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politique
Bilan et perspectives (Partie 19)
Il
ne s’est agi jusque-là que des questions politiques posées par la
transition à la démocratie, non seulement pour la clarté de
l’exposé, mais également pour être mieux à même de faire ressortir
dans un deuxième temps leur articulation aux problèmes économiques.
Théoriquement, en effet, les deux niveaux semblent tout à fait
autonomes l’un par rapport à l’autre. Preuve en est qu’il est
possible de les aborder séparément, sans même se demander s’il
existe un lien qui fait qu’une action produit ou non une autre sur
l’autre. En principe, la démocratisation est un impératif, ou un
idéal (mais les deux termes sont équivalents en l’occurrence, les
hommes étant gouvernés aussi bien par leurs instincts les plus
obscurs que par leurs idéaux), qu’une nation doit accomplir
indépendamment du fait qu’elle soit riche ou pauvre. Même s’il était
établi que misère et démocratie sont bel et bien incompatibles, il
serait encore impossible pour un pays de tendre vers autre chose que
la liberté politique. Aussi ne peut-on guère imaginer un parti
politique dans un pays pauvre proposer un programme qui reporte le
règne des libertés démocratiques à un avenir plus clément au plan
économique. C’est que la politique c’est plus de l’action que de
l’observation, ou de la théorie, c’est de la volonté appliquée à une
réalité hérissée de difficultés apparemment insurmontables, bien
qu’il n’y ait pas d’action efficace qui ne soit sous-tendue par une
théorie juste.
Il
reste que la réalité la plus concrète, en somme l’histoire en train
de se faire, à laquelle nous assistons, dont chacun est acteur à
un titre ou à un autre, ne distingue pas quant à elle entre ce qui
relève du politique et ce qui ressort à l’économique. Là, ce qui est
politique se traduit économiquement, et réciproquement.
Un
pays est toujours en transition. S’il jouit déjà de la démocratie,
ce sera alors vers plus de démocratie qu’il va tendre ; il est donc
lui aussi en transition démocratique ; du moins à ce qui lui semble,
car le courant qui l’emporte peut très bien le faire dévier
insensiblement, l’entraîner vers une destination autre que celle
vers laquelle il croit se mouvoir. La volonté propose et la réalité
dispose.
Dans
le cas algérien, démocratisation et libéralisation économique sont
encore indissociables. Concrètement, la première est une conséquence
de la deuxième, qui avait débuté une décennie avant que celle-ci ne
s’amorce, en fait dès la disparition du président Boumediene. Ce
sont les entraves institutionnelles, et donc politiques, rencontrées
par la libéralisation qui ont rendu nécessaire l’ouverture
politique. L’abandon du projet socialiste commandait une nouvelle
organisation politique, une nouvelle constitution, une constitution
libérale. Mais on le sait maintenant, pour que les deux niveaux se
raccordent, pour que libéralisation et démocratisation achèvent de
converger l’une vers l’autre, tout en restant distinctes, il a fallu
qu’elles passent par ce creuset qu’ont été les évènements violents
d’octobre 1988. La relation entre les deux processus est au départ
celle de cause à effet. S’il était possible de libéraliser sans
ouverture politique, c’est sans doute le choix qui aurait été fait
et maintenu aussi longtemps que cela pouvait l’être, cela d’ailleurs
aurait dispensé de créer presque de toutes pièces une classe
politique dont on voit bien aujourd’hui combien elle est si peu
représentative, en tout cas pour plusieurs de ses composantes. Et
c’est effectivement ce qui a été mis en œuvre les premiers temps,
pendant une décennie, tant que la distorsion était supportable entre
la libéralisation en marche et le système de parti unique censé
construire le socialisme.
Le
fait est que le rapport entre les deux processus est resté le même.
On peut même dire que depuis maintenant plus d’une décennie le
déséquilibre n’a fait que s’accentuer entre les deux au profit de la
libéralisation. Il s’agit toujours de passer à ce qu’on appelle
l’économie de marché (comme c’est l’économie d’un pays capitaliste
comme l’Algérie ne l’était pas), et subsidiairement à la
démocratie, celle-ci n’étant à ce point de vue qu’un sous-produit
qui n’exige pas par lui-même une action qui soit à la fois
spécifique et caractérisée par une urgence équivalente à celle de la
première. Si bien qu’on peut se demander si la transition pour les
libéraux ne se réduit pas au passage à cette économie de marché
qu’ils appellent de leurs vœux et dont on voit les effets néfastes
tant sur la majorité des Algériens que sur le développement
économique du pays.
On
le sait, ce que certains des libéraux dans l’opposition
reconnaissent eux-mêmes, les réformes économiques censées faire
advenir cette économie de marché n’avancent pas suffisamment vite,
et que pour certaines d’entre elles, celles justement qui sont
considérées comme les plus importantes, les privatisations par
exemple, ou la réforme bancaire, leur échec est une évidence depuis
quelque temps déjà. Ces mêmes libéraux, pour la plupart des
sans-parti, mais il en est d’autres qui appartiennent à des
formations réputées, à tort bien sûr, comme étant de gauche, sont
désormais d’avis qu’il faut chercher ailleurs que dans la sphère
économique l’explication à cette lenteur qui fait accumuler du
retard au pays, l’empêchant ainsi de figurer dans le peloton de tête
des pays émergents connaissant les plus fortes croissances. La
conjoncture actuelle serait, à bien les entendre, celle d’une phase
d’expansion, grâce notamment aux bienfaits de la mondialisation, et
l’économie nationale, par la faute des personnes exerçant les
responsabilités, non seulement n’en profite pas aujourd’hui, mais
est en train d’hypothéquer jusqu’à ses chances de demain, pour
autant d’ailleurs qu’elle ne soit pas condamnée à rancir
indéfiniment dans le sous développement. Si cette économie ne
décolle pas, ce n’est pas parce qu’elle aurait emprunté une mauvaise
voie, ni parce que les gouvernants ne voudraient pas poursuivre les
réformes nécessaires, en particulier parce que celles-ci auraient
pour première conséquence de réduire leur tutelle sur l’économique,
la libéralisation étant une espèce de transfert de pouvoir de la
bureaucratie à la main invisible d’Adam Smith, mais parce qu’il y a
un important déficit démocratique qui fausse toute l’entreprise. Une
économie qui laisserait toute l’initiative à l’individu serait une
économie qui ne pourrait s’épanouir que dans la liberté, donc en
démocratie.
Il
faut dire que ces idées que n’oserait soutenir pas même le plus
radical des ultralibéraux, exprimées toutefois d’une voix plutôt
basse, comme si leurs tenants ressentaient de la peur à se faire
entendre, proviennent presque toujours, et encore ce presque
est-il seulement donné par acquis de conscience, du coté du groupe
informel de ceux qui se sont désignés eux-mêmes comme les
réformateurs, et qui se revendiquent non sans conviction comme les
initiateurs de toutes les réformes conséquentes entreprises à ce
jour. Quand on sait dans quelles conditions politiques ils nous ont
concocté tout cela, fort peu favorables à la contradiction en effet,
on a des raisons assez sérieuses de douter de la sincérité de leur
nouvelle profession de foi démocratique. Notons que les néolibéraux
les plus sérieux s’arrangent en général pour ne pas trop mêler les
considérations politiques, terrain miné s’il en est, à leurs thèses
économiques qu’ils aiment présenter comme des conclusions
objectives, d’une vérité certes relative, mais ni plus ni moins que
celle des faits scientifiques le mieux établies, même s’ils ne font
pas mystère par ailleurs de leur préférence politique.
D’ailleurs, estimer que la démocratisation constitue la principale
condition de réussite d’une libéralisation, dont on serait soi-même
partisan, ne va pas sans se porter soi-même la contradiction. C’est
qu’un néolibéral convaincu de la justesse de ses prescriptions aux
fins de redresser une économie qui va mal, sait très bien que cela
passe par des mesures rigoureuses et partiales au plan social qu’on
peut difficilement faire passer par des voies démocratiques. Sa
différence d’avec les réformateurs algériens ne s’arrêterait pas là.
Il ne pourrait pas en effet ne pas voir que soutenir que la
démocratisation doit désormais non seulement accompagner les
réformes économiques, mais prendre le pas sur elles, c’est se
plaider contre soi même, car cela revient à reconnaître que les
réformes entreprises à son instigation se sont soldées par l’échec,
ou que du moins elles ont abouti à l’impasse, et que la seule façon
d’en sortir si l’on veut relancer la machine économique, consiste
non seulement à abandonner le projet de les poursuivre tout en
continuant de leur accorder la priorité, mais de les prendre à
rebours, de les défaire. Pour la bonne raison qu’une libéralisation
qui s’accompagne de la paupérisation de la majorité nécessite pour
être menée à son terme un important déficit démocratique. Voici donc
où mènerait l’inconséquence : à se retourner sans le savoir contre
ce que l’on estime être pour l’essentiel son œuvre et dont on se
montre fier.
Un
parti qui voudrait porter le projet socialiste dans les conditions
qui sont celles d’aujourd’hui ne pourra que récuser la politique
économique qui se mène depuis presque une trentaine d’années et qui
a été l’une des causes, sinon la cause majeure de l’apparition de la
violence dans un pays réputé jusque-là pour sa stabilité. Son
abandon ne se justifie cependant pas pour des raisons politiques
uniquement, compte tenu de ce que sa poursuite suppose l’arrêt du
processus démocratique, situation dangereuse qui prépare les
explosions généralisées de demain, et de ce qu’elle expose le pays
aux ingérences extérieures et aux limitations de souveraineté (qu’on
se souvienne de cet épisode de la troïka européenne dont seul le
grotesque atténue la gravité), mais aussi parce qu’elle constitue un
échec économique évident et à peu près admis par tout le monde. Les
destructions d’emploi et les démantèlements d’entreprises nationales
par lesquelles elle a fini par se traduire, il y a tout de même de
cela plus près d’une vingtaine d’années, les rigueurs de toutes
sortes qu’elle continue d’imposer, les souffrances qu’elle a
provoquées et qu’elle provoque à ce jour, alors que sa principale
justification est que celles-ci sont passagères, voilà autant de
raisons pour que les socialistes la rejette sans recours possible.
Certes, depuis le contre-choc pétrolier de 1986, le pays n’était
plus tout à fait maître de sa politique économique. La crise de
l’endettement qui est allée s’exacerbant depuis, l’obligeait sans
doute à passer sous les fourches caudines du FMI, mais comme
l’abandon du projet socialiste, qui est pour l’essentiel le
programme même de la Révolution nationale, n’a pas attendu que cette
crise survienne pour s’amorcer avant de s’affirmer, il serait faux
de soutenir que d’elle seule procède la nouvelle orientation
économique. Si c’était effectivement le cas, et que l’on pensait
qu’il y a eu au fond continuité en termes de perspectives chez les
pouvoirs qui se sont succédé depuis la disparition de Houari
Boumediene, et que la seule différence d’avec la politique suivie
du temps de ce dernier tient à des contraintes d’ordre finalement
conjoncturelles, on aurait beaucoup de peine à s’expliquer pourquoi
n’a-t-on pas renoué avec le socialisme maintenant que les conditions
qui avaient imposé son abandon sont dépassées ?
Il
est clair que ce sont des libéraux qui se sont trouvés les uns après
les autres en charge des affaires du pays tout ce temps-là. Les
difficultés qu’ils ont rencontrées, en particulier celles dues à
l’endettement, semblent bien s’être présentées à eux comme un
avantage bien plus que comme un inconvénient, dont le sort les
aurait gratifiés en quelque sorte pour les aider à imposer leurs
convictions libéraux et pour l’essentiel antidémocratiques. Puis
octobre est venu, qui a levé au niveau institutionnel les derniers
obstacles restant en travers de leur projet politique. Ce qui ne
veut pas dire que ces difficultés salutaires, que le « désordre
créateur » qu’elles ont provoquées, aient été voulues. Il faut être
Dieu pour combiner des évènements historiques séparés les uns des
autres par des années, et dont il est impossible de prévoir à
l’avance tous les effets. Ce n’est que rétrospectivement qu’ils
semblent s’être enchaînés dans une seule séquence.
M. Habili
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