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Les présidentielles en Algérie et la marche ardue vers la
démocratie
Quel président pour l'Algérie ?
En poussant un plus loin l’analyse, nous dirions que cela
devrait être plutôt le couronnement d’un processus de maturation
sociale qui, dans notre pays, a subi maints soubresauts et une
kyrielle de parcours chaotiques. L’histoire contemporaine n’a pas
fait de cadeau à l’Algérie. Et cela s’est traduit d’une façon
dramatique dans la cohésion de la société et dans la conduite des
institutions. Nul idéalisme ne saurait cependant nous faire faire
l’économie d’une construction institutionnelle, aussi ardue et aussi
éprouvante qu’elle puisse être. Lorsque la situation dangereuse du
pays l’exigea, l’on s’est même permis un Conseil national de
transition (CNT) sous le règne de Boudiaf faisant fi des “scrupules”
électifs qui étaient vus à l’époque comme une “coquetterie”
démocratique dans un pays poussé à la perdition. Grâce aux efforts
de la Nation, des forces républicaines et de l’armée, le spectre de
la régression historique du pays a été balayé même si le prix payé a
été des plus exorbitants. La bête immonde du terrorisme intégriste a
été terrassée sur le terrain et une période de transition a été
ouverte débouchant sur l’élection présidentielle de 1999 qui a
permis à Abdelaziz Bouteflika de prendre en main les affaires du
pays.
L’expérience politique qui a succédé aux indépendances dans
certains pays africains, dont l’Algérie, invite sans doute à évacuer
le parallèle – réputé pourtant automatique – entre la fréquence des
élections pour la magistrature suprême et la stabilité d’un pays.
Entre le Sénégal qui a n’a vu défiler depuis 1960 que trois
présidents, la Tunisie qui en a connu deux depuis 1958 et l’Algérie
qui en a compté sept depuis 1962 (en faisant abstraction des deux
présidents du gouvernement provisoire), l’“intimité” de la relation
entre la stabilité et les performances économiques, d’une part, et
le renouvellement du titulaire de la présidence, d’autre part, n’est
pas établie à la manière du phénomène de cause à effet. Du moins
dans cette sphère de pays anciennement colonisés, l’équation de la
donne politique n’offre guère une grille de lecture telle qu’elle
est établie pour les vieilles démocraties travaillées par
d’homériques luttes politiques et syndicales et par un processus
d’autonomisation de la société enclenché depuis l’ère des Lumières
et renforcé par les avancées de la révolution industrielle.
Le constat ainsi fait sur les exemples africains ne doit
pas autoriser de tirer trop vite la conclusion que les peuples de
cette aire géographique seraient “hermétiques” ou ethniquement
“inadaptés” aux valeurs de la démocratie comme veulent la faire
croire certains cercles bien-pensants occidentaux qui préfèrent les
thèmes de l’aide humanitaire au processus de démocratisation que
réclame une grande partie de l’élite et des populations du
continent. Il n’y a qu’à voir les étapes historiques et les ahans de
la démocratisation en Europe elle-même pour se rendre à l’évidence
que c’est là un parcours où se rejoignent le génie de la culture
humaine, les luttes sociales qui se donnent pour objectif de libérer
l’homme de la sujétion au capital exploiteur et la volonté d’ancrer
les valeurs de la citoyenneté dans le quotidien. Les peuples
d’Europe et de Russie étant un moment enchaînés dans les archaïsmes
religieux et la soumission aux intérêts de l’aristocratie se virent
gouvernés par des princes ou des rois qualifiés de “despotes
éclairés”. Ce sont des “gouverneurs” secrétés par l’élite politique
et culturelle des pays concernés et qui se sont donné pour mission
de “faire le bonheur” de leurs peuples respectifs.
Le président incarne les valeurs de la République
Aujourd’hui, une certaine vision de la démocratie, qui n’a
pas nécessairement raison, refuse l’idée qu’un homme, un
gouvernement ou un régime politique puissent travailler à instaurer
la démocratie sans lui imprimer dans l’immédiat toutes les formes et
tous les rites dont ce concept a fini par se prévaloir (élections
libres à tous les échelons, multipartisme, libertés publiques…).
L’Algérie offre en la matière un champ d’analyse politique
assez fertile où il est loisible de faire la jonction entre le
principe de gouvernance, la structure de la société et la base
économique du pays.
«J’aime les paysans, ils ne sont pas assez savants pour
penser de travers», écrivait Montesquieu au XVIIIe siècle déjà,
lorsque la conscience politique antimonarchiste qui allait mettre
fin à l’Ancien régime commençait à buter contre les lubies de la
bourgeoisie et la sophistication de la pensée aristocratique. Il
serait certainement d’une grande malhonnêteté de vouloir dissimuler
la question simple et cruciale à la fois que se posent ordinairement
nos citoyens à échéances électorales régulières sans trop
s’inquiéter de l’accusation d’incivisme qu’on pourrait proférer à
leur encontre. Elle est crue : «Pourquoi voter ?» Et si tout le
fondement du jeu institutionnel et de ses objectifs politiques
étaient dans cette terrible interrogation ! La justification de la
question – prise en charge par des esprits savants cette fois-ci –
s’articule autour de deux options, lesquelles, quelque part, se
rejoignent. Cela renvoie d’abord à l’explication, vraie ou fausse,
qui nous suggère que “les jeux sont faits et la voix de l’électeur
compte pour du beurre”. La course à l’ascension individuelle par la
promotion sociale permise par certains jeux électoraux (APC, APW et
APN) dont les échos sont depuis longtemps parvenus dans les
chaumières algériennes ont fini par émousser le sens civique de nos
compatriotes.
Ce grand déficit de confiance entre élus et électeurs a
trouvé ses justifications dans le sort peu enviable réservé aux
problèmes des populations après les élections.
Pourtant, s’agissant des élections présidentielles,
l’équation prend une autre dimension par laquelle s’affirment et se
consolident l’unité du pays, la défense des valeurs de la République
et la solidarité nationale. Le président de la République incarne
ces valeurs. C’est ici que le symbolisme de l’acte politique rejoint
inévitablement le préoccupations de la vie pratique et les intérêts
supérieurs de la Nation.
L’histoire du pluralisme politique algérien nous a réservés
aussi bien des déceptions et des frustrations, à la mesure des
espoirs issus des évènements d’octobre 1988, que des enseignements
dus aux avatars des l’efforts de redressement national déployé
depuis cette date. Rares sont les pays dont la roue de l’infortune a
pris une telle vitesse qui, plus est, dans un moment où dans la
plupart des pays du monde de nouvelles reconfigurations se dessinent
pour s’adapter au mouvement de la mondialisation qui ne pardonnera
jamais aux faibles leur faiblesses et qui ne priera pas les forts de
s’apitoyer sur le sort des autres.
Des enseignements, les Algériens en ont eu et à profusion.
Depuis la montée des périls islamistes au début des années 1990 dans
un environnement politique au pluralisme débridé et la cessation de
payement qui menaçait notre trésorerie-ce qui a valu rééchelonnement
et Plan d’ajustement structurel pour l’économie nationale- jusqu’à
cette élection présidentielle d’avril 2009, une forme de décantation
se met insensiblement en œuvre aussi bien dans le secteur économique
que dans le champ politique national. Il apparaît maintenant au
grand jour que la manne pétrolière engrangée depuis le début des
années 2000 ne peut, à elle seule constituer une politique
économique. Elle peut pourtant servir à donner au pays les grandes
infrastructures par le truchement de projets structurants capables,
à terme, d’encourager les investissements privés nationaux et
étrangers. Cela est en train de se faire avec les limites imposées
par le recul de ressource humaine dans l’encadrement national et par
l’impréparation des entreprises nationales de réalisation. Les
grands chantiers des réformes sont à peine ébauchés et le poids des
résistances au sein des institutions et des structures de la société
n’est pas à négliger.
Mettre fin au divorce électoral
Avec le flop électoral qui a permis de renouveler la
composante de l’APN en mai 2007, l’histoire politique de notre pays
a subi une terrible déconvenue qui somme le pouvoir politique de se
réformer et la classe politique de se redéfinir. Qu’on se garde de
mésestimer cette faille qui fragilise davantage la maison Algérie.
Avant d’être strictement politique, la fracture est d’abord
culturelle et sociologique. Elle pose une nouvelle fois la
problématique de la relation entre gouvernants et gouvernés, entre
le peuple et son élite, et, enfin, entre la société et l’État comme
l’explique l’analyste Bourhan Ghalioun en parlant d’un conflit
historique, latent et durable qui dresse “l’État contre la Nation”
dans la plupart des sociétés de l’aire géographique arabo-musulmane.
En révolutionnaire perspicace, Mohamed Boudiaf, appelé à la
rescousse en janvier 1992, n’a pas jugé utile d’organiser de
nouvelles élections après l’annulation du scrutin qui avait consacré
le FIS avec une majorité absolue. Il prit sur lui de mettre en place
un conseil consultatif désigné et il en assuma le choix. Ce n’est
nullement par mépris pour le suffrage universel. Au contraire, il
tenait tellement l’acte de vote en haute estime qu’il jugea que le
contexte de l’époque manquait visiblement de maturité. Passer
directement de l’hégémonie du parti unique, qui avait régenté la
société par la rente et la répression, à un multipartisme débridé
qui, plus est, portait en son sein le gène létal de l’islamisme,
n’était sans doute pas le meilleur service à rendre à son peuple. On
sait ce qu’il est advenu de la représentation populaire lorsque,
pendant plus de dix ans, le pays fut mis entre parenthèses par le
terrorisme islamiste et par les “vertus” du Plan d’ajustement
structurel. Les populations en sont arrivées, par la faute d’une
perverse “démocratie”, à considérer le pluralisme comme la raison
principale de nos déboires. La recette est connue ; elle fut
brillamment mise à l’essai dans les pays de l’Europe de l’Est juste
après la chute du mur de Berlin. La peur du libéralisme qui
commençait à charrier ses cohorte de chômeurs et de SDF a pu
convaincre les populations de se replier, comme par une espèce de
doucereuse nostalgie, dans la valeur-refuge des reliquats des partis
communistes totalitaires.
En Algérie, le FLN avait mené le bal non seulement en tant
qu’ancien parti unique, mais aussi, et plus gravement, comme un
appendice de l’un des appareils les plus rétrogrades de l’État.
Sachant que l’islamisme radical, issu de la mouvance la plus
conservatrice de ce même parti, n’est pas une alternative crédible
ni une solution acceptable pour un pays auquel sa révolution armée
avait pour ambition de réserver un destin de république démocratique
et sociale, le FLN a joué au “sauveur” de la Nation en se servant de
l’islamisme comme d’un croque-mitaine. La réelle complicité
idéologique des deux mouvances et leur connivence dans le projet de
soumission de la société ont fini par émousser chez le
citoyen-électeur tout espoir de changement. Toutes les élections
subies par les Algériens depuis les années 1990 ont tendu vers cet
objectif. L’agrégation des forces islamo-conservatrices dans les
instances élues a discrédité, aux yeux des citoyens, l’acte de vote
au point de le faire assimiler à une stupide caution du “système”.
Occupés à recoller les morceaux d’un discours moderniste auquel ils
cherchaient l’ancrage social, les démocrates et républicains du pays
se sont, dans leurs luttes intestines pour le leadership, donné en
spectacle et ont enfoncé leurs pieds dans la vase.
L’institution présidentielle en question
L’institution présidentielle en Algérie se trouve bien
valorisée dans les textes fondamentaux du pays, sur-valorisée sur le
plan symbolique et au niveau de l’opinion et, enfin, relativisée par
des analystes lorsqu’elle fait face aux différents jeux du sérail
suggérant une autre notion d’équilibre des pouvoirs que celle
contenue dans la Constitution. Quelle est la part de vérité et celle
de l’exagération quand des voix semi-officielles, parfois des
universitaires, parlent d’un “cabinet noir” qui interviendrait
discrètement dans la gestion parallèle des affaires publiques et
qui, quelque part, réduit ou neutralise l’action présidentielle ?
En tout cas, la volonté affiché par le président Abdelaziz
Bouteflika dès sa prise de fonction en 1999 de «ne pas être les
trois quarts d’un président» renseigne sur l’éventualité de
l’existence de centres décisionnels informels susceptibles de
“parasiter” la fonction présidentielle. De même, lors de l’adoption
par référendum en 2005 de la Charte pour la paix et la
réconciliation nationale, Bouteflika justifia les limites de l’offre
par le souci de garder les “grands équilibres” au sein du pouvoir et
des instituions.
Sur le plan de la pure légalité et de la volonté de donner
une assise judicieuse aux institutions qui ne souffrirait pas de
contradictions sur le terrain, le président Bouteflika avait, dès sa
prise de pouvoir en 1999, émis le souhait de changer la Constitution
de façon à harmoniser et à “pacifier” particulièrement les
relations entre le Premier ministre et le programme présidentiel
sur la base duquel le président est élu.
Il se trouve que dans la phase que traverse actuellement le
pays, ce genre de questionnements et d’analyse peu paraître un
“luxe” ou une “coquetterie” par rapport à l’histoire de la fonction
présidentielle depuis l’Indépendance. Le constat est tellement vrai
que, en 2009, quels que soient les imperfections et lacunes qui
pourraient “entacher” un processus électoral, en l’occurrence celui
inhérent à l’élection d’un président, le climat général du pays
caractérisé par une indéniable avancée des médias, particulièrement
de la presse privée, la consécration du pluralisme des candidats et
d’autres acquis arrachés par le peuple algérien depuis les vingt
dernières années, ne peut en aucun cas être comparé au reste des
scrutins présidentiels qui ont eu lieu par le passé.
En effet, depuis le principe du “oui ou non” consacré par
la candidature unique de la première élection d’Ahmed Ben Bella en
septembre 1963 à la magistrature suprême jusqu’au choix multiple de
2009, les Algériens ont vécu moult péripéties et aventures du mode
d’accès à la présidence de la république. Lorsqu’on parle de mode
d’accès, c’est que l’élection n’en constitue qu’une forme souvent
froissée ou malmenée par les circonstances dans laquelle elle se
déroule. Le “redressement révolutionnaire” du
19 juin 1965,
consacré comme tel pendant deux décennies, “s’avèrera” plus tard
comme un simple coup d’État comme il s’en passe en Mauritanie ou en
Côte d’Ivoire.
L’élection de Houari Boumediène en 1976, avec le score
stalinien de l’époque (99% des suffrages), obéissait également au
principe du “oui ou non” La prise de fonction de Chadli Bendjedid en
février 1979, après le mort de Boumediene en décembre 1978, est
issue d’une cooptation pour laquelle il fallait tarabiscoter les
formes, à savoir : face au deux prétendants potentiels que furent
Bouteflika (ministre des Affaires étrangères) et Mohamed Salah
Yahiaoui (responsable de l’appareil exécutif du parti unique), on
avança l’argument que l’armée est l’institution la mieux organisée
pour choisir un candidat dans ses rangs. Et quel candidat ? Le plus
ancien dans le grade le plus haut ! Et Chadli Bendjedid se
présentera comme candidat unique après avoir été élu secrétaire
général du FLN. L’élection présidentielle du
7 février 1979 se soldera par un score sans reprise de 94%.
Par Saâd Taferka
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Les présidentielles en Algérie et la marche
ardue vers la démocratie
La rupture d’Octobre 1988
La conjoncture économique qui allait accompagner les
premières années de l’ère Chadli était des plus favorables. Moins de
dix ans après la crise pétrolière de 1973, le baril avait atteint
des cotes historiques.
Les mouvements sociaux commencèrent leurs premiers
frétillements et la répression politique s’accentua avec l’article
120 du FLN qui exclut des organisations de masse et des postes de
responsabilité les éléments extérieurs au parti unique. C’est à ce
moment là que le Parti de l’avant-garde socialiste, clandestin mais
toléré, passa à l’offensive sur le terrain des luttes sociales.
Le contrôle de la nébuleuse d’opposition et l’élimination
de tout cadre d’expression démocratique (associatif, syndical,
politique…) n’ont été rendus possibles que par la gestion
clientéliste de la rente pétrolière. Le pouvoir du parti unique
avait entretenu des relais dans la société de façon à absorber toute
forme d’opposition et d’organisation autonome de la société.
Néanmoins, à partir de 1986, le prix du baril de pétrole – unique
source de recettes du pays – commençait à dégringoler. Du même coup,
les relais et clientèles du pouvoir voyaient leur influence
régresser et leurs privilèges chanceler. Le doute gagnait de plus en
plus les hautes sphères. On en arriva alors à porter atteinte au
plus symbolique “présent” par lequel les autorités berçaient le rêve
d’exil de la jeunesse algérienne : l’allocation touristique. Les
effets de la crise – manipulés par des groupes occultes de la
nomenklatura – ne tardèrent pas à se manifester dans la rue. Ce fut
alors la grande explosion d’octobre 1988 lors de laquelle un millier
de jeunes Algériens furent tués par l’armée. La révolte d’Octobre
1988 consacra la “faillite sanglante” du régime, comme le constata à
l’époque un hebdomadaire parisien, tandis qu’un ambassadeur
algérien, qui deviendra quelques mois plus tard ministre, parlait de
“chahut de gamins qui a dérapé”.
Paradoxalement, après l’épreuve la plus triste et la plus
dramatique de l’Algérie indépendante, le président Chadli rebondit
et se fait réélire le
22 décembre 1988.
Il répondra à la contestation de la rue par une nouvelle
constitution adoptée par référendum en février 1989. Celle-ci
consacre le multipartisme par un étrange euphémisme : possibilité de
création d’associations à caractère politique. Travaillée au corps
par la crise économique et le sous-développement culturel du pays,
la société algérienne sera “sommée” de vivre le multipartisme
entaché d’un péché originel : le fondamentalisme religieux. En
effet, contre l’esprit même de la nouvelle Constitution, des partis
religieux furent agrées par le ministère de l’Intérieur. Le plus
extrémiste, et qui saura profiter de l’état de déliquescence de la
société algérienne, était le Front islamique du salut (FIS) dirigé
par Abassi Madani (professeur à l’université et ancien militant du
FLN) et Ali Benhadj (instituteur).
Remises en cause et déréliction humaine
Les élections communales de 1990 ont confirmé les
appréhensions de certains analystes quant au danger intégriste qui
planait sur l’”ouverture démocratique”. La plupart des communes
algériennes tombèrent entre les mains du FIS. C’est à partir de ces
cellules de base de la vie publique que ce parti préparera
patiemment les élections législatives du
26 décembre 1991 et les dérives qui allaient en résulter. Le
mouvement de la désobéissance civile enclenché par le FIS en juin
1991 (grève politique des municipalités relevant de son
administration et rassemblements sur les places publiques) pour
hâter la tenue des élections législatives valut au pays les premiers
couacs de l’ère pluraliste (état de siège décrété par Chadli le 4
juin) et aux principaux instigateurs de cette action
l’emprisonnement. Les élections législatives sont prévues pour le 26
décembre et le FIS, étêté mais entêté, se lancera dans la campagne
électorale sous la conduite d’Abdelkader Hachani. Quelques semaines
avant le rendez-vous électoral, la caserne de Guemmar, dans la
wilaya d’El Oued, fut attaquée par un groupe terroriste, opération
qui se soldera par des morts et des blessés.
Le premier tour des législatives donne déjà une majorité
fort confortable au FIS qui, en se renforçant des nouveaux sièges
pour lesquels il était en ballottage, pouvait donner à ce parti le
pouvoir de changer la constitution et d’installer le pays dans
l’inconnu. C’est ainsi que le cours des événements et le sens de
l’histoire se sont accélérés d’une manière irrésistible : des partis
républicains, des personnalités du monde de la culture, de la
science et de l’administration, et surtout l’armée, ont décidé de
faire barrage à la plus grande hypothèque qui ait pu peser sur
l’Algérie en tant que nation et société historiquement constituée.
Le second tour des élections fut annulé et le président
Chadli contraint à la démission. Un Haut comité d’État (HCE), sorte
de gouvernement de salut public, présidé à partir du
14 janvier 1992
par Mohamed Boudiaf, un ancien révolutionnaire en exil, prit sur
lui de remettre de l’ordre dans la maison Algérie en commençant par
dissoudre le FIS dont l’action subversive s’était déjà illustrée par
quelques actions d’éclat. Réforme de l’État, lutte contre la
corruption, réhabilitation de l’école républicaine et autres projets
portés par Boudiaf destinés à la modernisation du pays ont rencontré
un engouement inouï des populations et une résistance farouche des
secteurs de la mafia et de la rente. Moins de six mois après son
installation, le président du HCE sera assassiné le 29 juin 1992,
par un de ses gardes de corps, au cours d’une visite à Annaba.
Accélération de l’histoire
L’histoire s’accélère encore davantage sous la grisaille du
ciel d’Algérie au point que les islamistes montèrent en cohortes au
maquis pour faire subir aux simples citoyens, policiers, militaires,
fonctionnaires, enseignants et intellectuels les atrocités les plus
invraisemblables que l’histoire humaine ait enregistrées. L’un des
membres du HCE, Ali Kafi, succèdera à M. Boudiaf le
2 juillet 1992.
Suite à la conférence nationale ayant regroupé les membres
du HCE et des partis politiques, il est fait appel, en janvier 1994,
au général Liamine Zeroual pour présider au destinées du pays. Le
16 novembre 1995, Zeroual se fait élire dans la première élection
présidentielle pluraliste de l’histoire de l’Algérie indépendante.
Le 11 septembre 1998,
suite à des pressions intolérables liées à la gestion de la donne
terroriste et particulièrement au dossier de l’AIS, Liamine Zeroual
annonce une élection présidentielle anticipées à laquelle il ne
participera pas. C’est le
15 avril 1999 que Abdelaziz Bouteflika sera élu dans lors d’un
scrutin initialement pluraliste, mais grevé, 24 heures auparavant,
par le retrait des six autres candidats qui avaient avancé
l’argument d’une fraude anticipée.
La réélection du président Bouteflika, en avril 2004, dans
un cadre pluraliste, est sans doute la moins contestable de l’ère
pluraliste tant le bilan du premier mandat, particulièrement sur les
plans sécuritaire et de relance économique, témoignait en sa faveur.
Il semble que les mêmes donnes que celles d’avril 2004 vont
se reproduire jeudi prochain. Cependant, l’heureux élu fera face à
plusieurs défis en cette conjoncture mondiale où l’économie
nationale est appelée à se redéployer dans une perspective de
diversification des recettes d’exportation par le truchement
d’investissements plus offensifs et mieux encadrés.
Les défis se situent aussi dans les sphères de la politique
de la jeunesse, de la stabilisation du monde rural, de la recherche
scientifique et des transferts de technologie. Tout un programme.
Alors, quel président pour l’Algérie ?
S. T.
Haut
A l’exception de Bouteflika et de Hanoune
Pas de politique envers les femmes
Les partis politiques sont conscients de la force
représentée par les femmes. Mais ils ne s’investissent pas vraiment
pour gagner leur voix de façon consciente, ce qui est d’ailleurs
contradictoire dans le contexte pluraliste.
Sur les 20 millions d’électeurs, 9
366 000 sont des
femmes, soit 45%. Ces chiffres parlent du poids électoral représenté
par ces dernières, un poids pris en considération principalement par
les deux candidats à l’élection présidentielle qui disposent de
vrais programmes électoraux, à savoir Abdelaziz Bouteflika et Louisa
Hanoune.
Seulement, le président sortant semble détenir plus de
cartes entre les mains et avant même d’entrer en compétition, il a
décidé de constitutionnaliser les droits politiques des femmes
algériennes. En réalité, cette décision fait suite à la
revendication d’un quota de représentativité effective d’au moins
30%, avancée par le Centre d’information et de documentation sur les
droits de l’enfant et de la femme (Ciddef), dont la directrice n’est
autre que l’avocate à la Cour Nadia Aït Zaï, un certain nombre
d’associations et des militantes de certains partis politiques, dont
le FLN, le RND et le FFS.
Dans ce cadre, une campagne a été, pour rappel, initiée à
partir d’une étude sur la représentativité politique des femmes au
Maghreb, d’un mémorandum élaboré en 2006 et adressé au premier
magistrat du pays, et enfin d’une étude récente sur la connaissance
des droits de la femme en Algérie.
C’est ainsi qu’en novembre 2008, un nouvel article, le 31
bis, a été introduit dans la Loi fondamentale, pour confirmer les
droits politiques des femmes et aussi l’obligation faite à l’Etat
d’améliorer leur représentativité dans les instances élues, à
travers le système des quotas.
Lors de la campagne électorale, Mme Aït-Zaï, en sa qualité
de porte-parole de ce mouvement, a interpellé les six candidats à la
présidentielle sur l’application de l’article 31 bis, plus
précisément sur la façon dont ils procèderaient pour concrétiser le
principe des quotas et sortir de l’instrumentalisation de
l’électorat féminin. La directrice du Ciddef n’a d’ailleurs pas
caché sa déception devant les résultats des dernières élections
législatives (2007), qui ont permis à seulement 30 femmes d’être
élues (7%). Elle a estimé que de tels résultats prouvent ni plus ni
moins “le peu d’intérêt, d’engagement et de volonté des partis sur
la question de la représentativité féminine”.
On retiendra donc que le candidat Bouteflika a pris de
l’avance par rapport à ses adversaires, même si, comme l’a fait
remarquer Mme Aït-Zaï, la décision de consacrer les droits
politiques des femmes est “un processus normal d’alignement de notre
législation sur les dispositions des conventions internationales que
l’Algérie a ratifiées”, en matière d’égalité entre les hommes et les
femmes. C’est en effet en 1996, pendant le règne de Liamine Zeroual,
que l’Algérie a ratifié la convention internationale sur
l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des
femmes (Cedaw), qui préconise la mise en place de “mesures
temporaires” comme le système des quotas, pour avancer sûrement vers
l’objectif d’égalité des sexes ou de parité. Un pas supplémentaire a
été franchi par le président Bouteflika, qui a permis à cette mesure
d’avoir un caractère constitutionnel. Seulement, la question n’est
pas définitivement réglée, dès lors que la loi organique, impliquant
l’autorité de l’Etat et tenant les partis politiques par une
obligation de résultat, n’a pas encore été promulguée. Cette
situation suscite déjà beaucoup d’appréhension chez les militantes
initiatrices dudit projet, qui craignent de voir tous leurs efforts
partir en fumée et la décision “noyée dans un déluge d’articles et
diluée, pour ne plus rien représenter”.
Un Code de la famille toujours vivant
Concernant la candidate Louisa Hanoune, elle a milité en
faveur des droits des femmes en s’opposant au code de la famille,
dans le cadre de l’association pour l’égalité devant la loi entre
les hommes et les femmes. Au sein de son parti, elle a pris des
décisions courageuses, poussant les militantes à occuper certains
postes de responsabilité et à se porter candidates sur les listes
électorales du PT (élections législatives et communales). Mais Mme
Hanoune répugne à appliquer le principe des quotas et, sur la base
des discours prononcés pendant la campagne électorale, refuse
d’exploiter son côté femme pour mobiliser, en sa faveur, l’électorat
féminin. Même si elle se réclame du combat des femmes, la signataire
de la plate-forme de Rome (1995) n’a pas engagé de stratégie
particulière en ce sens, avantageant ainsi d’autres thèmes, pour la
plupart politiques, économiques et social.
Pourtant, les faits sont toujours là : le Code de la
famille, adopté par le parti unique, il y a maintenant 25 ans, se
maintient devant le recul du mouvement associatif et la faible
représentation des femmes aux instances nationales et locales. Conçu
comme une stratégie politicienne, qui est destinée à sauvegarder la
cohésion du régime d’avant octobre 1988, ce texte se veut encore une
concession aux milieux conservateurs et islamistes. Des courants
qui, selon d’après certaines études, se sont renforcés durant la
dernière décennie.
Aujourd’hui, la plupart des partis politiques préfèrent,
entre autre, instrumentaliser le fait féminin au lieu de se projeter
dans l’avenir : s’investir dans l’élévation du niveau politique de
leurs militants et militantes, dans la recherche des solutions aux
préoccupations du citoyen et dans la construction d’une Algérie
ouverte et moderne, qui défend les valeurs égalitaires.
D’un autre côté, les partis politiques, certes conscients
du poids électoral des femmes, ne jouent pas vraiment leur rôle,
pour gagner les voix féminines de façon consciente, ce qui est
d’ailleurs contradictoire dans le contexte pluraliste. A partir de
là, l’appel des militantes du FFS aux femmes algériennes relatif au
boycott du prochain scrutin, apparaît comme un cheveu dans la soupe,
car il évacue les questions de fond. Cela, même si son contenu aux
tonalités “révolutionnaires” et “démocratiques” demeure séduisant.
Par Z. Chérief
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Elections Naegelen
La mauvaise conscience des socialistes français
La fraude électorale organisée sous l’administration
coloniale en 1948 représente une fois de plus l’incapacité de la
gauche française à saisir une occasion historique d’affirmer les
valeurs censées l’animer.
En 1947, il était évident que le gouverneur Yves
Chataigneau, un autre socialiste allait être remplacé. Le
gouvernement français décida de nommer Marcel Edmond Naegelen à ce
poste sans qu’il l’ait sollicité. Un choix d’autant plus difficile à
comprendre que Naegelen, alors ministre de l’Education, ne
connaissait rien de l’Algérie et n’avait mis les pieds à Alger
qu’une seule fois en 1946. Chataigneau, considéré comme trop
favorables aux thèses des indépendantistes algériens et aux
musulmans, comme on appelait les Algériens à l’époque, était en fait
remplacé sous la pression des colons et de leurs représentants.
La mission délicate ainsi offerte à Naegelen donna lieu à
des déclarations qui renseignaient bien sur le peu de connaissance
qu’avait Naegelen de l’Algérie. “Je ne suis pas capable, ce soir,
de vous dire ce que je ferai là-bas. Je tâcherai de ne pas commettre
de grosses erreurs, et je vous demande d’être patients et de me
faire confiance (...). Je vous assure que je resterai fidèle à mes
idées et au socialisme” : Nagelen avait ainsi résumé son programme.
Les socialistes pourtant considéraient que ce choix
permettrait justement d’appliquer leur politique dans cette colonie.
Une politique dont on comprend mal les contours quand on sait que
tout ce qui se faisait en Algérie se faisait avec l’aval des colons
et dans leur intérêt bien compris et du maintien du système
d'apartheid qu’ils avaient instauré.
Naegelen arriva à Alger en février 1948 pour organiser des
élections en avril. Il indiquait qu’il ne laisserait aucune place
aux indépendantistes, comparant la situation en Algérie à celle
connue durant la guerre en Alsace où il avait combattu les
autonomistes. Il est difficile dans ce cas de dire que Nagelen ne
connaissait rien à l’Algérie. Du moins connaissait-il les enjeux sur
place et avait fait son choix d’administrateur colonial pour
maintenir la colonie sous le joug de la France dans les mêmes
conditions qui avaient prévalu avant les événements du
8 mai 1945.
Un rôle de premier plan
Dès lors, le rôle qu’il a joué semble évident. Si à la
veille du premier tour des élections, le
4 avril 1948, il
avait donné aux préfets des consignes de neutralité absolue, entre
les deux tours, il aurait – il n’y a pas de documents qui
l’attestent apparemment si ce n’est son “livre mission” en Algérie –
ordonné de mettre en échec le plan du MTLD présenté comme étant un
mouvement cherchant à perturber les élections par un mouvement de
rue. Il indique aussi qu’il n’avait fait arrêter aucun candidat
indépendantiste. C’est pourtant ce qui s’est passé. Alors que les
sièges du deuxième collège risquaient fort d’aller aux candidats du
MTLD de Messali Hadj, l’administration coloniale avait fait arrêter
des centaines de militants, parmi lesquels des candidats. Le Journal
officiel du
4 mai 1948 fait état de 398 arrestations.
De l’aveu même du secrétaire général de la SFIO, Guy
Mollet, “les élections dans le deuxième collège n’ont aucun rapport
avec la liberté de vote et la démocratie. Je ne veux pas critiquer
l’administration, mais si les élections avaient été libérées de la
tutelle administrative, on peut compter que Messali aurait recueilli
80% des suffrages (...). On doit pas se méprendre sur les résultats
électoraux du deuxième collège”. Effectivement, les élus du
deuxième collège étaient pour la plupart des candidats présentés par
l’administration comme “neutres” alors que justement cette même
administration avait fait en sorte de présenter des listes
d’indépendants complètement déconnectés du mouvement national.
Naegelen était responsable de la fraude électorale massive organisée
par les colons et leurs alliés dans l’administration locale parce
qu’il avait laissé faire. Dans le même temps, ce socialiste qui
avait aussi envoyé une circulaire aux forces de l’ordre de
l’occupant (police, gendarmerie, personnel pénitentiaire) pour
rappeler que la torture et les sévices étaient interdits par la loi,
connaissait l’utilité de tels rappels dans un Etat de non-droit
qu’était l’Algérie colonisée et qu’il n’a jamais dénoncé. De toute
évidence, les mauvais choix faits par la SFIO dès 1937 ne laissaient
de place qu’aux questionnements et aux regrets des socialistes
français, aujourd’hui, que l’histoire a bien retenus d’ailleurs.
Quant au truquage des élections, les socialistes français
avaient certes jugé utile de dénoncer cette élection organisée sous
pression de l’administration et même la fraude qui avait permis de
faire élire des “godillots” à la solde de l’administration. Un
député socialiste avait même demandé une commission parlementaire
d’enquête, alors que Naegelen niait les fraudes. Dans la houle des
débats on entendait un socialiste, Daniel Mayer, dire : “On a
peut-être eu tort de donner la liberté de vote prématurément aux
Algériens inéduqués du point de vue civique, et le fait de demander
leur assimilation aux électeurs de la métropole s’est retourné
contre la population algérienne elle-même.” Autant dire que l’on
cautionna la fraude à gauche en préférant qu’elle soit moins
criante.
Par Amine Esseghir
Sources
Marcel-Edmond Naegelen, Mission en Algérie (Flammarion
Paris 1962)
Guy Pervillé : “ La SFIO, Guy Mollet et l’Algérie de 1945 à
1955, in
Guy Mollet, un camarade en République (Presses universitaires de
Lille, 1987)
http://guy.perville.free.fr
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Fin de la campagne électorale
Les questions stratégiques : le parent pauvre
La campagne pour l’élection présidentielle n’a pas provoqué
de déclic chez la population, du moins l’engouement attendu pour la
chose politique. Elle n’a pas surtout suscité de grands débats de
société, alors que le pays est en quête de véritables stratégies
pour le “vivre-ensemble” et la neutralisation des pressions
extérieures.
Pourtant, de gros moyens ont été mobilisés pendant deux
semaines et les six candidats, principalement le président sortant,
Abdelaziz Bouteflika, ont sillonné différentes régions du pays,
appelant pour la plupart au changement et au retour définitif à la
paix.
On notera que le candidat Bouteflika a, d’emblée, situé
l’enjeu de la participation massive au scrutin du 9 avril prochain,
comme une des priorités, relayé par les partis de l’Alliance
présidentielle (FLN, RND et MSP), les présidents des deux Chambres
et les médias lourds. Selon la presse, plus de 5 000 associations,
mobilisées par l’Alliance présidentielle, ont été chargées de
promouvoir la participation au vote ; l’objectif est de dépasser
largement les 58% de participation de 2004. Sans oublier les prises
de position, sinon l’alignement motivé, pour le programme du
président sortant, de la Centrale syndicale (UGTA), de
l’organisation des commerçants et des artisans (UGCAA), du patronat
et d’une partie des “repentis”.
Le candidat indépendant Bouteflika, comme on le voit, a
pris beaucoup d’avance sur ses adversaires, bénéficiant également
des grands moyens de l’Etat. Sur un autre plan, son programme
électoral semble le plus lisible, si ce n’est le plus engageant,
d’autant qu’il a plaidé pour la continuité, en s’adossant sur le
bilan de ses deux quinquennats. Il a en outre pris de court tout le
monde, en critiquant certains aspects de son bilan et en se
présentant comme le rassembleur le mieux désigné, allant cette fois
jusqu’à revoir sa copie sur la réconciliation nationale. Même si les
portes de cette réconciliation resteront ouvertes, le candidat
Bouteflika a délimité ses contours, appelant les terroristes
islamistes, y compris ceux ayant déposé leurs armes, à “demander
pardon au peuple” avant d’accéder à la réintégration du processus
politique. Certes, ses déclarations, comme d’ailleurs celles des
autres candidats, font partie pour l’instant du domaine des
promesses. Mais, il est vrai aussi que sur le chapitre de la
sécurité et de la paix, ses discours et notamment les initiatives
prises ont fait de l’ombre aux approches développées sur le sujet
par ses concurrents.
On soulignera ici que le discours de la responsable du
Parti des travailleurs (PT), Louisa Hanoune – qui, comparativement
aux autres candidats, est également connue par la population
algérienne – plaide pour une réconciliation qui ne saurait piétiner
sur “les libertés et les droits” des citoyens, les disparus compris,
ni se taire sur la nécessité de “la levée de l’état
d’urgence”. Outre l’approche politique, le PT se différencie des
quatre autres candidats par l’existence d’un programme économique
opposé au “bradage de l’économie nationale”.
A l’inverse des campagnes électorales précédentes, celle de
2009 se distingue par le recours au multimédia. Les six candidats
semblent avoir compris l’influence que peut jouer le web. D’aucuns,
par manque de moyens, ont seulement adapté leur site à la donne
électorale ; d’autres – essentiellement le candidat Bouteflika – se
sont entourés de professionnels de l’information et ont tout misé
sur ce support de communication.
Quelle place pour l’engagement et l’action politiques ?
La campagne a également donné l’occasion aux candidats et
leurs relais d’aborder plusieurs sujets liés aux préoccupations
immédiates des Algériens, à l’exemple du chômage, de la dégradation
du pouvoir d’achat, de la montée de la corruption et de l’informel,
de l’immigration clandestine, de l’absence de perspectives pour la
jeunesse et du problème du logement. Hélas, elle n’a pas suscité de
grands débats de société, alors que le pays, engagé dans une longue
et douloureuse transition et touché par une conjoncture mondiale
marquée par l’offensive ultralibérale et des remises en cause de la
souveraineté nationale, est en quête de véritables stratégies pour
le “vivre-ensemble” (projet de société) et la neutralisation des
pressions extérieures.
Côté réalisations, il faut bien admettre que pas mal de
choses ont été accomplies par le président sortant, mais les
Algériens, dans leur majorité, sont dans l’attente d’une meilleure
redistribution de la richesse et d’une écoute pour l’amélioration de
leurs conditions de vie.
L’absence d’engouement chez la population pour la chose
politique peut aussi s’expliquer par l’émergence, avant et pendant
la campagne électorale, des anciens réflexes chers au parti unique.
C’est notamment dans les rangs des partisans de Bouteflika que ces
réflexes ont dominé en raison de la place privilégiée du candidat,
référence faite à sa proximité avec les institutions de l’Etat.
Partout, des soutiens se sont constitués généralement de façon la
plus traditionnelle, confirmant ainsi qu’il reste beaucoup à faire
dans le domaine de l’engagement et de l’action politiques. On a
ainsi l’impression que les pratiques politiques ont du mal encore à
s’affranchir des logiques autoritaires et d’allégeance, au détriment
de l’approche démocratique et de l’implication citoyenne aux vrais
problèmes de la nation, en particulier au plan stratégique. C’est
dire aussi que les adeptes de la participation massive au scrutin du
9 avril auraient certainement suscité un plus grand intérêt de
l’électorat, en s’expliquant sur ce qu’ils entendent, entre autres,
par “la construction du pays comme l’auraient souhaité les chouhada
et les martyrs de l’Algérie indépendante”, danger du boycott sur les
“les intérêts du pays” et ceux du simple citoyen” et l’absence chez
certains partis politiques dits de l’opposition du “niveau de
maturité politique”. Cette remarque est valable pour les autres,
notamment les partisans du boycott, en premier lieu les formations
politiques agréées qui se manifestent épisodiquement, qui pensent
que le pays dérive “sans cap et sans destination”, qu’”il n’existe
pas de suffrage universel en Algérie” ou ceux qui alertent contre
les dangers du verrouillage du “champ politique tout comme l’espace
médiatique” et l’insuffisance en matière de “possibilités
d’organisation offertes à la population”.
Plus de 20 millions d’électeurs algériens sont attendus
pour la présente élection présidentielle, dont près de la moitié
(46,50%) appartiennent à la tranche d’âge 21-50 ans. Combien se
présenteront-ils dans les bureaux de vote pour élire, en leur âme et
conscience, le ou la candidate de leur choix ? C’est la question de
fond qui interpelle tout un chacun car elle s’imposera encore et
encore dans les échéances électorales futures.
Par Z. Chérief
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L'Algérie par ses présidents
L’intermède Ben Bella
La République algérienne existe enfin mais l’Etat est à
créer. Les institutions sont hâtivement mises en place au milieu des
pires difficultés économiques et politiques.
Administration exsangue, infrastructures détruites ou
désorganisées, entreprises et exploitations agricoles abandonnées
par les pieds-noirs, crises et affrontements au sein de l’ALN, du
FLN et des wilayas. Au milieu de cette anarchie, l’Exécutif
provisoire doit doter le pays d’institutions. Il réunit, le
20 septembre 1962,
une assemblée constituante. Ses membres choisissent comme chef de
gouvernement Ahmed Ben Bella (né en 1916), un des fondateurs du
Front, rentré depuis peu de France où il a été interné de 1956 à
mars 1962. Le 8 octobre, l’Algérie est admise à l’ONU. L’Assemblée
s’attelle à la rédaction d’une Constitution, votée le
28 août 1963, soumise à référendum et adoptée le 8 septembre. Le 15,
Ben Bella est élu président de la République. Entre temps, un décret
du 14 août interdit les associations à caractère politique ; de
toute façon, selon l’article 23 de la Constitution, “le FLN est le
parti unique d’avant-garde en Algérie”.
Ancien sous-officier de l’armée française, homme d’action,
Ben Bella va se révéler bon orateur, figure charismatique généreuse,
brouillonne… et avide de pouvoir. La Constitution sera éphémère : il
la suspend trois semaines après son élection et, fort de l’article
59, s’adjuge les pleins pouvoirs : “En cas de péril imminent, le
Président (…) peut prendre des mesures exceptionnelles en vue de
sauvegarder l’indépendance de la nation.” Les périls sont en effet
nombreux : le peu d’attention et de moyens accordés à l’économie
accroît la dégradation des conditions de vie et la montée du
chômage. L’autogestion des exploitations agricoles vacantes,
décidées en mars 1963, et les premières nationalisations d’avril
1964 ne résolvent rien. En politique, les diverses factions
continuent de s’affronter en Kabylie et dans les Aurès. A l’automne
1963, le Maroc entre en conflit armé avec l’Algérie, dans la “guerre
des frontières” (ou “guerre des sables”), pendant plusieurs
semaines.
Tous ces dangers n’empêchent pas Ben Bella de se poser en
champion de l’africanisme, en héraut de l’arabisme, du
tiers-mondisme et du mouvement des non-alignés, jusqu’au jour – le
19 juin
1965 – où le colonel Houari Boumediène (1932-1978), qui l’a pourtant
soutenu en 1962, mettra prématurément fin à ses fonctions en prenant
le pouvoir avec l’aide d’un Conseil de la révolution. Ben Bella
restera en résidence surveillée jusqu’en 1980.
Boumediène
La vision du moine-soldat
Pour en finir avec “l’instabilité, la démagogie,
l’anarchie” et instaurer un “Etat démocratique sérieux”, le Conseil
de la révolution fait arrêter, le
19 juin 1965, le
président Ben Bella, qui restera en résidence surveillée jusqu’en
1980.
Le Conseil de la révolution
Autour du colonel Houari Boumediène (1932-1978), ils sont
25 à former le Conseil de la révolution, presque tous des gradés de
l’ALN, devenue ANP. Ministre de la Défense du président destitué à
qui il s’opposait depuis des mois, leur chef a 33 ans. Ses
compagnons n’ont guère plus, voire moins : le commandant Abdelaziz
Bouteflika (futur président) n’a que 28 ans et il est ministre des
Affaires étrangères depuis trois ans ! Pour le groupe, la
“légitimité révolutionnaire” l’emporte sur tout. Il forme une
“fratrocratie” : tous pour un, un pour tous ! Cependant, cette
solidarité s’effritera au fil des ans.
APC et APW
Le
10 juillet 1965,
la Constitution est abrogée : le pays s’en passera jusqu’en 1976, le
gouvernement légiférant par ordonnance en l’absence d’Assemblée.
Boumediène, réputé “austère”, “énigmatique”, entend faire l’Etat, au
sens le plus jacobin – c’est-à-dire centralisateur – du terme. La
géographie et l’histoire le poussent à concevoir un pouvoir central
fort qui a toujours manqué au pays. Il veut “construire la
démocratie par la base”. Il a recours à chaque étape à une Charte
(document idéologique) suivie d’un Code, son expression juridique.
Ainsi naîtront la Charte communale (en octobre 1966),
suivie du Code (janvier 1967) et des premières élections des APC
(Assemblée populaire communale, équivalent du conseil municipal
français), le 5 février ; puis la Charte de la wilaya (mars 1969),
suivie du Code (23 mai) et des élections (25 mai). L’Assemblée
populaire de wilaya (APW) est élue pour cinq ans, au suffrage
“universel, direct et secret”, mais le wali (préfet) garde un
contrôle strict sur le département. Le Conseil national économique
et social (CNES), institué en 1968, n’a qu’un rôle consultatif.
L’APN, enfin !
L’achèvement de la pyramide tarde. Boumediène, qui se méfie
des partis et des politiciens, n’est pas pressé de voir leurs
dissensions et leurs critiques s’étaler. L’”appel au peuple
algérien” condamnant le “pouvoir personnel”, lancé le
9 mars 1976 par
quatre anciens dirigeants, accélère le mouvement ; en mai, un projet
de Charte nationale voit le jour. Ce long texte idéologique sur le
socialisme, l’Etat, la défense, le développement, etc., est adopté
par référendum le 27 juin, et la Constitution le 19 novembre. Le 10
décembre, les Algériens élisent le président de la République (par
95,23% des suffrages exprimés) celui qui était, depuis 1965,
ministre de la Défense et président du Conseil de la révolution et
du Conseil des ministres” – en fait, à la fois chef d’Etat et de
gouvernement.
Ils élisent enfin, le
25 février 1977,
les 261 députés de l’Assemblée populaire nationale (APN). Signe de
la stabilité du pouvoir : en avril, Boumediène procède au deuxième
remaniement ministériel important depuis 1965 – où quelques hauts
fonctionnaires et technocrates font leur apparition, tel Sid Ahmed
Ghozali, ancien président de la Société nationale des hydrocarbures
(Sonatrach). Mais, dix-huit mois plus tard, il tombe gravement
malade et s’éteint le 27 décembre 1978.
Chadli
Une succession difficile
Quand Boumediène tombe malade, en septembre 1978, c’est
l’inquiétude. La Constitution ne prévoit
que la démission ou le décès du président, pas son
empêchement. Que va-t-il se passer ?
Grandes manœuvres
Devant une maladie d’abord tenue secrète mais qui dure, les
membres restants du Conseil de la révolution s’organisent pour
expédier les affaires courantes. Puis, une fois le décès constaté
officiellement par l’Assemblée populaire nationale, le président de
celle-ci, Rabah Bitat (né en 1926), assure l’intérim. Il faut
trouver un successeur.
Les grandes manœuvres commencent et aboutissement à un
congrès extraordinaire du FLN : 3 100 délégués, dont 700 militaires,
siègent du 27 au
31 janvier 1979.
il faut arbitrer entre plusieurs candidats, dont deux membres du CR
– Salah Yahiaoui et Abdelaziz Bouteflika – et trouver rapidement un
consensus. En effet, le pays se trouve dans une situation économique
délicate et doit faire face à un conflit larvé avec le Maroc au
sujet du Sahara occidental.
Un président de transition ?
A la surprise générale, c’est le colonel Chadli Bendjedid,
lui aussi membre du CR, qui est choisi au bénéfice de l’âge (il est
né en 1929) et de l’ancienneté dans son grade. Candidat unique, il
est élu le
7 février1979. Peu connu, hormis des spécialistes des questions
militaires, Chadli, commandant de la Ve Région militaire (Oran)
depuis juin 1964, devait être – ils sont alors nombreux à le penser
– un président de transition ; dix ans plus tard, il sera toujours
là.
L’agitation populaire
Le nouveau président n’a pas fait de politique jusque-là,
mais il y prend vite goût et saura se placer en situation d’arbitre.
La libéralisation politique qu’il initie trouve vite ses limites :
mandat présidentiel ramené de six à cinq ans par la révision
constitutionnelle du
30 juin 1979, mais sans limitation du nombre de mandats ni
introduction, comme d’aucuns l’avaient espéré, du multipartisme ;
libération de Ben Bella en 1980 ; suppression des visas de sortie.
Ces quelques mesures ne suffiront pas à endiguer l’agitation
populaire récurrente au cours de la décennie 1980 : problème en
Kabylie qui aboutissent au “printemps berbère” de 1982 en réaction
contre les forces de l’ordre et… 20 ans plus tard, aux émeutes de
2001 et 2002 ; heurts entre “progressistes” et “islamistes” dans les
cités universitaires ; émeutes encore aux obsèques de cheikh Soltani,
en 1984 ; manifestations à répétition dans La Casbah contre les
mauvaises conditions de logement, etc.
Affairistes et trabendistes
Dans le domaine économique, le nouveau plan quinquennal
(1980-1984) tarde à être adopté ; la restructuration des grandes
sociétés nationales, jusqu’ici fierté de l’économie algérienne, est
annoncée ; une campagne d’assainissement des entreprises est lancée.
Mais les mauvaises habitudes prises, le manque de moyens de
contrôle, l’indifférence de la classe politique devant les mises en
garde entraînent une démobilisation des cadres encore dévoués tandis
que prospère une couche d’affairistes et de trabendistes se cachant
de moins en moins. La tentative néolibérale accroît les différences
de revenus sans réduire la montée du chômage ; la chute brutale du
cours des hydrocarbures, en 1986, assène un coup terrible aux
recettes qui finançaient la quasi-totalité des importations,
notamment de biens de consommation. La dette extérieure enfle comme
les prix. Mais le pouvoir ne voit pas, ou ne veut pas voir que
s’accumulent les conditions d’une redoutable explosion.
Fin de l’ère Chadli (1992)
Boudiaf
La victoire du FIS, au premier tour des législatives de
décembre 1991, divise l’Algérie et le monde entre partisans du jeu
démocratique et adversaires résolus de l’islam au pouvoir comme à
Téhéran.
Le président “démissionné”
Le
2 janvier 1992,
300 000 personnes manifestent à l’appel du FFS pour “sauver la
démocratie”. On avance que le président Chadli serait prêt, pour
conserver le pouvoir, à composer avec le FIS ; une éventualité dont
ne veulent ni les démocrates ni les militaires. Par un artifice
légaliste à défaut d’être légal, l’APN est dissoute et le président
pressé de démissionner par l’armée, ce qu’il fait en direct à la
télévision le samedi 11 janvier au soir.
Pour éviter une élection présidentielle anticipée, le
deuxième tour des législatives, prévu le 16, est annulé, et, pour
assurer la direction des affaires jusqu’au terme normal du mandat de
Chadli (c’est-à-dire jusqu’au
31 décembre 1993),
le Haut Conseil de sécurité (HCS) crée un Haut Conseil d’Etat (HCE).
Il faut placer à sa tête une personnalité incontestable et
incontestée : ce sera Mohamed Boudiaf (1919-1992), qui vit depuis 27
ans au Maroc.
Retour d’exil
Agé de 72 ans, M. Boudiaf, un des fondateurs du FLN, a la
légitimité historique et le profil de l’homme intègre. Créateur, en
1962, du Parti de la révolution socialiste (PRS), emprisonné sous
Ben Bella (président de 1963 à 1965), il s’est exilé au Maroc.
Croyant et pratiquant, il s’attelle dès son retour, le
16 janvier 1992, à
la lutte contre la corruption dans les milieux dirigeants et contre
les islamistes, qu’il juge mauvais musulmans.
Son charisme et sa réputation d’honnêteté ramènent vers lui
le peuple. Mais le 29 juin, à Annaba, il est assassiné par un des
gardes chargés de sa sécurité. Des cercles du pouvoir sont
soupçonnés d’avoir commandité l’attentat qui fait, en outre, 41
blessés. Rédha Malek est désigné comme cinquième membre du HCE, qui
se donne pour président, le 2 juillet, Ali Kafi (né en 1928).
AIS et GIA
Depuis que le FIS s’est vu privé de ce qu’il estime être sa
“légitime victoire”, la violence s’est muée en terrorisme. Il faut
renverser le régime et instaurer l’Etat islamique.
La terreur a frappé au plus haut, elle frappera toutes les
couches de la société et plongera le pays dans les années les plus
noires de son existence depuis l’indépendance.
Dissous au début de l’année 1992, ses militants arrêtés par
milliers et détenus dans des camps au Sahara, le FIS n’a pas pour
autant disparu. En 1992, des petits groupes armés ont commencé à
“monter des coups” contre les forces de l’ordre et à quitter les
centres urbains pour les régions rurales et montagneuses.
A partir du milieu de l’année, ils s’unissent et c’est
ainsi que naît une Armée islamique du salut (AIS, considérée comme
la branche militaire du FIS) “modérée”, en face de laquelle se
constituera un Groupe islamique armé (GIA), héritier du MIA de
Bouyali. Beaucoup plus dur, il sera bientôt appelé “les” GIA à cause
du nombre de groupuscules qui semblent n’être rattachés à rien ni à
personne, si ce n’est à eux-mêmes. Les diverses organisations
politiques et les groupes armés se livreront combat. Trafic d’armes,
de drogue, banditisme, vandalisme, racket font que les “fous de
Dieu” se réclamant de l’islam ne sont souvent que des
laissés-pour-compte facilement embrigadés qui deviennent, au sens
étymologique du terme, des assassins.
Zeroual
Et les années noires (1993-1998)
Alors que la situation politique paraît totalement bloquée,
la mise en place de nouvelles
institutions sera-t-elle porteuse d’espoir ?
Les cibles
Depuis 1992, le climat s’alourdit ; des tentatives
officieuses de discussions avec le FIS restent sans succès ; la
conduite des islamistes détache de plus en plus les Algériens du
FIS. Ils avaient voté pour lui afin de sanctionner le FLN et un
système politico-mafieux et non pour lui substituer un système “terroristo-religieux”.
Désormais, outre les forces de l’ordre, sont tués indistinctement
femmes, enfants, politiques, fonctionnaires, universitaires,
artistes, journalistes, syndicalistes, citoyens, médecins,
écrivains, étrangers, religieux musulmans ou chrétiens.
Les pertes humaines sont lourdes – en 1999, on estime à
100 000 les
morts de cette guerre civile qui ne dit pas son nom – comme sont
lourdes les dégâts matériels, des écoles aux hôpitaux en passant par
les bâtiments publics. Au prix d’un coûteux effort sécuritaire, le
pouvoir protège la production des hydrocarbures.
Première présidentielle pluraliste
Le général Liamine Zeroual (né en 1941) avait remplacé le
général Nezzar à la Défense en juillet 1993. Et arrivait le moment
où le HCE, mis en place pour achever le mandat de Chadli, président
démissionnaire en janvier 1992, arrivait à son terme (décembre
1993). Prolongé d’un mois, il réunit une conférence nationale de
consensus les 25 et
26 janvier 1994, qui décide d’une période transitoire.
Le Haut Conseil de sécurité (HCS) choisit Liamine Zeroual
pour être chef de l’Etat, en attendant une élection présidentielle
pluraliste. Quatre candidats s’y présenteront le
16 novembre 1995 :
L. Zeroual, Saïd Sadi (RCD), Nouredine Boukrouh (PRA) et Mahfoud
Nahnah (MSP). Malgré les GIA qui avaient émis des menaces – “l’urne
sera le cercueil de ceux qui voteront” - 75,35% des inscrits votent.
L. Zeroual l’emporte avec 61,01% des suffrages exprimés, devant M.
Nahnah (25,58%).
L’Etat de droit
Le gouvernement cherche un impossible dialogue national et
les partis une difficile entente. L. Zeroual annonce diverses
mesures institutionnelles alors qu’affrontements, attentats et
assassinats s’enchaînent malgré les déclarations officielles sur
l’éradication du terrorisme.
Le
28 novembre 1996,
une nouvelle Constitution est approuvée par référendum (84,60% de
“oui”).
Elle crée pour la première fois, entre autres dispositions,
une deuxième Chambre dite “Conseil de la nation”, l’équivalent du
Sénat français, et elle élargit les prérogatives du Haut Conseil
islamique, créé en 1989. Après son adoption, L. Zeroual déclare, le
3 décembre : “L’Etat de droit est instauré.” Ce qui n’apporte aucun
répit au cours de l’année 1997 et les premiers jours du ramadan, le
mois du jeûne (janvier 1998), seront parmi les plus meurtriers : 1
000 morts. Accusé d’atteintes aux droits de l’homme dans sa guerre
contre les islamistes, le gouvernement rejette ces allégations et
repousse comme des ingérences dans ses affaires intérieures les
demandes d’enquêtes européennes et internationales. Quelques
missions de parlementaires européens finiront par se rendre en
Algérie.
Une décrue relative des violences s’amorce quand la
démission imprévue de Zeroual, le
11 septembre 1998,
ravive les inquiétudes : une nouvelle lutte de clans au sein de
l’armée ? L. Zeroual précise qu’il ne se représentera pas aux
élections anticipées. Qui donc pourrait lui succéder ?
1999 : Bouteflika, nouveau président
Le pouvoir a échappé à Abdelaziz Bouteflika en 1979 et il a
décliné l’offre qui lui a été faite en janvier 1994 d’assurer la
présidence pour une période transitoire de trois ans.
Pléthore de candidats
Le gouvernement du nouveau Premier ministre Smaïl Hamdani,
appelé le
15 décembre 1998, s’attelle à préparer l’élection présidentielle.
Les partis ayant demandé un délai supplémentaire, la date définitive
est fixée au 15 avril 1999. Fin février, 47 candidatures sont
enregistrées, dont, pour la première fois, celle d’une femme :
Louisa Hanoune, du Parti des travailleurs (PT). L’AIS a accepté de
maintenir la trêve unilatérale décrétée en octobre 1997 et le FIS
s’est engagé à soutenir le candidat “le plus favorable à la
cessation de l’effusion de sang et à la réconciliation nationale”.
Le 28 février, les candidats ne sont plus que 11 ayant
recueilli les 75 000 signatures nécessaires. Le 5 mars, après examen
des dossiers par le Conseil constitutionnel, ils ne sont plus que 7.
Fin mars, sur fond de violences, de grèves et de graves problèmes
sociaux, ils partent en campagne à travers tout le pays : Aït Ahmed
(né en 1926) prêche pour la paix et le dialogue, comme Djaballah et
Khatib ; Ibrahimi pour la paix et la stabilité ; Bouteflika, pour
une Algérie digne et forte ; Hamrouche, pour le changement ; Sifi,
pour l’honnêteté.
Si les programmes divergent sur plusieurs points politiques
et économiques, tous en appellent à la nécessaire réconciliation
nationale. Le général Lamari affirme que l’armée n’interviendra pas,
sauf pour assurer la sécurité du scrutin.
Coup de théâtre
Du 10 au 14 avril, les Algériens de l’étranger, les
militaires et les forces de l’ordre commencent à voter. Le 13, les
candidats, sauf Bouteflika, relèvent des fraudes lors des votes déjà
intervenus et demandent une audience à Zeroual, qui refuse. Le
lendemain, la “bande des six”, comme les ont appelés leurs
détracteurs, retirent leurs candidatures (contrairement aux
dispositions de la loi électorale). Ils réclament l’annulation du
scrutin, qui est maintenu, de même que sont laissés à disposition
des électeurs leurs bulletins dans les bureaux de vote.
Une élection controversée
Bouteflika a souhaité une participation massive (sinon il
“rentrera chez lui”). Malgré les appels au boycottage lancés par les
“six”, le taux de participation est de 60,25% (selon quelques
candidats il ne serait que de 20%) et Abdelaziz Bouteflika, qui
s’est présenté comme “candidat indépendant”, est élu avec 73,79% des
suffrages exprimés.
Cette élection controversée est perçue diversement à
l’étranger. En France, le ministère des Affaires étrangères dit sa
“préoccupation”, ce qui déclenchera une riposte sévère du nouveau
président, avant que les choses ne rentrent dans l’ordre.
Le 27, prêtant serment, A. Bouteflika promet d’œuvrer pour
la réconciliation nationale, de mettre fin à l’effusion de sang, de
donner une “ouverture juridique et politique” à la trêve de l’AIS,
d’améliorer les rapports régionaux, de relancer les investissements
et l’agriculture. Il appelle ses concitoyens à l’effort, au travail
et à la dignité et maintient le gouvernement de Smaïl Hamdani.
Par Abane Châabane
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Vers la réconciliation nationale ?
Sitôt élu, le président Bouteflika déploie une activité
tous azimuts et retourne en sa faveur une partie de l’opinion qui
lui était hostile, surtout chez les jeunes;
Déposez les armes !
Le
29 mai 1999, dans
son premier discours, Abdelaziz Bouteflika (né le 2 mars 1937 à
Tlemcen) presse les islamistes de réintégrer la société ; le 6 juin,
l’AIS dépose les armes et appelle les autres groupes à la suivre ;
le 9, le FIS approuve. Le 12, Bouteflika annonce un référendum sur
une loi de réconciliation nationale : amnistie partielle pour les
islamistes non coupables de crimes de sang qui se rendront avant le
13 janvier 2000. Une grâce présidentielle, le
5 juillet 2000, libère 2 300 sympathisants islamistes. Le débat
fait rage pendant l’été entre ceux, victimes directes ou indirectes
des violences, qui refusent tout pardon et les «réconciliateurs».
Mais le 16 septembre, à la question «approuvez-vous la démarche
générale du président de la République visant à la concorde civile
et à la paix ?», 98,63% des votants répondent «oui» (85% des 17,5
millions d’électeurs inscrits). A la mi-décembre, plus de 600
membres du GIA s’étaient livrés et presque autant de la phalange El
Mout (la mort).
Lutte contre la corruption
Ce solide appui populaire donne les coudées franches à
Bouteflika, qui s’est lancé dans la lutte contre la corruption : 22
walis sont déchargés de leurs fonctions fin août et la mise en place
d’une commission de réforme de la justice est annoncée. Le président
a du charme, de l’éloquence ; il s’adresse à ses compatriotes aussi
bien en arabe littéraire ou dialectal qu’en français, contribuant
ainsi à une décrispation sur la question linguistique. Il veut tout
mettre en œuvre pour parvenir au redressement national.
Relancer l’économie
A l’extérieur, même démarche, il multiplie voyages et
initiatives : en juin, réunion du comité de suivi de l’UMA pour la
première fois depuis trois ans ; en juillet, 35e sommet de
l’Organisation de l’unité africaine (OUA) créée en 1963. Fin
juillet, les obsèques de Hassan II, roi du Maroc depuis 1961, sont
pour lui l’occasion de rencontres avec son successeur, Mohammed VI,
avec Jacques Chirac et Bill Clinton. On le voit à l’ONU, aux
Etats-Unis, en Espagne, en Italie, à Monaco, fin 1999. Sa visite à
Paris, en juin 2000, resserre les relations distendues. Il faut
absolument relancer l’économie et faire revenir les investisseurs
étrangers… et les Algériens installés hors de leur pays. A ses
concitoyens vivant en France, il envoie une lettre dans laquelle il
leur demande d’être «partie prenante de l’œuvre de reconstruction
nationale».
Une situation contrastée à la veille du deuxième mandat
Le Président a-t-il gagné son pari ? La loi sur la concorde
civile, le rejet de la violence par le peuple, la mobilisation de
l’armée on réduit les horreurs perpétrées par les islamistes. Mais
de graves problèmes subsistent : opposition violente en Kabylie qui
perdure malgré la reconnaissance du berbère comme deuxième langue
nationale au printemps 2002 ; chômage élevé ; crise du logement
accentuée par l’afflux des ruraux qui se réfugient autour des
grandes villes ; appauvrissement d’une partie de la population.
L’atmosphère a cependant changé ; de nombreux Algériens
veulent aller de l’avant et la société civile s’organise au travers
d’associations nombreuses et dynamique.
Retour durable à la stabilité
Le deuxième mandat, obtenu par Bouteflika après une
élection présidentielle intense (surtout contre Benflis, son ex-chef
du gouvernement) mais avec un score favorable très large, va être
utilisé pour renforcer la politique de réconciliation nationale par
l’adoption référendaire d’une charte, stabiliser durablement les
institutions étatiques afin d’entamer leur réforme, effacer
l’endettement grâce à la manne pétrolière et s’atteler au démarrage
économique. Ce dernier objectif, indispensable à l’amélioration de
la vie sociale, n’a pu être atteint, de l’aveu de Bouteflika
lui-même. Les investisseurs étrangers, pourtant bien présents dans
le pays, n’ont pas tous joué le jeu, arguant de la rigidité des
banques ou des problèmes que pose la disponibilité du foncier.
Cependant, l’investissement public a été colossal, ce qui a permis
un taux de croissance appréciable, une amélioration significative du
PIB (y compris celui par habitant) et le lancement de chantiers
colossaux (autoroute Est-Ouest, métro, barrages hydrauliques…).
Un bilan favorable mais non achevé
En dix années de pouvoir Bouteflika, la société algérienne
s’est apaisée, malgré la persistance d’attentats terroristes, mais
elle a beaucoup changé. Ses exigences deviennent de plus en plus
impérieuses à mesure de ces changements et s’élargissent à tous les
secteurs : politique, économique, social, etc. L’industrialisation
pose de sérieux problèmes après l’échec des politiques initiées dans
le domaine et qui s’appuyaient beaucoup sur l’investissement
étranger. Globalement, le bilan du Président reste favorable, mais
il ne peut objectivement être apprécié qu’avec la fin des réformes
et des grands chantiers qui ont été lancés, dans une conjoncture
financière extrêmement favorable durant ces cinq années écoulées.
Une des raisons essentielles qui a conduit Bouteflika à postuler
pour un troisième mandat.
Un des faits les plus significatifs de dix années de
pouvoir Bouteflika, en dehors de toutes les réalisations accomplies
ou même des échecs relatifs à telle ou telle réforme (celle des
banques étant la plus pointée du doigt par l’opposition) réside dans
l’absence d’usure de sa popularité. On a beau l’imputer à la
télévision ou à l’administration, cette popularité demeure immense,
comme le prouve tous les jours l’actuelle campagne électorale.
Abane Châabane
(source : Algérie
de Paul Balta et Claudine Rulleau,
Ed. Les essentiels - Milan 2002)
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