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Du délire et de la réalité
Confession du grand Zaddam
Je m’appelle Zaddam. Je suis le Roi des rois. La revanche
des pauvres, des humiliés, des offensés. Je suis né dans une petite
ville du Nord qu’on appelle La Guérite. Je suis Jésus, le messie,
l’ennemi de la mort. Ma naissance, mon enfance n’ont rien à voir
avec mon histoire. Je suis le miracle de Dieu sur terre,
l’incarnation du destin, de la Volonté supérieure. Je suis dans le
fond des choses, au plus près de l’infime, et bien au-delà de tout
ce qu’on peut imaginer ici-bas. Je suis Zaddam. L’ennemi de la mort.
Je suis Dieu.
Tout a commencé avec cette punition que j’ai voulu infliger
à Mahzel. J’ai frappé fort mais il a tenu le coup. Cela a duré
longtemps. En vérité, ce fut moi le vainqueur : à la fin du faux
match nul, je me sentais beaucoup plus fort qu’au début. Mahzel et
son visage n’étaient pas beau à voir. J’ai la certitude qu’il voudra
un jour prendre sa revanche, je pense que les faits ne me donneront
pas tort. Pour l’instant, Mahzel est par terre et moi debout. Mais
ses rejetons… Tous ces sous-hommes, quelle race !
J’étais jeune, j’étais fougueux. Enfant, je battais déjà
tous mes rivaux. Les filles n’avaient d’yeux que pour moi. J’ai
toujours rêvé d’être l’objet de tous les regards. Je voulais devenir
poète, écrivain, quelque chose dans le genre. Mais j’ai découvert
rapidement qu’une telle ambition requérait trop de temps. Il devait
se passer beaucoup chose dans ma vie ; l’idée que le temps m’était
compté était bien enracinée dans ma conscience. Comme tout bon
écrivain, et j’aurais pu l’être vraiment, la force que je ressentais
en moi-même me poussait vers l’action pure. Physiquement déjà, ma
grande carrure me prédisposait à me battre, dominer. Il fallait
choisir entre écrire et agir. J’ai tenté les deux, Dieu m’est
témoin. Mais la balance, irrémédiablement, penchait vers l’action.
Cela a donc commencé avec ce match. Il faut dire que Mehzel
était seul. Beaucoup de monde se rangeait de mon côté, mais je ne me
faisais aucune illusion : ils voulaient seulement que je me batte
pour eux, que je leur serve de protection. Les faux amis et les
traîtres. Le girouettes, c’est peut être la chose la plus répandue
dans le monde. A croire que Mehzel leur flanquait une frousse
incroyable à ces petits judas qui sont juste bons à donner des coups
de dague dans le dos... Je me suis avancé. Je leur ai dit : votre
tigre, ce n’est que du papier. Finalement, je les ai obligés à me
soutenir, mais leur soutien n’était pas du solide : à la moindre
occasion, ils se retourneraient contre moi, je le savais. Mon plan
était simple. Je me contentais de prendre l’argent qu’ils donnaient,
surtout ce servile Konia le puant… Je prenais l’argent pour faire la
guerre à leur place. Ils croyaient me manipuler mais c’était moi qui
les utilisais, car moi aussi j’avais des comptes à régler avec le
redoutable Mehrez de la tribu des Affranchis. Tous les bâtards et
les enfants de pute qui rêvent de devenir des Saints ; ils ne
réussissent, en fait, qu’à devenir la pire engeance d’intégrisme qui
soit. C’est le cas de Mahrez que personne n’a jamais aimé. Lui et sa
bande voulaient à présent prendre leur revanche, effacer les
stigmates de leurs bâtardise. Et je suis sur leur route. Les autres,
ils ne servent à rien, c’est pour la galerie - à tout prendre,
Mehrez valait mieux qu’eux.... Des rats, des cancrelats, des
insectes nuisibles…
Il y avait Ghofial, le riche usurpateur et son petit bâtard
Konia, un chien que son autre maître l’usurier juif Yacoubi tenait
en laisse. Yacoubi, c’était une malédiction que je me promettais de
régler en son temps ; rien ne pressait, il fallait d’abord s’occuper
des faux amis. Les ennemis, je les prends comme ils sont et je les
respecte comme tels. Mais les valets, comme Konia qui
m’applaudissait contre Mehzel et feignait de me prodiguer tous ses
appuis, je lui ferai son affaire bientôt.
Il y avait aussi le chameau vert, un serpent plutôt, qu’il
me fallait craindre à cause de son venin mortel. Celui-là ne cachait
pas son soutien à Mehzel, il faut le dire. C’était le seul du groupe
qui savait que je n’étais pas dupe. Mais il était un faible et sa
langue de vipère ne pouvait me piquer à la distance où je le tenais.
Puis le Moustachu à la mini-jupe, lui non plus, ne pouvait pas faire
grand-chose, car il avait un problème avec un Noir, le Zindji, sur
lequel j’avais quelque influence. Je pouvais au besoin charger
Zindji de l’occuper durablement. Chami, c’était peut être le plus
sincère de mes supporters. Las, il était trop petit pour faire autre
chose que de m’applaudir de temps à autre.
Voilà, c’était avec ces gens là derrière moi, que je
m’étais avancé vers Mehzel. Je lui assène par surprise le premier
coup qui l’ébranle mais ne l’assomme pas. Il répond, j’esquive, le
coup était trop mou, et je lui balance un direct en plein dans le
visage. Il tombe, se relève. Je le frappe encore. Il reçoit de cette
manière les coups les plus terribles de sa vie. Mais bien qu’abîmé,
l’Epouvantail trouve les ressources pour se remettre debout à chaque
fois que je le remets à terre. Il réussit même à me désarçonner en
s’accrochant à mes pieds. Je tombai à deux reprises, la deuxième
fois ma tête heurta quelque chose de dur, une pierre, je n’eus pas
le temps de regarder. Puis mon crâne se mit à saigner. J’avais des
vertiges. Et pour corser le tout, le groupe des Petits Nains, comme
les appelaient mon grand-père, se mit à comploter contre moi. Je les
avais chargé de se tenir derrière moi pour surveiller la bande de
Mehrez et parer à toute éventualité. Lorsque le sang se mit à couler
de ma tête, je réclamai leur aide pour soigner ma blessure. Ils
s’avancèrent vers moi, et, parvenus à ma hauteur, l’un d’eux me
balança à la figure le contenu du flacon d’alcool qu’il tenait à la
main, avant de s’enfuir précipitemment, lui et ses complices.
Toujours prompt et sur mes gardes j’avais esquissé un mouvement de
côté qui me sauva d’une cécité certaine. J’eu quelques brûlures au
visage qui s’ajoutèrent à la blessure de ma tête, mais rien de très
grave finalement. En s’enfuyant, les traîtres prirent la mauvaise
direction, celle où j’avais embusqué des fidèles de mon village
natal pour abattre sans sommation tous les fuyards. Aucun d’entre
eux ne survécut.
Le combat contre Mehrez se poursuivit pendant longtemps.
Il ne pouvait exploiter les coups qu’il parvenait à me donner parce
que lui-même n’était pas en mesure de le faire : je crois bien que
je lui avais brisé la rotule du genoux droit. Il fera désormais ses
prières couché. Je pouvais l’achever mais à la longue, je me rendais
compte que cette situation était plus ardue que ce que je
m’imaginais. Et au bout du compte, je ne voulais plus perdre mon
temps à le combattre. J’ai donc accepté le «match nul» qui n’en
était pas un, au vu des résultats, et le combat a cessé. Nous
reprendrons ce match un jour, me disais-je. En attendant, l’état
dans lequel je l’avais mis avait durablement éloigné tout danger de
sa part. C’est vrai, Mehrez et sa bande ne ressemblaient à plus
rien, il se passera une ou deux générations avant qu’ils s’en
remettent.
Aussitôt le combat terminé, Konia, sans doute sur ordre de
son maître Yacoubi, commença à crier partout que c’était grâce à lui
que j’avais remporté la victoire sur Mehzel et qu’il fallait que je
lui sois reconnaissant. Reconnaissant ? J’ai dit : «Comment, un
morveux comme toi ose répandre pareille sottise ?» Il me répondait
avec sa morgue de chien : « Mais tu es un ingrat ! J’étais ton plus
loyal soutien et tu renies cela à présent !». J’ai dit : « Comment ?
Un souffle de Mehzel t’aurait mis sur orbite géostationnaire, si je
n’étais pas là pour te protéger, espèce de minable petit factotum de
Yacoubi! » Il a dit que puisque je l’insultais, on allait voir ce
qu’on allait voir... J’étais extrêmement intrigué, je n’arrivais pas
à croire que ce Nakch osait me menacer !
Quelques jours plus tard, je reçus une missive du Trésor
international (Ti), organisme bâti dans les régions barbares tenues
comme chacun savait par les financiers juifs. Cette missive me
faisait part de la ferme intention de Konia de récupérer tout
l’argent que je lui devais, soient quelques milliards de dollarates,
selon les estimations des experts, établies à partir de divers
documents. Cette missive révélait que le Trésor intervenait dans
l’affaire parce qu’il s’était porté garant de l’argent que Konia
m’avait « prêté » pour soutenir mon combat contre Mehzel et que
donc, il agissait à ce titre. Dans le cas où je refusais le
remboursement, l’Institution de la juiverie du Trésor international
(IjTi) serait dans l’obligation d’agir en saisissant la Banque des
banques judaïques (BBJ) et le Crédit universel judéo-chrétien
(CUJ-C) afin de procéder au gel de tous mes avoir au sein des
réseaux islamique de la Charité Bien Ordonnée (CBO) ainsi que des
réseaux de l’Activité de l’Arabisme en Marche (AAM). Je devais donc
rembourser Konia ou risquer de ne plus avoir assez d’argent pour
acheter mon pain, mes vêtements et mes médicaments.
Là, il faut que j’explique une chose. Ou même plusieurs
choses. J’avais affaire dans toute cette région, pourtant bénie de
Dieu, à des chacals, des renards et des loups. Il y avait les M’gaâmzine
dont Konia faisait partie. Le bBn Dieu leur a mis le cul sur les
richesses dont il avait doté cette région que nos ancêtres ont
glorifiée pour l’éternité. Mais de telle façon qu’ils ne pouvaient
user de cette richesse qu’avec leurs derrières, dans la posture du
M’gaâmaz à vie. Les M’gaâmzine sont affreux, portent des barbes,
des turbans et des gandouras parfumés pour dissimuler leur
abjecte condition. Bref, incapables de jamais se relever, ils sont
condamnés à vivre dans leur merde.
Plus au nord, il y a les Affranchis, tribu à laquelle
appartient Mehrez. Nos ancêtres les avaient pris pour esclaves mais
lorsqu’ils adoptèrent nos us et coutumes, on les libéra peu à peu.
Mais ils n’oublièrent jamais leur état d’anciens esclaves affranchis
et, portés sans doute par une inguérissable amertume, nourrirent
beaucoup de ressentiments tout au long de leur histoire, d’abord
contre leurs maîtres et bienfaiteurs, mes ancêtres, et peu à peu
contre le monde entier. Ils cherchent par tous les moyens à ne
ressembler à personne. Ils se disent des nôtres mais ne sont de
personne. Ils vivent dans l’espoir de prendre leur revanche un jour,
voilà pourquoi les Konia et compagnie, et le monde entier
finalement, étaient si contents que je m’occupe de Mehrez. Moi,
j’aurais laissé faire si cet imbécile n’avait commencé par me
chercher noise au lieu de s’occuper ses autres adversaires. Mais je
reconnais l’avoir provoqué un peu, disons parce que je le voyais
venir de loin, j’anticipais comme on dit. Donc, les M’gaâmzine, les
Affranchis… Il y en avait bien d’autres encore dans la région.
C’était compliqué, il faut le dire. Les Yacoubi par exemple, lui il
appartenait à la tribu des trafiquants de textes, spécialisée dans
l’usure connexion, le lavage des cerveaux et les chevaux de Troie.
Mais, il s’agit là de mauvaise réputation, car les Yacoubi j’en ai
beaucoup chez moi, qui vivent normalement, même si je les tiens bien
à l’œil et que je ne leur fais jamais confiance. A vrai dire, je
n’ai jamais bien compris l’intention de ces gens-là, je ne les aime
pas voilà tout, je ne les aime surtout pas lorsqu’ils prennent de
l’importance car alors ils deviennent les plus dangereux qui soient.
Je reconnais cependant qu’ils ont été globalement neutres dans mon
affaire contre Mehrez. Pourquoi ? On me dit que cela servait leurs
intérêts… Ah bon ? Je les croyais meilleurs calculateurs.
Il y a le petit minable Chami que je rosserai bien un jour.
Il se permet de juger ma conduite, moi qui lui avais appris à lacer
ses chaussures. Il se prétend mon frère et ne trouve rien de plus
urgent que de s’allier à Mehrez contre moi. J’aurai sa peau, le
Chami, il ne perd rien pour attendre. Bon, il y a aussi, les
Moustachus, qui ne sont rien d’autres que des étrangers : ils furent
tour à tour nos serviteurs et nos maîtres, parce que la vie est
ainsi faite. On a fini par s’en débarrasser. Je ne les aime pas, ils
ne m’aiment pas. Les Moustachus sont des rats, mais je m’en
accommode pour le moment. Disons que nous avons des intérêts mutuels
à cette coexistence. Je n’oublie pas Griffon, le petit chat de
l’ouest qui vient me lécher la main et dont je sais que les griffes
me seront destinés avant tout le monde le jour où elles seront
suffisamment fortes. Pour l’instant, ce n’est qu’un petit chat
inoffensif dont je tolère les miaulements tant qu’ils ne me
dérangent pas. Telle est la situation où je me trouvais quand tout
cela a commencé.
Elle est plutôt compliquée n’est-ce pas ? Mais je n’ai pas
peur des complications. Au fond, les choses sont simples quand on
les examine froidement et avec hauteur. Il y a moi, puis les autres.
Moi, je sais qui je suis, et je sais qui sont les autres. Ils ne
valent pas grand-chose. Mes conseillers, mes experts, mes
supporters, tous me disent que je dois faire preuve de prudence, car
je suis entouré d’ennemis. Ces ennemis ne valent pas mon pied
gauche, voilà ce que je dis moi. Ils me disent qu’il faut craindre
les amis de mes ennemis qui se trouvent en dehors de la région. Je
dis encore : pourquoi les craindrai-je ? Ils sont loin. S’ils sont
perspicaces, il ne leur viendra jamais à l’idée de se compromettre
dans une hostilité contre moi pour porter secours à des M’gaâmzine.
Mais si par malheur, pour eux, ils voudraient s’aventurer à tirer
leur sabre devant moi, eh bien, il leur en coûterait. Mais je ne
crois pas, je n’ai jamais cru qu’ils le feraient.
C’est à tout cela que j’ai pensé lorsque je reçu la missive
du Trésor international me sommant de payer Konia, sous prétexte
qu’il était protégé par une garantie, et me menaçant de geler mes
propres finances pour m’obliger à le rembourser. Une vraie colère
s’était emparée de moi. Contre Konia d’abord qui osait demander
secours à des étrangers contre moi. Contre ces organismes juifs
ensuite qui voulaient paralyser l’argent nécessaire à mon commerce
afin d’aider un M’gâamaz à la gandoura puante qui était un de mes
esclaves. Cette affaire fut néanmoins vite réglée. Après avoir
rédigé de mes propres mains une missive de réponse à sa propre
missive, dans laquelle j’envoyais au diable ce Trésor et toutes ses
annexes dans la monde, à commencer par les réseaux islamiques, je
reçus de ce dernier les plus plates excuses. On me demandait
obséquieusement d’ignorer le contenu de leur première lettre,
rédigée par un des leurs fonctionnaires sous l’effet du zèle et de
l’inexpérience, et d’accepter en prime un petit bonus financier de
quelques millions de dollars sous forme de matériels sophistiqués de
transmissions pour me récompenser des brillantes performances
accomplies contre le sanguinaire Mehrez. Bon, l’affaire fut close.
Mais Konia était démasqué. Et ma colère contre lui ne retomba pas.
Quelque temps plus tard, j’entendis dire par Konia, que je
n’étais qu’un imposteur et qu’il me poursuivrait jusqu’en enfer,
s’il le faut, pour récupérer son dû. Moi, imposteur ? Mon sang ne
fit qu’un tour. Il osait m’insulter à présent, le fils de sa mère !
Le lendemain, je m’emparais de tous ses biens. J’étais déterminer à
l’avaler crû, mais il me glissa d’entre les mains et s’enfuit loin,
vers le Sud. Aux dernières nouvelles, il s’était réfugié chez son
cousin, le Tahan el tahanin qui, lui-même, ne perdait rien pour
attendre.
Ce fut le tollé général. Et j’avoue que je n’ai jamais
compris pourquoi. On me traita de voleur et de tous les noms
d’oiseaux. On me dit que j’avais violé un fils de pute et enculé sa
mère. Partout, j’entendais dire des choses insensées sur moi.
J’appelais mes conseillers pour leur demander ce qui se passait. Ils
me répondirent tous qu’il n’y avait rien de particulier. Je leur
demandai : Mais enfin, pourquoi m’insulte-t-on ? Ils me firent
observer qu’il n’y a que les faibles qui insultent et que les Grands
qui reçoivent des insultes. Je trouvais que c’était là une bonne
observation. Je trouvais que mes conseillers étaient bons, mais
j’avais appris à ne jamais faire confiance à personne : le monde est
plein de traîtres, et, naturellement, ce sont vos proches qui vous
trahissent. J’ordonnai à mes conseillers de faire une enquête
précise sur tout ce souk et de me tenir informé le plus vite
possible.
Je demeurai songeur. Konia, ce renégat insignifiant,
avait-il tant d’amis, et parmi les plus puissants du monde, pour
susciter un pareil ramdam, ou bien quoi ? Historiquement, je n’ai
fais que reprendre mes biens, tout ce que ce salaud possédait
m’appartenait, personne ne l’ignorait. Alors, quoi ? Un début de
réponse me fut apporté par l’enquête que j’avais diligentée. Mes
conseillers m’apportaient à vrai dire des éléments satisfaisants. Il
ne faut pas confondre, me dirent-ils, tous les bruits que
j’entendais. Si on décortiquait la structure de la confusion, on
isolerait, certes, des réprobations, mais en nombre limité. Ces
réprobations sont d’ordre politique et mériteraient d’être à leur
tour finement examinées pour en dégager les implicites. Tel
m’insulte par exemple juste pour me demander de partager le gâteau,
le deuxième pour faire semblant, le troisième par peur d’être accusé
de complicité avec moi, le quatrième pour des considérations
électorales, etc. Cependant dans la grande masse de la confusion
ainsi décortiquée, il y avait plus d’applaudissements que de
réprobations. En fait, ceux qui feignaient m’en vouloir n’étaient
que des individus. La planète entière, celle des gens humbles et des
personnes ordinaires, m’était certainement favorable. Dans le Grand
Dar el Islam, j’étais devenu Saladin, Salah Eddine el Ayoubi, c’est
dire… J’appartenais à présent, dans le monde des Incroyants, à la
galerie de leurs grands hommes : Napoléon, Staline, Hitler, kaiser
Guillaume, etc. Bref, il y avait des données de cette nature. Je
n’étais dupe de rien et j’avais pour tempérament de conserver en
toutes circonstances ma froideur. Ce n’était là que de la vaine
gesticulation, des mots, une agitation, de la politique comme disent
si bien mes conseillers. Je savais, moi que j’étais un grand, le
plus grand de tous peut-être.
Par Aïssa Khelladi
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Mythologie du roman noir en Algérie
Yasmina Khadra et les autres
Excellente étude que celle livrée récemment par le Dr.
Miloud Benhaimouda de l’université de Mostaganem, et publiée par la
revue Synergies, planchant sur le roman noir algérien, le polar si
on veut, d’où il puise une insoupçonnable mythologie.
Proposant une «comparaison des images mythiques propres au
roman policier algérien avec celles, hégémoniques, des récits
français et anglo-saxons», l’étude intitulée «mythologies du roman
policier algérien», repose sur deux postulats. Le premier pose que
«la paralittérature constitue par essence le domaine de création
privilégié d’émergence et de diffusion des mythes contemporains».
Le second postulat veut que la paralittérature est non seulement
fertile en héros mythiques mais, en outre, elle les gratifie d’une
renommée «dont leurs auteurs demeurent, pour une large part,
dessaisis». Les genres
Dans son écrit, le Dr Benhaimouda, tente de décrire, par le
biais d’exemples empruntés à la «paralittérature» occidentale le
procès de transformation d’un personnage romanesque (ou d’un lieu)
en mythe littéraire. Il vise, aussi, à rendre intelligible, par
l’analyse des conditions historiques et sociales, l’indigence de
l’imaginaire mythique (lieux et personnages) dans le domaine de la
production paralittéraire nationale.
Au chapitre du polar occidental, l’auteur constate que «la
mythologie policière française et anglo-saxonne est hégémonique»
tant au plan du pouvoir psychique de ces images intériorisées, qu’à
celui de son domaine d’extension : la planète entière. «Cette
hégémonie n’est pas un fait nouveau ; elle est déjà attestée depuis
presque un siècle. Au caractère international de cette société que
vise le roman policier correspond son domaine d’application
international ; à son uniformité dans les différents pays correspond
l’indépendance de sa structure par rapport aux particularités
nationales».
A partir de quoi, l’auteur tente d’observer la manière avec
laquelle «s’acclimate» la mythologie policière dans le contexte
culturel et historique algérien.
D’emblée, Miloud Benhaimouda nous explique que «les effets
de la sujétion coloniale rendent intelligible la portion congrue
laissée à la littérature en général et à la mythologie policière au
cours la première moitié du XXe siècle». Et d’ailleurs, selon lui,
«nul élément tangible ne permet de mesurer avec rigueur pour cette
époque la pratique de la lecture personnelle ou la fréquentation des
salles de cinéma ; faute d’éléments quantitatifs précis, on ne peut
que se reporter à l’histoire des genres littéraires et
cinématographiques pour tenter de se représenter la place,
l’influence, le retentissement de la fiction policière dans
l’imaginaire de l’Algérie d’avant 1962».
Aussi, l’auteur rappelle que le premier récit policier en
rapport avec l’Algérie est un film, Pépé le Moko (1936), qui demeure
«un jalon notable dans la diffusion du mythe d’Alger, et une date
marquante dans l’introduction de la veine policière en Algérie, en
raison du choix exceptionnel du site (l’inquiétante Casbah) et du
premier rôle confié à Jean Gabin. Passant en revue, dans un
historique comparé, les étapes du polar occidental et la production
en Algérie ou en lien avec l’Algérie, l’étude indique que «hormis
l’exception de la
ville d’Alger promue à la célébrité, le genre policier est
indiscutablement sousreprésenté dans le cinéma de l’Algérie
coloniale».
À l’indépendance, le cinéma conservera cette
caractéristique et optera pour le film à thèse exaltant la guerre de
Libération, la réforme agraire ou l’émancipation féminine, autant de
«thématiques sociales qui susciteront une désaffection relative du
public pour le cinéma local en raison de sa trop flagrante vocation
civique», nous dit Miloud Benhaimouda
Entrant, enfin, dans le vif du sujet, l’étude considère que
«la première série romanesque policière algérienne est comprise
entre 1970 et 1972, années au cours desquelles Youcef Khader (alias
Roger Vilatimo) publie six récits d’espionnage antisionistes (et
antisémites), ouvrages parus sous les auspices de la défunte SNED.
Aussi bien le nombre de titres que les tirages dérisoires ne
satisfont au critère du roman policier conçu comme production
sérielle de masse». Et de dire que «cette éphémère série héroïque»
visait à combler une exigence de compensation aux défaites arabes.
D’ailleurs, «cette production s’étiole dès lors que sa thématique -
la confrontation militaire avec Israël - perd de son acuité au
profit d’une solution négociée».
Selon le Dr Benhaimouda, «la seconde véritable série
policière» commence à Alger en 1991
avec Le dingue au bistouri puis La foire aux enfoirés
(1993) du Commissaire Llob, (alias Mohamed Moulesshoul), suivie par
quatre autres titres édités en France sous le pseudonyme de Yasmina
Khadra : Morituri (1997), Double blanc (1998), L’automne des
chimères (1998) et La part du mort, (2004). «Ce sont là les deux
seules séries relativement substantielles mais qui peinent à imposer
un personnage mythique. Aussi bien Mourad Saber, alias « S. M. 15 »,
que le commissaire Llob ne parviennent à franchir l’espace prosaïque
romanesque pour entrer dans l’univers du mythe», commente l’auteur
de ladite étude. «Seules les multiples descriptions de la ville
d’Alger par des romanciers et des nouvellistes, (Vincent Colonna,
Chawki Amari, Virginie Brac, Rima Ghazil et Mohamed Kacimi)
continuent à alimenter le mythe de la capitale ; ces deux séries de
six romans chacune, celle de Youcef Khader comme celle de Yasmina
Khadra, sont étroitement liées à l’actualité ce qui permet d’avancer
un début d’explication à leur caractère local, explique l’auteur. Ce
dernier considère qu’elles expriment, en effet, «une réponse
ponctuelle à un intérêt médiatique éphémère».
Il les adjoint, du reste, à la série des enquêtes d’Emna
Aït Saada, l’héroïne de Catherine Simon dans Un baiser sans
moustache, (1998) et dans Du pain et des roses/Meurtres à la
Croix-Rousse, (2003), les séries de Lakhdar Belaïd : Sérail killers,
(2000) et Takfir Sentinelle (2002), toutes en rapport avec le chaos
politique de la décennie 1990-2000. Enfin, il signalera l’expérience
tentée par les Éditions algériennes Barzakh dans leur collection «
Noir Barzakh » consacrée aux aventures du « Scorpion » (El-âgrab)
dans deux numéros : À la mémoire du commandant Larbi et Le
casse-tête turc, (2002).
Selon lui «tous ces romans présentent la particularité de
narrer les enquêtes de détectives récurrents : l’agent spécial
Mourad Saber de Youcef Khader, le commissaire Llob de Yasmina Khadra,
la géologue Emna Aït Saada de Catherine Simon, le tandem Karim
Khodja et son comparse le lieutenant Bensalem de Lakhdar Belaïd, et
Moncef Chergui alias le « Scorpion » des éditions Barzakh». En
Algérie, «la notion de collection, fondamentale dans la production
sérielle, est récente, précaire, voire quasiment inexistante», juge
Miloud Benhaimouda. Cependant, il estime que «l’unique collection
connue actuellement, est celle du « Scorpion », des éditions Barzakh,
sous forme d’opuscules (d’une centaine de pages) à couverture noire
et jaune, probablement un clin d’oeil en souvenir des premières «
Séries Noires » françaises. Cette collection est conçue sur le
modèle de l’expérience du Poulpe initiée par Jean-Bernard Pouy
(1946).
L’étude conclut, grosso modo, au constat que les
mythologies alimentant le roman noir algérien souffrent d’une
«insuffisance du mythe paralittéraire algérien», pour dire
l’existence d’une confusion de l’échelle des valeurs, sinon leur
illisibilité. Elle rapporte cela à la vieille loi, paraphrasant
Marx, selon laquelle « les pensées de la classe dominante qui sont
aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes». Et on comprend
mieux pourquoi, certains, pour s’en excuser, défendent encore ce
qu’ils osent appeler la littérature d’urgence…
Par Nabil Benali
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Fatou Kéita, écrivain
«Les écrivains ivoiriens ont été humiliés à Alger par le
ministre Komoé»
Alors qu’ils ont été régulièrement invités par le ministre
de la Culture et de la Francophonie au Panaf à Alger, les écrivains
Bandama Maurice et Fatou Kéita ont été quasiment séquestrés une fois
sur place. Mme Kéita crie sa colère face à ce mépris. Nous
reproduisons pour nos lecteurs, en guise de témoignage des
participants africains au Panaf, l’interview qu’elle a donnée à un
journal ivoirien.
Comment avez-vous été accueillie en Algérie ?
A notre arrivée, nous avons été mis sous escorte. Nous
étions tout contents, nous disant que cet accueil nous a été réservé
pour le prestige de la Côte d’Ivoire. On ne savait pas que c’était
pour nous enfermer au village des artistes. C’était une très belle
cité construite pour le festival. Il faut féliciter le gouvernement
algérien, car la construction s’est faite en 9 mois. Mais, les deux
écrivains ivoiriens que nous étions, Maurice Bandama et moi-même,
avons été mis dans ce complexe où il y avait des groupes
folkloriques. Ce n’était pas notre milieu. Nous avons été abandonnés
dans ce lieux, sans programme, sans radio, ni télé, rien.
Qu’en est-il de votre participation au festival ?
Je n’ai rien vu. J’étais prisonnière dans une cité. Nous
n’avons participé à aucun colloque, aucune rencontre. Nous n’avons
rien vu. Pas même la cérémonie d’ouverture.
Y avait-il d’autres écrivains dans la même situation?
C’est vers la fin que j’ai rencontré un écrivain
centrafricain. Il y avait d’autres écrivains, mais ils étaient logés
ailleurs dans d’autres cités ou dans des hôtels. Il y avait sûrement
de nombreux écrivains algériens et plusieurs autres venant
d’Afrique. Mais nous ne savons pas la raison pour laquelle nous
avons été logés au village des artistes.
Qui vous avait invités ?
J’ai été sélectionnée par le ministère de la Culture. J’ai
été contactée par téléphone pour me dire que je suis la
représentante de la Côte d’Ivoire en littérature pour la jeunesse.
C’est un honneur. J’étais très contente et fière. C’est le ministère
de la Culture donc l’Etat de Côte d’Ivoire qui m’a envoyée là-bas.
Je sais que le festival a été organisé par l’Algérie et que c’est ce
pays qui a invité tout le monde et qui a payé les billets d’avion,
la restauration, etc. Je crois qu’il faut louer les efforts fournis
par les autorités algériennes. Moi, ce que je dis, c’est que nos
autorités ne nous ont pas aidés. Parce qu’il y avait environ 6.000
festivaliers dont 2.000 dans notre cité. Il fallait que chaque Etat
prenne soin de ses ressortissants. Le ministre (Ndlr, ministre
ivoirien de la Culture et de la Francophonie, Augustin Komoé) a joué
son rôle en venant nous voir. A cette visite, nous lui avons
présenté notre problème. Il était accompagné de ses conseillers, de
Monsieur l’ambassadeur de la Côte d’Ivoire en Algérie, d’une
Algérienne membre de l’organisation du Panaf. Nous lui avons dit
que, depuis notre arrivée, il n’y avait rien pour nous. Nous
n’avions pas de programme et nous ne savions pas où se trouvaient
les autres écrivains.
Quelle a été sa réponse ?
Il a reconnu que notre présence à cet endroit était une
erreur et que les écrivains ne devaient pas être là. Dès leur
arrivée ils se sont rendus compte que ce n’était pas la place des
écrivains car il y avait beaucoup de bruit. L’Algérienne qui les
accompagnait a dit pareil. Ils nous ont promis que dès le lendemain
nous serions déplacés et nous aurions nos programmes pour participer
effectivement au festival. Ils sont partis et plus rien n’a été
fait. Nous avons été abandonnés.
La faute n’incombe-t-elle pas aux organisateurs ?
Certes les organisateurs ont leur part de responsabilité,
mais, je pense que nos autorités auraient pu faire quelque chose
pour nous aider. J’ai vu l’ambassadeur d’un pays africain organiser
des manifestations avec sa délégation. Cela signifie que notre
gouvernement ne s’est pas impliqué. Il savait que ses ressortissants
étaient là. Nous avons signalé notre problème. En plus d’être
écrivain, Maurice Bandama est maire d’une commune, il a été PCA de
la RTI. Moi, je suis universitaire. Je suis écrivain et je crois
avoir fait mes preuves en matière de culture. On ne peut pas aller
jeter des personnes comme nous quelque part sans s’occuper d’elles.
Lorsqu’on vous déplace, c’est avec des frais de mission, des
per-diem. On ne peut pas déconsidérer des personnes à ce point. Les
conseillers du ministre sont mes collègues. On ne peut pas nous
rabaisser, c’est humiliant. Je crois que nous n’avons pas été
respectés. J’ai vu le ministre en aparté en lui faisant cas de ce
que nous n’avions pas reçu de frais de mission ni de per-diem. Il a
ri, me disant que nous étions pris en charge jusqu’au café. Il a dit
avoir donné des instructions à Abidjan pour nous faire parvenir une
somme forfaitaire et qu’il espérait que ce serait fait bientôt. Je
crois que c’était pour nous endormir.
Avez-vous effectivement été pris en charge jusqu’au café ?
Bon. On était pris en charge. Il y avait la restauration.
Mais, c’était des cantines. De grands restaurants. 2.000
festivaliers, c’était du monde. On faisait la queue sous le soleil
pour aller manger. Mais ce n’était pas cela le plus difficile. Ce
qui nous a frustrés, c’est le sentiment d’être venus pour rien.
Lorsque vous avez été invités, qu’est-ce qui avait été
prévu pour vous?
Nous devions participer comme dans tous les festivals à des
colloques, des rencontres, des débats. Les rencontres ont eu lieu
mais sans nous ! Nous étions à 40 km d’Alger, très éloignés. Les
manifestations avaient lieu en dehors de ce complexe. Nous n’avons
assisté à rien.
Pourquoi n’avez-vous pas cherché vous-mêmes à aller
assister aux manifestations ?
Je vous dis que nous étions en prison, la cité étant fermée
par des grilles, avec des vigiles et policiers à l’intérieur. On ne
pouvait pas en sortir. On ne sortait qu’avec un guide ou en
délégation pour une mission bien précise. Les jeunes danseurs
(ivoiriens) qui étaient avec nous au village des artistes avaient
leurs programmes. Ils allaient à Tizi-Ouzou et dans d’autres villes.
Nous, nous n’avons rien fait.
Ce qui veut dire que depuis Abidjan, vous n’aviez aucun
programme…
Non. Nous n’avons reçu aucun programme. Mais, vous savez,
il arrive souvent qu’il y ait de petits retards de ce genre, mais
dès que vous arrivez sur place, on vous remet des sacoches où il y a
tout. Cela n’a pas été le cas pour nous. Nous sommes arrivés et nous
n’avons rien reçu malgré toutes nos démarches pour avoir un
programme. Notre ambassadeur et le conseiller culturel en étaient
bien avertis mais rien ne s’est passé. Nous avons été méprisés. J’ai
transporté mes livres moi-même. Et ces livres, j’ai dû les
distribuer. Il n’y a pas eu d’exposition. Les autres écrivains, les
Algériens n’ont pas vu mes livres. Quand on va à ce genre de
rencontre, c’est pour des échanges. Il peut y avoir quelqu’un qui va
dire : ton livre est très beau, je vais le traduire en arabe. C’est
cela l’intérêt de ces rencontres. Mais, il n’y a rien eu. Nous
n’avons vu les manifestations qu’à travers l’internet. Il n’y avait
que 40 postes connectés et c’était la bagarre pour pouvoir les
utiliser. Quand je pensais à tout le travail que j’avais laissé à
Abidjan et que j’étais venue passer une semaine entière à m’ennuyer
alors que j’ai un roman en chantier et de nombreuses activités, je
dis que ce n’est pas normal.
Qu’est-ce que vous aviez prévu de présenter à ce festival ?
C’était une bonne occasion de montrer ce que nous
produisons en matière de littérature jeunesse en Côte d’Ivoire. En
la matière, nous sommes parfaitement compétitifs. Nos livres sont
beaux et ils voyagent. En ce moment, mes livres font le tour du
monde. C’était une occasion extraordinaire d’avoir des traductions
en arabe. C’est vraiment dommage
Il y avait une forte délégation ivoirienne à ce festival.
Vous êtes la première à vous plaindre publiquement. Les autres n’étaient-ils pas dans les mêmes
conditions que vous ?
Les autres étaient dans les mêmes conditions, sauf que,
eux, au moins, avaient un programme. Il y avait un groupe théâtral,
des musiciens et des danseurs. Nous étions dans la même cité. Ils
étaient séquestrés un peu comme nous, mais eux avaient un programme
qui leur permettait d’aller tel jour dans telle ville pour une
manifestation. Ils ont fait ce pour quoi ils sont venus. Même s’ils
n’ont pas pu sortir pour aller visiter la ville. Ils sont venus pour
montrer ce qu’ils savent faire et ils l’ont fait. Il y a même un
groupe qui, je crois, a remporté un prix là-bas. C’était quand même
un peu différent sans compter qu’il s’agissait de jeunes personnes.
N’est-ce pas une autre manifestation du désintérêt pour la
littérature en Côte d’Ivoire ?
Je pense que vous avez parfaitement raison. Sur une
soixantaine de festivaliers ivoiriens, il n’y avait que deux
écrivains. Ça veut tout dire. La culture passe par le livre. Il n’y
avait que deux écrivains et ces deux petits écrivains furent
complètement oubliés. Oui, cela reflète la considération qu’on donne
à la lecture et au livre d’une façon générale. Ç’aurait été des
joueurs de football, on les aurait logés en première loge. Je suis
triste pour la Côte d’Ivoire. On me doit réparation. Je ne parle pas
pour Maurice Bandama, il pourra s’exprimer lui-même. On me doit
réparation pour le préjudice moral et matériel. Déjà, les frais de
mission, on me les doit. J’ai été envoyée en mission par le
ministère de la Culture, donc par l’Etat de Côte d’Ivoire. Si au
moins nous ne nous étions pas plaints et que nos autorités n’étaient
pas averties des problèmes que nous avions, je l’aurais compris. Je
les ai prévenues de ce que je ne me tairais pas de retour chez nous.
Notre plainte a été prise à la légère.
N’est-ce pas la preuve que votre action est d’avance vouée
à l’échec ?
Je ne m’attends à rien. Mais, j’aurai marqué le coup.
J’aurai dit ce que j’avais à dire. Ceux qui me connaissent savent
que je dis toujours ce que je pense.
Ne craignez-vous pas que votre sortie soit interprétée
comme une quête d’argent ?
Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent. Mais, je pense que
toute personne qui va lire le traitement qui nous a été fait sera
outrée. Tous ceux qui sont partis avec le ministre se sont déplacés
avec des frais de mission. Il n’y a pas de raison que nous n’en
ayons pas. Je ne suis pas à cela près. Avec mes livres et je le dis
sans fausse modestie, j’ai fait le tour du monde. Mais c’est ce
genre de mépris que je ne tolère pas. Les écrivains que nous sommes
méritons pleinement le respect de la Nation.
Interview réalisée par S. A.
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Disparition de Francis Jeanson
Homme de lettres, militant et «porteur de valises»
La toute récente disparition de Francis Jeanson dont le nom
reste à jamais lié à ce que l’histoire contemporaine, concernant
tout particulièrement l’impitoyable guerre menée par la France
coloniale contre le peuple algérien en lutte pour son indépendance,
appellera et appelle toujours « les porteurs de valises », est aussi
pour nous l’occasion de revenir avec plus de détails et
d’explications, de témoignages aussi, consignés dans différents
ouvrages traitant et de la question et du contexte immédiat dans
lequel ces hommes et ces femmes, bravant toutes les menaces et se
révoltant contre leur propre pays, se mirent tout entiers au service
de la cause algérienne.
Ici, nous nous sommes surtout appuyés sur le volumineux
« La guerre d’Algérie », ouvrage collectif réalisé sous la direction
de Henry Alleg et publié en trois tomes aux Editions actuelles.
« Le 5 septembre 1960, dans les vieux bâtiments du Cherche-
Midi, à Paris, débute un procès qui va secouer l’opinion, celui d’un
réseau de soutien au FLN, dit « réseau Jeanson. » L’affaire n’est
pas de mince importance. La chape de plomb et l’embrigadement des
esprits dans lesquels les Renseignements militaires et civils
coloniaux maintiennent classe politique française, médias et
population hexagonale concernant les réalités de la cruauté et de la
totale inhumanité avec lesquelles l’armée française fait « son
boulot » en Algérie contre le peuple algérien, subit- cette
stratégie des Renseignements- ses premiers contre-coups sérieux. Le
voile se déchire, le mur se lézarde et vont se faire jour les plus
terribles accusations et témoignages qui ébranleront l’Etat français
lui-même. Au total, dans le box des accusés, ce sont dix huit
français et six algériens défendus par 26 avocats se succéderont à
la barre pour « en des propos utiles et courageux » faire le procès
d’une réalité qui va permettre « à des français de porter un regard
étonné sur une réalité coloniale qu’ils avaient peine à imaginer
jusque là. »
Les choses ont commencé en 1956, lorsque la Fédération de
France du FLN « s’est mise en quête de Français susceptibles de
participer matériellement, directement-en clandestinité bien sur- à
certains aspects de ses activités : transport au-delà des frontières
françaises de fonds destinés aux combattants du FLN, hébergement,
protection de militants opérant sur le sol français, création de
filières permettant le passage à l’étranger,etc… »De tous les
réseaux de soutien alors constitué, le plus connu est sans conteste
le réseau Jeanson, alors gérant de la revue Les Temps Modernes et
directeur de collection aux éditions du Seuil. Il raconte lui-même
dans un entretien publié peu après l’indépendance de
l’Algérie : « Au début, les gens faisaient surtout partie du milieu
dans lequel je naviguais moi-même puisque c’est moi qui ai commencé
à constituer les premiers dispositifs d’aide. On sait bien que, par
exemple, il y a eu un travail de recrutement dans le milieu des
comédiens à un moment donné pour des hébergements. Il y a eu des
chrétiens…Il y a eu toute une période où je ne couchais pas deux
soirs durant au même endroit, et je me souvient d’avoir été hébergé
par des gens qui étaient très différents les uns des autres. Des
gens de toute petite condition et des gens aisés… » Cette aide au
FLN fera participer des horizons aussi divers que les membres du
minuscule parti trotskyste» de « Pablo » Raptis, des
prètres-ouvriers, des proches du professeur Mandouze, ancien recteur
de la Faculté d’Alger, tels que Pierre Rive et Anne-Marie Chauler
alors fiancée à l’un des responsables de la Fédération de France du
FLN, Salah Louanchi. « En 1957, l’aide reste ponctuelle et ne
concerne qu’un nombre très limité d’hommes et de femmes. » Le réseau
ne va prendre une réelle consistance qu’à l’arrivée au pouvoir de De
Gaulle et au prolongement et à l’intensification de la guerre. Mais
avant, il y a eu le célèbre procés Mahiot dont le pasteur Roger Mehl,
professeur à la faculté de théologie protestante de Strasbourg, dira
ouvertement, au lendemain du verdict dans une tribune publiée par le
quotidien Le Monde : « Le procès Mahiot a été, d’une façon
particulièrement grave et solennel, le procès des tortures en
Algérie, non pas le procès de quelques cas isolés de torture mais le
procès du recours généralisé à la torture en Algérie. » Même si
marginale la solidarité grandit au fil des ans à l’égard des
algériens de Franc, brimés, pourchassés, arrêtés, battus, torturés.
Dans une contribution publiée par le journal El Moudjahid en 1979,
et signée collectivement par Omar Boudaoud, Ali Haroun, et Amar
Lemdani, tous trois anciens responsables de la Fédération de France,
il est écrit ceci : « Heureusement, le soutien n’a pas été le
monopole exclusif d’un ou deux chefs de réseau. Cette participation
multiforme, expression concrète de l’opposition anticolonialiste
d’innombrables militants progressistes, à, tout en contribuant au
triomphe d’une cause juste, permis l’amorce de relations nouvelles
entre les peuples algériens et français. »
Procès Jeanson et Manifeste des «121»
« Le jour même de l’ouverture du procès Jeanson surgit un
autre évènement : la publication du « manifeste des 121 » sur « le
droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. » Ils déclarent
notamment : « Nous respectons et jugeons utiles et justifiés le
refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous
respectons et jugeons justifiées la conduite des Français qui
estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens
opprimés au nom du peuple français. La cause du peuple algérien, qui
contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la
cause de tous les hommes libres. » Y sont associés des signatures
aussi prestigieuses que celles, entre autres, de Jean Paul Sartre,
Simone de Beauvoir, Alain Resnais, Simone Signoret, Marguerite
Duras, André Breton, Maurice Nadeau, Pierre Vidal-Naquet… L’impact
est certain et sur le déroulement du procès et sur l’opinion
française. Le Manifeste met un terme à l’époque où « l’affaire
algérienne est « une exclusivité élyséenne, une « chasse gardée »
pour les bureaux de l’armée aux spécialités les plus diverses. « Le
Manifeste et le procès Jeanson provoquent des controverses
passionnées autour de ces intellectuels français qui, non contents
de donner à leur engagement contre la guerre et l’indépendance de
l’Algérie les formes les plus radicales, disent très haut
pourquoi. » Dans une fracassante adressée au président du tribunal
militaire, le philosophe Jean-Paul Sartre écrit ceci : « Francis
Jeanson s’est résolu à entrer dans l’action clandestine pour
apporter un soutien concret au peuple algérien en lutte pour son
indépendance. Il convient de lever une équivoque et de préciser
ceci : la solidarité pratiquée avec les combattants algériens ne lui
était pas seulement dictée par de nobles principes ou la volonté
générale de combattre l’oppression partout où elle se manifeste,
elle procédait d’une analyse politique de la situation en France
même. L’indépendance de l’Algérie en effet est acquise. Elle
interviendra dans un an ou dans cinq par accord avec la France ou
contre elle, après un référendum ou par l’internationalisation du
conflit, je l’ignore, mais elle est déjà un fait. » C’est ce qui
donne l’occasion au général De Gaulle de lâcher, au grand dam de ses
conseillers, son fameux : « On n’emprisonne pas Voltaire ! » Le
poète Louis Aragon, militant et ancien résistant, adressera pour sa
part une lettre retentissante à « l’Association française des
écrivains combattants », intitulée : »Rayez moi de vos registres !.»
Voici le témoignage apporté par Monique Lemée, communiste et
militante du mouvement pour la paix : » Je me trouvais au sein d’une
famille algérienne, dans le quartier de la Goutte d’Or, à Paris. Le
quartier cerné, des rafles, des brutalités, des arrestations, des
portes défoncées, des femmes et des enfants jetés dans des fourgons
cellulaires. C’est tout naturellement que j’ai été amenée à aider
mes amis algériens, à les cacher, à les héberger, puis à utiliser
mes relations, mes connaissances, mes amis pour permettre aux
militants traqués d’échapper à l’emprise policière. » on n’oubliera
pas non plus le nom d’Hélène Cuénat, cette universitaire qui, après
avoir rendu sa carte du parti communiste français devient une
« porteuse de valise », membre du réseau Jeanson. Elle va
transporter dans sa voiture des militants du FLN, compter et aider à
centraliser l’argent des cotisations pour le faire parvenir à Henri
Curiel qui sait « par l’intermédiaire des banques, l’expédier en
Suisse… »
Le verdict rendu le 3 octobre 1960 sera le suivant : 14
inculpés condamnés à dix ans de prison. Suivent d’autres peines de
cinq, trois et un an fermes. Mais rien n’y fera. Il était déjà trop
tard. Tout l’hexagone doutait déjà.
Par Malik-Amestan B.
Haut
Souad Massi chante le rêve, la nostalgie et
l’espoir
Madame nostalgie
Souad Massi fait un come-back réussi au festival de Timgad
et au Casif de Sidi Fredj après plus de dix ans d’absence. Elle qui
sillonne le monde entier ne comprend pas pourquoi elle n’est pas
sollicitée par les organisateurs de spectacles algériens.
Souad Massi, la star de la folk music, a fait du chemin
depuis ses débuts dans la chanson. Elle se démarque d’abord par sa
fière allure, celle des rebelles sensibles et fragiles à la fois.
Souad Massi s’impose aussi par son style. Auteur, compositeur et
interprète, la chanteuse s’accompagne à la guitare. La sphère
musicale algérienne ne compte pas beaucoup d’artistes femmes qui
jouent d’un instrument. Elle fait partie avec Nassima et les sœurs
Ababssa, de l’exception.
Théâtre de Verdure de Sidi Fredj, le Casif affiche pour sa
soirée du vendredi 31 juillet, Souad Massi, celle que les médias
qualifient de Joan Baez algérienne. La chanteuse dit qu’elle en est
fière. Et comment ! Comme joan Baez, elle a la guitare en
bandoulière et adore chanter certaines de ses belles mélodies avec,
pour seul instrument, la guitare. Souad joue merveilleusement bien
de la guitare. Tout en finesse avec des arpèges pour toute harmonie
et c’est suffisant pour celui qui sait apprécier la chanson texte,
la chanson contestataire et les belles ballades. C’est un peu le
label de Souad Massi, cette fille de Bab El Oued et de Bologhine,
précise cette passionnée de la folk music qui, au lendemain des
événements d’octobre 88, s’est lancée avec une farouche
détermination dans la chanson. Hasard ou coïncidence de l’histoire,
Souad Massi s’inscrira dans cette nouvelle dynamique d’une
génération décidée à dire son mot, à hurler un basta à la face de
ceux qui symbolisent ou représentent le pouvoir. Octobre s’installe
en bonne place dans le parcours de l’Algérie. «Bab El Oued Chouhada»
est repris en chœur par les jeunes. Signe d’appartenance à un
mouvement revendicatif. Une parenthèse s’ouvre, les langues se
délient et la Radio nationale est le cadre idéal à des débats mais
pas seulement. Une bande de joyeux lurons a eu la géniale idée de
produire une émission musicale, «Rock Dialna», où la chanson
algérienne, notamment celle créée par des jeunes, peut enfin être
diffusée sur la Chaîne III. Souad Massi saisira cette opportunité.
L’émission deviendra une véritable rampe de lancement pour les
artistes en herbe. Des premières chansons, de nouveaux textes, du
nouveau enfin et l’impact est immédiat. Une belle voix, sensuelle et
juste. Souad Massi, tel un goual ou un griot, égrène sa poésie
empreinte de tendresse et de nostalgie. Elle parle des
préoccupations des jeunes avec la poésie qui sied, des mots en arabe
dialectal, structurés à la Souad Massi. Son style se démarque. Sa
griffe s’affiche dès lors que l’on écoute son riche répertoire.
Souad Massi écrit ses textes et compose sa musique. Elle conte sa
rage comme on confierait un secret à un intime avec un fond sonore,
des notes de guitares. Elle chante, elle conte, elle dit sa
tourmente, sa douleur quand d’autres jeunes hurlent leur rage de
vivre. «Mara seksini rouhi, ouaâlach rana aïchine» (Parfois, une
question fuse, pourquoi nous sommes en train de vivre». Tout un
programme ! Et puis lorsque la réponse devient problématique, Souad
Massi se réfugie dans la chaleur sécurisante du passé. C’est alors
«Raoui» (Le conteur), son premier album qui décline sa part de
rêve, qui ouvre des horizons et qui suscite l’espoir. Au Casif,
Souad Massi réservera cette magnifique ballade pour la fin de son
spectacle, seule avec sa guitare pour créer une ambiance de
communion. Les spectateurs écoutent religieusement cette chanson et
reprennent le refrain «Hadjitek» (Je te raconte). Souad Massi conte
à travers son riche répertoire (trois albums déjà et le quatrième
est presque fin prêt), sa vie, son Algérie, sa douleur de l’exil, et
se ressource en fouinant dans son passé, les tranches de vie
fatalement idéalisées. «Je m’inspire toujours de ce que j’ai gardé
en moi, de mon vécu, mais depuis mon exil en France, j’ai beaucoup
écrit sur la nostalgie. Comme j’ai un peu de recul par rapport à ce
qui se passe en Algérie, j’écris des chansons sur la liberté et
l’espoir». Souad Massi résume ainsi le contenu de ses chansons.
Avec des mots de tous les jours, de la sincérité. Et lorsque que
l’on écoute cette admirable interprète, on est saisi par la
crédibilité. Souad fait corps avec sa poésie et sa musique. En
définitive, tout s’explique, tout devient clair dès que l’on
observe son comportement avec ses musiciens, ses fans et les
journalistes. La star, parce que c’en est une, est d’une simplicité
déconcertante. Tant mieux ! On a vu des prétendus chanteurs se
prendre pour dieu le père dès qu’ils sont dans la peau de l’artiste
qui est à l’affiche du jour. Ce n’est pas le cas de Souad. Elle est
en réalité en adéquation avec ses chansons, sa poésie, sa façon de
voir la vie. Vive la spontanéité et la simplicité ! Un pull noir où
on peut lire «paixpalestine» et un pantalon pour costume de scène,
presque pas de maquillage mais un sourire qu’elle incruste en
permanence sur son angélique visage juvénile pour remercier ceux qui
viennent la voir, l’écouter et l’applaudir. «Merci d’être venus».
Tout est dit. Le reste, c’est presque une heure de rêve et de
musique que Souad offre à ses convives. Pas de caprices de star,
sauf cette envie de chanter et de se produire. Elle sillonne le
monde et regrette beaucoup que les organisateurs de spectacles
algériens l’oublient un peu : «Cela me fait mal !» Elle s’explique :
«Vous avez beau décrocher la Victoire de la musique en 2006 dans la
catégorie album de la musique du monde, chanter partout, être
sollicitée par d’autres pays eu Europe, aux Etats-Unis, au Canada,
dans les pays arabes, en Tunisie, au Maroc, une seule chose vous
importe, vous manque terriblement, une reconnaissance de votre pays,
dans mon cas de l’Algérie». Dix ans après, elle a fait un come-back
réussi au festival de Timgad et au Casif. Souad a repris l’avion le
samedi, au lendemain de son récital pour Bruxelles, pour un autre
récital et son agenda est chargé. Elle le mérite.
Par Abdelkrim Tazaroute
Haut
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