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Semaine du 5 au 11 Août 2009

 

Du délire et de la réalité
Confession du grand Zaddam
Mythologie du roman noir en Algérie

Yasmina Khadra et les autres

Fatou Kéita, écrivain

«Les écrivains ivoiriens ont été humiliés à Alger par le ministre Komoé»

Disparition de Francis Jeanson

Homme de lettres, militant et «porteur de valises»

Souad Massi chante le rêve, la nostalgie et l’espoir

Madame nostalgie

 

 

 

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Du délire et de la réalité

Confession du grand Zaddam

Je m’appelle Zaddam. Je suis le Roi des rois. La revanche des pauvres, des humiliés, des offensés. Je suis né dans une petite ville du Nord qu’on appelle La Guérite. Je suis Jésus, le messie, l’ennemi de la mort. Ma naissance, mon enfance n’ont rien à voir avec mon histoire. Je suis le miracle de Dieu sur terre, l’incarnation du destin, de la Volonté supérieure. Je suis dans le fond des choses, au plus près de l’infime, et bien au-delà de tout ce qu’on peut imaginer ici-bas. Je suis Zaddam. L’ennemi de la mort. Je suis Dieu.

Tout a commencé avec cette punition que j’ai voulu infliger à Mahzel. J’ai frappé fort mais il a tenu le coup. Cela a duré longtemps. En vérité, ce fut moi le vainqueur : à la fin du faux match nul, je me sentais beaucoup plus fort qu’au début. Mahzel et son visage n’étaient pas beau à voir. J’ai la certitude qu’il voudra un jour prendre sa revanche, je pense que les faits ne me donneront pas tort. Pour l’instant, Mahzel est par terre et moi debout. Mais ses rejetons… Tous ces sous-hommes, quelle race !

J’étais jeune, j’étais fougueux. Enfant, je battais déjà tous mes rivaux. Les filles n’avaient d’yeux que pour moi. J’ai toujours rêvé d’être l’objet de tous les regards. Je voulais devenir poète, écrivain, quelque chose dans le genre. Mais j’ai découvert rapidement qu’une telle ambition requérait trop de temps. Il devait se passer beaucoup chose dans ma vie ; l’idée que le temps m’était compté était bien enracinée dans ma conscience. Comme tout bon écrivain, et j’aurais pu l’être vraiment, la force que je ressentais en moi-même me poussait vers l’action pure. Physiquement déjà, ma grande carrure me prédisposait à me battre, dominer. Il fallait choisir entre écrire et agir. J’ai tenté les deux, Dieu m’est témoin. Mais la balance, irrémédiablement, penchait vers l’action.

Cela a donc commencé avec ce match. Il faut dire que Mehzel était seul. Beaucoup de monde se rangeait de mon côté, mais je ne me faisais aucune illusion : ils voulaient seulement que je me batte pour eux, que je leur serve de protection. Les faux amis et les traîtres. Le girouettes, c’est peut être la chose la plus répandue dans le monde. A croire que Mehzel leur flanquait une frousse incroyable à ces petits judas qui sont juste bons à donner des coups de dague dans le dos... Je me suis avancé. Je leur ai dit : votre tigre, ce n’est que du papier. Finalement, je les ai obligés à me soutenir, mais leur soutien n’était pas du solide : à la moindre occasion, ils se retourneraient contre moi, je le savais. Mon plan était simple. Je me contentais de prendre l’argent qu’ils donnaient, surtout ce servile Konia le puant… Je prenais l’argent pour faire la guerre à leur place. Ils croyaient me manipuler mais c’était moi qui les utilisais, car moi aussi j’avais des comptes à régler avec le redoutable Mehrez de la tribu des Affranchis. Tous les bâtards et les enfants de pute qui rêvent de devenir des Saints ; ils ne réussissent, en fait, qu’à devenir la pire engeance d’intégrisme qui soit. C’est le cas de Mahrez que personne n’a jamais aimé. Lui et sa bande voulaient à présent prendre leur revanche, effacer les stigmates de leurs bâtardise. Et je suis sur leur route. Les autres, ils ne servent à rien, c’est pour la galerie - à tout prendre, Mehrez valait mieux qu’eux.... Des rats, des cancrelats, des insectes nuisibles…

Il y avait Ghofial, le riche usurpateur et son petit bâtard Konia, un chien que son autre maître l’usurier juif Yacoubi tenait en laisse. Yacoubi, c’était une malédiction que je me promettais de régler en son temps ; rien ne pressait, il fallait d’abord s’occuper des faux amis. Les ennemis, je les prends comme ils sont et je les respecte comme tels. Mais les valets, comme Konia qui m’applaudissait contre Mehzel et feignait de me prodiguer tous ses appuis, je lui ferai son affaire bientôt.

Il y avait aussi le chameau vert, un serpent plutôt, qu’il me fallait craindre à cause de son venin mortel. Celui-là ne cachait pas son soutien à Mehzel, il faut le dire. C’était le seul du groupe qui savait que je n’étais pas dupe. Mais il était un faible et sa langue de vipère ne pouvait me piquer à la distance où je le tenais. Puis le Moustachu à la mini-jupe, lui non plus, ne pouvait pas faire grand-chose, car il avait un problème avec un Noir, le Zindji, sur lequel j’avais quelque influence. Je pouvais au besoin charger Zindji de l’occuper durablement. Chami, c’était peut être le plus sincère de mes supporters. Las, il était trop petit pour faire autre chose que de m’applaudir de temps à autre.

Voilà, c’était avec ces gens là derrière moi, que je m’étais avancé vers Mehzel. Je lui assène par surprise le premier coup qui l’ébranle mais ne l’assomme pas. Il répond, j’esquive, le coup était trop mou, et je lui balance un direct en plein dans le visage. Il tombe, se relève. Je le frappe encore. Il reçoit de cette manière les coups les plus terribles de sa vie. Mais bien qu’abîmé, l’Epouvantail trouve les ressources pour se remettre debout à chaque fois que je le remets à terre. Il réussit même à me désarçonner en s’accrochant à mes pieds. Je tombai à deux reprises, la deuxième fois ma tête heurta quelque chose de dur, une pierre, je n’eus pas le temps de regarder. Puis mon crâne se mit à saigner. J’avais des vertiges. Et pour corser le tout, le groupe des Petits Nains, comme les appelaient mon grand-père, se mit à comploter contre moi. Je les avais chargé de se tenir derrière moi pour surveiller la bande de Mehrez et parer à toute éventualité. Lorsque le sang se mit à couler de ma tête, je réclamai leur aide pour soigner ma blessure. Ils s’avancèrent vers moi, et, parvenus à ma hauteur, l’un d’eux me balança à la figure le contenu du flacon d’alcool qu’il tenait à la main, avant de s’enfuir précipitemment, lui et ses complices. Toujours prompt et sur mes gardes j’avais esquissé un mouvement de côté qui me sauva d’une cécité certaine. J’eu quelques brûlures au visage qui s’ajoutèrent à la blessure de ma tête, mais rien de très grave finalement. En s’enfuyant, les traîtres prirent la mauvaise direction, celle où j’avais embusqué des fidèles de mon village natal pour abattre sans sommation tous les fuyards. Aucun d’entre eux ne survécut.

 Le combat contre Mehrez se poursuivit pendant longtemps. Il ne pouvait exploiter les coups qu’il parvenait à me donner parce que lui-même n’était pas en mesure de le faire : je crois bien que je lui avais brisé la rotule du genoux droit. Il fera désormais ses prières couché. Je pouvais l’achever mais à la longue, je me rendais compte que cette situation était plus ardue que ce que je m’imaginais. Et au bout du compte, je ne voulais plus perdre mon temps à le combattre. J’ai donc accepté le «match nul» qui n’en était pas un, au vu des résultats, et le combat a cessé. Nous reprendrons ce match un jour, me disais-je. En attendant, l’état dans lequel je l’avais mis avait durablement éloigné tout danger de sa part. C’est vrai, Mehrez et sa bande ne ressemblaient à plus rien, il se passera une ou deux générations avant qu’ils s’en remettent.

Aussitôt le combat terminé, Konia, sans doute sur ordre de son maître Yacoubi, commença à crier partout que c’était grâce à lui que j’avais remporté la victoire sur Mehzel et qu’il fallait que je lui sois reconnaissant. Reconnaissant ? J’ai dit : «Comment, un morveux comme toi ose répandre pareille sottise ?» Il me répondait avec sa morgue de chien : « Mais tu es un ingrat ! J’étais ton plus loyal soutien et tu renies cela à présent !». J’ai dit : « Comment ? Un souffle de Mehzel t’aurait mis sur orbite géostationnaire, si je n’étais pas là pour te protéger, espèce de minable petit factotum de Yacoubi! » Il a dit que puisque je l’insultais, on allait voir ce qu’on allait voir... J’étais extrêmement intrigué, je n’arrivais pas à croire que ce Nakch osait me menacer !

Quelques jours plus tard, je reçus une missive du Trésor international (Ti), organisme bâti dans les régions barbares tenues comme chacun savait par les financiers juifs. Cette missive me faisait part de la ferme intention de Konia de récupérer tout l’argent que je lui devais, soient quelques milliards de dollarates, selon les estimations des experts, établies à partir de divers documents. Cette missive révélait que le Trésor intervenait dans l’affaire parce qu’il s’était porté garant de l’argent que Konia m’avait « prêté » pour soutenir mon combat contre Mehzel et que donc, il agissait à ce titre. Dans le cas où je refusais le remboursement, l’Institution de la juiverie du Trésor international (IjTi) serait dans l’obligation d’agir en saisissant la Banque des banques judaïques (BBJ) et le Crédit universel judéo-chrétien (CUJ-C) afin de procéder au gel de tous mes avoir au sein des réseaux islamique de la Charité Bien Ordonnée (CBO) ainsi que des réseaux de l’Activité de l’Arabisme en Marche (AAM). Je devais donc rembourser Konia ou risquer de ne plus avoir assez d’argent pour acheter mon pain, mes vêtements et mes médicaments.

Là, il faut que j’explique une chose. Ou même plusieurs choses. J’avais affaire dans toute cette région, pourtant bénie de Dieu, à des chacals, des renards et des loups. Il y avait les M’gaâmzine dont Konia faisait partie. Le bBn Dieu leur a mis le cul sur les richesses dont il avait doté cette région que nos ancêtres ont glorifiée pour l’éternité. Mais de telle façon qu’ils ne pouvaient user de cette richesse qu’avec leurs derrières, dans la posture du M’gaâmaz à vie. Les M’gaâmzine sont affreux, portent des barbes,

des turbans et des gandouras parfumés pour dissimuler leur abjecte condition. Bref, incapables de jamais se relever, ils sont condamnés à vivre dans leur merde.

Plus au nord, il y a les Affranchis, tribu à laquelle appartient Mehrez. Nos ancêtres les avaient pris pour esclaves mais lorsqu’ils adoptèrent nos us et coutumes, on les libéra peu à peu. Mais ils n’oublièrent jamais leur état d’anciens esclaves affranchis et, portés sans doute par une inguérissable amertume, nourrirent beaucoup de ressentiments tout au long de leur histoire, d’abord contre leurs maîtres et bienfaiteurs, mes ancêtres, et peu à peu contre le monde entier. Ils cherchent par tous les moyens à ne ressembler à personne. Ils se disent des nôtres mais ne sont de personne. Ils vivent dans l’espoir de prendre leur revanche un jour, voilà pourquoi les Konia et compagnie, et le monde entier finalement, étaient si contents que je m’occupe de Mehrez. Moi, j’aurais laissé faire si cet imbécile n’avait commencé par me chercher noise au lieu de s’occuper ses autres adversaires. Mais je reconnais l’avoir provoqué un peu, disons parce que je le voyais venir de loin, j’anticipais comme on dit. Donc, les M’gaâmzine, les Affranchis… Il y en avait bien d’autres encore dans la région. C’était compliqué, il faut le dire. Les Yacoubi par exemple, lui il appartenait à la tribu des trafiquants de textes, spécialisée dans l’usure connexion, le lavage des cerveaux et les chevaux de Troie. Mais, il s’agit là de mauvaise réputation, car les Yacoubi j’en ai beaucoup chez moi, qui vivent normalement, même si je les tiens bien à l’œil et que je ne leur fais jamais confiance. A vrai dire, je n’ai jamais bien compris l’intention de ces gens-là, je ne les aime pas voilà tout, je ne les aime surtout pas lorsqu’ils prennent de l’importance car alors ils deviennent les plus dangereux qui soient. Je reconnais cependant qu’ils ont été globalement neutres dans mon affaire contre Mehrez. Pourquoi ? On me dit que cela servait leurs intérêts… Ah bon ? Je les croyais meilleurs calculateurs.

Il y a le petit minable Chami que je rosserai bien un jour. Il se permet de juger ma conduite, moi qui lui avais appris à lacer ses chaussures. Il se prétend mon frère et ne trouve rien de plus urgent que de s’allier à Mehrez contre moi. J’aurai sa peau, le Chami, il ne perd rien pour attendre. Bon, il y a aussi, les Moustachus, qui ne sont rien d’autres que des étrangers : ils furent tour à tour nos serviteurs et nos maîtres, parce que la vie est ainsi faite. On a fini par s’en débarrasser. Je ne les aime pas, ils ne m’aiment pas. Les Moustachus sont des rats, mais je m’en accommode pour le moment. Disons que nous avons des intérêts mutuels à cette coexistence. Je n’oublie pas Griffon, le petit chat de l’ouest qui vient me lécher la main et dont je sais que les griffes me seront destinés avant tout le monde le jour où elles seront suffisamment fortes. Pour l’instant, ce n’est qu’un petit chat inoffensif dont je tolère les miaulements tant qu’ils ne me dérangent pas. Telle est la situation où je me trouvais quand tout cela a commencé.

Elle est plutôt compliquée n’est-ce pas ? Mais je n’ai pas peur des complications. Au fond, les choses sont simples quand on les examine froidement et avec hauteur. Il y a moi, puis les autres. Moi, je sais qui je suis, et je sais qui sont les autres. Ils ne valent pas grand-chose. Mes conseillers, mes experts, mes supporters, tous me disent que je dois faire preuve de prudence, car je suis entouré d’ennemis. Ces ennemis ne valent pas mon pied gauche, voilà ce que je dis moi. Ils me disent qu’il faut craindre les amis de mes ennemis qui se trouvent en dehors de la région. Je dis encore : pourquoi les craindrai-je ? Ils sont loin. S’ils sont perspicaces, il ne leur viendra jamais à l’idée de se compromettre dans une hostilité contre moi pour porter secours à des M’gaâmzine. Mais si par malheur, pour eux, ils voudraient s’aventurer à tirer leur sabre devant moi, eh bien, il leur en coûterait. Mais je ne crois pas, je n’ai jamais cru qu’ils le feraient.

C’est à tout cela que j’ai pensé lorsque je reçu la missive du Trésor international me sommant de payer Konia, sous prétexte qu’il était protégé par une garantie, et me menaçant de geler mes propres finances pour m’obliger à le rembourser. Une vraie colère s’était emparée de moi. Contre Konia d’abord qui osait demander secours à des étrangers contre moi. Contre ces organismes juifs ensuite qui voulaient paralyser l’argent nécessaire à mon commerce afin d’aider un M’gâamaz à la gandoura puante qui était un de mes esclaves. Cette affaire fut néanmoins vite réglée. Après avoir rédigé de mes propres mains une missive de réponse à sa propre missive, dans laquelle j’envoyais au diable ce Trésor et toutes ses annexes dans la monde, à commencer par les réseaux islamiques, je reçus de ce dernier les plus plates excuses. On me demandait obséquieusement d’ignorer le contenu de leur première lettre, rédigée par un des leurs fonctionnaires sous l’effet du zèle et de l’inexpérience, et d’accepter en prime un petit bonus financier de quelques millions de dollars sous forme de matériels sophistiqués de transmissions pour me récompenser des brillantes performances accomplies contre le sanguinaire Mehrez. Bon, l’affaire fut close. Mais Konia était démasqué. Et ma colère contre lui ne retomba pas.

Quelque temps plus tard, j’entendis dire par Konia, que je n’étais qu’un imposteur et qu’il me poursuivrait jusqu’en enfer, s’il le faut, pour récupérer son dû. Moi, imposteur ? Mon sang ne fit qu’un tour. Il osait m’insulter à présent, le fils de sa mère ! Le lendemain, je m’emparais de tous ses biens. J’étais déterminer à l’avaler crû, mais il me glissa d’entre les mains et s’enfuit loin, vers le Sud. Aux dernières nouvelles, il s’était réfugié chez son cousin, le Tahan el tahanin qui, lui-même, ne perdait rien pour attendre.

 Ce fut le tollé général. Et j’avoue que je n’ai jamais compris pourquoi. On me traita de voleur et de tous les noms d’oiseaux. On me dit que j’avais violé un fils de pute et enculé sa mère. Partout, j’entendais dire des choses insensées sur moi. J’appelais mes conseillers pour leur demander ce qui se passait. Ils me répondirent tous qu’il n’y avait rien de particulier. Je leur demandai : Mais enfin, pourquoi m’insulte-t-on ? Ils me firent observer qu’il n’y a que les faibles qui insultent et que les Grands qui reçoivent des insultes. Je trouvais que c’était là une bonne observation. Je trouvais que mes conseillers étaient bons, mais j’avais appris à ne jamais faire confiance à personne : le monde est plein de traîtres, et, naturellement, ce sont vos proches qui vous trahissent. J’ordonnai à mes conseillers de faire une enquête précise sur tout ce souk et de me tenir informé le plus vite possible.

Je demeurai songeur. Konia, ce renégat insignifiant, avait-il tant d’amis, et parmi les plus puissants du monde, pour susciter un pareil ramdam, ou bien quoi ? Historiquement, je n’ai fais que reprendre mes biens, tout ce que ce salaud possédait m’appartenait, personne ne l’ignorait. Alors, quoi ? Un début de réponse me fut apporté par l’enquête que j’avais diligentée. Mes conseillers m’apportaient à vrai dire des éléments satisfaisants. Il ne faut pas confondre, me dirent-ils, tous les bruits que j’entendais. Si on décortiquait la structure de la confusion, on isolerait, certes, des réprobations, mais en nombre limité. Ces réprobations sont d’ordre politique et mériteraient d’être à leur tour finement examinées pour en dégager les implicites. Tel m’insulte par exemple juste pour me demander de partager le gâteau, le deuxième pour faire semblant, le troisième par peur d’être accusé de complicité avec moi, le quatrième pour des considérations électorales, etc. Cependant dans la grande masse de la confusion ainsi décortiquée, il y avait plus d’applaudissements que de réprobations. En fait, ceux qui feignaient m’en vouloir n’étaient que des individus. La planète entière, celle des gens humbles et des personnes ordinaires, m’était certainement favorable. Dans le Grand Dar el Islam, j’étais devenu Saladin, Salah Eddine el Ayoubi, c’est dire… J’appartenais à présent, dans le monde des Incroyants, à la galerie de leurs grands hommes : Napoléon, Staline, Hitler, kaiser Guillaume, etc. Bref, il y avait des données de cette nature. Je n’étais dupe de rien et j’avais pour tempérament de conserver en toutes circonstances ma froideur. Ce n’était là que de la vaine gesticulation, des mots, une agitation, de la politique comme disent si bien mes conseillers. Je savais, moi que j’étais un grand, le plus grand de tous peut-être.

Par Aïssa Khelladi

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Mythologie du roman noir en Algérie

Yasmina Khadra et les autres

Excellente étude que celle livrée récemment par le Dr. Miloud Benhaimouda de l’université de Mostaganem, et publiée par la revue Synergies, planchant sur le roman noir algérien, le polar si on veut, d’où il puise une insoupçonnable mythologie.

Proposant une «comparaison des images mythiques propres au roman policier algérien avec celles, hégémoniques, des récits français et anglo-saxons», l’étude intitulée «mythologies du roman policier algérien», repose sur deux postulats. Le premier pose que «la paralittérature constitue par essence le domaine de création privilégié d’émergence et de diffusion des mythes  contemporains». Le second postulat veut que la paralittérature est non seulement fertile en héros mythiques mais, en outre, elle les gratifie d’une renommée «dont leurs auteurs demeurent, pour une large part, dessaisis». Les genres

Dans son écrit, le Dr Benhaimouda, tente de décrire, par le biais d’exemples empruntés à la «paralittérature» occidentale le procès de transformation d’un personnage romanesque (ou d’un lieu) en mythe littéraire. Il vise, aussi, à rendre intelligible, par l’analyse des conditions historiques et sociales, l’indigence de l’imaginaire mythique (lieux et personnages) dans le domaine de la production paralittéraire nationale.

Au chapitre du polar occidental, l’auteur constate que «la mythologie policière française et anglo-saxonne est hégémonique» tant au plan du pouvoir psychique de ces images intériorisées, qu’à celui de son domaine d’extension : la planète entière. «Cette hégémonie n’est pas un fait nouveau ; elle est déjà attestée depuis presque un siècle. Au caractère international de cette société que vise le roman policier correspond son domaine d’application international ; à son uniformité dans les différents pays correspond l’indépendance de sa structure par rapport aux particularités nationales».

A partir de quoi, l’auteur tente d’observer la manière avec laquelle «s’acclimate» la mythologie policière dans le contexte culturel et historique algérien.

D’emblée, Miloud Benhaimouda nous explique que «les effets de la sujétion coloniale rendent intelligible la portion congrue laissée à la littérature en général et à la mythologie policière au cours la première moitié du XXe siècle». Et d’ailleurs, selon lui, «nul élément tangible ne permet de mesurer avec rigueur pour cette époque la pratique de la lecture personnelle ou la fréquentation des salles de cinéma ; faute d’éléments quantitatifs précis, on ne peut que se reporter à l’histoire des genres littéraires et cinématographiques pour tenter de se représenter la place, l’influence, le retentissement de la fiction policière dans l’imaginaire de l’Algérie d’avant 1962».

Aussi, l’auteur rappelle que le premier récit policier en rapport avec l’Algérie est un film, Pépé le Moko (1936), qui demeure «un jalon notable dans la diffusion du mythe d’Alger, et une date marquante dans l’introduction de la veine policière en Algérie, en raison du choix exceptionnel du site (l’inquiétante Casbah) et du premier rôle confié à Jean Gabin. Passant en revue, dans un historique comparé, les étapes du polar occidental et la production en Algérie ou en lien avec l’Algérie, l’étude indique que «hormis l’exception de la

ville d’Alger promue à la célébrité, le genre policier est indiscutablement sousreprésenté dans le cinéma de l’Algérie coloniale».

À l’indépendance, le cinéma conservera cette caractéristique et optera pour le film à thèse exaltant la guerre de Libération, la réforme agraire ou l’émancipation féminine, autant de «thématiques sociales qui susciteront une désaffection relative du public pour le cinéma local en raison de sa trop flagrante vocation civique», nous dit Miloud Benhaimouda

Entrant, enfin, dans le vif du sujet, l’étude considère que «la première série romanesque policière algérienne est comprise entre 1970 et 1972, années au cours desquelles Youcef Khader (alias Roger Vilatimo) publie six récits d’espionnage antisionistes (et antisémites), ouvrages parus sous les auspices de la défunte SNED. Aussi bien le nombre de titres que les tirages dérisoires ne satisfont au critère du roman policier conçu comme production sérielle de masse». Et de dire que «cette éphémère série héroïque» visait à combler une exigence de compensation aux défaites arabes. D’ailleurs, «cette production s’étiole dès lors que sa thématique - la confrontation militaire avec Israël - perd de son acuité au profit d’une solution négociée».

Selon le Dr Benhaimouda, «la seconde véritable série policière»  commence à Alger en 1991

avec Le dingue au bistouri puis La foire aux enfoirés (1993) du Commissaire Llob, (alias Mohamed Moulesshoul), suivie par quatre autres titres édités en France sous le pseudonyme de Yasmina Khadra : Morituri (1997), Double blanc (1998), L’automne des chimères (1998) et La part du mort, (2004). «Ce sont là les deux seules séries relativement substantielles mais qui peinent à imposer un personnage mythique. Aussi bien Mourad Saber, alias « S. M. 15 », que le commissaire Llob ne parviennent à franchir l’espace prosaïque romanesque pour entrer dans l’univers du mythe», commente l’auteur de ladite étude. «Seules les multiples descriptions de la ville d’Alger par des romanciers et des nouvellistes, (Vincent Colonna, Chawki Amari, Virginie Brac, Rima Ghazil et Mohamed Kacimi) continuent à alimenter le mythe de la capitale ; ces deux séries de six romans chacune, celle de Youcef Khader comme celle de Yasmina Khadra, sont étroitement liées à l’actualité ce qui permet d’avancer un début d’explication à leur caractère local, explique l’auteur. Ce dernier considère qu’elles expriment, en effet, «une réponse ponctuelle à un intérêt médiatique éphémère».

Il les adjoint, du reste, à la série des enquêtes d’Emna Aït Saada, l’héroïne de Catherine Simon dans Un baiser sans moustache, (1998) et dans Du pain et des roses/Meurtres à la Croix-Rousse, (2003), les séries de Lakhdar Belaïd : Sérail  killers, (2000) et Takfir Sentinelle (2002), toutes en rapport avec le chaos politique de la décennie 1990-2000. Enfin, il signalera l’expérience tentée par les Éditions algériennes Barzakh dans leur collection « Noir Barzakh » consacrée aux aventures du « Scorpion » (El-âgrab) dans deux numéros : À la mémoire du commandant Larbi et Le casse-tête turc, (2002).

Selon lui «tous ces romans présentent la particularité de narrer les enquêtes de détectives récurrents : l’agent spécial Mourad Saber de Youcef Khader, le commissaire Llob de Yasmina Khadra, la géologue Emna Aït Saada de Catherine Simon, le tandem Karim Khodja et son comparse le lieutenant Bensalem de Lakhdar Belaïd, et Moncef Chergui alias le « Scorpion » des éditions Barzakh». En Algérie, «la notion de collection, fondamentale dans la production sérielle, est récente, précaire, voire quasiment inexistante», juge Miloud Benhaimouda. Cependant, il estime que «l’unique collection connue actuellement, est celle du « Scorpion », des éditions Barzakh, sous forme d’opuscules (d’une centaine de pages) à couverture noire et jaune, probablement un clin d’oeil en souvenir des premières « Séries Noires » françaises. Cette collection est conçue sur le modèle de l’expérience du Poulpe initiée par Jean-Bernard Pouy (1946).

L’étude conclut, grosso modo, au constat que les mythologies alimentant le roman noir algérien souffrent d’une «insuffisance du mythe paralittéraire algérien», pour dire l’existence d’une confusion de l’échelle des valeurs, sinon leur illisibilité. Elle rapporte cela à la vieille loi, paraphrasant Marx, selon laquelle « les pensées de la classe dominante qui sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes». Et on comprend mieux pourquoi, certains, pour s’en excuser, défendent encore ce qu’ils osent appeler la littérature d’urgence…

Par Nabil Benali

 

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Fatou Kéita, écrivain

«Les écrivains ivoiriens ont été humiliés à Alger par le ministre Komoé»

Alors qu’ils ont été régulièrement invités par le ministre de la Culture et de la Francophonie au Panaf à Alger, les écrivains Bandama Maurice et Fatou Kéita ont été quasiment séquestrés une fois sur place. Mme Kéita crie sa colère face à ce mépris. Nous reproduisons pour nos lecteurs, en guise de témoignage des participants africains au Panaf,  l’interview qu’elle a donnée à un journal ivoirien.

 

Comment avez-vous été accueillie en Algérie ?

A notre arrivée, nous avons été mis sous escorte. Nous étions tout contents, nous disant que cet accueil nous a été réservé pour le prestige de la Côte d’Ivoire. On ne savait pas que c’était pour nous enfermer au village des artistes. C’était une très belle cité construite pour le festival. Il faut féliciter le gouvernement algérien, car la construction s’est faite en 9 mois. Mais, les deux écrivains ivoiriens que nous étions, Maurice Bandama et moi-même, avons été mis dans ce complexe où il y avait des groupes folkloriques. Ce n’était pas notre milieu. Nous avons été abandonnés dans ce lieux, sans programme, sans radio, ni télé, rien.

 

Qu’en est-il de votre participation au festival ?

Je n’ai rien vu. J’étais prisonnière dans une cité. Nous n’avons participé à aucun colloque, aucune rencontre. Nous n’avons rien vu. Pas même la cérémonie d’ouverture.

 

Y avait-il d’autres écrivains dans la même situation?

C’est vers la fin que j’ai rencontré un écrivain centrafricain. Il y avait d’autres écrivains, mais ils étaient logés ailleurs dans d’autres cités ou dans des hôtels. Il y avait sûrement de nombreux écrivains algériens et plusieurs autres venant d’Afrique. Mais nous ne savons pas la raison pour laquelle nous avons été logés au village des artistes.

 

Qui vous avait invités ?

J’ai été sélectionnée par le ministère de la Culture. J’ai été contactée par téléphone pour me dire que je suis la représentante de la Côte d’Ivoire en littérature pour la jeunesse. C’est un honneur. J’étais très contente et fière. C’est le ministère de la Culture donc l’Etat de Côte d’Ivoire qui m’a envoyée là-bas. Je sais que le festival a été organisé par l’Algérie et que c’est ce pays qui a invité tout le monde et qui a payé les billets d’avion, la restauration, etc. Je crois qu’il faut louer les efforts fournis par les autorités algériennes. Moi, ce que je dis, c’est que nos autorités ne nous ont pas aidés. Parce qu’il y avait environ 6.000 festivaliers dont 2.000 dans notre cité. Il fallait que chaque Etat prenne soin de ses ressortissants. Le ministre (Ndlr, ministre ivoirien de la Culture et de la Francophonie, Augustin Komoé) a joué son rôle en venant nous voir. A cette visite, nous lui avons présenté notre problème. Il était accompagné de ses conseillers, de Monsieur l’ambassadeur de la Côte d’Ivoire en Algérie, d’une Algérienne membre de l’organisation du Panaf. Nous lui avons dit que, depuis notre arrivée, il n’y avait rien pour nous. Nous n’avions pas de programme et nous ne savions pas où se trouvaient les autres écrivains.

 

Quelle a été sa réponse ?

Il a reconnu que notre présence à cet endroit était une erreur et que les écrivains ne devaient pas être là. Dès leur arrivée ils se sont rendus compte que ce n’était pas la place des écrivains car il y avait beaucoup de bruit. L’Algérienne qui les accompagnait a dit pareil. Ils nous ont promis que dès le lendemain nous serions déplacés et nous aurions nos programmes pour participer effectivement au festival. Ils sont partis et plus rien n’a été fait. Nous avons été abandonnés.

 

La faute n’incombe-t-elle pas aux organisateurs ?

Certes les organisateurs ont leur part de responsabilité, mais, je pense que nos autorités auraient pu faire quelque chose pour nous aider. J’ai vu l’ambassadeur d’un pays africain organiser des manifestations avec sa délégation. Cela signifie que notre gouvernement ne s’est pas impliqué. Il savait que ses ressortissants étaient là. Nous avons signalé notre problème. En plus d’être écrivain, Maurice Bandama est maire d’une commune, il a été PCA de la RTI. Moi, je suis universitaire. Je suis écrivain et je crois avoir fait mes preuves en matière de culture. On ne peut pas aller jeter des personnes comme nous quelque part sans s’occuper d’elles. Lorsqu’on vous déplace, c’est avec des frais de mission, des per-diem. On ne peut pas déconsidérer des personnes à ce point. Les conseillers du ministre sont mes collègues. On ne peut pas nous rabaisser, c’est humiliant. Je crois que nous n’avons pas été respectés. J’ai vu le ministre en aparté en lui faisant cas de ce que nous n’avions pas reçu de frais de mission ni de per-diem. Il a ri, me disant que nous étions pris en charge jusqu’au café. Il a dit avoir donné des instructions à Abidjan pour nous faire parvenir une somme forfaitaire et qu’il espérait que ce serait fait bientôt. Je crois que c’était pour nous endormir.

 

Avez-vous effectivement été pris en charge jusqu’au café ?

Bon. On était pris en charge. Il y avait la restauration. Mais, c’était des cantines. De grands restaurants. 2.000 festivaliers, c’était du monde. On faisait la queue sous le soleil pour aller manger. Mais ce n’était pas cela le plus difficile. Ce qui nous a frustrés, c’est le sentiment d’être venus pour rien.

 

Lorsque vous avez été invités, qu’est-ce qui avait été prévu pour vous?

Nous devions participer comme dans tous les festivals à des colloques, des rencontres, des débats. Les rencontres ont eu lieu mais sans nous ! Nous étions à 40 km d’Alger, très éloignés. Les manifestations avaient lieu en dehors de ce complexe. Nous n’avons assisté à rien.

 

Pourquoi n’avez-vous pas cherché vous-mêmes à aller assister aux manifestations ?

Je vous dis que nous étions en prison, la cité étant fermée par des grilles, avec des vigiles et policiers à l’intérieur. On ne pouvait pas en sortir. On ne sortait qu’avec un guide ou en délégation pour une mission bien précise. Les jeunes danseurs (ivoiriens) qui étaient avec nous au village des artistes avaient leurs programmes. Ils allaient à Tizi-Ouzou et dans d’autres villes. Nous, nous n’avons rien fait.

 

Ce qui veut dire que depuis Abidjan, vous n’aviez aucun programme…

Non. Nous n’avons reçu aucun programme. Mais, vous savez, il arrive souvent qu’il y ait de petits retards de ce genre, mais dès que vous arrivez sur place, on vous remet des sacoches où il y a tout. Cela n’a pas été le cas pour nous. Nous sommes arrivés et nous n’avons rien reçu malgré toutes nos démarches pour avoir un programme. Notre ambassadeur et le conseiller culturel en étaient bien avertis mais rien ne s’est passé. Nous avons été méprisés. J’ai transporté mes livres moi-même. Et ces livres, j’ai dû les distribuer. Il n’y a pas eu d’exposition. Les autres écrivains, les Algériens n’ont pas vu mes livres. Quand on va à ce genre de rencontre, c’est pour des échanges. Il peut y avoir quelqu’un qui va dire : ton livre est très beau, je vais le traduire en arabe. C’est cela l’intérêt de ces rencontres. Mais, il n’y a rien eu. Nous n’avons vu les manifestations qu’à travers l’internet. Il n’y avait que 40 postes connectés et c’était la bagarre pour pouvoir les utiliser. Quand je pensais à tout le travail que j’avais laissé à Abidjan et que j’étais venue passer une semaine entière à m’ennuyer alors que j’ai un roman en chantier et de nombreuses activités, je dis que ce n’est pas normal.

 

Qu’est-ce que vous aviez prévu de présenter à ce festival ?

C’était une bonne occasion de montrer ce que nous produisons en matière de littérature jeunesse en Côte d’Ivoire. En la matière, nous sommes parfaitement compétitifs. Nos livres sont beaux et ils voyagent. En ce moment, mes livres font le tour du monde. C’était une occasion extraordinaire d’avoir des traductions en arabe. C’est vraiment dommage

 

Il y avait une forte délégation ivoirienne à ce festival. Vous êtes la première à vous plaindre publiquement. Les autres n’étaient-ils pas dans les mêmes conditions que vous ?

Les autres étaient dans les mêmes conditions, sauf que, eux, au moins, avaient un programme. Il y avait un groupe théâtral, des musiciens et des danseurs. Nous étions dans la même cité. Ils étaient séquestrés un peu comme nous, mais eux avaient un programme qui leur permettait d’aller tel jour dans telle ville pour une manifestation. Ils ont fait ce pour quoi ils sont venus. Même s’ils n’ont pas pu sortir pour aller visiter la ville. Ils sont venus pour montrer ce qu’ils savent faire et ils l’ont fait. Il y a même un groupe qui, je crois, a remporté un prix là-bas. C’était quand même un peu différent sans compter qu’il s’agissait de jeunes personnes.

 

N’est-ce pas une autre manifestation du désintérêt pour la littérature en Côte d’Ivoire ?

Je pense que vous avez parfaitement raison. Sur une soixantaine de festivaliers ivoiriens, il n’y avait que deux écrivains. Ça veut tout dire. La culture passe par le livre. Il n’y avait que deux écrivains et ces deux petits écrivains furent complètement oubliés. Oui, cela reflète la considération qu’on donne à la lecture et au livre d’une façon générale. Ç’aurait été des joueurs de football, on les aurait logés en première loge. Je suis triste pour la Côte d’Ivoire. On me doit réparation. Je ne parle pas pour Maurice Bandama, il pourra s’exprimer lui-même. On me doit réparation pour le préjudice moral et matériel. Déjà, les frais de mission, on me les doit. J’ai été envoyée en mission par le ministère de la Culture, donc par l’Etat de Côte d’Ivoire. Si au moins nous ne nous étions pas plaints et que nos autorités n’étaient pas averties des problèmes que nous avions, je l’aurais compris. Je les ai prévenues de ce que je ne me tairais pas de retour chez nous. Notre plainte a été prise à la légère.

 

N’est-ce pas la preuve que votre action est d’avance vouée à l’échec ?

Je ne m’attends à rien. Mais, j’aurai marqué le coup. J’aurai dit ce que j’avais à dire. Ceux qui me connaissent savent que je dis toujours ce que je pense.

 

Ne craignez-vous pas que votre sortie soit interprétée comme une quête d’argent ?

Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent. Mais, je pense que toute personne qui va lire le traitement qui nous a été fait sera outrée. Tous ceux qui sont partis avec le ministre se sont déplacés avec des frais de mission. Il n’y a pas de raison que nous n’en ayons pas. Je ne suis pas à cela près. Avec mes livres et je le dis sans fausse modestie, j’ai fait le tour du monde. Mais c’est ce genre de mépris que je ne tolère pas. Les écrivains que nous sommes méritons pleinement le respect de la Nation.

Interview réalisée par S. A.

 

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Disparition de Francis Jeanson

Homme de lettres, militant et «porteur de valises»

La toute récente disparition de Francis Jeanson dont le nom reste à jamais lié à ce que l’histoire contemporaine, concernant tout particulièrement l’impitoyable guerre menée par la France coloniale contre le peuple algérien en lutte pour son indépendance, appellera et appelle toujours « les porteurs de valises », est aussi pour nous l’occasion de revenir avec plus de détails et d’explications, de témoignages aussi, consignés dans différents ouvrages traitant et de la question et du contexte immédiat dans lequel ces hommes et ces femmes, bravant toutes les menaces et se révoltant contre leur propre pays, se mirent tout entiers au service de la cause algérienne.

Ici, nous nous sommes surtout appuyés sur le volumineux « La guerre d’Algérie », ouvrage collectif réalisé sous la direction de Henry Alleg et publié en trois tomes aux Editions actuelles.

« Le 5 septembre 1960, dans les vieux bâtiments du Cherche- Midi, à Paris, débute un procès qui va secouer l’opinion, celui d’un réseau de soutien au FLN, dit « réseau Jeanson. »  L’affaire n’est pas de mince importance. La chape de plomb et l’embrigadement des esprits dans lesquels les Renseignements militaires et civils coloniaux maintiennent classe politique française, médias et population hexagonale concernant les réalités de la cruauté et de la totale inhumanité avec lesquelles l’armée française fait « son boulot » en Algérie contre le peuple algérien, subit- cette stratégie des Renseignements- ses premiers contre-coups sérieux. Le voile se déchire, le mur se lézarde et vont se faire jour les plus terribles accusations et témoignages qui ébranleront l’Etat français lui-même. Au total, dans le box des accusés, ce sont dix huit français et six algériens défendus par 26 avocats se succéderont à la barre pour « en des propos utiles et courageux » faire le procès d’une réalité qui va permettre « à des français de porter un regard étonné sur une réalité coloniale qu’ils avaient peine à imaginer jusque là. »

Les choses ont commencé en 1956, lorsque la Fédération de France du FLN « s’est mise en quête de Français susceptibles  de participer matériellement, directement-en clandestinité bien sur- à certains aspects de ses activités : transport au-delà des frontières françaises de fonds destinés aux combattants du FLN, hébergement, protection de militants opérant sur le sol français, création de filières permettant le passage à l’étranger,etc… »De tous les réseaux de soutien alors constitué, le plus connu est sans conteste le réseau Jeanson, alors gérant de la revue Les Temps Modernes et directeur de collection aux éditions du Seuil. Il raconte lui-même dans un entretien publié peu après l’indépendance de l’Algérie : « Au début, les gens faisaient surtout partie du milieu dans lequel je naviguais moi-même puisque c’est moi qui ai commencé à constituer les premiers dispositifs d’aide. On sait bien que, par exemple, il y a eu un travail de recrutement dans le milieu des comédiens à un moment donné pour des hébergements. Il y a eu des chrétiens…Il y a eu toute une période où je ne couchais pas deux soirs durant au même endroit, et je me souvient d’avoir été hébergé par des gens qui étaient très différents les uns des autres. Des gens de toute petite condition et des gens aisés… » Cette aide au FLN fera participer des horizons aussi divers que les membres du minuscule parti trotskyste» de « Pablo » Raptis, des prètres-ouvriers, des proches du professeur Mandouze, ancien recteur de la Faculté d’Alger, tels que Pierre Rive et Anne-Marie Chauler alors fiancée à l’un des responsables de la Fédération de France du FLN, Salah Louanchi. « En 1957, l’aide reste ponctuelle et ne concerne qu’un nombre très limité d’hommes et de femmes. » Le réseau ne va prendre une réelle consistance qu’à l’arrivée au pouvoir de De Gaulle et au prolongement et à l’intensification de la guerre. Mais avant, il y a eu le célèbre procés Mahiot dont le pasteur Roger Mehl, professeur à la faculté de théologie protestante de Strasbourg, dira ouvertement, au lendemain du verdict dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde : « Le procès Mahiot a été, d’une façon particulièrement grave et solennel, le procès des tortures en Algérie, non pas le procès de quelques cas isolés de torture mais le procès du recours généralisé à la torture en Algérie. » Même si marginale la solidarité grandit au fil des ans à l’égard des algériens de Franc, brimés, pourchassés, arrêtés, battus, torturés. Dans une contribution publiée par le journal El Moudjahid en 1979, et signée collectivement par Omar Boudaoud, Ali Haroun, et Amar Lemdani, tous trois anciens responsables de la Fédération de France, il est écrit ceci : « Heureusement, le soutien n’a pas été le monopole exclusif d’un ou deux chefs de réseau. Cette participation multiforme, expression concrète de l’opposition anticolonialiste d’innombrables militants progressistes, à, tout en contribuant au triomphe d’une cause juste, permis l’amorce de relations nouvelles entre les peuples algériens et français. »

Procès Jeanson et Manifeste des «121»

« Le jour même de l’ouverture du procès Jeanson surgit un autre évènement : la publication du « manifeste des 121 » sur « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. » Ils déclarent notamment : « Nous respectons et jugeons utiles et justifiés le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiées la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français. La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres. » Y sont associés des signatures aussi prestigieuses que celles, entre autres, de Jean Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Alain Resnais, Simone Signoret, Marguerite Duras, André Breton, Maurice Nadeau, Pierre Vidal-Naquet… L’impact est certain et sur le déroulement du procès et sur l’opinion française. Le Manifeste met un terme à l’époque où « l’affaire algérienne est « une exclusivité élyséenne, une « chasse gardée » pour les bureaux de l’armée aux spécialités les plus diverses. « Le Manifeste et le procès Jeanson provoquent des controverses passionnées autour de ces intellectuels français qui, non contents de donner à leur engagement contre la guerre et l’indépendance de l’Algérie les formes les plus radicales, disent très haut pourquoi. » Dans une fracassante adressée au président du tribunal militaire, le philosophe Jean-Paul Sartre écrit ceci : « Francis Jeanson s’est résolu à entrer dans l’action clandestine pour apporter un soutien concret au peuple algérien en lutte pour son indépendance. Il convient de lever une équivoque et de  préciser ceci : la solidarité pratiquée avec les combattants algériens ne lui était pas seulement dictée par de nobles principes ou la volonté générale de combattre l’oppression partout où elle se manifeste, elle procédait d’une analyse politique de la situation en France même. L’indépendance de l’Algérie en effet est acquise. Elle interviendra dans un an ou dans cinq par accord avec la France ou contre elle, après un référendum ou par l’internationalisation du conflit, je l’ignore, mais elle est déjà un fait. » C’est ce qui donne l’occasion au général De Gaulle de lâcher, au grand dam de ses conseillers, son fameux : « On n’emprisonne pas Voltaire ! »  Le poète Louis Aragon, militant et ancien résistant, adressera pour sa part une lettre retentissante à « l’Association française des écrivains combattants », intitulée : »Rayez moi de vos registres !.» Voici le témoignage apporté par Monique Lemée, communiste et militante du mouvement pour la paix : » Je me trouvais au sein d’une famille algérienne, dans le quartier de la Goutte d’Or, à Paris. Le quartier cerné, des rafles, des brutalités, des arrestations, des portes défoncées, des femmes et des enfants jetés dans des fourgons cellulaires. C’est tout naturellement que j’ai été amenée à aider mes amis algériens, à les cacher, à les héberger, puis à utiliser mes relations, mes connaissances, mes amis pour permettre aux militants traqués d’échapper à l’emprise policière. » on n’oubliera pas non plus le nom d’Hélène Cuénat, cette universitaire qui, après avoir rendu sa carte du parti communiste français devient une « porteuse de valise », membre du réseau Jeanson. Elle va transporter dans sa voiture des militants du FLN, compter et aider à centraliser l’argent des cotisations pour le faire parvenir à Henri Curiel qui sait «  par l’intermédiaire des banques, l’expédier en Suisse… »

Le verdict rendu le 3 octobre 1960 sera le suivant : 14  inculpés condamnés à dix ans de prison. Suivent d’autres peines de cinq, trois et un an fermes. Mais rien n’y fera. Il était déjà trop tard. Tout l’hexagone doutait déjà.

Par Malik-Amestan   B.

 

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Souad Massi chante le rêve, la nostalgie et l’espoir

Madame nostalgie

Souad Massi fait un come-back réussi au festival de Timgad et au Casif de Sidi Fredj après plus de dix ans d’absence. Elle qui sillonne le monde entier ne comprend pas pourquoi elle n’est pas sollicitée par les organisateurs de spectacles algériens.

Souad Massi, la star de la folk music, a fait du chemin depuis ses débuts dans la chanson. Elle se démarque d’abord par sa fière allure, celle des rebelles sensibles et fragiles à la fois. Souad Massi s’impose aussi par son style. Auteur, compositeur et interprète, la chanteuse s’accompagne à la guitare. La sphère musicale algérienne ne compte pas beaucoup d’artistes femmes qui jouent d’un instrument. Elle fait partie avec Nassima et les sœurs Ababssa, de l’exception.

Théâtre de Verdure de Sidi Fredj, le Casif affiche pour sa soirée du vendredi 31 juillet, Souad Massi, celle que les médias qualifient de Joan Baez algérienne. La chanteuse dit qu’elle en est fière. Et comment ! Comme joan Baez, elle a la guitare en bandoulière et adore chanter certaines de ses belles mélodies avec, pour seul instrument, la guitare. Souad joue merveilleusement bien  de la guitare. Tout en finesse avec des arpèges pour toute harmonie et c’est suffisant pour celui qui sait apprécier la chanson texte, la chanson contestataire et les belles ballades. C’est un peu le label de Souad Massi, cette fille de Bab El Oued et de Bologhine, précise cette passionnée de la folk music qui,  au lendemain des événements d’octobre 88, s’est lancée avec une farouche détermination dans la chanson. Hasard  ou coïncidence de l’histoire, Souad Massi s’inscrira dans cette nouvelle dynamique d’une génération décidée à dire son mot, à hurler un basta à la face de ceux qui symbolisent ou représentent le pouvoir. Octobre s’installe en bonne place dans le parcours de l’Algérie. «Bab El Oued Chouhada» est repris en chœur par les jeunes. Signe d’appartenance à un mouvement revendicatif. Une parenthèse s’ouvre, les langues se délient et la Radio nationale est le cadre idéal à des débats mais pas seulement. Une bande de joyeux lurons a eu la géniale idée de produire une émission musicale, «Rock Dialna», où la chanson algérienne, notamment celle créée par des jeunes, peut enfin être diffusée sur la Chaîne III. Souad Massi saisira cette opportunité. L’émission deviendra une véritable rampe de lancement pour les artistes en herbe. Des premières chansons, de nouveaux textes, du nouveau enfin et l’impact est immédiat. Une belle voix, sensuelle et juste. Souad Massi, tel un goual ou un griot, égrène sa poésie empreinte de tendresse et de nostalgie. Elle parle des préoccupations des jeunes avec la poésie qui sied, des mots en arabe dialectal, structurés à la Souad Massi. Son style se démarque. Sa griffe s’affiche dès lors que l’on écoute son riche répertoire. Souad Massi écrit ses textes et compose sa musique.  Elle conte sa rage comme on  confierait un secret à un intime avec un fond sonore, des notes de guitares. Elle chante, elle conte, elle dit sa tourmente, sa douleur quand d’autres jeunes hurlent leur rage de vivre. «Mara seksini rouhi, ouaâlach rana aïchine» (Parfois, une question fuse, pourquoi nous sommes en train de vivre». Tout un programme ! Et puis lorsque la réponse devient problématique, Souad Massi  se réfugie dans la chaleur sécurisante du passé. C’est alors «Raoui» (Le conteur),  son premier album qui décline sa part de rêve, qui ouvre des horizons et qui suscite l’espoir. Au Casif, Souad Massi réservera cette magnifique ballade pour la fin de son spectacle, seule avec sa guitare pour créer une ambiance de communion. Les spectateurs écoutent religieusement cette chanson et reprennent le refrain «Hadjitek» (Je te raconte). Souad Massi conte à travers son riche répertoire (trois albums déjà et le quatrième est presque fin prêt), sa vie, son Algérie, sa douleur de l’exil, et se ressource en fouinant dans son passé, les tranches de vie fatalement idéalisées. «Je m’inspire toujours de ce que j’ai gardé en moi, de mon vécu, mais depuis mon exil en France, j’ai beaucoup écrit sur la nostalgie. Comme j’ai un peu de recul par rapport à ce qui se passe en Algérie, j’écris des chansons sur la liberté et l’espoir». Souad Massi résume ainsi le contenu de ses chansons. Avec  des mots de tous les jours, de la sincérité. Et lorsque que l’on écoute cette admirable interprète, on est saisi par la crédibilité. Souad fait corps avec sa poésie et sa musique. En définitive, tout  s’explique, tout devient clair dès que l’on observe son comportement avec ses musiciens, ses fans et les journalistes. La star, parce que c’en est une,  est d’une simplicité déconcertante. Tant mieux ! On a vu des prétendus chanteurs se prendre pour dieu le père dès qu’ils sont dans la peau de l’artiste qui est à l’affiche du jour. Ce n’est  pas le cas de Souad. Elle est en réalité en adéquation avec ses chansons, sa poésie, sa façon de voir la vie. Vive la spontanéité et la simplicité ! Un pull noir où on peut lire «paixpalestine» et un pantalon pour costume de scène, presque pas de maquillage mais un sourire qu’elle incruste en permanence sur son angélique visage juvénile pour remercier ceux qui viennent la voir, l’écouter et l’applaudir. «Merci d’être venus». Tout est dit. Le reste, c’est presque une heure de rêve et de musique que Souad offre à ses convives. Pas de caprices de star, sauf cette envie de chanter et de se produire. Elle sillonne le monde et regrette beaucoup que les  organisateurs de spectacles algériens l’oublient un peu : «Cela me fait mal !» Elle s’explique : «Vous avez beau décrocher la Victoire de la musique en 2006 dans la catégorie album de la musique du monde, chanter partout, être sollicitée par d’autres pays eu Europe, aux Etats-Unis, au Canada, dans les pays arabes, en Tunisie, au Maroc, une seule chose vous importe, vous manque terriblement, une reconnaissance de votre pays, dans mon cas de l’Algérie». Dix ans après, elle a fait un come-back réussi au festival de Timgad et au Casif. Souad a repris l’avion le samedi, au lendemain de son récital pour Bruxelles, pour un autre récital et son agenda est chargé. Elle le mérite.

Par Abdelkrim Tazaroute

 

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