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Dialogue avec le monde musulman
Pourquoi Obama préfère la Turquie
Lors de sa campagne électorale, centrée sur la critique de
la politique de George Bush, Barack Obama avait promis d’adresser un
message aux musulmans à partir d’une capitale musulmane. Son choix
s’est porté sur Ankara, la plus laïque d’entre toutes.
Barack Obama a mené cette semaine une visite d’Etat en
Turquie, sa seconde après le Canada, lors de laquelle, en dehors des
relations bilatérales, le concept du dialogue des civilisations a
été le cadre général des discussions.
Le président américain, en Turquie les 6 et 7 avril
dernier, devait assister, en effet, au deuxième forum de l’Alliance
des civilisations à Istanbul. Si le discours d’Obama, ainsi que
celui prononcé devant les députés turcs, se voulait un message au
monde arabe et musulman, dans le désir d’enterrer l’ère Bush et de
démentir les théories de Samuel Huntington, il n’en demeure pas mois
que dans beaucoup de capitales arabes et musulmanes ainsi que dans
ce qu’on appelle “la rue arabe” se pose la question du choix de la
Turquie plutôt que d’un autre pays.
A priori, il y a derrière le choix de Washington plusieurs
raisons qui tiennent, pour certaines, de l’Histoire, d’autre des
éléments de conjoncture.
Par sa position stratégique assise entre l’Europe, la
Russie et le Moyen-Orient, et son statut de puissance régionale, la
Turquie représente, au moins depuis la Seconde Guerre mondiale, un
allié stratégique des Etats-Unis. Ce pays est aussi membre fondateur
de l’OTAN, dont il est la principale force militaire en termes
d’effectif après les Etats-Unis, avec plus d’un demi-million de
soldats. Enfin, la Turquie, pays à majorité musulman, représente le
seul Etat laïc instauré en tant que tel depuis 1935 par Kamel
Atatürk, recelant ainsi plus d’attrait pour les Occidentaux que tout
autre pays musulman. En tous cas, la Maison-Blanche considère, si
l’on se réfère aux déclarations des différents responsables depuis
l’avènement de M. Obama, que la Turquie est une partie de
l’Occident, tournant le dos au caractère majoritairement musulman de
sa société.
Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, qu’outre son agenda
politique, le programme d’Obama ait porté sur la visite de lieux
historiques dont la portée symbolique est lourde de significations.
A commencer par le mausolée d’Atatürk, qui indique à quel point
Washington voit en la Turquie l’exemple occidentalisé à suivre par
les autres pays musulmans, ou la basilique-musée Sainte-Sophie,
symbole de la coexistence des cultures et édifice qui reste cher
tant au cœur des chrétiens que des musulmans. Il existe également,
en la personne de Barack Obama, des ressorts personnels de sa
préférence pour la Turquie, où sa popularité est importante et où
l’élection américaine a été suivie avec autant d’intérêt qu’un
scrutin local. Selon des sondages, 70% des Turcs lui témoignent une
opinion favorable.
Une question de conjoncture
Quant au présent contexte, ce pays est en bonne place pour
constituer le médiateur, sinon l’interface, entre Washington et le
monde musulman. En effet, Ankara a su profiter de la montée au
pouvoir du parti islamiste AKP pour se donner une plus grande
influence dans la région, à travers ses relations privilégiées avec
le voisin irakien, avec l’Iran, pour se poser en médiateur entre
Israël et la Syrie, pour proposer sa médiation entre les factions
palestiniennes et les forces politiques au Liban. Plus récemment, et
c’est sans doute ce qui ravive l’intérêt de Washington,
l’implication de la Turquie dans le dialogue entre le Pakistan et
l’Afghanistan, dont deux délégations se sont rencontrées à Ankara
fin mars.
Le regain d’influence régionale acquis par la Turquie lui a
permis, comme on a pu le constater cette semaine à Strasbourg, de
négocier favorablement la nomination du nouveau secrétaire général
de l’OTAN. En contrepartie de la concession sur l’ancien Premier
ministre danois, auquel Ankara s’est opposé en raison de l’épisode
des caricatures danoises, celle-ci a obtenu des garanties de
Washington ainsi qu’une série de postes clés au sein de
l’organisation atlantiste.
L’on peut évoquer, également, la solidité des relations
bilatérales. En Turquie, des milliers de jeunes suivent un
enseignement universitaire exclusivement en anglais dans l’espoir de
poursuivre leurs études aux Etats-Unis. Ce pays est d’ailleurs
deuxième pourvoyeur d’étudiant étrangers aux States, après la Chine.
En Amérique, une diaspora de middle-class faite de médecins, de
docteurs en sciences humaines, d’ingénieurs et d’avocats s’est
constituée, donnant une image qui contraste fortement avec celle que
renvoie l’immigration turque en Europe, issue quant à elle des
régions rurales de la Turquie et avec de bas niveaux d’instruction
et d’intégration.
Certes, il faudra beaucoup plus qu’une visite de Barack
Obama pour effacer les retombées négatives de l’administration Bush
sur les relations bilatérales, depuis que la guerre en Irak a vite
fait naître la crainte des Turcs pur un Etat kurde à ses frontières.
Le nouveau locataire de la Maison-Blanche a déjà rassuré dans ce
sens en parlant de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de
l’Irak, mais aussi en donnant des signes que rien ne devrait
interrompre l’armement de l’armée turque face aux rebelles du PKK.
Maintenant, depuis les déclarations d’Obama sur l’adhésion
de la Turquie à l’UE, ce sont plutôt les Européens qui s’inquiètent
de la politique américaine. Certains de leurs politiques entendent
d’ailleurs agir pour atténuer cette solidité grandissante de l’axe
Washington-Ankara en remettant sur la table ce que l’ancien candidat
démocrate avait qualifié de génocide arménien de 1915 et dont Ankara
ne veut absolument pas entendre parler en ces termes. D’autres
ressortiront de plus belle le dossier chypriote, qui reste un des
préalables de Bruxelles à l’adhésion.
Et le monde arabe ?
Mais cela risque de ne pas constituer un quelconque
obstacle pour les Etats-Unis. Ceux-ci attendent beaucoup de la
Turquie, dont le premier test sera de jeter des ponts inexistants
jusque-là, impensables pourrait-on dire, entre l’OTAN et
l’Organisation de la conférence islamique (OCI) où l’Iran recèle une
influence considérable. Il est attendu qu’Ankara obtienne de bons
résultats dans des médiations à l’échelle régionale, bien que le
gouvernement d’Erdogan ne souhaite pas être perçu comme un alibi ni
une caution aux décisions de la Maison-Blanche en Afghanistan, aux
pressions sur le Pakistan, ou encore à l’élimination du Hamas de
l’équation palestinienne ainsi qu’à l’affaiblissement des capacités
de résistance de l’Iran qu’il s’agit d’isoler de la Syrie.
En tout état de cause, la Maison-Blanche a tout intérêt à
renforcer le statut de partenaire privilégié de la Turquie, autant
pour les atouts dont dispose cet Etat que pour l’absence de toute
concurrence directe sur la question.
Globalement, les pays arabes sont trop impliqués, chacun
dans son camp, dans des divergences de leadership. L’Egypte a fort à
faire face aux alliés de l’Iran sur le dossier palestinien ;
l’Arabie Saoudite suffisamment occupée à sceller la réconciliation
arabe ; les autres pays du Golfe trop opposés ou trop proches de
Téhéran ; le Liban repose encore sur des institutions fragiles ;
l’Irak convalescent ; le Maghreb ainsi que la Malaisie et
l’Indonésie, trop loin des zones de tensions et, enfin, le Pakistan
instable et soupçonné de laxisme envers les taliban afghans. Ne
restait donc que la Turquie qui, malgré ses fortes relations avec
Israël, a su gagner récemment la sympathie de la rue arabe lors de
la guerre de Ghaza. Il va de soi que le nouveau plan américain, basé
sur l’usage de la diplomatie plutôt que sur le recours à
l’intervention militaire pour instaurer, encore et toujours, un
nouveau Moyen-Orient, nécessite l’entrée en jeu d’Etats
intermédiaires pour le dialogue avec le monde musulman. Mais cela
démontre que le dialogue direct n’est pas encore possible.
Washington le veut, mais hors de question d’aller à contresens de
son soutien traditionnel à Israël ni de donner l’impression d’un
fléchissement face à l’Iran. Les Arabes le souhaitent aussi, mais ne
sont pas encore suffisamment unis pour parler d’une seule voix et
passer pour un interlocuteur intelligible. Pour ainsi dire, le choix
d’Obama pour la Turquie pour se rapprocher des musulmans démontre
que ni les Etats-Unis ni les musulmans ne sont prêts complètement à
tourner la page de George Bush.
Par Nabil Benali
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