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Une résolution américaine sur la reconnaissance du génocide
arménien
Les Turcs font
la tête
Jeudi passé à
Washington, la commission des Affaires étrangères de la Chambre des
représentants américaine a approuvé une résolution sur la
reconnaissance dudit génocide arménien par la Turquie en 1915.
Première conséquence, la Turquie a rappelé son ambassadeur à
Washington et ce n'est qu'une première réaction.
Les turcs ne
veulent pas entendre parler de génocide et ils ont leurs raisons.
Mais de manière cyclique, l’action des lobbies arméniens dans
plusieurs capitales occidentales porte ses fruits.
Cette fois encore,
les turcs rejettent dans le fond et dans la forme cette résolution.
Abdallah Gül, le président turc, a déclaré : «Nous condamnons cette
résolution qui accuse la nation turque d’un crime qu’elle n’a pas
commis». Elle n’a «aucune valeur aux yeux du peuple turc», tout en
menaçant de de «conséquences négatives (…) dans tous les domaines».
La résolution est
difficile à comprendre alors que la Turquie, membre de l’OTAN, joue
un rôle essentiel dans la préservation des intérêts américains dans
la région. Cette même résolution n’était pas la bienvenue pour la
secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton qui avait mis en garde
les membres de la commission contre son adoption, arguant que cette
résolution créait de nouveaux obstacles dans le processus de
normalisation entamé entre Erevan et Ankara.
Certes, le texte
n’a pas encore force de loi, mais il vient provoquer pas mal de
chahut dans des relations très utiles entre les Etats-Unis et la
Turquie.
D’ailleurs, ne
faut-il finalement retenir que le chahut que cette résolution a
provoqué ? Dans une contribution paru dans le Washington post,
Henri J. Barkey, professeur visiteur de la prestigieuse institution
Carnegie endowment for international peace, qualifie au lendemain de
son adoption la résolution de farce. Il souligne que cette dernière
avait causé pas mal de dommages à l’action de l’administration Obama
dans son action de sauvetage de la fragile réconciliation entre
Turquie et Arménie. Pour lui la commission de la chambre des
représentants n’a fait que marquer des points en faveur du lobby
arméno-américain. Cela est d’autant plus vrai que l’action du
gouvernement évitera à la résolution de devenir loi. Barkey précise
que la course des arméniens à faire condamner tout révisionnisme
concernant leur génocide se heurte à l’acte de l’université d’Etat
de Erevan qui a honoré d’un titre honoris causa le président
iranien présenté par Barkey comme le révisionniste numéro un de
l’holocauste juif.
Cela étant, les
Turcs n’en sont pas à leur première tentative d’écriture de
l’histoire à travers des textes de loi.
En mai 2006, un
débat était engagé à l’Assemblée nationale française pour discuter
du génocide arménien avec en arrière-plan une loi tendant à
pénaliser le négationnisme du génocide arménien.
La loi n’était pas
passée et le débat n’avait pas pu avoir lieu. Mais cette tentative
confirme cette propension des politiques à vouloir soustraire aux
historiens leur rôle. La Turquie avait brandi la carte des menaces
économiques.
A son époque, des
historiens s’étaient élevés contre ce texte qui tend à réduire
dangereusement le terrain de la recherche. L’association Liberté
pour l’histoire, fondée entre autres par l’historien et académicien
Pierre Nora, qui s’est déjà prononcée sur l’article 4 de la loi sur
les rapatriés (celle de 2005 qui concernait les bienfaits de la
colonisation en Algérie), est de ceux qui ont réagi après
l’annulation du débat autour de la criminalisation du négationnisme
du génocide arménien. Il notait avec satisfaction que les historiens
ont encore la possibilité de travailler sur une affaire qui est loin
d’avoir livré tous ses secrets. Pour autant, la reconnaissance
politique du génocide arménien n’est pas un acte isolé du Parlement
français ou de la commission des affaires étrangères de la Chambre
des représentants US. Les Suédois ont fait la même chose en 1985,
avant de revenir sur la décision en 2000.
Mais de quoi
s’agit-il ?
Pour les Turcs, il
n’y a pas eu génocide et Ankara appelle à l’établissement d’une
commission mixte d’historiens afin d’arriver à des conclusions
satisfaisantes pour les deux pays, Turquie et Arménie. Du reste
certains historiens contestent la thèse du génocide indiquant que
les éléments en leur possession (les mêmes que ceux que brandissent
les Arméniens) ne prouvent pas le génocide, c’est-à-dire
l’extermination décidée et volontaire d’un peuple ou d’une ethnie.
Ainsi Gilles
Veinstein ou Bernard Lewis n’ont jamais nié que les massacres ont
bien eu lieu (ce que disent également les Turcs), mais ils sont
unanimes à refuser de parler de génocide. Mais tout débat en
Occident à ce sujet donne lieu à des dérives dangereuses. Bernard
Lewis a été victime d’un harcèlement qualifié par Pierre Nora de
«terrorisme intellectuel». Lewis est un historien de renom dont les
travaux sur l’histoire du Proche-Orient et sur l’islam font
l’unanimité. Il a travaillé durant quinze ans sur les massacres des
Arméniens avant d’écarter ainsi la thèse de crime contre l’humanité.
Il fut à ce propos traîné devant les tribunaux, en France, pour se
dédire. Galilée n’a pu échapper à la prison et à la torture qu’en
déclarant «et pourtant elle tourne» devant ses juges.
On peut reprocher
aux turcs leur lenteur à répondre à la communauté internationale,
préférant d’abord occulter les massacres et prêtant le flanc aux
critiques sans réagir. Ce n’est que depuis quelques années que l’on
parle du massacre des musulmans par les Arméniens durant cette
période. Mais de toute évidence, le fait même que l’on ne puisse
pas, d’un point de vue purement intellectuel, attester de ce
génocide, la condamnation de la Turquie devient injuste, notamment
pour les générations actuelles. Elle est d’autant plus dangereuse
qu’elle tend à perpétuer les rancœurs et les haines.
En fait, les seuls
événements avérés entre 1914 et 1922 en Anatolie orientale c’est que
l’on se massacrait allégrement dans la région. Plus tard, entre 1988
et 1994, on a poursuivi les tueries en Azerbaïdjan. Si effectivement
des massacres d’Arméniens ont eu lieu, les Arméniens ont aussi à
leur actif des milliers de morts turco-musulmans. On peut y
adjoindre les victimes du terrorisme arméniennes – surtout des
civils innocents et même des diplomates – entre 1975 et 1985,
décimées par le groupe terroriste Asala.
Même si la Turquie
avait effectivement commis un génocide en 1915, les générations
actuelles n’en seraient pas pour autant responsables, comme ne sont
pas responsables les Allemands d’aujourd’hui des crimes nazis contre
l’humanité.
D’un point de vue
géopolitique, on constate que la condamnation pour génocide est liée
aussi à la question du Nagorni Karabakh, territoire revendiqué par
les Arméniens qui en occupent un cinquième, alors qu’il est sous
autorité de l’Azerbaïdjan soutenu par la Turquie.
Dans le même
temps, on a du mal à comprendre la précipitation des membres de la
chambre des représentants américains à adopter une résolution
discutable d’un point de vue académique quand Obama a fait de la
Turquie dès son accession au pouvoir un allié de poids notamment
dans sa tentative de séduction à l’égard des musulmans du monde.
Par Amine
Esseghir
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