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Festival latino
Pour s’éloigner de
notre climat de torpeur où les idées les plus hardies avancent à
reculons, et où les audaces intellectuelles passent par la broyeuse
politicienne, il ne serait pas malsain pour la santé mentale d’aller
faire provision de fraîcheur latino-américaine et humer l’air frais
des hauteurs de Maccu Piccu d’où s’exhalent les senteurs glaciales
aiguisées sur les pics de Patagonie et les icebergs de Ushuaia. Elle
est ainsi l’Amérique du Sud, où toutes les frontières terrestres
sont irriguées et même estompées par le même souffle éolien, les
mêmes brises rassembleuses, ponctuées par les mêmes tempêtes entre
les Etats, mais jamais entre les peuples et le fonds culturel
commun. C’est en s’imprégnant de cette réalité du socle
civilisationnel collectif que l’on peut comprendre que des chefs
d’Etat comme le Colombien Uribe et l’Equatorien Correa, dont les
armées étaient sur le point de déterrer la hache de guerre, après
s’être, en conclave continental, traités de tous les noms d’oiseaux,
se serrent la main. Le regard n’était pas des plus affectueux,
méchant même, surtout de la part de l’Equatorien, mais le tonitruant
et imprévisible réconciliateur, le Vénézuélien Chavez, était là pour
dire à l’assistance « l’important est qu’ils se soient serrés la
main, vous ne voulez quand même pas qu’ils se fassent des bisous… ».
Elle est ainsi, l’Amérique du Sud, où les héritiers des Incas et des
Aztèques, mais aussi des conquistadors, ici Hispaniques, là
Portugais, là encore Français (on a tendance à oublier cette autre
colonisation), continuent à étonner le monde et défrayer la
chronique, là par une veille de conflit armé, là par une saisie…
hallucinante de drogue, là encore un carnaval haut en couleurs et
traversé par un faisceau fluorescent de tango, de rumba, de salsa,
de capuera et de trémoussements de popotins. Le comportement très
naturel des leaders latino-américains, où l’on voit les Chavez, le
péruvien Garcia ou le brésilien Lula tutoyer le peuple et être
tutoyé par lui, garder une spontanéité et une aisance qui jurent
avec le protocole et la rigidité du plus enclavé de nos maires, cela
nous semble presque folklorique, alors que le folklore est dans
notre culture de l’apparat dès la montée sur le plus minable siège
de pouvoir. On s’étonne moins de ce caractère latino-américain où le
mot « lutte » est au moins aussi usité que celui de « bonjour » et
de l’évitement de l’hypocrisie des faux-fuyants autant chez le
détenteur du pouvoir que chez l’homme de la rue, lorsqu’on voit le
substrat culturel et artistique qui sous-tend cette transcendance du
vernis et du maquillage du comportement, si chers aux sociétés
occidentales, mais aussi arabes, comme par hasard celles qui nous
irriguent de leur exaltation de la superficialité. C’est quand même
le continent où ont été écrits « J’avoue que j’ai vécu » de Néruda,
« le Pape vert » d’Asturias et « Cent ans de solitude » de Garcia
Marquez, où se sont élevés les chants de Victor Jara et de
Quilapayun, où ont été sculptées toutes les belles grosses dames de
Botero, où ont été dessinées les esquisses architecturales de
Niemeyer et, surtout, là où a été inventé le plus merveilleux
concept de la création moderne, le « réalisme fantastique ». Les
peuples, et les dirigeants qui vont avec, ne s’imbibent pas
stérilement d’une telle atmosphère culturelle, héritée ou actuelle,
qui marque et imprime son recul artistique dans la spontanéité des
chefs qui nous semble folklorique, et dans leurs changements lucides
de positions, qui nous parviennent comme versatilité et volte-faces.
Ainsi parvient jusqu’à nous le naturel latino-américain, après
tamisage par la grille de lecture de notre apparat arabe, sous le
miroir déformant de notre culture occidentale. Mais avouez que ça
nous change, n’est-ce pas ?
Nadjib
Stambouli
e-mail :contact@lesdebats.com
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