hjk

 

Semaine du 10 au 16 mars 2010

 

Cinquième anniversaire de la disparition de Djamel Amrani

La poésie sur tous les fronts

Ce fut aussi le siècle de Dib

De l’écrivain au poète, le parcours de la marge

 

 

 

 Culture


Accueil

Cinquième anniversaire de la disparition de Djamel Amrani

La poésie sur tous les fronts

Il a été l'ami, le frère, le soutien, le compagnon d'un grand nombre d'entre nous. Sa vie durant, il aura donné à la mesure de ses générosité et talent ce qui, assurément, n'est pas peu dire. L'ingratitude des uns, la bassesse des autres l'auront peu à peu marginalisé sans pour autant que la graine de résistant qu'il portait en lui comme une seconde nature n'en ait été en quoi que ce soit altérée.

Loin des évocations à caractère apologétique et dithyrambique tout droit sorties du ventre du fameux dicton populaire qui expliquait l’ingratitude des autres en assurant que «vivant tu n’auras pas eu une datte mais mort ils viendront accrocher un plein régime au marbre froid de ta tombe», loin aussi de ces tentations stupides consistant à chercher à se mettre soi-même en valeur tout en faisant mine de parler de l’autre, l’on pourrait peut-être imaginer une volonté d’entretenir la mémoire de quelqu’un sans être obligé de passer par ce détestable «je» tout droit sorti de l’obsession que vivent certains d’entre nous – et ils sont nombreux – à se faire les gardiens d’un temple dont ils ignorent en vérité et la consistance et la substance. Djamel Amrani, puisque c’est de lui qu’il s’agit et dont c’est le cinquième anniversaire de  la disparition, fut à nos yeux d’abord et avant l’enfant d’une ville – Alger pour ne pas la nommer – dont au gré des pérégrinations et des errances folles il aura su pénétrer les moindres recoins pour en extirper cette substantifique moelle, pâte  indispensable où se moulent le moindre verbe, le moindre mot, la moindre image, magiquement transfigurés en poème. Il avait fait irruption dans le domaine de  l’écriture, et ce dès  les toutes dernières années de la guerre, en nous avertissant de sa qualité de témoin. Le témoin de son temps, c’est qu’il sera resté sa vie durant sans jamais rechigner à la difficulté de la tâche, sans jamais renier les siens, sans jamais quitter rues et ruelles qu’il chérissait au moins autant que cette terre qui l’a vu naître et dont à certains moments l’on était amené à confondre avec cette femme éternelle et invisible dont il aura fêté et célébré la beauté et le courage tout au long d’une œuvre considérable mais pas toujours reconnue à sa juste valeur par un contexte politique qui avait fait de lui un véritable chahid vivant ; une sorte de sacrifié avant la lettre encastré dans la poésie de la Révolution comme si le temps s’était pour lui arrêté.

Durant plus de quarante longues années, il aura porté haut et fort le flambeau de la poésie. Sur tous les fronts. Si les plaquettes ou les livres publiés parlent d’eux-mêmes, il ne faut pas oublier l’incroyable effort et tout le talent fournis pour faire connaître les autres, notamment par ses inoubliables émissions de radio, pas plus que l’on ne saurait passer sous silence la talentueuse équipe dont il s’entoura pour nous transmettre le venin de la poésie à travers des récitals que bien peu, parmi ceux qui auront pris la peine d’y assister, sont prêts aujourd’hui à faire l’impasse. Il écrivait aussi dans les journaux. Le défunt hebdomadaire Révolution africaine fut l’un de ses points de chute préférés durant de nombreuses années. Ami si ce n’est frère de tout le monde, il ne choisissait pas ses interlocuteurs et l’on pouvait très bien, surtout dans les années soixante-dix du siècle passé, devisant avec de parfaits inconnus attablés à une de ces terrasses d’Alger comme il en fleurissait tant alors. On peut aujourd’hui s’interroger sur le pourquoi du comment de cet incroyable espoir qu’il a tant cherché à nous infuser, sachant pertinemment les conditions globales d’existence qui étaient alors les nôtres : c’est-à-dire la règle du parler sous contrôle et surtout du savoir quoi dire et comment le dire sous peine de … Contrairement à Mohammed Dib dont nous nous plaisons à évoquer le souvenir plus bas, il aura, lui, choisi de rester. Contre vents et marées. Mais il ne faut pas être naïf et faire mine de croire à une sorte de sélectivité de et dans l’exil. Tous les exils sont les mêmes. Tous les exils se ressemblent. 

«Toutes les peines sont  capitales pour celui qui parvient au centre», écrivait Kateb quelque part dans Nedjma. Et ceux qui se souviennent des conditions de la disparition du poète Amrani n’ont désormais que le silence ou les larmes pour seuls moyens d’expression.

C’est non pas toute sa solitude devenue que sa disparition exprime, mais bel et bien l’état de décomposition et de fragmentation d’un corps social tout entier voué à l’égoïsme le plus primaire et à l’individualisme le plus sauvage.

Par Malik-Amestan  B.

 

Haut

Ce fut aussi le siècle de Dib

De l’écrivain au poète, le parcours de la marge

Il fut l’un de ceux, poètes-écrivains, nés entre 1920 et 1930 dans cette Algérie condamnée à assister, impuissante et rendue, aux cérémonies grandioses et voulues historiques consacrées à la célébration du premier centenaire de la colonisation française de l’Algérie, mais aussi de l’Afrique du nord, comme l’on disait alors, tout entière. Mohammed Dib est né en 1920 à Tlemcen. Ses premières œuvres, poèmes ou nouvelles, paraissent dans des revues algéroises d’époque, dans les Cahiers du sud, Les lettres françaises, la revue Europe…  Son œuvre, tant poétique que romanesque, ne sera véritablement consacrée et reconnue qu’à partir des années 1980. Il fut l’un de ceux qui dut subir, contexte colonial aidant, l’étiquette ô combien éprouvante, d’écrivain partie prenante du courant dit alors  «ethnographique.» La critique, alors essentiellement dominée par les nationalistes «primaires» mais aussi par une certaine gauche française d’obédience néo-stalinienne, avait jugé bon d’ainsi classifier ceux d’entre les algériens, mais aussi africains, qui se piquaient de littérature et de poésie à partir essentiellement des années 1925-1930. On dit que «depuis 1945, et principalement 1950, date de parution du Fils du pauvre, ses principaux représentants seront Mouloud Feraoun lui-même, Mouloud Mammeri et Mohammed Dib. Il leur était alors surtout reproché d’écrire en fonction, uniquement,  du lecteur européen. D’être tout à la fois des excentrés et des écrivains non représentatifs des attentes de leur peuple. Dans le contexte de l’époque, nul doute que ces critiques à tout le moins injustifiées trouvaient écho favorable et soutien «militant» chez tous ceux que la «chose» littéraire, d’autant exprimée dans la langue de l’occupant, effrayait et rendait hostiles à toute expression qui ne fut pas celle édictée par eux, par leurs chefs : le zaïmisme était déjà roi. On estime pourtant aujourd’hui que replacées dans leur contexte, «ces œuvres sont d’abord des témoignages d’ existence face à la négation coloniale de l’être maghrébin et qu’ouvrir le livre à une réalité niée, soit par le mépris brutal et la déculturation systématique, soit, plus insidieusement, par l’exotisme facile de descriptions faites de «l’extérieur», c’est donner droit de cité à sa propre réalité culturelle, même si elle est différente. C’est déjà une conquête. C’est se servir du langage de l’Autre pour affirmer sa propre identité, que ce langage, justement, niait.» Inutile ici de rappeler qu’autant Dib lui-même ou Kateb et Amrani pour ce qui de la poésie et de la prose y réussirent parfaitement. De fait, et démagogie à l’appui, tout jouait contre cette première génération d’écrivains : on leur reprochait d’abord d’écrire de façon «classique», à la limite scolastique, de ne pas violenter la langue de l’Autre, ainsi que le feront tant d’écrivains à venir, pour mieux exprimer la violence subie ; d’écrire de façon descriptive et ornementiste, caractéristique entre toutes pour l’époque considérée, d’un «certain regard»  comme l’on dirait à Cannes aujourd’hui, pétri d’abord et avant tout de résidus orientalistes voire même exotiques. On finira pourtant par reconnaître que «un an avant l’embrasement du premier novembre 1954, L’incendie de Mohammed Dib n’est prophétique que pour les naïfs. Le roman, tout comme les articles de l’auteur, journaliste à Alger républicain, est déjà un acte révolutionnaire… C’est que nous sommes en pleine effervescence d’une littérature réputée «engagée» et qui ne tolère d’autre mode d’expression que celui qui consiste à remettre, même de façon la plus gauche et amatrice qui soit, l’ordre colonial contre lequel on a juré de sacrifier sa propre vie,  au besoin.   Paradoxe des paradoxes, c’est pratiquement au moment même où il décide d’abandonner l’écriture réaliste que Mohammed Dib rend sa carte de militant du parti communiste et décide de prendre les chemins douloureux mais fertiles de l’exil.        

M-A. B.

Haut

 

e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche