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Quand publier devient une fin en soi
D’une
littérature de l’urgence à l’urgence d’une littérature
Dans un contexte
il est vrai tout à fait exceptionnel et sur lequel il n’est pas
lieu de revenir ici, l’Algérie a vu éclore une profusion de
publications à caractère réputé littéraire et poétique.
C’était, l’on s’en
souvient certainement, à partir des tous débuts de la dernière
décennie du siècle passé. Au moment même où les premiers lendemains
de l’ouverture démocratique commençaient à autoriser l’espoir d’un
renouveau autant pour ce qui est de la littérature proprement dite
que de la culture d’une façon plus générale. Les préalables
universels de stabilité et de sécurité ayant été rapidement sapés
par une sédition armée qui ne fut que le prolongement d’une action
politique aux forts accents de régression et de fermeture sur soi,
ce fut toute une génération de jeunes algériens qui fit les frais de
la déstabilisation et de la perte de repères induites par la
problématique dite alors de « projet de société ». Parallèlement, le
laminage des couches moyennes à la défaveur de la crise économique
et des mesures drastiques qu’il fallu accepter, provenant
essentiellement des institutions de Bretton Wood, parachèvera
l’avènement d’un crise existentielle et sociale aux relents de fuite
et d’exode rapidement interprétés comme des exigences absolues :
l’urgence était née.
L’on commença
alors à faire des livres comme l’on fait sa valise un jour de grande
lassitude ; dans la précipitation totale, en une sorte de mauvaise
griserie qui vous laisse tout juste le temps de vous souvenir de
votre nom. Votre adresse ayant été depuis quelques temps déjà jetée
aux oubliettes par vos multiples changements de résidence à seule
fin de tenter de sauver ce qui restait de votre peau. C’est à un
philosophe français d’origine russe, Jankélévitch, que nous devons
ce concept de littérature de l’urgence forgé dans le courant de la
décennie 1950/ 1960 et appliqué à tous ceux qui fuyaient, outre les
retombées du poststalinisme, l’extrême rigidité des pays de l’ex
rideau de fer. Ce concept s’applique donc à toute situation
identifiable par l’absence d’institutions culturelles mais aussi
politiques à même de soutenir et d’encadrer les efforts des
créateurs et uniquement préoccupées -ces institutions-, par leur
propre sauvegarde en tant que vecteurs de survie de cohortes de
bureaucrates, vigiles de la pensée et autres apprentis technocrates.
Ce concept s’applique aussi à toute situation individuelle marquée
d’abord et avant tout par le besoin pressant et incompressible de
témoigner ; pour soi et pour les autres. Fondamentalement
littérature de témoignage, les écrits datant de cette décennie là se
feront donc d’abord remarquer par leur caractère « pressé », non
travaillé ; des ébauches dirait-on, au propre comme au figuré. Ici,
le fond prime la forme. Le dire prime le « comment le dire ». Tout
ce qui fait le propre de la littérature « en temps normal », est
relégué au second plan : on l’imagine aisément, la peur est la donne
fondamentale sur laquelle repose ce besoin d’écriture. Peur pour soi
et peur pour les autres. Ce furent ainsi des dizaines d’ouvrages,
réputés romans ou recueils de nouvelles, qui émergèrent et
occupèrent les étals des librairies comme autant de preuves que
« tout n’était pas foutu ». Et ce fut là leur plus grand mérite ;
par delà lacunes et faiblesses.
Première
caractéristique de cette littérature : elle ne se préoccupe plus que
de l’espace ville.
Contrairement à ce
que l’on a coutume d’appeler « la grande littérature algérienne »,
concentrée elle, sur l’arrière-pays, sur les campagnes et la
paysannerie, cette dernière n’a que la cité pour point de repère ;
elle ne se préoccupe que ce qui concerne la ville. Ce qui permettait
l’usage d’un temps et d’un espace certes différents, mais aussi
beaucoup plus restreints. Dans la mesure d’abord où l’on n’y a pas à
se préoccuper de la description des causes en profondeur, autant
historique qu’humaine, mais de ce qui affleure… « à fleur de
peau ».
Un certain nombre
d’éléments au tant économiques que sociologiques sont bien
évidemment à mettre à l’appui de cette mutation. Mais il ne sont pas
les seuls : Exprimés essentiellement en langue française, ces
ouvrages ne pouvaient qu’être le fait de citadins davantage
familiarisés avec l’usage de cette langue que cela soit de par le
champ social ou encore celui familial. Rares en effet, extrêmement
rares les ouvrages de cette époque là, transcrits en langue arabe ou
encore amazighe.
Littérature de
témoignage sur un présent devenu tout autant insoutenable
qu’impossible à admettre, contre lequel il fallait lutter par tous
les moyens possibles, ici la littérature et la poésie, cette
littérature demeurera comme un témoignage dont la valeur ira
grandissant à mesure que le temps nous éloignera, justement, du
« terreau » temporel qui aura présidé à son avènement.
L’impératif
d’un environnement professionnel
Bien sur qu’il ne
faille pas prendre au pied de la lettre la deuxième partie du titre
du présent papier. D’autant pour ce qui nous concerne ici, on voit
mal en effet comment parler d’urgence d’une littérature.
Nous sommes ici,
et par excellence et définition, dans un domaine dont l’existence,
la vitalité ou encore l’inexistence, ne se décrètent pas plus
qu’elles ne se provoquent. Nous avons vu que le concept de
littérature de l’urgence tel que forgé par son créateur s’applique
aux situations de vide institutionnels, et fait donc référence à
l’entour global sur lequel telle ou telle production littéraire(mais
aussi artistique ou plus franchement culturelle), va s’appuyer pour
patiemment et rigoureusement, ériger règles et normes, critères et
valeurs, tous indispensables pour peu que l’on se préoccupât d’aller
dans le sens de la qualité.
C’est donc ici,
tout l’environnement dont aucune littérature ne peut se passer qui
est tout à la fois en jeu et en question. Commençons par un rappel
sommaire : la lbéralisation de la fonction (ou de la profession,
c’est selon) d’éditeur, a permis l’éclosion d’un certain nombre de
petites et moyennes maisons d’édition, autant à Alger que dans
d’autres villes du pays, qui, plus ou moins soutenues par une
politique nationale du livre, publient bon an mal an autour d’une
douzaine d’ouvrages chacune.
Certaines beaucoup
plus. Les écrivains, confirmés ou non, disposent donc désormais d’un
champ éditorial à priori favorable à la publication de leurs écrits.
Il reste que tout cela s’opère dans la clandestinité et l’anarchie
les plus totales, c’est-à-dire sans contrats, sans engagements de
part et d’autre, sans indemnités financières ou encore marketing
digne de ce nom.
Heureusement ici
que nos libraires ont pour ainsi dire, prit le relais et tentent de
combler ce vide par l’organisation hebdomadaire d’après-midi dites
de vente-dédicace au cours desquelles les auteurs, jeunes et moins
jeunes, peuvent se faire une idée, même approximative, de la façon
dont leurs travaux sont perçus ; reçus. Hors ces exceptions,
davantage fruits d’engagements et volonté individuels, c’est le
vide, ou presque.
Le livre, au moins
autant que son auteur, sont seuls. Aucune revue littéraire pour
soutenir et encadrer, analyser et commenter les uns comme les autres
de chacun de tous ces nouveaux ouvrages régulièrement sur le marché.
Aucune page culturelle dans la pratiquement la totalité de la presse
algérienne. Hormis deux ou trois journaux, tous les autres se
désintéressent totalement de la chose culturelle, supposée exiger
des efforts de recrutement et donc financiers aujourd’hui inutiles.
Quoi de plus
simple en effet que de «bourrer» son canard de pages entières
«piquées» sur Internet, la gratuité en plus ?! Autre élément et non
des moindres : l’abandon par les éditeurs de presse de la fameuse
spécialisation journalistique, indispensable pour qui se soucie de
livrer un produit de qualité. Est-il exagéré d’affirmer qu’hormis
quelques « anciens » toujours en activité, il n’existe aujourd’hui
pratiquement pas de journalistes spécialisés dans la chose
culturelle dans notre
pays ?... Idem
pour ce qui est de la critique littéraire, spécialisée ou non ; les
deux s’ajoutant et se complétant. Bref tous les ingrédients pour que
l’on ne soit que face à l’impression d’un champ à l’abandon, sans
balises ni repères ; où chacun fait ce qu’il veut, où chacun baptise
son dernier livre comme il veut…ici roman, là recueil de nouvelles,
plus loin essai…
Toujours et encore
cette sale manie des algériens à continuer à croire que tout ce qui
ne relève pas du figuratif est expressément classable comme
abstrait. Nous parlons peinture, bien sur. Mais le fait vaut
élargissement.
Par
Malik-Amestan B.
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