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Sombre héros
Monsieur
tout-le-monde, connu également sous les deux sobriquets de " quidam
" et de " commun des mortels " nous a rendu visite à la chronique.
Il est sobrement vêtu et a frappé à la porte puis est entré sans
attendre qu'on l'y invite, comme ces conducteurs, pas moins quidams
que lui, qui estiment que clignoter a valeur d'autorisation à virer
ou à dépasser.. Aimable, madame la chronique se met aussitôt à
parler du temps qu'il fait mais se ravise aussitôt, constatant que
là n'est pas le sujet préféré, contrairement à une idée reçue, de
son hôte qui s'est invité à s'imposer. Il préfère parler du moyen de
transport quotidien, registre sur lequel il est imbattable, puisque
pour se rendre au travail, il prend indifféremment le train, le bus
ou le taxi (clandestin bien évidemment). Sur ce thème, Monsieur tout
le monde donne libre cours à sa faconde et saute avec aisance d'un
thème à l'autre, des tarifs, forcément en hausse, de usagers, qui
n'arrêtent pas de se bousculer, des retards, " qui ne sont pas
ponctuels" et des éternels embouteillages, " surtout aux heures de
pointe ", est-il constaté avec la pertinence du fin limier. Notre
sombre héros a néanmoins un sujet de prédilection, mais dont il se
serait passé volontiers, qui est la cherté de tout, et même du reste
et ce jour-là, il s'est même aventuré sur le terrain des finesses,
en parlant de " pouvoir de vente " au lieu de " pouvoir d'achat " et
de " niveau de mort " au lieu de " niveau de vie ". Il a fait mine
de ne pas relever la remarque perfide de madame la chronique disant
qu'elle avait déjà lu ça quelque part et, experts dans l'art de
tourner les pages, il a envoyé une salve de sujets à donner le
tournis au plus impassible des observateurs. Ainsi, pêle-mêle, il a
sautillé et papillonné sans escale ni transition, de Bouteflika "
qui est un grand politicien, sauveur du pays, mais qui est mal
entouré ", de la femme " qui mérite qu'on lui accorde
l'émancipation, mais dans le respect des traditions ", du trabendo "
qu'il faut interdire, bien qu'il permet à des centaines de milliers
de jeunes de ne pas devenir terroristes ", de la presse écrite "
dans laquelle il faut savoir lire entre lignes " et des élus qui "
sont réélus parce qu'ils ont le bras long " En somme, monsieur tout
le monde, qui bien sûr écoute le chaâbi et fait " la chaîne " devant
les guichets en vociférant contre les pistonnés a cette
particularité de penser et de parler comme… Monsieur tout le monde.
Mais il s'interdit, en bombant le torse, d'être la synthèse de
l'homme de la rue. Il n'est pas du genre à faire la prière et à
boire en cachette entre amis, ni un supporter du mouloudia quand
cette équipe gagne et un fan de l'Usma quand celle-ci… gagne aussi.
Le rêve de notre quidam est de devenir célèbre, mais tout en gardant
les privilèges discrets de l'anonymat, ce pourquoi il ne cesse de
ressasser la boutade qu'il fait sienne : " pour vivre heureux, il
faut vivre caché ". Parfois, il se dit que sa personne ne sert à
rien, mais change aussitôt d'avis, en se rappelant que c'est lui
l'électeur, donc lui le décideur. Voyant qu'il allait l'emmener sur
le terrain glissant de la chose politique, madame la chronique, qui
en toute chose en a vu d'autres, a regardé Sombre héros dans le
blanc des yeux, puis l'a gentiment mais fermement éconduit.
Par Nadjib
Stambouli
e-mail :contact@lesdebats.com
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