Semaine du 12 au 18 mars  2008

  Jalons

Festival latino

 

 
 
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Festival latino

Pour s’éloigner de notre climat de torpeur où les idées les plus hardies avancent à reculons, et où les audaces intellectuelles passent par la broyeuse politicienne, il ne serait pas malsain pour la santé mentale d’aller faire provision de fraîcheur latino-américaine et humer l’air frais des hauteurs de Maccu Piccu d’où s’exhalent les senteurs glaciales aiguisées sur les pics de Patagonie et les icebergs de Ushuaia. Elle est ainsi l’Amérique du Sud, où toutes les frontières terrestres sont irriguées et même estompées par le même souffle éolien, les mêmes brises rassembleuses, ponctuées par les mêmes tempêtes entre les Etats, mais jamais entre les peuples et le fonds culturel commun. C’est en s’imprégnant de cette réalité du socle civilisationnel collectif que l’on peut comprendre que des chefs d’Etat comme le Colombien Uribe et l’Equatorien Correa, dont les armées étaient sur le point de déterrer la hache de guerre, après s’être, en conclave continental, traités de tous les noms d’oiseaux, se serrent la main. Le regard n’était pas des plus affectueux, méchant même, surtout de la part de l’Equatorien, mais le tonitruant et imprévisible réconciliateur, le Vénézuélien Chavez, était là pour dire à l’assistance « l’important est qu’ils se soient serrés la main, vous ne voulez quand même pas qu’ils se fassent des bisous… ». Elle est ainsi, l’Amérique du Sud, où les héritiers des Incas et des Aztèques, mais aussi des conquistadors, ici Hispaniques, là Portugais, là encore Français (on a tendance à oublier cette autre colonisation), continuent à étonner le monde et défrayer la chronique, là par une veille de conflit armé, là par une saisie… hallucinante de drogue, là  encore un carnaval haut en couleurs et traversé par un faisceau fluorescent de tango, de rumba, de salsa, de capuera et de trémoussements de popotins. Le comportement très naturel des leaders latino-américains, où l’on voit les Chavez, le péruvien Garcia ou le brésilien Lula tutoyer le peuple et être tutoyé par lui, garder une spontanéité et une aisance qui jurent avec le protocole et la rigidité du plus enclavé de nos maires, cela nous semble presque folklorique, alors que le folklore est dans notre culture de l’apparat dès la montée sur le plus minable siège de pouvoir. On s’étonne moins de ce caractère latino-américain où le mot « lutte » est au moins aussi usité que celui de « bonjour » et de l’évitement de l’hypocrisie des faux-fuyants autant chez le détenteur du pouvoir que chez l’homme de la rue, lorsqu’on voit le substrat culturel et artistique qui sous-tend cette transcendance du vernis et du maquillage du comportement, si chers aux sociétés occidentales, mais aussi arabes, comme par hasard celles qui nous irriguent de leur exaltation de la superficialité. C’est quand même le continent où ont été écrits « J’avoue que j’ai vécu » de Néruda, «  le Pape vert » d’Asturias et « Cent ans de solitude » de Garcia Marquez, où se sont élevés les chants de Victor Jara et de Quilapayun, où ont été sculptées toutes les belles grosses dames de Botero, où ont été dessinées les esquisses architecturales de Niemeyer et, surtout, là où a été inventé le plus merveilleux concept de la création moderne, le « réalisme fantastique ». Les peuples, et les dirigeants qui vont avec, ne s’imbibent pas stérilement d’une telle atmosphère culturelle, héritée ou actuelle, qui marque et imprime son recul artistique dans la spontanéité des chefs qui nous semble folklorique, et dans leurs changements lucides de positions, qui nous parviennent comme versatilité et volte-faces. Ainsi parvient jusqu’à nous le naturel latino-américain, après tamisage par la grille de lecture de notre apparat arabe,  sous le miroir déformant de notre culture occidentale. Mais avouez que ça nous change, n’est-ce pas ?

Nadjib Stambouli   

 

 

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