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Librairies
La grande reprise
L'année 2008 serait-elle à mettre sous le signe de la renaissance du
livre ? Tout porte à croire que la léthargie des années passées est
en voie de disparaître. Ces nouvelles librairies qui fleurissent un
peu partout, dans la capitale ou dans d'autres wilayas, ont de quoi
nous réconcilier avec le monde du livre et de la lecture. Et c'est
tant mieux pour nous qui avions presque oublié le plaisir que peut
procurer un livre, emportés que nous sommes par les impératifs de la
vie.
Quand la librairie Al-Ghazali, l'une des plus belles et des plus
fréquentées sur la place d'Alger, a baissé rideau, les amoureux de
la lecture n'ont pas caché leur déception et leur tristesse de voir
ce symbole disparaître. Mais quand à la place de cette librairie un
marchand de chaussures a installé ses quartiers, tout le monde s'est
dit que c'était certainement le début de la fin des librairies et
que, l'une après l'autre, elles connaîtraient sûrement le même sort.
Tout est prévisible et possible dans une société qui s'oriente vers
le modèle de la société de consommation, où l'image et les nouvelles
technologies de l'information et de la communication sont en train
de prendre une place considérable. Cette avancée de la technologie,
si elle est intéressante à plus d'un titre, fait que le livre est
désormais presque relégué aux oubliettes. En effet, qui penserait,
par les temps qui courent, à acheter un livre, ce compagnon de
l'homme qui a tenu la route avec lui des siècles durant et lui a
transmis savoir et sagesse mais aussi détente et plaisir ? Qui
penserait à se prélasser avec un livre alors que tant d'autres
moyens de loisirs existent et n'exigent pas autant de
concentration ? L'image de jeunes gens qui attendent le train ou le
bus en lisant un livre s'est tellement estompée dans les mémoires
qu'on croirait qu'elle n'a jamais existé. Pourtant, il fut un temps
où les Algériens éprouvaient du plaisir à lire et à acheter des
livres. Ce constat n'est pas nouveau et l'oubli ou le désintérêt
pour la chose imprimée a commencé il y a longtemps, quand la
télévision a envahi les maisons. La fascination de l'image ne s'est
toujours pas dissipée malgré toutes ces années et l'avènement de la
parabole avec toutes les chaînes satellitaires qui ont fait
irruption dans notre vie n'a pas arrangé les choses. La fascination
de la Toile, dernière trouvaille après la télévision et la vidéo, a
encore éloigné les gens du livre et les choses se sont passées d'une
façon tellement rapide que personne ne s'en est vraiment rendu
compte. Alors, peu à peu, les libraires commencent à constater que
les livres ne se vendent pas comme de petits pains et que les
jeunes, surtout, ne sont pas très portés sur la lecture. Mais tant
que l'Etat subventionnait les livres et avait le monopole de les
importer, les choses se passaient plutôt bien. Après la dissolution
de l'Entreprise nationale du livre (Enal), c'est carrément le
désarroi chez les librairies qui ne savaient plus quel serait leur
sort. En effet, soixante-quinze librairies, situées pour la plupart
dans les meilleures artères de la capitale, voilà un fonds de
commerce susceptible d'attiser les convoitises de plus d'un. Les
travailleurs de l'Enal se battent tant et si bien qu'à la fin, ces
librairies sont placées en location gérance à des groupes de
travailleurs avant d'être complètement cédées à des particuliers.
A partir de là,
tout était prévisible. Et ce qui est arrivé à la librairie
Al-Ghazali peut parfaitement arriver à d'autres.
De nouvelles librairies fleurissent
Mais, curieusement et après la fermeture d’Al-Ghazali, ne voilà-t-il
pas que de nouvelles librairies voient le jour à Alger, Boumerdes et
Bouira, à la grande joie des amoureux du livre. Cette reprise est
tellement inattendue, à une époque où la culture vient bien après
les préoccupations matérielles, où l'on assiste tous les jours à
l'ouverture de pizzerias et autres fast-foods et rarement à
l'ouverture d'un espace de lecture. Mais si cette reprise est
inattendue, elle a été très bien accueillie par ceux qui avaient de
la peine de voir disparaître des symboles de la culture. Aussi,
c'est avec un grand plaisir que l'on assiste à la réouverture de la
célèbre librairie Les vraies Richesses, sise à la rue Hamani (ex-Charras),
par l'Etablissement arts et culture de la wilaya d'Alger. Cette
officine est célèbre pour plusieurs raisons. D'abord parce que
Antoine de Saint Exupéry y a écrit une partie de son chef-d'œuvre,
Le petit Prince ; ensuite parce qu'elle était le siège des éditions
Edmond-Charles ; elle était aussi le point de rencontre de plusieurs
auteurs comme Albert Camus et Jules Roy. Les écrits indépendantistes
et libéraux qu'elle diffusait durant l'époque de la colonisation
lui ont valu d'être plastiquée, en 1961, par l'OAS. L'inauguration
de cette librairie, pas très distante de la Fac centrale, s'est
faite avec une exposition de photos où l'on voit l'éditeur-libraire
en compagnie des auteurs de cette époque et une quantité d'ouvrages
sauvés de l'attentat perpétré par les commandos ultras. Les vraies
Richesses saura t-elle regrouper les intellectuels et les amoureux
du livre comme cela se faisait avant ? Il va de soi que ce point de
rencontre ne sera pas boudé par les intellectuels.
Un jour après,
c'est sur les hauteurs de la rue Didouche-Mourad, exactement à la
rue Burdeau, que l'on assiste à l'ouverture d'une autre nouvelle
librairie couplée à une maison d'édition. Socrate, puisque c'est
ainsi que notre confrère d'El Djazaïr News a décidé d'appeler
cette librairie, envisage d'être un point de rencontre et d'échange
autour du livre. Un café littéraire y sera organisé tous les jeudis,
qui permettra aux intellectuels d'avoir enfin un lieu où se
rencontrer.
Une autre
librairie, baptisée Mille Feuilles, a été inaugurée au tout début de
l'année 2008. Dotée d'un éventail livresque des plus diversifiés,
gérée par Sid Ali Sekhri, président de Aslia, l'association des
libraires algériens ; il est aussi membre du comité d'organisation
du Salon international du livre d'Alger et qui a acquis une grande
expérience à la librairie Al-Ghazali. Ce nouvel espace se veut un
lieu d'animation surtout pour les auteurs, qu'ils soient affirmés et
connus ou alors tout nouveaux afin qu'ils puissent présenter leurs
produits à travers des rencontres-dédicaces. Des livres destinés aux
jeunes, des ouvrages scientifiques, des romans…. Le lecteur n'aura
que l'embarras du choix. Toujours à Alger, à l'occasion de la fête
des travailleurs et la Journée mondiale de la liberté de la presse
et d'expression, une autre librairie a ouvert ses portes, Errachidia puisque
c'est d'elle qu'il s'agit, a été inaugurée, à Alger, par le ministre
de la Communication. Cette librairie, qui s'étend sur une superficie
de 160m2, est la deuxième du genre après celle ouverte
janvier dernier à la rue Khelifa-Boukhalfa. Les deux espaces
dépendent de l'Agence nationale d'édition et de publicité (Anep).
Errachidia promet d'être un espace d'échange et de confrontation
entre intellectuels. Elle est dotée de 4 074 titres (2 741 en langue
arabe et 1 690 en langue française) qui promettent des lectures
intéressantes. Ces ouvrages touchent à tous les domaines : médecine,
politique, histoire, communication, physique, culture générale…
C'est l'occasion toute trouvée pour «restituer à l'Anep sa
mission culturelle afin qu'elle ne soit plus confinée dans la seule
dimension commerciale». Ces propos du ministre de la
Communication soulignent l'intérêt ou le regain d'intérêt pour la
chose culturelle, et c'est tant mieux après toutes ces années de
léthargie. D'autres librairies verront le jour un peu partout à
travers le pays, de sorte qu'une chaîne similaire à la FNAC en
France sera opérationnelle.
L'Entreprise
nationale des arts graphiques (Enag) n'est pas en reste et compte
participer activement à cette relance. En effet, après avoir ouvert
cinq librairies à travers le territoire national, dont l'une à
Alger et l'autre à Boumerdes, la voilà qui en inaugure encore une
autre dans la wilaya de Bouira. Cette librairie porte le nom de
Mouloud Feraoun, auteur algérien assassiné par l'OAS, en 1962, sur
les hauteurs d'Alger. Au départ, 1 500 titres feront le bonheur des
amoureux de la lecture, un nombre appelé à doubler pour atteindre
les 3 000 livres dans un avenir proche. Sciences, belles lettres,
philosophie, histoire, politique… les lecteurs jusque-là privés d'un
espace culturel auront la possibilité d'étancher leur soif de
lecture, surtout quand on sait que cette région n'est pas
privilégiée en matière d'activités de d'animation culturelle. Aussi,
c'est avec une joie indescriptible que les passionnés du livre ont
accueilli cette initiative.
Les prix resteront t-ils les mêmes ?
Cette renaissance met du baume au cœur car elle nous renvoie à la
belle époque où les librairies ne désemplissaient pas et que
certaines, comme la librairie du Tiers-Monde et Al-Ghazali étaient
de vrais creusets de rencontre pour tous les intellectuels qu'ils
soient conférenciers, journalistes, écrivains, enseignants. Les
étudiants aussi profitaient pleinement de cette aubaine pour acheter
tous les ouvrages dont ils avaient besoin pour leur lecture
personnelle ou leurs travaux.
Une différence de
taille existe entre ces deux époques. Avant, le livre était
subventionné par l'Etat et vendu à un prix symbolique aux clients.
Maintenant, l'Etat s'est presque complètement désengagé. Mieux
encore, l'importateur et le libraire sont soumis à des taxes qui
font que le prix définitif du livre est tout simplement intouchable.
C'est en partie à cause des prix élevés que les gens renoncent à la
lecture. Alors, si rien ne change, l'ouverture des bibliothèques
n'encourage pas à elle seule les gens à lire. Cette réalité
n'échappe à personne. Les libraires se sont tellement plaints de la
TVA de 7% qu'ils sont obligés de débourser et qui grève sérieusement
les prix que tout le monde est au courant de cette situation. Ils
ont aussi tellement de fois demandé la suppression de cette taxe et
des taxes douanières que l'Etat pense à prendre des mesures pour
réduire les prix. C'est pendant l'inauguration de la librairie
Errachidia que le ministre de la Communication a affirmé que l'Etat
déploie des efforts pour que les livres soient enfin accessibles aux
clients, surtout ceux édités localement. Car, précise t-il, le livre
scientifique n'est ni à la portée de l'étudiant ni à celle de
l'enseignant.
La promotion de la
lecture ne peut se faire qu'à travers les bibliothèques, pour cela
deux réseaux existent : celui du ministère de la culture et celui
des bibliothèques communales. Le premier comprend 34 espaces de
lecture intégrés aux maisons de la culture, et si tout va pour le
mieux, ce chiffre devrait atteindre 48. Ce serait vraiment l'idéal
car nous aurons ainsi une bibliothèque par wilaya, à travers tout le
territoire national. Le programme de promotion de la lecture
publique comprend la réalisation de 300 espaces de lecture. La
Bibliothèque nationale, pour sa part, a lancé le projet de création
de 35 annexes d'ici à l'année 2014. Actuellement, 3 annexes sont
déjà opérationnelles à Béjaia, Béchar et Frenda, alors que 11autres
seront livrées durant l'année 2008. Le deuxième réseau compte
environ 500 bibliothèques communales. Le programme qui les concerne
prévoit 1 184 nouvelles créations qui seront, en principe, livrées
durant l'année 2009. Deux départements, celui des Collectivités
locales et celui de la Culture, travaillent conjointement pour mener
à bien ce projet.
Tous ces efforts
visent en premier lieu à promouvoir la lecture chez l'enfant. Qui
mieux que les contes peuvent intéresser l'enfant au monde magique de
la lecture et l'habituer plus tard à lire ? Mais il serait judicieux
que ces mesures s'adaptent aussi à la réalité du citoyen et prennent
en compte le pouvoir d'achat qui se dégrade sans cesse.
Khadidja Mohamed Bouziane
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