Semaine du 5 au 11 septembre 2007

 

Enseigner l’architecture: l’Epau 

 

 
 
 La Chronique Urbaine De Jean-Jacques Deluz

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 Enseigner l’architecture: l’Epau 

La conception de Niemeyer était à la fois pratique (la formation qu’il proposait tenait plus de l’apprentissage que de l’étude universitaire) et élitiste : une école pour moins de cent étudiants avec un maître, lui. Cela ne pouvait pas convenir au ministère de l’Enseignement supérieur dont les ambitions, face aux besoins qu’il chiffrait pour le pays, étaient quantitatives. La vérité est évidemment entre les deux : pour ma part, envers et contre tous, j’approuve la démarche élitiste ; un architecte bien formé vaut mieux que dix architectes incompétents ; dans les domaines de pointe, la formation de masse débouche sur la production de masse, avec toutes les conséquences que nous avons évoquées sur le plan de la qualité ; c’est un mauvais calcul. Le produit de qualité est durable, le bien-être dans la ville et dans le logement est un facteur non négligeable de paix sociale. Il est inutile de démultiplier le nombre des hommes de l’art (médecins, architectes…) si tous ceux qui participent à leurs actions ne sont pas présents ; l’équilibre avec les différentes formations professionnelles est donc primordial ; comme en médecine, il ne suffit pas de bons médecins mais il faut tout l’encadrement paramédical ; pour l’architecture, il faut les techniciens du bâtiment, les dessinateurs, les métreurs, les informaticiens, etc.

 Lorsqu’un wali ou un ministre présente son bilan au Président, il ne parle que chiffres et pourcentages ; on ne dira jamais assez à quel point la prédominance du quantitatif sur le qualitatif pénalise non seulement les conditions de vie de la population, mais également le développement lui-même.

Ayant rejeté la proposition de Niemeyer, le ministère nomma un nouveau directeur, M. Mokdad, épaulé par André Ravillard, dont le décès récent vient de nous attrister. Ils étaient tous deux architectes. Ils me rappelèrent pour faire équipe avec eux. Il fut établi d’une part qu’on assurait la continuité avec les programmes des beaux-arts, d’autre part qu’il fallait s’intégrer dans le système universitaire ; cette seconde contrainte ne fut jamais clairement élucidée. L’organisation en modules, les ponts entre facultés se heurtaient à la spécificité de l’architecture, pour laquelle le cœur de l’enseignement a toujours été l’atelier. Beaucoup de déperdition résulta de cette vision abstraite, sortie de la machinerie bureaucratique.

Le nombre des bacheliers était devenu assez important pour que le recrutement devienne conséquent, les effectifs gonflèrent rapidement, le corps enseignant s’enrichit de coopérants internationaux (français, italiens, roumains, pour évoquer ceux qui eurent de l’importance, ou du moins dont je me souviens) et les locaux de Niemeyer devinrent, dès le début, insuffisants. En plus, leur construction laissait à désirer, à cause du décalage technologique entre le projet brésilien (copie conforme de l’école de Brasilia) et les pratiques de la DNC (l’entreprise de la défense nationale). Par exemple, la structure se composait d’éléments de voiles porteurs en façades et de poutres transversales de grande portée, peu écartées les unes des autres, entre lesquelles la couverture formait un bac en creux. Cela posait un problème essentiel d’étanchéité que l’entreprise ne parvint jamais à résoudre et, les premières années, par temps de pluie, nous travaillions les pieds dans l’eau. Plus tard, je fis poser sur toute cette structure d’immenses tôles de TN40 (lfabriquées par SNS) que je fis venir de Annaba par convois spéciaux. L’esthétique de Niemeyer fut sauvée et les locaux redevinrent salubres.

 

Le ministère remplaça M. Mokdad par Améziane Ikène, sociologue, qui avait déjà enseigné sa discipline à l’école des beaux-arts. Nous nous connaissions bien et je pus rédiger pour lui les documents théoriques d’appui à l’enseignement et les nouveaux programmes ; les résistances, au ministère et parmi les enseignants, étaient parfois contraignantes, et tout cela déboucha sur beaucoup de compromis. Les ingénieurs poussaient à une dominante technique, un coopérant français voulait qu’on forme des « chefs » (l’architecte « chef d’orchestre »), un professeur italien d’histoire de l’architecture voulait revenir à l’enseignement classique des monuments et des styles (au détriment des tissus traditionnels indignes de l’histoire), etc. Quant au ministère, il voulait du nombre, de la réussite et de l’homogénéité dans le système universitaire. Je reparlerai de mes positions doctrinaires dans la troisième partie de ce texte, sur la base desquelles je créai l’Atelier de recherches et de projets  (ARP) qui eut une vie assez courte ; j’aurais voulu que le ministère nous donne à étudier des projets concrets (à construire sans contraintes de délais) et qui auraient constitué  des laboratoires d’architecture pour les étudiants; mais la tutelle ne comprit pas cela et, au contraire, nous proposa des études théoriques de normalisation qui allaient à l’envers de mes intentions. Puis, toujours avec l’aide de M. Ikène,  le Centre de recherches en architecture et en urbanisme (CRAU) remplaça l’ARP.

 J’ai dit plus haut que les locaux étaient, dès le départ, insuffisants, et le ministère inscrivit au budget une extension ; avec l’appui d’un de ses hauts fonctionnaires, le regretté M. Guediri, avec lequel nous avions de bons rapports, il fut décidé que nous ferions nous-mêmes le projet, sous condition d’aller vite. Nous formâmes un groupe d’étude (Alemagna, coopérant italien de forte personnalité, Ravillard, un Iranien dont j’ai perdu le nom, et moi) pour une première esquisse ; mais le terrain que nous avait octroyé le ministère, au nord des bâtiments de Niemeyer, appartenait à l’institut d’agriculture qui refusa de s’en séparer car il y faisait des expérimentations à long terme. Après de longues tractations, nous eûmes un autre terrain prolongeant les constructions existantes à l’est. Alemagna quitta l’Algérie et, finalement, je me retrouvai seul pour assurer le nouveau projet, que je fus obligé de sortir en quelques jours. Le projet d’extension de l’EPAU fut mis ensuite au point avec des coopérants ingénieurs, qui firent un travail bénévole remarquable : le Roumain Petrovici, le Français Bousquet.  Sur la même lancée, je fis réaliser les locaux du CRAU avec des moyens rudimentaires.

 Nous fîmes aussi, avec un groupe de coopérants français, plusieurs expériences d’intégration des énergies douces à l’architecture, mais le contexte n’était pas encore mûr pour susciter de l’émulation.

 Lorsque M. Ikène quitta la direction, le chantier de l’extension n’était pas fini, les difficultés s’accumulaient (au début des années 80, il y avait de nombreuses pénuries de matériaux), les coopérants s’en allaient et le corps enseignant algérien s’étoffait, de formations et de compétences inégales. J’eus d’excellents assistants et assistantes, mais aussi beaucoup de jalousies (tuer le père, prendre sa place) et je démissionnai en 1988. A titre anecdotique, j’aurais mieux fait d’attendre encore un peu car mon salaire était dérisoire, de sorte que ma retraite, à la suite de démarches épuisantes, fut de 3500 dinars par mois.  

Mon départ datant de près de vingt ans et mes contacts avec l’école ayant été réduits aux quelques enseignants avec lesquels je gardai des rapports d’amitié, je ne porterai pas de jugements sur son devenir ; mais mon impression est que le gonflement permanent des effectifs, l’isolement de chaque enseignant dans son cours ou son atelier, l’absence d’expérience pratique des architectes qui suivent le cursus universitaire (post-graduation, doctorat), éloignent l’école de sa vocation primordiale – la mise sur le marché des compétences – au détriment d’un académisme dont je crains la stérilité : l’analyse et la théorie comme des fins en soi.

 Pour conclure ce chapitre, je reparlerai des bâtiments. Depuis mon départ, je vois se greffer sur la cohérence du projet initial (celui de Niemeyer et le mien) des aménagements et des constructions divers. Cela est normal et j’aime qu’un ensemble bâti soit un organisme vivant, qui croît comme une plante. Mais cette croissance devrait s’effectuer dans la continuité et dans l’harmonie, ce qui n’est pas le cas ; des couleurs aberrantes sur les façades, le remplacement des brise-soleil par des châssis plats sans esprit, un bloc d’amphithéâtre implanté correctement mais de forme et de fonctionnement absurdes, des locaux surajoutés n’importe où n’importe comment : du gâchis.  Bien entendu, personne ne m’a consulté, car l’idée qu’il existe, dans notre métier, une clause de propriété intellectuelle, paraît encore totalement farfelue.  

A suivre

J.J.Deluz

 

 

 

 

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