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Le foncier agricole face au détournement et à la dégradation
Multiples
menaces sur un capital précieux
La session
d'automne de l'Assemblée populaire nationale a programmé l'examen du
foncier agricole, particulièrement celui du domaine privé de l'Etat
qui comprend près de 900 bénéficiaires organisés, en vertu de la loi
19-87 de 1987, en collectifs (exploitations agricoles collectives,
EAC) ou en gestionnaires individuels (exportations agricoles
individuelles, EAI).
Il y a lieu de
rappeler que le projet de loi sur le foncier agricole a été déjà
examiné par le gouvernement et que, pour d’ultimes aménagements de
certains points du texte, sa transmission à l’APN été retardée.
Il paraît que des
points de friction persistent dans le texte du projet entre la
vision du gouvernement et les aspirations des exploitants agricoles
telles qu’elles sont formulées par l’Union nationale des paysans
algériens (UNPA) à l’exemple, apprenons-nous, du bail de jouissance
que les fellahs voudraient voir se prolonger à 99 ans au lieu d’un
délai de 40 ans, ainsi que de la constitution de «société civiles» à
la place des actuelles exploitations, formule qui n’agréerait pas à
l’ensemble des partenaires.
Pour diverses
raisons (historiques, politiques, techniques,…), le facteur foncier
pèse en Algérie, plus qu’ailleurs dans le monde, d’un poids écrasant
sur les performances de l’agriculture.
Le passif de cet
élément décisif n’a pas, en effet, manqué de ressurgir souvent pour
relativiser les efforts et les dépenses que la collectivité
nationale a injectés dans ce secteur si sensible de l’économie
nationale.
Les amendements
apportés en 2008 à la loi domaniale du 1er décembre 1990 ont
consisté à clarifier et mieux encadrer les procédures de mise en
concession du domaine national dans le cadre des investissements
(ventes aux enchères publiques, procédure du gré à gré), à prolonger
la durée de concession en la portant de 33 ans, telle qu’elle était
initialement, à 99 ans, à consacrer l’appartenance à l’Etat des
terres sahariennes dépourvues de titre de propriété et à mieux
conduire l’action de l’Etat contre les occupants sans titres (indue-occupation)
des domaines publics et privés de l’Etat.
L’enrichissement
de la loi domaniale a aussi trait à la consécration du droit de
contrôle par l’administration domaniale sur l’utilisation des biens
relevant du domaine national.
A la recherche
d’une harmonie et d’une fiabilité cadastrales
L’évolution de la
loi domaniale, les extensions successives de la surface agricole
utile par l’effet de la mise en valeur des terres par plusieurs
formules mises en place par les pouvoirs publics dans le cadre des
programmes de développement (accession à la propriété foncière
agricole [APFA], concessions agricoles via les programmes de la GCA,
actions de développement rural et d’agriculture de montagne,
développement de l’oléiculture dans certaines zones de steppe par la
HCDS), la perte de certaines terres à vocation agricole suite aux
programmes d’urbanisation, les conflits entre individus ou
communautés générés par la confusion régnant dans la nature de la
propriété (particulièrement les terres de parcours) et, enfin, la
perte de fertilité affectant certains sols érodés, ont fait que, au
cours de ces cinq dernières années, le thème du foncier agricole est
remonté en surface pour bénéficier de l’attention des pouvoirs
publics, des citoyens, des instances judiciaires (notaires,
tribunaux) et des techniciens du domaine. Cette préoccupation obéit
aux impératifs de définition, de clarification cadastrale et de
consécration des statuts pour le premier facteur de production dans
le domaine de l’agriculture. Elle s’est aiguisée d’une manière
considérable suite à l’ouverture de l’Algérie sur l’économie de
marché. Ainsi, le problème du foncier a pris de telles proportions
que les pouvoirs publics ont eu à se pencher à maintes reprises sur
les lois et règlements qui fondent sa conduite. Plusieurs secteurs
sont concernés par la gestion et le développement du foncier : la
commune, les domaines, le cadastre, la direction de l’agriculture,
la conservation des forêts, les agences foncières, la conservation
foncière,…etc. Pour faire prévaloir harmonie, fluidité et bonne
gestion du foncier avec autant d’intervenants, il faut
nécessairement que les textes législatifs fondamentaux ne souffrent
aucune ambiguïté et que la coordination soit assurée à tous les
niveaux. Il faut dire que l’ancien mode de gestion de l’économie
dirigiste ne permettait pas, voire n’exigeait pas, autant d’efforts
et de vigilance. C’est après l’ouverture économique consacrant
solennellement le droit à la propriété privée et faisant appel à
l’intervention d’une multitude d’agents et d’acteurs économiques – y
compris de nationalité étrangère –, que le «sous-développement» de
l’Algérie en matière de gestion du foncier est apparu au grand jour.
À ce titre, le fouillis des zones industrielles et des anciennes
assiettes foncières relevant d’entreprises publiques dissoutes n’est
que la façade visible de l’imbroglio foncier.
Comment
préserver la vocation des terres ?
Nonobstant les
textes officiels relatifs au secteur de l’Agriculture et malgré les
déclarations rassurantes des officiels sur la volonté de l’Etat de
préserver le foncier agricole des incessantes et diverses agressions
qu’il subit, force est de constater que la situation des terres
ayant la vocation agricole ne cesse de se dégrader par des usages
qui les détournent de leur vocation initiale, mais aussi par la
perte de la valeur agrologique du sol suite au processus de
désertification touchant certaines zones du territoire national.
Paradoxalement, cela se passe au moment où les pouvoirs publics
encouragent par divers dispositifs de soutien à l’extension de la
surface agricole utile (SAU). La SAU algérienne représentait 8
millions d’hectares en 1962. Le ratio SAU/habitant était alors de
0,75 ha/habitant. En 1990, ce taux fléchit à 0,3 ha/habitant. Les
anciennes fermes coloniales faisant partie du domaine privé de
l’Etat s’étendent sur 2,8 millions d’hectares, soit 35% de la SAU.
2,5 millions d’hectares ont été organisés en EAC et EAI à partir de
1987 (soit 96 629 exploitations). Le reste, c’est-à-dire 300 000 ha,
forment les fermes-pilotes et les parcelles d’expérimentation
appartenant à des instituts universitaires de recherche.
En raison de la
dangereuse dépendance alimentaire de notre pays, les spécialistes du
secteur agricole et les pouvoirs publics ont depuis longtemps
identifié certaines contraintes majeures qui obèrent l’essor de
l’agriculture algérienne parmi lesquelles le problème du foncier. Ce
dernier fait que le statut des terres publiques est considéré comme
un frein aux investissements d’autant plus que les usufruitiers
nourrissent une méfiance légendaire à l’égard de l’administration
et, dans certaines régions, se rendent complices de l’avancée du
béton sur les terres agricoles.
L’on peut aisément
entrevoir les retombées sur le travail de la terre et l’impact
psychologique chez les usufruitiers si des titres de concessions
officiels leur étaient établis pour une période de 99 ans avec droit
de transmission par héritage. En tout cas, le souci du gouvernement
en la matière est clair. Il s’agit de sécuriser les exploitants
agricoles et de les inciter à des investissements pérennes (cultures
pluriannuelles, réalisation de certains ouvrages et installations
d’équipements) jusqu’ici boudés en raison de la fragilité de la
relation qui existe entre la terre et son exploitant.
L’ancien ministre
de l’Agriculture et du développement rural, Saïd Barkat, avait
averti que le phénomène des terres agricoles laissées à l’abandon,
exposées à la désertification, serait sévèrement sanctionné. «Les
usufruitiers coupables de tels actes seront poursuivis en justice et
sanctionnés. La mesure s’appliquera même aux propriétaires, entendu
que la terre n’est pas leur propriété à eux seuls, mais c’est la
propriété de toute la collectivité nationale», dira-t-il. La loi
d’orientation agricole votée en 2008 a déterminé la nature des
terres agricoles, les activités agricoles, la formation, la qualité
de la production et l’organisation de la profession agricole de
façon précise afin d’éviter les «intrus» (faux agriculteurs) et les
activités spéculatives qui en résultent.
Les objectifs du
département ministériel de tutelle, en élaborant une loi sur le
foncier agricole, sont, d’après cet ancien responsable, de «mettre
fin à la dilapidation des terres agricoles publiques qui sont
considérées les plus belles et les plus fertiles terres du pays».
Cette mesure législative compte endiguer les transactions
anarchiques et illégales des terres et organiser les modes
d’exploitation collective et individuelle des exploitations
agricoles. Demeure ce cap de la formule de transformation des
exploitations agricoles en sociétés civiles. Les débats prévus à
l’Assemblée sont censés clarifier la situation et mettre fin aux
malentendus.
Mettre un terme
à la dilapidation
En tout cas, le
projet de loi sur le foncier agricole est vu par les différents
partenaires du métier d’agriculteur comme une occasion précieuse de
remettre sur la table non seulement le statut des terres du domaine
privé de l’Etat, mais aussi le dossier de protection des terres
agricoles. En effet, les terres à vocation agricole, qu’elles
relèvent du statut public ou privé, ne cessent de subir les coups de
boutoir d’une politique de développement urbain anarchique et d’une
exposition au phénomène d’érosion de plus en plus dévastateur.
Parallèlement aux
mesures administratives et règlements qui tentent d’adapter
l’intervention et la régulation des pouvoirs publics aux nouveaux
défis du terrain, les investigations relatives au détournement des
terres agricoles de leur vocation initiale et aux transactions
douteuses ou illégales se poursuivent. Ces enquêtes portent sur le
devenir de certaines exploitations agricoles collectives et
individuelles échues à des exploitants en vertu de la loi de 1987
qui a institué ce type d’exploitation en remplacement des anciens
domaines autogérés.
Les pertes des
terres agricoles sous les différentes formes connues dans notre pays
n’ont pas tardé à avoir des répercussion négatives sur l’activité
agricole. Rien que dans le domaine de l’avancée du béton sur les
terres agricoles, il est enregistré que, chaque année, des dizaines
d’hectares des meilleures terres sont phagocytées par une
urbanisation forcenée.
Les déperditions
du capital foncier sont dues aux extensions urbaines que connaissent
les villes algériennes ou à la création de nouvelles agglomérations
(exemple de Sidi Abdellah à la périphérie d’Alger) ou bien encore à
une dilapidation insidieuse due à des détournements et transactions
illégales auxquels se livrent les usufruitiers. Les résultats des
enquêtes de la gendarmerie établis jusqu’à l’année 2007, ont abouti,
d’après le commandement de ce corps de sécurité, à la mise en examen
de plus de 16 000 personnes accusées de dilapidation du foncier
agricole (6 366 ha) dans la seule région d’Alger. Le couloirs côtier
allant de Aïn Benian à Staoueli en passant par Chéraga est l’exemple
le plus connu en la matière. Bien entendu, les actes de désistement
auxquels ont recouru les usufruitiers n’ont aucune valeur légale
puisque les terres qu’ils exploitent relèvent du domaine privé de
l’Etat grevé des fameux trois «i» : inaliénabilité, insaisissabilité
et imprescriptibilité.
Les estimations
font état de la perte de 150 000 hectares de terres agricoles
(publiques et privées) depuis 1962. Ces terres ont été
majoritairement détournées de leur vocation naturelle suite à des
besoins pressants d’urbanisation et d’installation d’infrastructures
publiques.
Parallèlement à la
sollicitation du foncier agricole par la collectivité nationale à
des fins d’urbanisation et d’installation d’infrastructures (routes,
autoroutes,…), et en plus du détournement délictueux par des
«affairistes» installés dans l’illégalité, les terres agricoles
algériennes subissent une menace réelle de désertification liée à
des phénomènes aussi bien naturels qu’anthropiques.
La
désertification en marche
Sans aller jusqu’à
invoquer un phénomène naturel – les changements climatiques – dont
le processus et les impacts sont encore mal maîtrisés, il y a lieu
de focaliser l’attention sur les raisons classiques, fort connues
par ailleurs, qui font que les pertes des espaces steppiques et la
déforestation avancent à un rythme effrayant pour des raisons liées
aux activités humaines. Surpâturage, incendies, façons culturales
inadaptées et autres activités illicites (coupe de bois,
constructions illicites sur des terres agricoles, …) participent
d’une façon fatale à la régression du foncier agricole. Cette
régression l’est en surface ou en qualité selon le type de délit
commis dans la zone.
On estime qu’au
niveau mondial, l’on perd chaque année 25 milliards de tonnes de
sol, et il faudra 1000 ans pour en reconstituer deux centimètres
d’épaisseur. On peut donc considérer que la terre perdue par
l’action de l’érosion l’est presque définitivement. Toutes les
actions de l’homme tendant à réparer cette calamité ne pourront,
dans les meilleurs des cas, que freiner le cours du désastre.
L’Algérie n’a
jamais connu des phénomènes d’érosion aussi dangereux que ceux
enregistrés au cours des 15 dernières années. Le danger pèse non
seulement sur la fertilité des sols, mais aussi sur leur stabilité
mécanique et sur les capacités de rétention des ouvrages
hydrauliques. Ces derniers voient leur longévité se réduire suite à
l’envasement graduel qu’ils subissent.
De même, une
véritable politique de protection du patrimoine foncier exige
beaucoup plus d’effort et de coordination dans le cadre d’un
aménagement rationnel du territoire pour un développement durable.
Les plus grands aléas qui pèsent sur le couvert végétal dans ses
différentes variantes demeurent les pacages non réglementés et les
incendies de forêts. Les surpopulations de bétails élevés en mode
extensif non seulement s’attaquent aux jeunes plantations
forestières et fruitières, mais elles épuisent et dénudent le sol en
lui arrachant les plantes herbacées. A la longue, avec la diminution
drastique de l’offre fourragère, c’est l’élevage lui-même qui sera
remis en cause.
Le pastoralisme,
auquel s’ajoute un mode vie semi-nomade des éleveurs, s’exerce de la
façon la plus anarchique en matière d’exploitation des parcours. La
végétation steppique ne cesse de recevoir les coups de boutoir d’une
exploitation effrénée du capital végétal au point de susciter les
plus grandes inquiétudes des techniciens en la matière et des
pouvoirs publics. Le problème ne se situe pas au niveau de la simple
défense de la biodiversité – une préoccupation noble et sérieuse au
demeurant –, mais surtout sur le plan de l’offre fourragère qui a
dangereusement diminué et sur le plan de la stabilité des sols qui a
reçu un terrible coup du fait des surpâturages qui ne font que
s’aggraver.
Les éleveurs
pensent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de continuer à faire
paître leurs bêtes sur les collines dénudées et les berges chétives
des Hauts Plateaux. Ils ne se rendent pas compte tout de suite de la
menace qui pèse sur leurs propres troupeaux.
Quant aux pouvoirs
publics, et par l’intermédiaire du Haut-Commissariat au
développement de la steppe, des services des Forêts et de
l’Agriculture, des actions de renforcement et de repeuplement de
certaines zones steppiques ont été initiées par le passé, mais les
résultats tardent à se concrétiser sur le terrain. A peine les
chantiers de plantations déguerpissent des lieux, les plantations
sont détruites par les troupeaux.
Revitaliser les
espaces ruraux
Les quelques
espaces plantés par le Service national dans le cadre du barrage
vert et les périmètres réalisés par le HCDS au début de cette
décennie en atriplex et figuier de Barbarie ont connu un sort
funeste ; ils ont été broutés bien avant maturité.
Déjà malmenés par
la sécheresse qui a inauguré le nouveau siècle, soumis à une
pression intolérable des troupeaux ovins et aux labours illicites
pour de maigres productions céréalières, les espaces steppiques
s’appauvrissent chaque jour davantage.
Au vu de cette
menace de désertification qui pèse sur une bonne partie du
territoire des Hauts Plateaux, un plan d’action plus rigoureux
tendant à réglementer les parcours, à en enrichir la teneur et à
améliorer la condition de vie des habitants qui y vivent serait
fortement souhaitable. C’est ce qu’essaie de mettre en place le
nouveau dispositif du ministère de l’Agriculture connu sous
l’intitulé de renouveau rural et décliné en PPDRI (projets de
proximité de développement rural intégré). En raison de la diversité
des facteurs de dégradation des milieux ruraux, épuisant les sols et
faisant fuir les hommes, la stratégie de revivification des espaces
ruraux ne peut être que multidimensionnelle et multisectorielle.
La formule des
PPDRI a été initiée avec cette philosophie de la vision d’ensemble
qui est censée toucher tous les domaines de la vie rurale pour
permettre une stabilisation des populations, le retour des habitants
expatriés dans des conditions sécuritaires particulières, la
création de nouvelles conditions de vie basées sur le
désenclavement, la protection des sols contre l’érosion, le soutien
aux métiers artisanaux, le soutien au développement agricole
(arboriculture, amélioration des sols, élevage), la mobilisation des
ressources hydriques (puits, forages, retenues, captage de sources),
l’installation des services sociaux (santé, école, centres
culturels) et des équipements publics (électricité, gaz,).
Dans ce genre de
projets décentralisés confiés aux différentes structures des
wilayas, le problème crucial soulevé demeure l’intersectorialité qui
est souvent problématique.
Prévenir la perte
des sols et travailler à la protection du capital foncier agricole
passent imparablement par une politique claire, hardie et
transparente basée sur une rigoureuse législation et une pertinente
intervention technique.
Par Saâd
Taferka
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