|
Accueil
Face
aux tortionnaires d’Abraham Serfaty
Témoignage
contre l’oubli
Avant sa
libération de la prison de Kenitra, à 50 km au nord de Rabat, en
septembre 1991, Abraham Serfaty était considéré comme le plus vieux
prisonnier politique du monde après Nelson Mandela. Opposant
politique, militant de la cause sociale et intellectuel juif
marocain, il a été condamné en 1977 à la prison à vie pour complot
contre la monarchie. Juste après sa libération, il fut expulsé vers
la France sur ordre du ministère de l’Intérieur marocain qui lui a
«inventé» une nationalité brésilienne pour se débarrasser sans coup
férir d’un farouche opposant.
C’est en 1985
qu’il a pu faire publier, par la prestigieuse revue Temps modernes,
fondée par Jean-Paul Sartre, son témoignage sur les sévices et les
traitements inhumains qu’il a subis pendant son incarcération.
Ancien ingénieur
des mines, il avait épousé, pendant sa détention, une enseignante,
Christine Jouvin née Daure. Son épouse lui rendait visite en prison
cinq fois par an. En juillet 1991, le roi Hassan II lui a supprimé
ce droit de visite sous le prétexte que Christine avait «usé et
abusé» de l’hospitalité royale. Il avait par la suite conditionné la
libération de Serfaty à la reconnaissance par ce dernier de la
marocanité du Sahara occidental. «Tant que ce monsieur n’aura pas
reconnu que le Sahara est marocain, la grâce royale ne jouera pas
pour lui», avait-il déclaré à l’époque sur TF1 et la radio RTL.
Christine Jouvin
avait rencontré, en 1972, son futur mari lorsque ce dernier, déjà
emprisonné à plusieurs reprises, avait eu besoin de se cacher avec
deux amis dans un appartement qu’elle lui avait trouvé.
Arrêtée en même
temps que Serfaty en 1976, Christine subira 55 interrogatoires et
trois ans de détention avant d’être expulsée vers la France.
Né en 1926 à
Casablanca, Abraham Serfaty fait ses études secondaires dans cette
ville, puis est admis à l’école des Mines de Paris. De retour au
Maroc, il travaille comme ingénieur des mines. Il est déjà au Parti
communiste français et participe activement aux luttes pour
l’indépendance de son pays, le Maroc.
Serfaty appartient
à la communauté juive marocaine, aussi vieille que le Maroc et la
Berbérie ancienne, renforcée par les groupes installés en Afrique du
Nord après la Reconquista.
Après
l’indépendance du Maroc, en 1956, il devient directeur technique de
Phosphates, un organisme dirigé par Karim Lamrani. Au cours d’une
grève, il prendra publiquement parti pour les mineurs grévistes et
sera renvoyé en disgrâce à Rabat. Il y assurera les fonctions de
directeur des études à l’école d’ingénieurs Mohammedia. Il rejoint
aussitôt l’équipe rédactionnelle de la célèbre revue culturelle
Souffles dirigée par Abdellatif Laâbi qui a purgé une peine de huit
années de prison.
En 1970, Serfaty
rompt avec le Parti communiste, devenu par la suite le Parti du
progrès et du socialisme, et devient membre de la direction centrale
d’une organisation de gauche, Ilal Amam (en avant !). Il est arrêté
et torturé une première fois en 1972, en même temps que Abdellatif
Laâbi. La revue Souffles sera interdite la même année. Libéré, il
échappera à la nouvelle vague d’arrestations pendant laquelle Laâbi
sera arrêté une nouvelle fois.
Refusant de
s’exiler, Serfaty entre dans la clandestinité jusqu’à novembre 1974,
date à laquelle il est arrêté.
Jugé avec 139 de
ses camarades au procès de Casablanca, en janvier et février 1977,
il est condamné à perpétuité. Il reste isolé pendant trois ans,
après avoir passé avec ses camarades quinze mois de tortures au
centre clandestin de Derb Moulay Cherif, à Casablanca. C’est là que
le port des menottes de façon continue pendant ces quinze mois
provoquera les premiers signes du syndrome carpien dont il souffre
depuis, et qui l’empêche de pouvoir se servir de ses mains, en
particulier pour écrire.
Juif marocain,
militant des causes politiques et sociales structuré dans le
mouvement Ilal Amam et antisioniste convaincu, Serfaty est engagé
dans tous les combats où la démocratie et la liberté sont réclamés
et portées par les voix des opprimés.
Le 30 janvier
1984, son fils unique, Maurice Ali Moses, issu d’un premier mariage,
privé de son passeport depuis 1972, est arrêté et torturé, puis
condamné à deux ans de prison ferme, plus deux ans d’interdiction de
séjour à Casablanca.
C’est en février
1984 qu’Abraham Serfaty est dépossédé de sa machine à écrire qui est
pour lui le seul moyen d’écrire depuis que le port des menottes
pendant quinze mois consécutifs lui a ôté l’usage normal de ses
mains.
En prison, Serfaty
n’a jamais dissocié son sort de celui de tous les autres détenus
politiques marocains. Il demande qu’on lui restitue sa machine à
écrire, qu’on l’autorise à se marier et d’avoir des visites en
prison en autorisant celle qu’il veut épouser à rentrer au Maroc. Il
avait aussi réclamé le droit de recevoir les livres autorisés par la
censure marocaine, le droit que son fils obtienne un passeport et
qu’il puisse aller en France voir sa mère, remariée là-bas et
devenue française.
Une partie de ses
revendications sera satisfaite, comme par exemple le droit de se
marier, vœu qu’il réalisera en 1985 avec Christine Jouvin.
La libération de
Serfaty en septembre 1991, malgré les tracasseries obsessionnelles
qu’il subit de la part du régime de Hassan II, fut un grand
soulagement pour tous les démocrates maghrébins et les organisations
de défense des droits de l’homme. Prostré et physiquement amoindri,
il rentre au Maroc après l’accession au pouvoir du roi Mohamed VI.
Les bas-fonds
du cachot
En prison, Serfaty
n’a jamais cédé au désespoir malgré les sévices et les souffrances.
La seule manière pour lui de ne pas sombrer dans la folie semble
être l’écriture. Le témoignage qu’il fait parvenir à la revue Temps
modernes et publié en avril 1986 est d’une insoutenable émotion tant
les scènes et les faits rapportés placent la victime dans une
position d’infra-humanité face à des bourreaux qui exécutent des
ordres précis.
En présentation du
témoignage, les rédacteurs de la revue écrivent : «Abraham Serfaty
n’est pas un prisonnier comme les autres ; sans doute partage-t-il
avec toutes les victimes de l’impitoyable répression au Maroc, le
même courage, la même conviction, le même amour pour le Maroc et son
peuple. Mais Serfaty a ceci de particulier qu’il est devenu une
sorte d’ennemi personnel de la monarchie : non qu’il s’en prenne,
lui, spécialement au monarque (Serfaty est marxiste), il s’est
attaqué, surtout, dans ses écrits et son action, au système
despotique marocain mais la monarchie, elle, veut faire de Serfaty
un cas exemplaire, une punition exemplaire. En brisant Serfaty, en
le torturant, on ne veut pas seulement réduire un militant, un
révolutionnaire, on veut surtout détruire un symbole : un Juif
marocain, qui s’estime à juste titre chez lui au Maroc, par lequel
le destin de ce pays et de son peuple est son propre destin, un
militant révolutionnaire par laquelle des opprimés, des humiliés est
sa propre cause. Voilà ce que veut détruire la monarchie marocaine
en s’acharnant sur Serfaty et sur sa famille, sur sa sœur décédée
deux années après avoir été torturée, sur son fils qui fut
emprisonné et torturé.»
Comment pouvoir
décrire l’indicible horreur des traitements humiliants et
dégradants, le monde hermétique du prisonnier soumis à la torture ?
Serfaty tient, dès le départ, à relativiser le pouvoir d’expression
des mots pour mener à bien une telle entreprise : «Je dois avertir
le lecteur : je n’écris les pages qui suivent, où je tente de
décrire la torture, qu’avec scepticisme. Le monde de la torture est
un monde tellement inhumain qu’il en devient inimaginable pour le
commun des mortels. Heureusement, d’ailleurs, les fantasmes de
l’enfance, les films d’épouvante peuvent donner une idée de ce que
sont ces monstres à la face humaine, déchaînés à détruire le corps
d’un homme pour lui arracher son âme. Mais cette destruction du
corps, cet avilissement dans l’ignoble, ce déchirement de tout
l’être dans la souffrance sans limite, ne peuvent pas être ressentis
à travers une description, qui sera toujours, pour le lecteur,
abstraite, irréelle.»
«Cela est une
première raison, pour laquelle ceux qui subi la torture n’aiment
guère en parler. Une deuxième raison, lorsqu’on l’a subie si
longtemps et si intensément qu’elle a pénétré votre corps et votre
être - et cette raison sera peut-être comprise par le lecteur de ce
texte - est que parler de cela, pour celui qui l’a subie, est comme
s’extirper une vomissure enfouie au fond de son corps. Je dis
enfouie, maintenant, dix ans après. Tant qu’elle est encore vivace,
et cela dure des années, il est impossible à soi-même de la voir en
face. On doit, au contraire, tout faire pour oublier ces heures
immondes, pour retrouver figure humaine, après des mois et des mois
d’avilissement physique, pour que le cœur ne tremble plus à chaque
son qui rappelle cette voix de basse qui me chuchotait à l’oreille,
au plus profond de ma torpeur : « Nuhud » (lève-toi)- et je savais
que c’était pour la torture’’.
Après avoir fait
le procès du régime monarchiste qui a réprimé dans le sang les
soulèvements de Casablanca (1965 - 1981) et du Rif (1959 - 1984)
et de ceux dont le pouvoir est fondé, avant toute chose, sur la
torture et sur le massacre (qui ont éliminé Mehdi Ben Berka et tué
des bagnards à Tazmamart), Serfaty passe à la description de
certaines méthodes atroces de torture qu’il a eu à subir.»
« Il y a d’abord
les chevalets : deux lourds chevalets de bois massif de 1,20m à
10,40 m de hauteur, avec une entaille arrondie et recouverte d’acier
au milieu de la poutre supérieure ; les deux chevalets placés en
vis-à-vis, le tube d’acier qui vous porte est posé dessus et vous
voilà suspendu. Ces deux chevalets peuvent également servir au
support des cordes qui vous lient respectivement poignets et
chevilles dans la torture dite ‘de l’avion’. La suspension du corps
au tube d’acier est à la fois simple et diabolique (…) On m’avait
d’abord déshabillé entièrement pour me faire enfiler la tenue du
Derb (ainsi avons-nous appelé entre nous ce lieu de torture, du nom
du quartier de Casablanca où il est situé, le Derb Moulay Cherif) ;
cette tenue consiste en une chemise et un pantalon de toile kaki,
sans rien d’autre, pas même de sous-vêtements. Assis par terre, les
genoux repliés sur le corps, les bras liés fortement par les
poignets sont enfoncés sur les jambes jusqu’au-dessous des genoux et
les tortionnaires passent alors le tube entre les poignets et le
creux des genoux. Il n’y a plus qu’à vous suspendre. L’étouffement
par l’eau se fait en pesant un torchon à laver les sols (en toile de
sac) sur la bouche. Le raffinement de ces experts de la torture, par
rapport à ceux que j’avais subis à Rabat en janvier 1972, est de se
contenter d’humecter régulièrement le torchon, ce qui produit le
même effet d’étouffement que lorsqu’il est abondamment arrosé, mais
ainsi, le corps ne s’emplissant pas d’eau, la torture peut durer
beaucoup plus longtemps. A plusieurs reprises, sur ce chiffon ainsi
humecté d’eau, les tortionnaires frottaient un produit chimique qui
donne alors une légère mousse. L’effet en est pour le moins
étrange : on éprouve le besoin irrésistible de se mordre la bouche
pour boire son sang.»
Serfaty raconte
aussi les frappes de falaqa sur la plante des pieds pendant
l’administration des autres tortures. Cela se faisait au moyen d’une
bande de caoutchouc renforcée par une armature à la façon des pneus
de voiture. Ses pieds devinrent de grandes cloques et en gardèrent
des traces des années durant.
«Ces coups
réguliers sur la plante des pieds, l’étouffement par le torchon
humecté d’eau sur la bouche et parfois ce produit mousseux qui
rendait fou, tout cela coordonné par le cri du chef à sa
meute : ‘verse de l’eau salée’ (sur les pieds)… ‘ça y est, il boit
son sang, il va parler’… « Allez les gars’… ‘C’est lui qui a écrit
l’article dans Africasia…il faut le faire parler’. Et moi je sentais
mon corps se détacher peu à peu de moi, de plus en plus loin sur un
océan de douleur. A un moment, alors que mon corps était déjà très
loin, alors que m’en étais déjà très détaché et ne le contrôlais
guère plus, je sentis mes intestins se vider complètement sans que
je puisse rien faire pour les maîtriser, comme un spectateur
impuissant de la déchéance de son propre corps.»
Plusieurs autres
méthodes et formes de torture sont décrites avec force détails par
Abraham Serfaty, les unes plus raffinées que les autres. Depuis
novembre 1974 jusqu’à janvier 1976, il en a subi de toutes les
couleurs, mais il n’a pas flanché ni cédé devant l’arbitraire.
Lorsque, le jeudi
15 janvier, il fut présenté au juge d’instruction, ce dernier lui
dit : «Vous de la chance que nous soyons en démocratie !»
«Ainsi suis-je
sorti des entrailles infernales du système pour déboucher, avec la
seule transition de cet escalier en colimaçon, sur le vernis
craquelé de son ’processus démocratique’ dont nous allons désormais
voir en quoi consistent les prisons et les tribunaux officiels»,
termine-t-il son témoignage.
Depuis la mort de
Hassan II, le Maroc a beaucoup évolué sur le plan des droits de
l’homme et des libertés d’expression. Le bagne de Tazmamart est
fermé et certaines voix appellent à en faire un musée des libertés.
Mais face aux nouveaux défis que pose l’islamisme radical, la partie
n’est pas définitivement gagnée.
Saâd Taferka
Haut
E-mail :contact@lesdebats.com |