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Semaine du 8 au 14 Avril 2009

 

J’aurais voulu être égyptien, de Alaa El Aswany

Saison d’une migration vers nulle part

Le nouveau spectacle de la compagnie El Gosto Théâtre

La nouvelle littérature algérienne mise en exergue

 

 

 

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J’aurais voulu être égyptien, de Alaa El Aswany

Saison d’une migration vers nulle part

Et de trois ! Le magnifique tour de passe-passe de l’Egyptien Alaa El Aswany, entamé avec le célèbre Immeuble Yacoubian et poursuivi avec le non moins remarqué Chicago, se poursuit   avec un  troisième ouvrage, J’aurais voulu être égyptien.

Selon la formule consacrée, on peut dire ici sans risque d’erreur qu’à lui seul, “le titre est tout un  programme”. On flaire, on devine, on subodore ce qui va se passer au fil des pages de ce recueil de récits qui nous transportent, chacun avec son climat et ses personnages propres, au pays du Nil d’aujourd’hui. Celui-là qu’El Aswany ne cesse d’ausculter et de contempler avec un talent et une sensibilité qui nous ravissent autant qu’ils nous émeuvent. Trop, c’est trop ! Il fallait réagir, il fallait répondre à tous ces thuriféraires de la chose écrite, tous ces persifleurs sans vergogne, tous ces esprits pauvres et sans relief si aptes à décréter l’apostasie et la mise en quarantaine contre tous ceux qui, dans leurs  écrits, leurs chansons ou leurs poèmes, ne visent finalement rien d’autre qu’à leur éviter de mourir idiots. Il fallait réagir et El Aswany, a pris sur lui la nécessité de mettre à nu toute cette plèbe bureaucratico-opportuniste qui, en même temps qu’elle aura gangrené le corps social, est désormais devenue une force d’inertie pire que la pire des maladies restant encore à découvrir et à stigmatiser : la médiocrité intellectuelle faite système.

“Je est un autre”

Pour attaquer correctement et efficacement, l’auteur a choisi le récit. Quoi de plus troublant que d’écrire à la première personne, de truffer ses textes de références autobiographiques, intimes et personnelles, tout en prenant le soin de suffisamment brouiller les pistes pour que tout un chacun comprenne que nous sommes encore et toujours dans la fiction ? Puisant sans doute ses sources dans la conception que les musulmans se font depuis toujours de l’image,  cet amalgame, voulu ou non,  entre le personnage de fiction et la réalité, entre l’auteur, le créateur et son ou ses personnages a engendré une paralysie, mieux, une sclérose cérébrale chez tous ceux qui font acte d’apporter à leurs contemporains et concitoyens autre chose que tout ce qui relève du bassement matériel ; autre chose que ce qui relève des lois du  ventre et du bas-ventre. En dix récits d’inégale longueur mais tous scrupuleusement travaillés, El Aswany nous fait faire le tour d’une ville, Le Caire, d’un pays, l’Egypte, d’une civilisation qu’il soutient avoir aujourd’hui bel et bien disparu, celle des pharaons, de la grandeur et de l’immortalité. En lieu et place de tout cela, il décortique la petitesse et la bassesse devenues au sein de groupes sociaux, mais toujours à travers des personnages bien ciblés, qui continuent à croire et chercher à faire accroire que selon l’expression du regretté Albert Cossery, “ils sont tous fils de roi”. Rien que cela !

L’échec patent de tous ceux qui ne trouvent pas au sein de leur propre société l’environnement nécessaire à leur épanouissement est l’occasion pour l’auteur, prenant ouvertement le parti de tous ces “suicidés de la société”, comme on a pu le dire de Van Gogh, de passer au crible tous ces petits rien qui font que plus rien ne va comme il se devrait ; que le monde marche sur la tête quand les médiocres et les larbins tiennent le haut du pavé et que l’intelligence et le talent sont, en plus d’être ignorés, littéralement bafoués. Il y a quelque chose de pourri dans ce royaume qui exhale une insupportable odeur de fromage avarié, qui tourne sur lui-même en feignant d’ignorer que, ainsi que le confirme trivialement la sagesse populaire, “qui n’avance pas, recule”. Sans autre forme de procès.

Dans le premier récit qui donne d’ailleurs son titre à l’ouvrage, El Aswany nous parle du destin raté de son propre père (mais n’oubliez pas que nous sommes en pleine fiction) qui, toute sa vie, n’aura caressé qu’un seul rêve : devenir un grand peintre reconnu et admiré de tous. L’issue fatale, on la devine sitôt le décor planté autour de cette ribambelle de copains que le paternel aimait à réunir à la maison en de mémorables soirées fortement arrosées et embrumées de hachisch et qui portent tous sur le front les stigmates de tant d’années de méchanceté et de haine qui, en définitive, les auront tous peu ou prou brisés.

Pire que tout, la médiocrité

C’est ce sentiment collectif du destin partagé qui fait que, malgré dissensions et reproches mutuels, ils se reconnaissent tous en ceci que ce sont les leurs et non pas de quelconques étrangers, envahisseurs et dominateurs comme l’Egypte au cours de son histoire en a tant connu, qui sont à l’origine et la cause de leur faillite. D’aucuns tournent en rond, d’autres sont contraints de mendier de quoi survivre en gribouillant dans les colonnes de journaux et de revues que personne ne lit et dont personne n’a jamais entendu parler. D’autres encore se perdent dans les méandres de l’alcool bon marché et des drogues, douces ou dures… Un enfer d’où très peu reviennent. Marqués au fer de l’incompréhension, du rejet et de toutes les formes d’ostracismes comme nos sociétés en connaissent tant. Dans lesquels elles excellent. Sombre, pessimiste, ce tableau de l’Egypte actuelle qu’El Aswany dresse pour nous ? Que non ! L’art de dire ce que l’on a à dire, la sensibilité avec laquelle on le fait, le talent que l’on investit dans toute entreprise de ce genre sont là pour nous indiquer que, finalement, “il n’y a pas de quoi fouetter un chat”. Que toutes les sociétés humaines ou presque sont ainsi faites ; que la nature profonde des hommes est partout la même. Et que souvent, il suffit d’un petit  rien pour que tout change. Pour que l’on se remette à marcher comme tout le monde sur ses deux jambes solidement arrimées au sol. C’est lorsque ce genre de “miracle” arrive que l’on se remet à aimer, que l’on se surprend à, de nouveau, rechercher et apprécier la compagnie des autres ; leurs irremplaçables chaleur et  présence.

C’est ce qui arrive au “je” du troisième récit lorsque, ayant fait la connaissance d’une jeune Allemande amoureuse de son pays, il va, lui qui ne s’y reconnaît plus, se muer en un autre homme calfeutré au fond de lui-même par un nombre incalculable de saisons mauvaises et subies dans le silence et la peur. Ce personnage de la belle étrangère, qui existe sans exister puisque, quelques pages plus loin, l’auteur va nous révéler qu’hors lui-même personne ne la connaît ni n’a jamais entendu parler d’elle (réalité ou fiction ?), rejoint celui de Mustapha Nahas Pacha, guide suprême du Wafd égyptien décédé des décennies plus tôt et dont l’immense portrait va se détacher du tableau où il était jusque-là enfermé pour apparaître bien vivant au “je” du huitième récit et lui dire tout son écœurement et toute son amertume face à l’Egypte devenue.

Dans cet autre récit, ces vieux et vieilles coptes qui errent comme âme en peine dans ce quartier du vieux Caire, à attendre une mort certaine mais qui prend tout son  temps, souveraine et donc pas du tout pressée. Lambeaux d’un passé à jamais révolu, étrangers dans ce qui, jadis, fut un chez eux, leur chez eux. Il n’y a de place pour plus personne lorsque les médiocres se mettent à la barre, guident l’embarcation. On songe à Shakespeare et à son immortel Hamlet reconnaissant, la mort dans l’âme que “c’est bien la plaie des temps lorsque les fous guident les aveugles”.

Par Malik-Amestan B.

 

J’aurais voulu être Egyptien, de Alaa El  Aswany

Récit, 200 pages

Editions Actes Sud (Paris février 2009)

 

Postface

Ce que nous avons bien intentionnellement nommé postface est en fait l’avertissement-anecdote qu’El Aswany a jugé bon de nous “livrer” en préface de l’ouvrage que nous vous présentons ici.

Dans ce texte, il nous relate les amères mésaventures qu’il subit dans une Egypte plus que jamais prisonnière de ses préjugés et des mentalités rétrogrades qui l’ont infestée à un point tel que seules médiocrité et bêtise y tiennent désormais le haut du pavé. Lorsque comme relaté, on en arrive à confondre l’image d’un train sur l’écran de ce cinéma – c’était en décembre 1886 au Caire lors de la première projection de film jamais organisée dans le pays – avec la réalité d’un train qui fonce droit sur vous, alors, c’est que les choses vont mal, très mal.

Il a été reproché à El Aswany d’avoir délibérément cherché à porter atteinte à l’image de la femme musulmane en dépeignant, dans un récit, les mésaventures d’une jeune Egyptienne, la tête recouverte du fameux foulard islamique et qui se surprend en même temps qu’elle va surprendre tout son monde en prenant le parti d’idées et de positions que nul jusque-là, à commencer par elle-même, n’avait soupçonné.

L’auteur eut beau expliquer qu’il ne s’agissait là que d’un personnage de fiction et que par conséquent il ne cherchait nullement à porter atteinte, pas plus du reste à en faire un quelconque  symbole, rien n’y fit. L’anathème était bel et bien tombé. La sanction morale et moralisatrice qui véritablement castre l’idée même de création littéraire, ou autre, est aussi l’un des chancres contre lesquels il nous faut nous battre.             

 

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Le nouveau spectacle de la compagnie El Gosto Théâtre

La nouvelle littérature algérienne mise en exergue

L’Etoile et la comète va se jouer à la Friche la Belle de Mai à Marseille au mois d’avril, en français et en arabe, avant une tournée prévue en Algérie en juin 2009.

Dans cette pièce d’Arezki Mellal (titre original : L’étoile noire, Barzakh, 2008), mise en scène par Ziani Cherif Ayad, est explorée la vie et l’œuvre de Kateb Yacine, dans ses rapports tragiques avec Nedjma, icône féminine de la liberté et de l’amour.

Avec ce dernier spectacle, la compagnie El Gosto met la nouvelle création algérienne à l’honneur, par le choix du texte d’Arezki Mellal. Né à Alger en 1949 où il vit et travaille, graphiste, maquettiste, éditeur de livres d’art, scénariste de BD, ce créateur a évolué dans l’univers du trait et de la lettre jusqu’aux années 1990 où il choisit de se consacrer à l’écriture. Un roman, Maintenant ils peuvent venir (Barzakh 2000 ; Actes Sud 2002 ; Casbah Editions 2008), de nombreuses nouvelles, plusieurs textes pour le théâtre et un scénario (pour La dernière solution, réalisé par Rachid Benallal, 2008) le feront connaître du public.

Ziani Cherif Ayad orchestre le face-à-face entre Nedjma et le poète : “Un dialogue sur le sens de la vie et du combat qui a animé Kateb Yacine depuis qu’il a rencontré l’amour et la révolution”, écrit-il. Il poursuit : “L’Etoile et la comète est pour nous (la troupe, l’auteur et moi-même) une sorte de prolongement à la réflexion de Kateb Yacine sur notre pays et notre société. La pièce est à la fois une biographie affective, intime et émouvante et une trajectoire d’un poète, taillée d’un bloc et pourtant imprévisible, à la forme éclatée comme le personnage, obstiné et pourtant insaisissable, et pour tout dire d’une combustion, d’un magma en fusion, de la force d’une comète, un poète amoureux fou d’une étoile.”

Pour  Kateb Yacine, qui nous a quittés il y a vingt ans à l’âge de 60 ans, le premier souci fut toujours de tenter de rester proche de son peuple. Le fil rouge de son œuvre est la résistance : au colonialisme, puis à la constitution d’une culture nationaliste fermée et élitiste. “C’est ainsi, sans jamais prendre la pose de l’intellectuel éclairé ou du poète inspiré, que Kateb Yacine est devenu l’un des plus grands écrivains de ce siècle.” (François Bouchardeau, Le Monde diplomatique, décembre 1999).

Quelle résonance trouve l’œuvre de Kateb dans le monde d’aujourd’hui ? Quelle est l’actualité de Nedjma ? C’est à cette double question que veut répondre la pièce de Ziani Cheérif Ayad.

Un théâtre des deux rives

Depuis 2005, Ziani Cherif Ayad et la compagnie El Gosto développent, avec un répertoire de théâtre arabe contemporain, une démarche de création artistique ancrée sur les deux rives de la Méditerrannée. La compagnie a pour but de révéler et diffuser les textes de théâtre du pourtour méditerranéen. La collaboration avec la Friche la Belle de Mai de Marseille a permis la production de spectacles en France et en Algérie. Parmi eux El Machina, présentée en 2006 (adaptée de la pièce d’Abdelkader Alloula) ; Souffles d’El Djazaïr en 2007 ;  Lettres à Lucette (de Bachir Hadj Ali) ou Kateb Yacine, le cœur entre les dents (de Bénamar Médiène) en 2008. Autant d’initiatives qui posent les bases d’un théâtre en langues arabe et française. Il s’agit de donner à voir et à entendre des spectacles bilingues, accessibles à un public arabophone et non arabophone. Cette attention particulière portée sur la langue est accompagnée d’un travail de médiation et de sensibilisation du public afin de rendre accessible au plus grand nombre ces spectacles et ainsi participer au dialogue culturel entre les deux rives.

Renouveau du théâtre algérien ?

Ziani Cherif Ayad se veut ainsi l’animateur du renouveau du théâtre algérien. Né en 1948 à Tlemcen, il fait partie de la première promotion issue de l’Institut national d’art dramatique et de chorégraphie d’Alger. Après un passage au Théâtre national d’Alger comme comédien, il monte Les Bains de Vladimir Maïakovski en 1980. D’emblée, il affiche ainsi son attrait pour un théâtre d’auteur.

D’un texte de l’écrivain syrien Mohamed El Maghout, il tire en 1983 sa fameuse  pièce Galou Laarab Galou, pour laquelle il se voit décerner le Premier prix de la mise en scène à Carthage.

En 1985, il propose la pièce Hafila Tassir, adaptée d’une nouvelle de l’auteur égyptien Ihsan Abdelqoudous. Il devient, à la même période, directeur artistique au Théâtre national d’Alger. En 1987, il monte Les Martyrs reviennent cette semaine, inspirée d’une nouvelle de Tahar Ouettar. En 1989, il fonde la  troupe indépendante El Qalaa (La Citadelle), qui connaît un succès à l’échelon international. Cette aventure donne aussi naissance à une riche collaboration avec Jean-Pierre Vincent et le Théâtre des Amandiers de Nanterre. Sa pièce Le Cri, composée à cette même époque, lui vaut à nouveau le Grand Prix de Carthage. En 1994, il s’exile en France où il travaille avec nombre de structures théâtrales : il participe au Festival d’Avignon avec La Répétition et au festival de Limoges avec Arrêt Fixe en 1996.

À son retour en Algérie, il se voit confier la direction du TNA entre 2001 et 2003. Il y instaure un programme annuel intitulé La Saison des Poètes. Commissaire pour le spectacle vivant à l’occasion de l’Année de l’Algérie en France (2003), il fait entrer Nedjma à la Comédie française, jouée par de jeunes comédiens pour la plupart en formation. Après la tournée de cette pièce inspirée de l’œuvre de Kateb Yacine, il entreprend la création et la promotion d’un théâtre d’échange franco-arabe.

Une équipe de choc

Ainsi naît en 2005 la troupe indépendante El Gosto Théâtre. Bénamar Médiène en est le conseiller littéraire. Auteur de nombreuses études sur la culture et l’art en Algérie, il a notamment publié Les Jumeaux de Nedjma (Publisud 1998), Les Porteurs d’orage (Aden, 2003), Issiakhem, peintre (Casbah Editions, 2006), Kateb Yacine : le cœur entre les dents (R. Laffont, 2006). Ce dernier ouvrage est un hommage rendu à son ami défunt. L’auteur livre un témoignage émouvant sur l’homme que fut Kateb. Y sont retranscrits sous forme de dialogues, leurs propos inspirés de leurs promenades nocturnes à Paris et à Oran. La parole vibrante de Kateb Yacine s’y trouve ressuscitée. Trois créateurs et intellectuels algériens réunis pour cette nouvelle ode à Nedjma et à Kateb Yacine : nul doute que L’Etoile et la comète marquera les esprits.

Arezki Mellal, Ziani Chérif Ayad et Benamar Médiène sont appuyés, dans cette nouvelle aventure, par les traductions de Omar Fetmouche et, sur le plateau, par la chorégraphe et danseuse Nacera Belaza, par le musicien-chanteur Noureddine Saoudi et par le talent des comédiens Tounes, Mohammed Bouallag, Malika Guemat, Fattoum Habib, Tarik Bouarrara.

Par Myriam T.

 

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