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La Chronique
Urbaine De Jean-Jacques Deluz |
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Enseigner
l’architecture: l’Epau
La conception de
Niemeyer était à la fois pratique (la formation qu’il proposait
tenait plus de l’apprentissage que de l’étude universitaire) et
élitiste : une école pour moins de cent étudiants avec un maître,
lui. Cela ne pouvait pas convenir au ministère de l’Enseignement
supérieur dont les ambitions, face aux besoins qu’il chiffrait pour
le pays, étaient quantitatives. La vérité est évidemment entre les
deux : pour ma part, envers et contre tous, j’approuve la démarche
élitiste ; un architecte bien formé vaut mieux que dix architectes
incompétents ; dans les domaines de pointe, la formation de masse
débouche sur la production de masse, avec toutes les conséquences
que nous avons évoquées sur le plan de la qualité ; c’est un mauvais
calcul. Le produit de qualité est durable, le bien-être dans la
ville et dans le logement est un facteur non négligeable de paix
sociale. Il est inutile de démultiplier le nombre des hommes de
l’art (médecins, architectes…) si tous ceux qui participent à leurs
actions ne sont pas présents ; l’équilibre avec les différentes
formations professionnelles est donc primordial ; comme en médecine,
il ne suffit pas de bons médecins mais il faut tout l’encadrement
paramédical ; pour l’architecture, il faut les techniciens du
bâtiment, les dessinateurs, les métreurs, les informaticiens, etc.
Lorsqu’un wali ou
un ministre présente son bilan au Président, il ne parle que
chiffres et pourcentages ; on ne dira jamais assez à quel point la
prédominance du quantitatif sur le qualitatif pénalise non seulement
les conditions de vie de la population, mais également le
développement lui-même.
Ayant rejeté la
proposition de Niemeyer, le ministère nomma un nouveau directeur,
M. Mokdad, épaulé par André Ravillard, dont le décès récent vient de
nous attrister. Ils étaient tous deux architectes. Ils me
rappelèrent pour faire équipe avec eux. Il fut établi d’une part
qu’on assurait la continuité avec les programmes des beaux-arts,
d’autre part qu’il fallait s’intégrer dans le système
universitaire ; cette seconde contrainte ne fut jamais clairement
élucidée. L’organisation en modules, les ponts entre facultés se
heurtaient à la spécificité de l’architecture, pour laquelle le cœur
de l’enseignement a toujours été l’atelier. Beaucoup de déperdition
résulta de cette vision abstraite, sortie de la machinerie
bureaucratique.
Le nombre des
bacheliers était devenu assez important pour que le recrutement
devienne conséquent, les effectifs gonflèrent rapidement, le corps
enseignant s’enrichit de coopérants internationaux (français,
italiens, roumains, pour évoquer ceux qui eurent de l’importance, ou
du moins dont je me souviens) et les locaux de Niemeyer devinrent,
dès le début, insuffisants. En plus, leur construction laissait à
désirer, à cause du décalage technologique entre le projet brésilien
(copie conforme de l’école de Brasilia) et les pratiques de la DNC
(l’entreprise de la défense nationale). Par exemple, la structure se
composait d’éléments de voiles porteurs en façades et de poutres
transversales de grande portée, peu écartées les unes des autres,
entre lesquelles la couverture formait un bac en creux. Cela posait
un problème essentiel d’étanchéité que l’entreprise ne parvint
jamais à résoudre et, les premières années, par temps de pluie, nous
travaillions les pieds dans l’eau. Plus tard, je fis poser sur toute
cette structure d’immenses tôles de TN40 (lfabriquées par SNS) que
je fis venir de Annaba par convois spéciaux. L’esthétique de
Niemeyer fut sauvée et les locaux redevinrent salubres.
Le ministère
remplaça M. Mokdad par Améziane Ikène, sociologue, qui avait déjà
enseigné sa discipline à l’école des beaux-arts. Nous nous
connaissions bien et je pus rédiger pour lui les documents
théoriques d’appui à l’enseignement et les nouveaux programmes ; les
résistances, au ministère et parmi les enseignants, étaient parfois
contraignantes, et tout cela déboucha sur beaucoup de compromis. Les
ingénieurs poussaient à une dominante technique, un coopérant
français voulait qu’on forme des « chefs » (l’architecte « chef
d’orchestre »), un professeur italien d’histoire de l’architecture
voulait revenir à l’enseignement classique des monuments et des
styles (au détriment des tissus traditionnels indignes de
l’histoire), etc. Quant au ministère, il voulait du nombre, de la
réussite et de l’homogénéité dans le système universitaire. Je
reparlerai de mes positions doctrinaires dans la troisième partie de
ce texte, sur la base desquelles je créai l’Atelier de recherches et
de projets (ARP) qui eut une vie assez courte ; j’aurais voulu que
le ministère nous donne à étudier des projets concrets (à construire
sans contraintes de délais) et qui auraient constitué des
laboratoires d’architecture pour les étudiants; mais la tutelle ne
comprit pas cela et, au contraire, nous proposa des études
théoriques de normalisation qui allaient à l’envers de mes
intentions. Puis, toujours avec l’aide de M. Ikène, le Centre de
recherches en architecture et en urbanisme (CRAU) remplaça l’ARP.
J’ai dit plus
haut que les locaux étaient, dès le départ, insuffisants, et le
ministère inscrivit au budget une extension ; avec l’appui d’un de
ses hauts fonctionnaires, le regretté M. Guediri, avec lequel nous
avions de bons rapports, il fut décidé que nous ferions nous-mêmes
le projet, sous condition d’aller vite. Nous formâmes un groupe
d’étude (Alemagna, coopérant italien de forte personnalité,
Ravillard, un Iranien dont j’ai perdu le nom, et moi) pour une
première esquisse ; mais le terrain que nous avait octroyé le
ministère, au nord des bâtiments de Niemeyer, appartenait à
l’institut d’agriculture qui refusa de s’en séparer car il y faisait
des expérimentations à long terme. Après de longues tractations,
nous eûmes un autre terrain prolongeant les constructions existantes
à l’est. Alemagna quitta l’Algérie et, finalement, je me retrouvai
seul pour assurer le nouveau projet, que je fus obligé de sortir en
quelques jours. Le projet d’extension de l’EPAU fut mis ensuite au
point avec des coopérants ingénieurs, qui firent un travail bénévole
remarquable : le Roumain Petrovici, le Français Bousquet. Sur la
même lancée, je fis réaliser les locaux du CRAU avec des moyens
rudimentaires.
Nous fîmes aussi,
avec un groupe de coopérants français, plusieurs expériences
d’intégration des énergies douces à l’architecture, mais le contexte
n’était pas encore mûr pour susciter de l’émulation.
Lorsque M. Ikène
quitta la direction, le chantier de l’extension n’était pas fini,
les difficultés s’accumulaient (au début des années 80, il y avait
de nombreuses pénuries de matériaux), les coopérants s’en allaient
et le corps enseignant algérien s’étoffait, de formations et de
compétences inégales. J’eus d’excellents assistants et assistantes,
mais aussi beaucoup de jalousies (tuer le père, prendre sa place) et
je démissionnai en 1988. A titre anecdotique, j’aurais mieux fait
d’attendre encore un peu car mon salaire était dérisoire, de sorte
que ma retraite, à la suite de démarches épuisantes, fut de 3500
dinars par mois.
Mon départ datant
de près de vingt ans et mes contacts avec l’école ayant été réduits
aux quelques enseignants avec lesquels je gardai des rapports
d’amitié, je ne porterai pas de jugements sur son devenir ; mais mon
impression est que le gonflement permanent des effectifs,
l’isolement de chaque enseignant dans son cours ou son atelier,
l’absence d’expérience pratique des architectes qui suivent le
cursus universitaire (post-graduation, doctorat), éloignent l’école
de sa vocation primordiale – la mise sur le marché des compétences –
au détriment d’un académisme dont je crains la stérilité : l’analyse
et la théorie comme des fins en soi.
Pour conclure ce
chapitre, je reparlerai des bâtiments. Depuis mon départ, je vois se
greffer sur la cohérence du projet initial (celui de Niemeyer et le
mien) des aménagements et des constructions divers. Cela est normal
et j’aime qu’un ensemble bâti soit un organisme vivant, qui croît
comme une plante. Mais cette croissance devrait s’effectuer dans la
continuité et dans l’harmonie, ce qui n’est pas le cas ; des
couleurs aberrantes sur les façades, le remplacement des
brise-soleil par des châssis plats sans esprit, un bloc
d’amphithéâtre implanté correctement mais de forme et de
fonctionnement absurdes, des locaux surajoutés n’importe où
n’importe comment : du gâchis. Bien entendu, personne ne m’a
consulté, car l’idée qu’il existe, dans notre métier, une clause de
propriété intellectuelle, paraît encore totalement farfelue.
A suivre
J.J.Deluz
e-mail :contact@lesdebats.com
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