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J’aurais voulu être égyptien, de Alaa El Aswany
Saison d’une migration vers nulle part
Et de trois ! Le magnifique tour de passe-passe de
l’Egyptien Alaa El Aswany, entamé avec le célèbre Immeuble Yacoubian
et poursuivi avec le non moins remarqué Chicago, se poursuit avec
un troisième ouvrage, J’aurais voulu être égyptien.
Selon la formule consacrée, on peut dire ici sans risque
d’erreur qu’à lui seul, “le titre est tout un programme”. On
flaire, on devine, on subodore ce qui va se passer au fil des pages
de ce recueil de récits qui nous transportent, chacun avec son
climat et ses personnages propres, au pays du Nil d’aujourd’hui.
Celui-là qu’El Aswany ne cesse d’ausculter et de contempler avec un
talent et une sensibilité qui nous ravissent autant qu’ils nous
émeuvent. Trop, c’est trop ! Il fallait réagir, il fallait répondre
à tous ces thuriféraires de la chose écrite, tous ces persifleurs
sans vergogne, tous ces esprits pauvres et sans relief si aptes à
décréter l’apostasie et la mise en quarantaine contre tous ceux qui,
dans leurs écrits, leurs chansons ou leurs poèmes, ne visent
finalement rien d’autre qu’à leur éviter de mourir idiots. Il
fallait réagir et El Aswany, a pris sur lui la nécessité de mettre à
nu toute cette plèbe bureaucratico-opportuniste qui, en même temps
qu’elle aura gangrené le corps social, est désormais devenue une
force d’inertie pire que la pire des maladies restant encore à
découvrir et à stigmatiser : la médiocrité intellectuelle faite
système.
“Je est un autre”
Pour attaquer correctement et efficacement, l’auteur a
choisi le récit. Quoi de plus troublant que d’écrire à la première
personne, de truffer ses textes de références autobiographiques,
intimes et personnelles, tout en prenant le soin de suffisamment
brouiller les pistes pour que tout un chacun comprenne que nous
sommes encore et toujours dans la fiction ? Puisant sans doute ses
sources dans la conception que les musulmans se font depuis toujours
de l’image, cet amalgame, voulu ou non, entre le personnage de
fiction et la réalité, entre l’auteur, le créateur et son ou ses
personnages a engendré une paralysie, mieux, une sclérose cérébrale
chez tous ceux qui font acte d’apporter à leurs contemporains et
concitoyens autre chose que tout ce qui relève du bassement matériel
; autre chose que ce qui relève des lois du ventre et du
bas-ventre. En dix récits d’inégale longueur mais tous
scrupuleusement travaillés, El Aswany nous fait faire le tour d’une
ville, Le Caire, d’un pays, l’Egypte, d’une civilisation qu’il
soutient avoir aujourd’hui bel et bien disparu, celle des pharaons,
de la grandeur et de l’immortalité. En lieu et place de tout cela,
il décortique la petitesse et la bassesse devenues au sein de
groupes sociaux, mais toujours à travers des personnages bien
ciblés, qui continuent à croire et chercher à faire accroire que
selon l’expression du regretté Albert Cossery, “ils sont tous fils
de roi”. Rien que cela !
L’échec patent de tous ceux qui ne trouvent pas au sein de
leur propre société l’environnement nécessaire à leur épanouissement
est l’occasion pour l’auteur, prenant ouvertement le parti de tous
ces “suicidés de la société”, comme on a pu le dire de Van Gogh, de
passer au crible tous ces petits rien qui font que plus rien ne va
comme il se devrait ; que le monde marche sur la tête quand les
médiocres et les larbins tiennent le haut du pavé et que
l’intelligence et le talent sont, en plus d’être ignorés,
littéralement bafoués. Il y a quelque chose de pourri dans ce
royaume qui exhale une insupportable odeur de fromage avarié, qui
tourne sur lui-même en feignant d’ignorer que, ainsi que le confirme
trivialement la sagesse populaire, “qui n’avance pas, recule”. Sans
autre forme de procès.
Dans le premier récit qui donne d’ailleurs son titre à
l’ouvrage, El Aswany nous parle du destin raté de son propre père
(mais n’oubliez pas que nous sommes en pleine fiction) qui, toute sa
vie, n’aura caressé qu’un seul rêve : devenir un grand peintre
reconnu et admiré de tous. L’issue fatale, on la devine sitôt le
décor planté autour de cette ribambelle de copains que le paternel
aimait à réunir à la maison en de mémorables soirées fortement
arrosées et embrumées de hachisch et qui portent tous sur le front
les stigmates de tant d’années de méchanceté et de haine qui, en
définitive, les auront tous peu ou prou brisés.
Pire que tout, la médiocrité
C’est ce sentiment collectif du destin partagé qui fait
que, malgré dissensions et reproches mutuels, ils se reconnaissent
tous en ceci que ce sont les leurs et non pas de quelconques
étrangers, envahisseurs et dominateurs comme l’Egypte au cours de
son histoire en a tant connu, qui sont à l’origine et la cause de
leur faillite. D’aucuns tournent en rond, d’autres sont contraints
de mendier de quoi survivre en gribouillant dans les colonnes de
journaux et de revues que personne ne lit et dont personne n’a
jamais entendu parler. D’autres encore se perdent dans les méandres
de l’alcool bon marché et des drogues, douces ou dures… Un enfer
d’où très peu reviennent. Marqués au fer de l’incompréhension, du
rejet et de toutes les formes d’ostracismes comme nos sociétés en
connaissent tant. Dans lesquels elles excellent. Sombre, pessimiste,
ce tableau de l’Egypte actuelle qu’El Aswany dresse pour nous ? Que
non ! L’art de dire ce que l’on a à dire, la sensibilité avec
laquelle on le fait, le talent que l’on investit dans toute
entreprise de ce genre sont là pour nous indiquer que, finalement,
“il n’y a pas de quoi fouetter un chat”. Que toutes les sociétés
humaines ou presque sont ainsi faites ; que la nature profonde des
hommes est partout la même. Et que souvent, il suffit d’un petit
rien pour que tout change. Pour que l’on se remette à marcher comme
tout le monde sur ses deux jambes solidement arrimées au sol. C’est
lorsque ce genre de “miracle” arrive que l’on se remet à aimer, que
l’on se surprend à, de nouveau, rechercher et apprécier la compagnie
des autres ; leurs irremplaçables chaleur et présence.
C’est ce qui arrive au “je” du troisième récit lorsque,
ayant fait la connaissance d’une jeune Allemande amoureuse de son
pays, il va, lui qui ne s’y reconnaît plus, se muer en un autre
homme calfeutré au fond de lui-même par un nombre incalculable de
saisons mauvaises et subies dans le silence et la peur. Ce
personnage de la belle étrangère, qui existe sans exister puisque,
quelques pages plus loin, l’auteur va nous révéler qu’hors lui-même
personne ne la connaît ni n’a jamais entendu parler d’elle (réalité
ou fiction ?), rejoint celui de Mustapha Nahas Pacha, guide suprême
du Wafd égyptien décédé des décennies plus tôt et dont l’immense
portrait va se détacher du tableau où il était jusque-là enfermé
pour apparaître bien vivant au “je” du huitième récit et lui dire
tout son écœurement et toute son amertume face à l’Egypte devenue.
Dans cet autre récit, ces vieux et vieilles coptes qui
errent comme âme en peine dans ce quartier du vieux Caire, à
attendre une mort certaine mais qui prend tout son temps,
souveraine et donc pas du tout pressée. Lambeaux d’un passé à jamais
révolu, étrangers dans ce qui, jadis, fut un chez eux, leur chez
eux. Il n’y a de place pour plus personne lorsque les médiocres se
mettent à la barre, guident l’embarcation. On songe à Shakespeare et
à son immortel Hamlet reconnaissant, la mort dans l’âme que “c’est
bien la plaie des temps lorsque les fous guident les aveugles”.
Par Malik-Amestan B.
J’aurais voulu être Egyptien, de Alaa El Aswany
Récit, 200 pages
Editions Actes Sud (Paris février 2009)
Postface
Ce que nous avons bien intentionnellement nommé postface
est en fait l’avertissement-anecdote qu’El Aswany a jugé bon de nous
“livrer” en préface de l’ouvrage que nous vous présentons ici.
Dans ce texte, il nous relate les amères mésaventures qu’il
subit dans une Egypte plus que jamais prisonnière de ses préjugés et
des mentalités rétrogrades qui l’ont infestée à un point tel que
seules médiocrité et bêtise y tiennent désormais le haut du pavé.
Lorsque comme relaté, on en arrive à confondre l’image d’un train
sur l’écran de ce cinéma – c’était en décembre 1886 au Caire lors de
la première projection de film jamais organisée dans le pays – avec
la réalité d’un train qui fonce droit sur vous, alors, c’est que les
choses vont mal, très mal.
Il a été reproché à El Aswany d’avoir délibérément cherché
à porter atteinte à l’image de la femme musulmane en dépeignant,
dans un récit, les mésaventures d’une jeune Egyptienne, la tête
recouverte du fameux foulard islamique et qui se surprend en même
temps qu’elle va surprendre tout son monde en prenant le parti
d’idées et de positions que nul jusque-là, à commencer par
elle-même, n’avait soupçonné.
L’auteur eut beau expliquer qu’il ne s’agissait là que d’un
personnage de fiction et que par conséquent il ne cherchait
nullement à porter atteinte, pas plus du reste à en faire un
quelconque symbole, rien n’y fit. L’anathème était bel et bien
tombé. La sanction morale et moralisatrice qui véritablement castre
l’idée même de création littéraire, ou autre, est aussi l’un des
chancres contre lesquels il nous faut nous battre.
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Le nouveau spectacle de la compagnie El
Gosto Théâtre
La nouvelle littérature algérienne mise en exergue
L’Etoile et la comète va se jouer à la Friche la Belle de
Mai à Marseille au mois d’avril, en français et en arabe, avant une
tournée prévue en Algérie en juin 2009.
Dans cette pièce d’Arezki Mellal (titre original : L’étoile
noire, Barzakh, 2008), mise en scène par Ziani Cherif Ayad, est
explorée la vie et l’œuvre de Kateb Yacine, dans ses rapports
tragiques avec Nedjma, icône féminine de la liberté et de l’amour.
Avec ce dernier spectacle, la compagnie El Gosto met la
nouvelle création algérienne à l’honneur, par le choix du texte
d’Arezki Mellal. Né à Alger en 1949 où il vit et travaille,
graphiste, maquettiste, éditeur de livres d’art, scénariste de BD,
ce créateur a évolué dans l’univers du trait et de la lettre
jusqu’aux années 1990 où il choisit de se consacrer à l’écriture. Un
roman, Maintenant ils peuvent venir (Barzakh 2000 ; Actes Sud 2002 ;
Casbah Editions 2008), de nombreuses nouvelles, plusieurs textes
pour le théâtre et un scénario (pour La dernière solution, réalisé
par Rachid Benallal, 2008) le feront connaître du public.
Ziani Cherif Ayad orchestre le face-à-face entre Nedjma et
le poète : “Un dialogue sur le sens de la vie et du combat qui a
animé Kateb Yacine depuis qu’il a rencontré l’amour et la
révolution”, écrit-il. Il poursuit : “L’Etoile et la comète est pour
nous (la troupe, l’auteur et moi-même) une sorte de prolongement à
la réflexion de Kateb Yacine sur notre pays et notre société. La
pièce est à la fois une biographie affective, intime et émouvante et
une trajectoire d’un poète, taillée d’un bloc et pourtant
imprévisible, à la forme éclatée comme le personnage, obstiné et
pourtant insaisissable, et pour tout dire d’une combustion, d’un
magma en fusion, de la force d’une comète, un poète amoureux fou
d’une étoile.”
Pour Kateb Yacine, qui nous a quittés il y a vingt ans à
l’âge de 60 ans, le premier souci fut toujours de tenter de rester
proche de son peuple. Le fil rouge de son œuvre est la résistance :
au colonialisme, puis à la constitution d’une culture nationaliste
fermée et élitiste. “C’est ainsi, sans jamais prendre la pose de
l’intellectuel éclairé ou du poète inspiré, que Kateb Yacine est
devenu l’un des plus grands écrivains de ce siècle.” (François
Bouchardeau, Le Monde diplomatique, décembre 1999).
Quelle résonance trouve l’œuvre de Kateb dans le monde
d’aujourd’hui ? Quelle est l’actualité de Nedjma ? C’est à cette
double question que veut répondre la pièce de Ziani Cheérif Ayad.
Un théâtre des deux rives
Depuis 2005, Ziani Cherif Ayad et la compagnie El Gosto
développent, avec un répertoire de théâtre arabe contemporain, une
démarche de création artistique ancrée sur les deux rives de la
Méditerrannée. La compagnie a pour but de révéler et diffuser les
textes de théâtre du pourtour méditerranéen. La collaboration avec
la Friche la Belle de Mai de Marseille a permis la production de
spectacles en France et en Algérie. Parmi eux El Machina, présentée
en 2006 (adaptée de la pièce d’Abdelkader Alloula) ; Souffles d’El
Djazaïr en 2007 ; Lettres à Lucette (de Bachir Hadj Ali) ou Kateb
Yacine, le cœur entre les dents (de Bénamar Médiène) en 2008. Autant
d’initiatives qui posent les bases d’un théâtre en langues arabe et
française. Il s’agit de donner à voir et à entendre des spectacles
bilingues, accessibles à un public arabophone et non arabophone.
Cette attention particulière portée sur la langue est accompagnée
d’un travail de médiation et de sensibilisation du public afin de
rendre accessible au plus grand nombre ces spectacles et ainsi
participer au dialogue culturel entre les deux rives.
Renouveau du théâtre algérien ?
Ziani Cherif Ayad se veut ainsi l’animateur du renouveau du
théâtre algérien. Né en 1948 à Tlemcen, il fait partie de la
première promotion issue de l’Institut national d’art dramatique et
de chorégraphie d’Alger. Après un passage au Théâtre national
d’Alger comme comédien, il monte Les Bains de Vladimir Maïakovski en
1980. D’emblée, il affiche ainsi son attrait pour un théâtre
d’auteur.
D’un texte de l’écrivain syrien Mohamed El Maghout, il tire
en 1983 sa fameuse pièce Galou Laarab Galou, pour laquelle il se
voit décerner le Premier prix de la mise en scène à Carthage.
En 1985, il propose la pièce Hafila Tassir, adaptée d’une
nouvelle de l’auteur égyptien Ihsan Abdelqoudous. Il devient, à la
même période, directeur artistique au Théâtre national d’Alger. En
1987, il monte Les Martyrs reviennent cette semaine, inspirée d’une
nouvelle de Tahar Ouettar. En 1989, il fonde la troupe indépendante
El Qalaa (La Citadelle), qui connaît un succès à l’échelon
international. Cette aventure donne aussi naissance à une riche
collaboration avec Jean-Pierre Vincent et le Théâtre des Amandiers
de Nanterre. Sa pièce Le Cri, composée à cette même époque, lui vaut
à nouveau le Grand Prix de Carthage. En 1994, il s’exile en France
où il travaille avec nombre de structures théâtrales : il participe
au Festival d’Avignon avec La Répétition et au festival de Limoges
avec Arrêt Fixe en 1996.
À son retour en Algérie, il se voit confier la direction du
TNA entre 2001 et 2003. Il y instaure un programme annuel intitulé
La Saison des Poètes. Commissaire pour le spectacle vivant à
l’occasion de l’Année de l’Algérie en France (2003), il fait entrer
Nedjma à la Comédie française, jouée par de jeunes comédiens pour la
plupart en formation. Après la tournée de cette pièce inspirée de
l’œuvre de Kateb Yacine, il entreprend la création et la promotion
d’un théâtre d’échange franco-arabe.
Une équipe de choc
Ainsi naît en 2005 la troupe indépendante El Gosto Théâtre.
Bénamar Médiène en est le conseiller littéraire. Auteur de
nombreuses études sur la culture et l’art en Algérie, il a notamment
publié Les Jumeaux de Nedjma (Publisud 1998), Les Porteurs d’orage
(Aden, 2003), Issiakhem, peintre (Casbah Editions, 2006), Kateb
Yacine : le cœur entre les dents (R. Laffont, 2006). Ce dernier
ouvrage est un hommage rendu à son ami défunt. L’auteur livre un
témoignage émouvant sur l’homme que fut Kateb. Y sont retranscrits
sous forme de dialogues, leurs propos inspirés de leurs promenades
nocturnes à Paris et à Oran. La parole vibrante de Kateb Yacine s’y
trouve ressuscitée. Trois créateurs et intellectuels algériens
réunis pour cette nouvelle ode à Nedjma et à Kateb Yacine : nul
doute que L’Etoile et la comète marquera les esprits.
Arezki Mellal, Ziani Chérif Ayad et Benamar Médiène sont
appuyés, dans cette nouvelle aventure, par les traductions de Omar
Fetmouche et, sur le plateau, par la chorégraphe et danseuse Nacera
Belaza, par le musicien-chanteur Noureddine Saoudi et par le talent
des comédiens Tounes, Mohammed Bouallag, Malika Guemat, Fattoum
Habib, Tarik Bouarrara.
Par Myriam T.
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