des deux, c’est le nationalisme, ce n’est pas l’islamisme, dont les
racines pourtant plongent dans l’histoire bien plus profondément.
Mais l’âge dont il s’agit ici, et qui pratiquement est le seul à
avoir compté, se mesure en référence à la période du passé au
cours de laquelle l’un ou l’autre a dominé la scène politique.
C’est à cette aune, et à elle seulement, que le nationalisme est
l’aîné de l’islamisme.
Au plus fort de la
crise des années 1990, une analyse de la crise s’est fait jour,
dont Belaïd Abdeslam, alors chef du gouvernement, a été à ma
connaissance le seul parmi le personnel dirigeant à l’avoir assumée
publiquement, mais qui, quand on y pense, a prévalu au sein du FLN,
dirigé à cette époque par Abdelhamid Mehri. Selon cette analyse,
la crise politique que connaissait le pays s’explique par la cassure
survenue au sein du bloc constitué par les nationalistes et les
islamistes.
Qu’est-ce qui peut
bien avoir causé le divorce des deux grandes familles dont l’union
aurait d’abord triomphé de la domination coloniale, et qui aurait
ensuite assuré la stabilité politique jusqu’à l’éclatement du bloc
et de la crise par là même ? Ce serait, d’après les tenants de cette
thèse, la montée en puissance de la revendication laïque, dont on
s’en va pourtant répétant qu’elle est portée par une minorité
insignifiante. C’est cette même minorité que quelque temps plus tard
les islamistes, dont A. Djaballah, vont se moquer en l’appelant
«la minorité éternelle», voulant sans doute dire par là que la force
qu’elle représente est à ce point faible que l’éternité elle-même ne
lui suffirait pas pour rattraper le retard qui est le sien
vis-à-vis des véritables forces politiques que comptent le
pays.
Donner une analyse
d’une crise, c’est aussi indiquer comment la résoudre. Si en effet
la crise résulte d’une fracture du bloc historique composé par
l’islamisme et le nationalisme, la surmonter consiste à ressouder
l’une à l’autre les deux parties qui se sont séparées – montées
l’une contre l’autre, à en croire du moins Belaïd Abdeslam et tous
ceux qui pensent comme lui, par la zizanie des
laïco-assimilationnistes. Car pour cet ancien chef du gouvernement,
être laïc et appartenir à hizb frança, c’est du pareil au même.
C’est précisément
cette solution que les signataires du Contrat de Rome s’employaient
à mettre en œuvre. Car il ne faut pas se leurrer, le fait que soient
aussi présents à la rencontre de Rome le PT et le FFS, tous deux
idéologiquement laïcs, encore qu’ils n’en fassent pas grand
étalage, ne veut pas dire que le but recherché n’était pas de
réconcilier nationalistes et islamistes, les deux grandes familles
dont l’union, ou la concorde, aurait assuré la stabilité politique
du pays, après qu’elle eut réussi à fonder l’Etat. Il est bien
évident que cette analyse découle d’une invention de circonstance.
On ne peut même pas dire qu’elle repose sur un mythe, tellement elle
jure avec les réalités historiques les plus élémentaires.
D’ailleurs, si la solution romaine avait prévalu, ce n’est pas le
retour à l’ordre perdu qui se serait produit, mais la prise du
pouvoir par les islamistes et l’instauration de leur Etat sur les
ruines de l’Etat né de la Révolution nationale. La meilleure preuve
en est que le Contrat de Rome prévoit en toutes lettres
l’application de la chari’a.
Ce qui sépare
réellement islamistes et nationalistes
Cette pseudo
fraternité entre islamistes et nationalistes, qu’il suffirait de
restaurer pour que du même coup le pays dépasse son déchirement,
revient en fait à nier la crise. En effet, qu’est-ce qui rendrait
celle-ci possible si non seulement la stabilité de l’Etat, mais
jusqu’à son existence, ont toujours dépendu d’une alliance politique
forte contractée depuis le début par les nationalistes et les
islamistes? Si en face de ces deux grands courants politiques, il n’
y a rien, rien sinon une minorité si famélique de laïcs que
l’éternité elle-même échouerait à l’envelopper d’un peu de chair,
d’où a donc pu venir la secousse qui a fracturé la concorde
originelle, comment donc a pu s’insinuer la fitna ?
La crise n’ayant
pu se produire si le bloc en question avait réellement existé, il
faut convenir que c’est bien l’analyse en entier qui est fausse,
c’est-à-dire que les islamistes et les nationalistes non seulement
n’ont jamais formé une alliance, mais qu’ils s’opposent sur une
question à ce point crucial qu’ils n’auraient jamais pu fonder
ensemble un même Etat.
Du reste, si les
islamistes étaient cofondateurs de l’Etat algérien, pourquoi
chercheraient-ils à abattre celui-ci pour bâtir sur ses décombres le
leur, la daoula islamia ? Le FIS n’avait pas plus tôt remporté les
APC qu’il avait commencé en effet à remplacer les symboles de l’Etat
par les siens propres, dans la certitude où il était que son
accession était irrésistible. Et il est vrai que tout alors
l’entretenait dans cette conviction.
Bien que le
nationalisme à l’algérienne de révolutionnaire qu’il était à
l’origine soit devenu un courant conservateur, et sur la défensive
par là même, il n’en reste pas moins que sa conception de la
République se démarque nettement de celle que professe l’islamisme,
qui, entre autres pour cette raison, n’a jamais été son allié, et
moins encore son seul allié.
Ni le FLN ni le
RND ne se donnent pour des partis laïques. Et sans doute ne le
sont-ils pas au sens où pourraient l’être d’autres partis, comme le
RCD, ou d’autres encore. La séparation de l’Etat et de la Religion
n’est pas un de leurs objectifs. Mais ce ne sont pas pour autant des
partis islamistes modérés, ou engagés dans un processus qui, à
terme, les rendraient pas moins islamistes que les partis
islamistes.
Le fait est que le
courant nationaliste diffère nettement du courant islamiste. Les
deux existent indépendamment l’un de l’autre. De plus, ils n’ont
jamais formé un bloc historique. Par rapport au clivage fondamental
qui a fait que l’Etat et la Religion sont deux réalités différentes,
même si l’islam est religion d’Etat, les nationalistes se situent
sur un côté de la ligne de démarcation, et les islamistes sur
l’autre.
C’est même ce
clivage qui les a séparés dès le début qui a fait qu’ils ont deux
conceptions inconciliables de l’Etat.
Par Mohamed
Habili
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L’Algérie et ses Cassandres
L'Algérie n'est
pas un pays comme les autres, on ne la traite alors pas comme les
autres. L'Algérie est un pays qui aurait dû s'effondrer et qui doit
s'effondrer, parce qu'on le veut et on n'en parle pas autrement.
On ne sait pas
comment et avec quel moyen, mais elle doit le faire. Un clandestin
algérien, une émeute ou une grève algérienne n’ont qu’un seul
contenu, fuir le pays ou le casser, rien d’autre. Les analyses qui
lui conviennent doivent tenir dans 26 ou 52 minutes pas plus, ou
beaucoup moins si possible. Il n’y a pas besoin d’en dire plus.
L’Algérie est une caricature et une caricature ça parle toute seule,
pas besoin de concepts, d’arguments et de trop compliquer les
choses. Le cliché est tout prêt et l’émission ou la surface
rédactionnelle trop précieuse pour les rallonges savantes.
Pour le décor,
l’Algérie est une sorte de grand camp de concentration, avec ses
miradors et ses kapos, ses barbelés et ses mitards, où on ne peut
rien faire d’autre que survivre ou mourir. L’écrasante majorité des
plateaux télé, la presse, les sites et blogs d’Internet, ne parlent
de l’Algérie que pour en faire le tableau le plus noir qui soit. Un
pouvoir occulte et tout puissant en haut et un peuple qui souffre en
bas. Entre les deux, ou plutôt à côté, une intelligentsia, choisie,
souvent exilée qui semble n’en pouvoir mais. C’est elle qui est
chargée de la parole. Celle qui n’en est pas est soit ignorée, soit
mise au ban. C’est la règle. Si elle en fait trop, c’est qu’elle est
à la solde des maîtres des lieux. La promue : une intelligentsia
qui campe à merveille ce rôle de l’opprimé d’un pays en déshérence
qui étale sa révolte le long d’un discours qui porte au bout la
supplique du titre de séjour et un peu plus si possible. Et
l’écoute existe, sélective, tatillonne sur le déroulé et sur son
contenu et sur le lexique qui va avec la gravité à donner au sujet.
Il faut que le message soit le plus vrai possible et pour qu’il le
soit, il faut que l’énoncé comporte les mots, les noms, les dates et
les lieux prévus et le tout sous le prisme consacré. La redondance
est si parfaite qu’elle offre ce confort intellectuel indicible de
pouvoir déduire chaque partie du discours de la précédente. Il ne
faut surtout pas débattre, si on est plusieurs. Il suffit de répéter
ou de continuer les phrases des prédécesseurs. Ces phrases sont
devenues des refrains et les mots qui les composent des référents
universels, valables en tout temps et en tout lieu, à propos de tout
et de rien. Peut importe, l’objet reste l’Algérie et non le fait en
lui-même. Parfois, pour faire bonne mesure ou pour faire varier la
séquence, on s’étalera sur les bords, mais pas trop.
Une grève en
Europe ou en Amérique est une grève, c’est-à-dire un conflit entre
salariés qui revendiquent de meilleures conditions de travail et
patronat qui défend son taux de profit. En Algérie, c’est le signe
annonciateur d’un séisme dévastateur, avec ses torrents de sang et
de larmes, qui va bouleverser de fond en comble la société. Un
émigré clandestin qui cherche à s’émanciper du sous-développement
structurel de son pays vers les lumières de l’Occident devient, en
Algérie, le symbole du désespoir de toute la jeunesse. Une
population qui exprime la joie de voir son équipe nationale gagner,
comme toutes les populations de tous les pays, est une masse inculte
et surtout manipulée. Une équipe nationale qui gagne ses matches
est un instrument aux mains du pouvoir en place. Elle doit plutôt
susciter la défiance. Des joueurs internationaux qui touchent des
clopinettes par rapport à leurs pairs d’Europe sont présentés en
mercenaires. Un festival qui se tient, comme se tiennent des
milliers de festivals ailleurs, plus fréquents et plus nombreux, est
décrit comme étant un gouffre financier.
L’Algérie qui vit,
qui crée, qui chante, qui s’amuse, qui aime, qui espère, qui lutte
n’existe pas et ne doit pas exister. Ses intellectuels, ses
syndicats, ses partis, ses poètes, ses féministes, ses artistes, ses
libres-penseurs, ses jeunes qui mordent le ciel et tout ce qui fait
un pays n’existent pas. Ils ne font pas partie du spectacle. Ils
doivent déranger énormément quand ils apparaissent. Ils ne doivent
pas sortir de cette masse, désormais symbolique, compacte,
gémissante sous le joug de dictateurs sans foi ni loi. Car
l’Algérie ne doit pas changer par elle-même, en tout cas, c’est ce
qui transparaît. On a beau attendre et chercher les solutions
proposées, il n’y a que les diatribes et rien au bout que le noir
avenir d’un pays qui n’en est même pas un. Parce que l’Algérie
elle-même n’aurait pas dû être. De son indépendance, il n’y a que
cette lutte pour le pouvoir qui fait l’événement et pas la
libération de l’une des pires conditions que l’homme puisse vivre.
Tous les glissements deviennent possibles, dont celui qui filtre le
plus, le déni d’indépendance. Parce que ce déni d’indépendance,
c’est d’abord et avant tout le désir d’appropriation, sans retenue,
des richesses nationales.
Derrière tout ça,
il y a ceux qui font la farce, les dindons, comme il va de soi, n’y
sont pas pour grand-chose. Et ceux qui font la farce sont ceux qui
n’acceptent que la soumission à leur volonté d’hégémonie. La
démocratie et les libertés publiques des Algériens, ils s’en
soucient comme ils s’en sont souciés dans les pays où, après les
avoir détruits, ils ont installé des pouvoirs clés en main. Le but
caché est de créer un courant d’opinion suffisamment puissant qui
déstabilise non pas seulement l’Etat mais qui fissure profondément
la société, par l’amalgame qui est fait entre le fait de s’opposer
politiquement au pouvoir et le fait de ne pas se reconnaître dans le
pays tant qu’il est gouverné par ce pouvoir. D’où cette propension
au catastrophisme, à la surenchère et à la diabolisation. Cela se
fait par la simplification, parce qu’il n’est pas question de
construire une alternative politique avisée et solide. La méthode
suppose qu’il suffit de pousser au pourrissement de la situation et
au blocage des initiatives. Conditions supposées suffirent à
affaiblir les résistances locales aux initiatives étrangères.
Pour en revenir
aux instruments de la cabale, parmi ceux qui vont mal, quelques-uns
vont là-bas se plaindre. Ou plutôt pour être bien là-bas, on doit se
plaindre.
Les autres, tous
les autres, les plus nombreux, ceux qui sont ignorés, qu’on ne voit
ni n’entend devant les caméras, construisent chaque jour, pierre à
pierre, la société de demain.
«Seule la vérité
est révolutionnaire», disent les marxistes et ils veulent dire, par
là, que pour changer les choses, il faut d’abord savoir de quoi
elles sont faites, sinon on ne pourra rien y faire. C’est dans le
sens où on veut faire des sauts qualitativement supérieurs. Ce qui
n’est, de toute évidence, pas le cas, et la vérité ne semble pas
intéresser ceux-là qui ont fini dans le délire de se prendre pour
des observateurs étrangers, tant le confort illusoire que leur
procure une notoriété dérisoire les enivre.
Par Ahmed
Halfaoui
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