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Cinquième anniversaire de la disparition de Djamel Amrani
La poésie sur
tous les fronts
Il a été l'ami, le
frère, le soutien, le compagnon d'un grand nombre d'entre nous. Sa
vie durant, il aura donné à la mesure de ses générosité et talent ce
qui, assurément, n'est pas peu dire. L'ingratitude des uns, la
bassesse des autres l'auront peu à peu marginalisé sans pour autant
que la graine de résistant qu'il portait en lui comme une seconde
nature n'en ait été en quoi que ce soit altérée.
Loin des
évocations à caractère apologétique et dithyrambique tout droit
sorties du ventre du fameux dicton populaire qui expliquait
l’ingratitude des autres en assurant que «vivant tu n’auras pas eu
une datte mais mort ils viendront accrocher un plein régime au
marbre froid de ta tombe», loin aussi de ces tentations stupides
consistant à chercher à se mettre soi-même en valeur tout en faisant
mine de parler de l’autre, l’on pourrait peut-être imaginer une
volonté d’entretenir la mémoire de quelqu’un sans être obligé de
passer par ce détestable «je» tout droit sorti de l’obsession que
vivent certains d’entre nous – et ils sont nombreux – à se faire les
gardiens d’un temple dont ils ignorent en vérité et la consistance
et la substance. Djamel Amrani, puisque c’est de lui qu’il s’agit et
dont c’est le cinquième anniversaire de la disparition, fut à nos
yeux d’abord et avant l’enfant d’une ville – Alger pour ne pas la
nommer – dont au gré des pérégrinations et des errances folles il
aura su pénétrer les moindres recoins pour en extirper cette
substantifique moelle, pâte indispensable où se moulent le moindre
verbe, le moindre mot, la moindre image, magiquement transfigurés en
poème. Il avait fait irruption dans le domaine de l’écriture, et ce
dès les toutes dernières années de la guerre, en nous avertissant
de sa qualité de témoin. Le témoin de son temps, c’est qu’il sera
resté sa vie durant sans jamais rechigner à la difficulté de la
tâche, sans jamais renier les siens, sans jamais quitter rues et
ruelles qu’il chérissait au moins autant que cette terre qui l’a vu
naître et dont à certains moments l’on était amené à confondre avec
cette femme éternelle et invisible dont il aura fêté et célébré la
beauté et le courage tout au long d’une œuvre considérable mais pas
toujours reconnue à sa juste valeur par un contexte politique qui
avait fait de lui un véritable chahid vivant ; une sorte de sacrifié
avant la lettre encastré dans la poésie de la Révolution comme si le
temps s’était pour lui arrêté.
Durant plus de
quarante longues années, il aura porté haut et fort le flambeau de
la poésie. Sur tous les fronts. Si les plaquettes ou les livres
publiés parlent d’eux-mêmes, il ne faut pas oublier l’incroyable
effort et tout le talent fournis pour faire connaître les autres,
notamment par ses inoubliables émissions de radio, pas plus que l’on
ne saurait passer sous silence la talentueuse équipe dont il
s’entoura pour nous transmettre le venin de la poésie à travers des
récitals que bien peu, parmi ceux qui auront pris la peine d’y
assister, sont prêts aujourd’hui à faire l’impasse. Il écrivait
aussi dans les journaux. Le défunt hebdomadaire Révolution africaine
fut l’un de ses points de chute préférés durant de nombreuses
années. Ami si ce n’est frère de tout le monde, il ne choisissait
pas ses interlocuteurs et l’on pouvait très bien, surtout dans les
années soixante-dix du siècle passé, devisant avec de parfaits
inconnus attablés à une de ces terrasses d’Alger comme il en
fleurissait tant alors. On peut aujourd’hui s’interroger sur le
pourquoi du comment de cet incroyable espoir qu’il a tant cherché à
nous infuser, sachant pertinemment les conditions globales
d’existence qui étaient alors les nôtres : c’est-à-dire la règle du
parler sous contrôle et surtout du savoir quoi dire et comment le
dire sous peine de … Contrairement à Mohammed Dib dont nous nous
plaisons à évoquer le souvenir plus bas, il aura, lui, choisi de
rester. Contre vents et marées. Mais il ne faut pas être naïf et
faire mine de croire à une sorte de sélectivité de et dans l’exil.
Tous les exils sont les mêmes. Tous les exils se ressemblent.
«Toutes les peines
sont capitales pour celui qui parvient au centre», écrivait Kateb
quelque part dans Nedjma. Et ceux qui se souviennent des conditions
de la disparition du poète Amrani n’ont désormais que le silence ou
les larmes pour seuls moyens d’expression.
C’est non pas
toute sa solitude devenue que sa disparition exprime, mais bel et
bien l’état de décomposition et de fragmentation d’un corps social
tout entier voué à l’égoïsme le plus primaire et à l’individualisme
le plus sauvage.
Par
Malik-Amestan B.
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Ce fut aussi le siècle de Dib
De l’écrivain
au poète, le parcours de la marge
Il fut l’un de
ceux, poètes-écrivains, nés entre 1920 et 1930 dans cette Algérie
condamnée à assister, impuissante et rendue, aux cérémonies
grandioses et voulues historiques consacrées à la célébration du
premier centenaire de la colonisation française de l’Algérie, mais
aussi de l’Afrique du nord, comme l’on disait alors, tout entière.
Mohammed Dib est né en 1920 à Tlemcen. Ses premières œuvres, poèmes
ou nouvelles, paraissent dans des revues algéroises d’époque, dans
les Cahiers du sud, Les lettres françaises, la revue Europe… Son
œuvre, tant poétique que romanesque, ne sera véritablement consacrée
et reconnue qu’à partir des années 1980. Il fut l’un de ceux qui dut
subir, contexte colonial aidant, l’étiquette ô combien éprouvante,
d’écrivain partie prenante du courant dit alors «ethnographique.»
La critique, alors essentiellement dominée par les nationalistes
«primaires» mais aussi par une certaine gauche française d’obédience
néo-stalinienne, avait jugé bon d’ainsi classifier ceux d’entre les
algériens, mais aussi africains, qui se piquaient de littérature et
de poésie à partir essentiellement des années 1925-1930. On dit que
«depuis 1945, et principalement 1950, date de parution du Fils du
pauvre, ses principaux représentants seront Mouloud Feraoun
lui-même, Mouloud Mammeri et Mohammed Dib. Il leur était alors
surtout reproché d’écrire en fonction, uniquement, du lecteur
européen. D’être tout à la fois des excentrés et des écrivains non
représentatifs des attentes de leur peuple. Dans le contexte de
l’époque, nul doute que ces critiques à tout le moins injustifiées
trouvaient écho favorable et soutien «militant» chez tous ceux que
la «chose» littéraire, d’autant exprimée dans la langue de
l’occupant, effrayait et rendait hostiles à toute expression qui ne
fut pas celle édictée par eux, par leurs chefs : le zaïmisme était
déjà roi. On estime pourtant aujourd’hui que replacées dans leur
contexte, «ces œuvres sont d’abord des témoignages d’ existence face
à la négation coloniale de l’être maghrébin et qu’ouvrir le livre à
une réalité niée, soit par le mépris brutal et la déculturation
systématique, soit, plus insidieusement, par l’exotisme facile de
descriptions faites de «l’extérieur», c’est donner droit de cité à
sa propre réalité culturelle, même si elle est différente. C’est
déjà une conquête. C’est se servir du langage de l’Autre pour
affirmer sa propre identité, que ce langage, justement, niait.»
Inutile ici de rappeler qu’autant Dib lui-même ou Kateb et Amrani
pour ce qui de la poésie et de la prose y réussirent parfaitement.
De fait, et démagogie à l’appui, tout jouait contre cette première
génération d’écrivains : on leur reprochait d’abord d’écrire de
façon «classique», à la limite scolastique, de ne pas violenter la
langue de l’Autre, ainsi que le feront tant d’écrivains à venir,
pour mieux exprimer la violence subie ; d’écrire de façon
descriptive et ornementiste, caractéristique entre toutes pour
l’époque considérée, d’un «certain regard» comme l’on dirait à
Cannes aujourd’hui, pétri d’abord et avant tout de résidus
orientalistes voire même exotiques. On finira pourtant par
reconnaître que «un an avant l’embrasement du premier novembre 1954,
L’incendie de Mohammed Dib n’est prophétique que pour les naïfs. Le
roman, tout comme les articles de l’auteur, journaliste à Alger
républicain, est déjà un acte révolutionnaire… C’est que nous sommes
en pleine effervescence d’une littérature réputée «engagée» et qui
ne tolère d’autre mode d’expression que celui qui consiste à
remettre, même de façon la plus gauche et amatrice qui soit, l’ordre
colonial contre lequel on a juré de sacrifier sa propre vie, au
besoin. Paradoxe des paradoxes, c’est pratiquement au moment même
où il décide d’abandonner l’écriture réaliste que Mohammed Dib rend
sa carte de militant du parti communiste et décide de prendre les
chemins douloureux mais fertiles de l’exil.
M-A. B.
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