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La Chronique
Urbaine De Jean-Jacques Deluz |
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A
propos des tours
Depuis Manhattan,
et sa pépinière de gratte-ciel, la tour est devenue un symbole de
modernité. Le Corbusier (« quand les cathédrales étaient blanches »)
arrivant à New York, s’enthousiasmait, les trouvant toutefois trop
petites.
Les villes
américaines, puis quelques villes européennes, et aujourd’hui les
grandes métropoles du monde entier, s’enorgueillissent de leurs
tours, isolées ou groupées dans leurs centres.
Majoritairement
consacrées aux locaux d’affaires, parfois à l’habitat, elles
représentent l’opulence, bien qu’il arrive, notamment dans le cas
des tours d’habitation économique, qu’elles se dégradent et
finissent dans la démolition. Aujourd’hui, les villes orientales,
Shanghaï, Hong Kong, les capitales du Moyen-Orient comme Dubaï,
fascinent par leurs silhouettes présomptueuses. Mais de quelle
modernité s’agit-il ? Leur concentration, leur prétention (aller
toujours plus haut), leur technologie de plus en plus audacieuse,
sont-elles autre chose que l’expression d’un pouvoir répressif, à la
fois mondial et totalitaire, de la sphère financière ?
Représentent-elles autre chose que le besoin de rassembler les
structures dominantes de cette sphère pour mieux régner ?
Mondialisation, pouvoir des affaires, asservissant non seulement les
peuples, mais aussi les pouvoirs politiques, sont sans doute
l’aboutissement de toute l’évolution de la société occidentale du
vingtième siècle (il faut lire le roman de J.G. Ballard, IGH, qui
imagine la fin de ce gigantisme où la tour crève de sa démesure).
Or, au début du
vingt et unième siècle, des questions dramatiques se posent à tous
les niveaux : le monde des affaires est une apparente abstraction
camouflant les réalités concrètes des ventes d’armes, du
développement des modes de transport polluants, du nucléaire, et les
menaces concomitantes des changements climatiques mettant à proche
échéance, selon les scientifiques les plus sérieux, l’humanité en
danger.
On est donc en
droit de se demander, dans un pays qui a, pour le moment,
relativement échappé à cette forfaiture, s’il faut souscrire à cette
mode — qui est plus qu’une mode, plutôt un système à la fois
symbolique et spéculatif.
Le problème a
aujourd’hui deux aspects.
Le premier est
celui de la tour d’habitation pour le grand nombre, qui se répand
depuis quelques années dans la périphérie d’Alger. La norme a été
fixée : quinze étages. Dominant les bâtiments collectifs de cinq
étages que les entreprises avaient imposés au paysage depuis près de
trente ans, les tours apparaissent aujourd’hui dans tous les
horizons de la ville. Elles sont toutes neuves, toutes propres
encore, et, peut-être, les nouveaux habitants sont-ils contents
d’être aux étages supérieurs avec vue imprenable. Mais est-on sûr du
comportement de ces blocs dans le temps : malgré toutes les
garanties avancées par les constructeurs, les ascenseurs
marcheraient-ils sans arrêt ? Les habitants paieront-ils leurs
charges et les gestionnaires utiliseront-ils l’argent versé aux fins
d’entretien ? Les vide-ordures fonctionneront-ils sans risques sur
l’hygiène ? Sociologiquement, comment s’établiront les rapports
entre l’occupant du haut et l’activité du sol, l’attache au sol
étant encore très ancrée dans les comportements ? Par exemple, les
enfants (qui n’auront peut-être pas le droit d’utiliser seuls les
ascenseurs, mais qui aiment naviguer entre le logement et le dehors,
où ils retrouvent leurs jeux et leurs copains) ne vont-ils pas être
frustrés de leurs activités habituelles ? Autant de questions qu’il
me paraît utile de poser, chacune impliquant des cohérences qui
pourraient bien, à plus long terme, devenir dramatiques. (On m’a
souvent cité l’exemple réel de l’homme âgé du douzième étage qui
n’est plus jamais sorti de son logement).
Ceci est un aspect
de la question. Un deuxième aspect, sur lequel nous reviendrons plus
loin, est celui de la crédibilité urbaine des tours. Quel rôle
jouent-elles dans le tissu de la ville, quelles sont ses
justifications ?
Le premier
argument avancé par leurs promoteurs est celui de la densification :
le sol urbain étant rare et précieux, on l’économise en gagnant sur
la hauteur du bâti. L’analyse montre rapidement qu’il s’agit d’un
leurre : quelle que soit la hauteur du bloc de logements, chacun
doit bénéficier de services extérieurs à ce bloc de même nature et
de même qualité ; une école prendra autant de surface pour les
enfants d’une tour que pour ceux d’un lotissement ; un parking
groupera autant de voitures pour les uns et les autres ; on dira que
les parkings peuvent être rassemblés sur plusieurs étages ou
construits en sous-sol, mais l’investissement nécessaire grève
lourdement le prix du logement.
En définitive, la
seule économie est celle de la surface bâtie, qui se chiffre, pour
une densité raisonnable, équipements et voirie compris, aux environs
de 50 logements à l’hectare, à un gain de 10 %, et ces 10 % sont
loin de compenser le gaspillage du terrain urbanisable résultant des
opportunités foncières et des résidus qui s’en suivent. On peut donc
se demander, si dans les plateaux d’une balance, on mettait d’un
côté ce gain de surface et de l’autre les inconvénients ou les
dangers de la tour — bien qu’il s’agisse de critères non compatibles
— de quel côté pencherait la balance.
Un autre aspect de
la question est celui de l’intérêt urbain de ces tours : où faut-il
les implanter, quel rôle jouent-elles dans le tissu de la ville,
s’intègrent-elles dans une optique cohérente du paysage, de la
silhouette, de la position dans le quartier ? Vu sous cet angle,
c’est une nouvelle déception : les terrains choisis, comme on l’a
déjà noté, sont seulement le résultat de l’opportunité foncière, les
tours sont parachutées n’importe où, et la figure de la ville (son "sky
line", selon l’expression anglaise) n’entre jamais en ligne de
compte.
Mais si l’on peut
discuter du bien-fondé de la tour en tant que composante du tissu
d’habitat, un autre type d’immeubles de grande hauteur menace la
ville. Il s’agit du building, dont nous parlions dans
l’introduction. Inconscients du tournant civilisationnel dans lequel
nous nous trouvons entre les deux siècles, les tenants des pouvoirs
politiques se concurrencent pour avoir les métropoles les plus
impressionnantes. Un mythe se forge sur le thème des nouvelles
technologies, de la symbolique de puissance et de croissance, et se
traduit par la concentration et l’émergence, dans les pôles urbains,
d’énormes tours aux parois de verre, entièrement climatisées,
entièrement mécanisées, fourmilières réduisant l’être humain au
stade du robot. Dans l’esprit de tous ceux qui se cachent l’avenir,
du politicien à l’architecte, l’apogée d’une nouvelle esthétique de
la ville se trouve là.
Nous sommes
aujourd’hui en danger de voir, probablement avec l’aide de capitaux
spéculatifs étrangers, Alger prendre cette direction, et s’enlaidir,
de la Casbah à El-Harrach, de ces nouveaux totems.
Faut-il choisir le
prestige et la puissance avec à la clé une crise de société
inévitable, ou le développement durable (le vrai, pas celui du
discours formel) et du bien-vivre de l’habitant ?
Dans la
confrontation mondiale des sphères de la richesse et de la pauvreté,
l’équilibre entre le développement des uns et l’émergence économique
des autres doit se trouver dans une action concertée (que je crains
illusoire tant que des signes plus tangibles de catastrophes
n’ébranleront pas l’égoïsme des plus riches), impliquant le recul de
la croissance des premiers et la croissance intelligente des
seconds.
Rien n’empêcherait
que, à ce point de vue, un pays émergent comme l’Algérie se place à
l’avant-garde.
avanne
J.J.
Deluz
Jean-
Jacques Deluz par lui-même
« Toute ma carrière professionnelle s'est déroulée en Algérie : 51
ans de batailles, de bonheurs et de déconvenues, d'actions
stimulantes avec des amis et d'affrontements à la bureaucratie.
Ayant quitté ma Suisse natale avec un diplôme tout frais
d'architecte en janvier 1956, j'ai débarqué (je dirais "par hasard",
mais on sait depuis les surréalistes que le hasard est objectif) à
Alger, travaillé avec un bureau français d'architectes sur des
milliers de logements (dont La Concorde à Bir Mourad Raïs, Taine à
côté du Climat de France, les Apôtres à Constantine...) puis j'ai eu
la chance de sympathiser avec les urbanistes de l'Agence du Plan
d'Alger, dirigée par le meilleur urbaniste de son temps, Gérald
Hanning. De 1957 à 1962, je me formai à cette discipline, dans un
courant novateur très incompris à l'époque (le "Plan de Constantine"
balaya nos préoccupations qualitatives), bien que l'Agence ait été,
en France, un modèle qui suscita la création d'organisations
similaires dans les grandes villes. Je repris la direction de
l'Agence en 1959, après le départ de Hanning.
1962 fut l'année heureuse de l'Indépendance, mais aussi une époque
de difficultés matérielles dramatiques dues à l'arrêt de toutes nos
activités et la désertion des cadres français. Quand mon fils naquit
en 1963, nous n'avions même pas de quoi le langer.
De 1964 à aujourd'hui, avec des hauts et des bas, des accidents de
parcours, des réussites acrobatiques, des intermèdes à Ghardaïa, je
maintins mon bureau d'architecte contre vents et marées et, de 1964
à 1988, j'enseignai l'architecture. Cette dernière activité fut
gratifiante et, combinée à ma pratique permanente, me permit la
réflexion et la remise en question constantes qui font progresser
notre métier. C'est aussi en enseignant que je réalisai à quel point
les filles étaient l'avenir du pays ; le machisme des garçons les
orientait vers le formalisme et l'architecture monumentale et ils
étaient intellectuellement plus passifs ; les filles privilégiaient
le domaine sensible qui les orientait vers l'architecture à échelle
humaine, et étaient intellectuellement très vives (bien entendu, il
ne faut pas généraliser, que certains de mes brillants étudiants ne
se vexent pas !).
En 1997, la création de la ville nouvelle de Sidi Abdellah (Mahelma)
m'entraîna dans une expérience passionnante qui se concrétisa par
une charte et par des actions allant des "plans directeurs" aux
plans de quartiers, aux ensembles de logements et aux interventions
ponctuelles d'aménagement (lacs, placettes, arrêts de bus, etc.).
J'avais collaboré dans cette aventure avec Liess Hamidi, directeur
de l'établissement public d'aménagement, qui mourut en juin 2004
(épuisé par les obstacles bureaucratiques et les jalousies) et ses
successeurs me mirent à l'écart en juin 2006... Mais l'essentiel est
de rester fidèle à ses idées dans toutes les circonstances… »
e-mail :contact@lesdebats.com
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