Semaine du 14 au 20 février 2007

 Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 19)

 

 
 
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 Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 19)

Il ne s’est agi jusque-là que des questions politiques posées par la transition à la démocratie,  non seulement pour la clarté de l’exposé, mais également pour être mieux à même de faire ressortir dans un deuxième temps leur articulation aux problèmes économiques. Théoriquement, en effet, les deux niveaux semblent tout à fait autonomes l’un par rapport à l’autre. Preuve en est qu’il est possible de les aborder séparément, sans même se demander s’il existe un lien qui fait qu’une action produit ou non une autre sur l’autre. En principe, la démocratisation est un impératif, ou un idéal (mais les deux termes sont équivalents en l’occurrence, les hommes étant gouvernés aussi bien par leurs instincts les plus obscurs que par leurs idéaux), qu’une nation doit accomplir indépendamment du fait qu’elle soit riche ou pauvre. Même s’il était établi que misère et démocratie sont bel et bien incompatibles, il serait encore impossible pour un pays de tendre vers autre chose que la liberté politique. Aussi ne peut-on guère imaginer un parti politique dans un pays pauvre proposer un programme qui reporte le règne  des libertés démocratiques  à un avenir plus clément au plan économique. C’est que la politique c’est plus de l’action que de l’observation, ou de la théorie, c’est de la volonté appliquée à une réalité hérissée de difficultés apparemment insurmontables, bien qu’il n’y ait pas d’action efficace qui ne soit sous-tendue par une théorie juste.

Il reste que la réalité la plus concrète, en somme l’histoire en train de se faire,  à laquelle nous assistons, dont  chacun est acteur à un titre ou à un autre, ne distingue pas quant à elle entre ce qui relève du politique et ce qui ressort à l’économique. Là, ce qui est politique se traduit économiquement, et réciproquement.

Un pays est toujours en transition. S’il jouit déjà de la démocratie, ce sera alors vers plus de démocratie qu’il va tendre ; il est donc lui aussi en transition démocratique ; du moins à ce qui lui semble, car le courant qui l’emporte peut très bien le faire dévier insensiblement, l’entraîner vers une destination autre que celle vers laquelle il croit se mouvoir. La volonté propose et la réalité dispose.

Dans le cas algérien, démocratisation et libéralisation économique sont encore indissociables. Concrètement, la première est une conséquence de la deuxième, qui avait débuté une décennie avant que celle-ci ne s’amorce, en fait dès la disparition du président Boumediene. Ce sont les entraves institutionnelles, et donc politiques, rencontrées par la libéralisation qui ont rendu nécessaire l’ouverture politique. L’abandon du projet socialiste commandait une nouvelle organisation politique, une nouvelle constitution, une constitution libérale. Mais on le sait maintenant, pour que les deux niveaux se raccordent, pour que libéralisation et démocratisation achèvent de converger l’une vers l’autre, tout en restant distinctes, il a fallu qu’elles passent par ce creuset qu’ont été les évènements violents d’octobre 1988. La relation entre les deux processus est au départ celle de cause à effet. S’il était possible de libéraliser sans ouverture politique, c’est sans doute le choix qui aurait été fait et maintenu aussi longtemps que cela pouvait l’être, cela d’ailleurs aurait dispensé de créer presque de toutes pièces une classe politique dont on voit bien aujourd’hui combien elle est si peu représentative, en tout cas pour plusieurs de ses composantes. Et c’est effectivement ce qui a été mis en œuvre les premiers temps,  pendant une décennie, tant que la distorsion était supportable entre la libéralisation en marche et le système de parti unique censé construire le socialisme.

Le fait est que le rapport entre les deux processus est resté le même. On peut même dire que depuis maintenant plus d’une décennie le déséquilibre n’a fait que s’accentuer entre les deux au profit de la libéralisation. Il s’agit toujours de passer à ce qu’on appelle l’économie de marché (comme c’est l’économie d’un pays capitaliste comme l’Algérie ne  l’était pas), et subsidiairement  à la démocratie, celle-ci n’étant à ce point de vue qu’un sous-produit qui n’exige pas par lui-même une action qui soit à la fois spécifique et caractérisée par une urgence équivalente à celle de la première. Si bien qu’on peut se demander si la transition pour les libéraux ne se réduit pas au passage à cette économie de marché qu’ils appellent de leurs vœux et dont on voit les effets néfastes tant sur la majorité des Algériens que sur le développement économique du pays.

On le sait, ce que certains des libéraux dans l’opposition reconnaissent eux-mêmes, les réformes économiques censées faire advenir cette économie de marché n’avancent pas suffisamment vite, et que pour certaines d’entre elles, celles justement qui sont considérées comme les plus importantes, les privatisations par exemple, ou la réforme bancaire, leur échec est une évidence depuis quelque temps déjà. Ces mêmes libéraux, pour la plupart des sans-parti, mais il en est d’autres qui appartiennent à des formations réputées, à tort bien sûr, comme étant de gauche, sont désormais d’avis qu’il faut chercher ailleurs que dans la sphère économique l’explication à cette lenteur qui fait accumuler du retard au pays, l’empêchant ainsi de figurer dans le peloton de tête des pays émergents connaissant les plus fortes croissances. La conjoncture actuelle serait, à bien les entendre, celle d’une phase d’expansion, grâce notamment aux bienfaits de la mondialisation, et l’économie nationale, par la faute des personnes exerçant les responsabilités, non seulement n’en profite pas aujourd’hui, mais est en train d’hypothéquer jusqu’à ses chances de demain, pour autant d’ailleurs qu’elle ne soit pas condamnée à rancir indéfiniment dans le sous développement. Si cette économie ne décolle pas, ce n’est pas parce qu’elle aurait emprunté une mauvaise voie, ni parce que les gouvernants ne voudraient pas poursuivre les réformes nécessaires, en particulier parce que celles-ci auraient pour première conséquence de réduire leur tutelle sur l’économique, la libéralisation étant une espèce de transfert de pouvoir de la bureaucratie à la main invisible d’Adam Smith, mais parce qu’il y a un important déficit démocratique qui fausse toute l’entreprise. Une économie qui laisserait toute l’initiative à l’individu serait une économie qui ne pourrait s’épanouir que dans la liberté, donc en démocratie.

Il faut dire que ces idées que n’oserait soutenir pas même le plus radical des ultralibéraux, exprimées toutefois d’une voix plutôt basse, comme si leurs tenants ressentaient de la peur à se faire entendre, proviennent presque toujours, et encore ce presque est-il seulement donné par acquis de conscience, du coté du groupe informel de ceux qui se sont désignés eux-mêmes comme les réformateurs, et qui se revendiquent non sans conviction comme les initiateurs de toutes les réformes conséquentes entreprises à ce jour. Quand on sait dans quelles conditions politiques ils nous ont concocté tout cela, fort peu favorables à la contradiction en effet, on a des raisons assez sérieuses de douter de la sincérité de leur nouvelle profession de foi démocratique. Notons que les néolibéraux les plus sérieux s’arrangent en général pour ne pas trop mêler les considérations politiques, terrain miné s’il en est, à leurs thèses économiques qu’ils aiment présenter comme des conclusions objectives, d’une vérité certes relative, mais ni plus ni moins que celle des faits scientifiques le mieux établies,  même s’ils ne font pas mystère par ailleurs de leur préférence politique.

D’ailleurs, estimer que la démocratisation constitue la principale condition de réussite d’une libéralisation, dont on serait soi-même partisan, ne va pas sans se porter soi-même la contradiction. C’est qu’un néolibéral convaincu de la justesse de ses prescriptions aux fins de redresser une économie qui va mal, sait très bien que cela passe par des mesures rigoureuses et partiales au plan social qu’on peut difficilement faire passer par des voies démocratiques. Sa différence d’avec les réformateurs algériens ne s’arrêterait pas là. Il ne pourrait pas en effet ne pas voir que soutenir que la démocratisation doit désormais non seulement accompagner les réformes économiques, mais prendre le pas sur elles, c’est se plaider contre soi même, car cela revient à reconnaître que les réformes entreprises à son instigation se sont soldées par l’échec, ou que du moins elles ont abouti à l’impasse, et que la seule façon d’en sortir si l’on veut relancer la machine économique, consiste non seulement à abandonner le projet de les  poursuivre tout en continuant de leur accorder la priorité, mais de les prendre à rebours, de les défaire. Pour la bonne raison qu’une libéralisation qui s’accompagne de la paupérisation de la majorité nécessite pour être menée à son terme un important déficit démocratique. Voici donc où mènerait l’inconséquence : à  se retourner sans le savoir contre ce que l’on estime être pour l’essentiel son œuvre et dont on se montre fier.

Un parti qui voudrait porter le projet socialiste dans les conditions qui sont celles d’aujourd’hui ne pourra que récuser la politique économique qui se mène depuis presque une trentaine d’années et qui a été l’une des causes, sinon la cause majeure de l’apparition de la violence dans un pays réputé jusque-là pour sa stabilité. Son abandon ne se justifie cependant pas  pour des raisons politiques uniquement, compte tenu de ce que sa poursuite suppose l’arrêt du processus démocratique, situation dangereuse qui prépare les explosions généralisées de demain, et de ce qu’elle expose le pays aux ingérences extérieures et aux limitations de souveraineté (qu’on se souvienne de cet épisode de la  troïka européenne dont seul le grotesque atténue la gravité), mais aussi parce qu’elle constitue un échec économique évident et à peu près admis par tout le monde. Les destructions d’emploi et les démantèlements d’entreprises nationales par lesquelles elle a fini par se traduire, il y a tout de même de cela plus près d’une vingtaine d’années,  les rigueurs de toutes sortes qu’elle continue d’imposer, les souffrances qu’elle a provoquées et qu’elle provoque à ce jour, alors que sa principale justification est que celles-ci sont passagères, voilà autant de raisons pour que les socialistes la rejette sans recours possible.

Certes, depuis le contre-choc pétrolier de 1986, le pays n’était plus tout à fait maître de sa politique économique. La crise de l’endettement qui est allée s’exacerbant depuis, l’obligeait sans doute à passer sous les fourches caudines du FMI, mais comme l’abandon du projet socialiste, qui est pour l’essentiel le programme même de la Révolution nationale, n’a pas attendu que cette crise survienne pour s’amorcer avant de s’affirmer, il serait faux de soutenir que d’elle seule procède la nouvelle orientation économique. Si c’était effectivement le cas, et que l’on pensait qu’il y a eu au fond continuité en termes de perspectives chez les pouvoirs qui se sont succédé depuis la disparition de Houari Boumediene,  et que la seule différence d’avec la politique suivie du temps de ce dernier tient à des contraintes d’ordre finalement conjoncturelles, on aurait beaucoup de peine à s’expliquer pourquoi n’a-t-on pas renoué avec le socialisme maintenant que les conditions qui avaient imposé son abandon sont dépassées ?

Il est clair que ce sont des libéraux qui se sont trouvés les uns après les  autres en charge des affaires du pays tout ce temps-là. Les difficultés qu’ils ont rencontrées, en particulier celles dues à l’endettement, semblent bien s’être présentées à eux comme un avantage bien plus que comme un inconvénient, dont le sort les aurait  gratifiés en quelque sorte pour les aider à imposer leurs convictions libéraux et pour l’essentiel antidémocratiques. Puis octobre est venu, qui a levé au niveau institutionnel les derniers obstacles restant en travers de leur projet politique. Ce qui ne veut pas dire que ces difficultés salutaires, que le « désordre créateur » qu’elles ont provoquées, aient été voulues. Il faut être Dieu pour combiner des évènements historiques séparés les uns des autres par des années, et dont il est impossible de prévoir à l’avance tous les effets. Ce n’est que rétrospectivement qu’ils semblent s’être enchaînés dans une seule séquence.

M. Habili

 

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