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Semaine du 8 au 14 Avril 2009

 

Dialogue avec le monde musulman

Pourquoi Obama préfère la Turquie

 

 

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 Dialogue avec le monde musulman

Pourquoi Obama préfère la Turquie

Lors de sa campagne électorale, centrée sur la critique de la politique de George Bush, Barack Obama avait promis d’adresser un message aux musulmans à partir d’une capitale musulmane. Son choix s’est porté sur Ankara, la plus laïque d’entre toutes.

Barack Obama a mené cette semaine une visite d’Etat en Turquie, sa seconde après le Canada, lors de laquelle, en dehors des relations bilatérales, le concept du dialogue des civilisations a été le cadre général des discussions.

Le président américain, en Turquie les 6 et 7 avril dernier, devait assister, en effet, au deuxième forum de l’Alliance des civilisations à Istanbul. Si le discours d’Obama, ainsi que celui prononcé devant les députés turcs, se voulait un message au monde arabe et musulman, dans le désir d’enterrer l’ère Bush et de démentir les théories de Samuel Huntington, il n’en demeure pas mois que dans beaucoup de capitales arabes et musulmanes ainsi que dans ce qu’on appelle “la rue arabe” se pose la question du choix de la Turquie plutôt que d’un autre pays.

A priori, il y a derrière le choix de Washington plusieurs raisons qui tiennent, pour certaines, de l’Histoire, d’autre des éléments de conjoncture.

Par sa position stratégique assise entre l’Europe, la Russie et le Moyen-Orient, et son statut de puissance régionale, la Turquie représente, au moins depuis la Seconde Guerre mondiale, un allié stratégique des Etats-Unis. Ce pays est aussi membre fondateur de l’OTAN, dont il est la principale force militaire en termes d’effectif après les Etats-Unis, avec plus d’un demi-million de soldats. Enfin, la Turquie, pays à majorité musulman, représente le seul Etat laïc instauré en tant que tel depuis 1935 par Kamel Atatürk, recelant ainsi plus d’attrait pour les Occidentaux que tout autre pays musulman. En tous cas, la Maison-Blanche considère, si l’on se réfère aux déclarations des différents responsables depuis l’avènement de M. Obama, que la Turquie est une partie de l’Occident, tournant le dos au caractère majoritairement musulman de sa société.

Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, qu’outre son agenda politique, le programme d’Obama ait porté sur la visite de lieux historiques dont la portée symbolique est lourde de significations. A commencer par le mausolée d’Atatürk, qui indique à quel point Washington voit en la Turquie l’exemple occidentalisé à suivre par les autres pays musulmans, ou la basilique-musée Sainte-Sophie, symbole de la coexistence des cultures et édifice qui reste cher tant au cœur des chrétiens que des musulmans. Il existe également, en la personne de Barack Obama, des ressorts personnels de sa préférence pour la Turquie, où sa popularité est importante et où l’élection américaine a été suivie avec autant d’intérêt qu’un scrutin local. Selon des sondages, 70% des Turcs lui témoignent une opinion favorable.

Une question de conjoncture

Quant au présent contexte, ce pays est en bonne place pour constituer le médiateur, sinon l’interface, entre Washington et le monde musulman. En effet, Ankara a su profiter de la montée au pouvoir du parti islamiste AKP pour se donner une plus grande influence dans la région, à travers ses relations privilégiées avec le voisin irakien, avec l’Iran, pour se poser en médiateur entre Israël et la Syrie, pour proposer sa médiation entre les factions palestiniennes et les forces politiques au Liban. Plus récemment, et c’est sans doute ce qui ravive l’intérêt de Washington, l’implication de la Turquie dans le dialogue entre le Pakistan et l’Afghanistan, dont deux délégations se sont rencontrées à Ankara fin mars.

Le regain d’influence régionale acquis par la Turquie lui a permis, comme on a pu le constater cette semaine à Strasbourg, de négocier favorablement la nomination du nouveau secrétaire général de l’OTAN. En contrepartie de la concession sur l’ancien Premier ministre danois, auquel Ankara s’est opposé en raison de l’épisode des caricatures danoises, celle-ci a obtenu des garanties de Washington ainsi qu’une série de postes clés au sein de l’organisation atlantiste.

L’on peut évoquer, également, la solidité des relations bilatérales. En Turquie, des milliers de jeunes suivent un enseignement universitaire exclusivement en anglais dans l’espoir de poursuivre leurs études aux Etats-Unis. Ce pays est d’ailleurs deuxième pourvoyeur d’étudiant étrangers aux States, après la Chine. En Amérique, une diaspora de middle-class faite de médecins, de docteurs en sciences humaines, d’ingénieurs et d’avocats s’est constituée, donnant une image qui contraste fortement avec celle que renvoie l’immigration turque en Europe, issue quant à elle des régions rurales de la Turquie et avec de bas niveaux d’instruction et d’intégration.

Certes, il faudra beaucoup plus qu’une visite de Barack Obama pour effacer les retombées négatives de l’administration Bush sur les relations bilatérales, depuis que la guerre en Irak a vite fait naître la crainte des Turcs pur un Etat kurde à ses frontières. Le nouveau locataire de la Maison-Blanche a déjà rassuré dans ce sens en parlant de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Irak, mais aussi en donnant des signes que rien ne devrait interrompre l’armement de l’armée turque face aux rebelles du PKK.

Maintenant, depuis les déclarations d’Obama sur l’adhésion de la Turquie à l’UE, ce sont plutôt les Européens qui s’inquiètent de la politique américaine. Certains de leurs politiques entendent d’ailleurs agir pour atténuer cette solidité grandissante de l’axe Washington-Ankara en remettant sur la table ce que l’ancien candidat démocrate avait qualifié de génocide arménien de 1915 et dont Ankara ne veut absolument pas entendre parler en ces termes. D’autres ressortiront de plus belle le dossier chypriote, qui reste un des préalables de Bruxelles à l’adhésion.

Et le monde arabe ?

Mais cela risque de ne pas constituer un quelconque obstacle pour les Etats-Unis. Ceux-ci attendent beaucoup de la Turquie, dont le premier test sera de jeter des ponts inexistants jusque-là, impensables pourrait-on dire, entre l’OTAN et l’Organisation de la conférence islamique (OCI) où l’Iran recèle une influence considérable. Il est attendu qu’Ankara obtienne de bons résultats dans des médiations à l’échelle régionale, bien que le gouvernement d’Erdogan ne souhaite pas être perçu comme un alibi ni une caution aux décisions de la Maison-Blanche en Afghanistan, aux pressions sur le Pakistan, ou encore à l’élimination du Hamas de l’équation palestinienne ainsi qu’à l’affaiblissement des capacités de résistance de l’Iran qu’il s’agit d’isoler de la Syrie.

En tout état de cause, la Maison-Blanche a tout intérêt à renforcer le statut de partenaire privilégié de la Turquie, autant pour les atouts dont dispose cet Etat que pour l’absence de toute concurrence directe sur la question.

Globalement, les pays arabes sont trop impliqués, chacun dans son camp, dans des divergences de leadership. L’Egypte a fort à faire face aux alliés de l’Iran sur le dossier palestinien ; l’Arabie Saoudite suffisamment occupée à sceller la réconciliation arabe ; les autres pays du Golfe trop opposés ou trop proches de Téhéran ; le Liban repose encore sur des institutions fragiles ; l’Irak convalescent ; le Maghreb ainsi que la Malaisie et l’Indonésie, trop loin des zones de tensions et, enfin, le Pakistan instable et soupçonné de laxisme envers les taliban afghans. Ne restait donc que la Turquie qui, malgré ses fortes relations avec Israël, a su gagner récemment la sympathie de la rue arabe lors de la guerre de Ghaza. Il va de soi que le nouveau plan américain, basé sur l’usage de la diplomatie plutôt que sur le recours à l’intervention militaire pour instaurer, encore et toujours, un nouveau Moyen-Orient, nécessite l’entrée en jeu d’Etats intermédiaires pour le dialogue avec le monde musulman. Mais cela démontre que le dialogue direct n’est pas encore possible. Washington le veut, mais hors de question d’aller à contresens de son soutien traditionnel à Israël ni de donner l’impression d’un fléchissement face à l’Iran. Les Arabes le souhaitent aussi, mais ne sont pas encore suffisamment unis pour parler d’une seule voix et passer pour un interlocuteur intelligible. Pour ainsi dire, le choix d’Obama pour la Turquie pour se rapprocher des musulmans démontre que ni les Etats-Unis ni les musulmans ne sont prêts complètement à tourner la page de George Bush.

Par Nabil Benali

 

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