Semaine du 30 avril au 6 mai 2008

 

Librairies
La grande reprise

 

 
 
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 Librairies
La grande reprise

L'année 2008 serait-elle à mettre sous le signe de la renaissance du livre ? Tout porte à croire que la léthargie des années passées est en voie de disparaître. Ces nouvelles librairies qui fleurissent un peu partout, dans la capitale ou dans d'autres wilayas, ont de quoi nous réconcilier avec le monde du livre et de la lecture. Et c'est tant mieux pour nous qui avions presque oublié le plaisir que peut procurer un livre, emportés que nous sommes par les impératifs de la vie.
Quand la librairie Al-Ghazali, l'une des plus belles et des plus fréquentées sur la place d'Alger, a baissé rideau, les amoureux de la lecture n'ont pas caché leur déception et leur tristesse de voir ce symbole disparaître. Mais quand à la place de cette librairie un marchand de chaussures a installé ses quartiers, tout le monde s'est dit que c'était certainement le début de la fin des librairies et que, l'une après l'autre, elles connaîtraient sûrement le même sort. Tout est prévisible et possible dans une société qui s'oriente vers le modèle de la société de consommation, où l'image et les nouvelles technologies de l'information et de la communication sont en train de prendre une place considérable. Cette avancée de la technologie, si elle est intéressante à plus d'un titre, fait que le livre est désormais presque relégué aux oubliettes. En effet, qui penserait, par les temps qui courent, à acheter un livre, ce compagnon de l'homme qui a tenu la route avec lui des siècles durant et lui a transmis savoir et sagesse mais aussi détente et plaisir ? Qui penserait à se prélasser avec un livre alors que tant d'autres moyens de loisirs existent et n'exigent pas autant de concentration ? L'image de jeunes gens qui attendent le train ou le bus en lisant un livre s'est tellement estompée dans les mémoires qu'on croirait qu'elle n'a jamais existé. Pourtant, il fut un temps où les Algériens éprouvaient du plaisir à lire et à acheter des livres. Ce constat n'est pas nouveau et l'oubli ou le désintérêt pour la chose imprimée a commencé il y a longtemps, quand la télévision a envahi les maisons. La fascination de l'image ne s'est toujours  pas dissipée malgré toutes ces années et l'avènement de la parabole avec toutes les chaînes satellitaires qui ont fait irruption dans notre vie n'a pas arrangé les choses. La fascination de la Toile, dernière trouvaille après la télévision et la vidéo, a encore éloigné les gens du livre et les choses se sont passées d'une façon tellement rapide que personne ne s'en est vraiment rendu compte. Alors, peu à peu, les libraires commencent à constater que les livres ne se vendent pas comme de petits pains et que les jeunes, surtout, ne sont pas très portés sur la lecture. Mais tant que l'Etat subventionnait les livres et avait le monopole de les importer, les choses se passaient plutôt bien. Après la dissolution de l'Entreprise nationale du livre (Enal), c'est carrément le désarroi chez les librairies qui ne savaient plus quel serait leur sort. En effet, soixante-quinze librairies, situées pour la plupart dans les meilleures artères de la capitale, voilà un fonds de commerce susceptible d'attiser les convoitises de plus d'un. Les travailleurs de l'Enal se battent tant et si bien qu'à la fin, ces librairies sont placées en location gérance à des groupes de travailleurs avant d'être complètement cédées à des particuliers.

A partir de là, tout était prévisible. Et ce qui est arrivé à la librairie Al-Ghazali peut parfaitement arriver à d'autres.
De nouvelles librairies fleurissent
Mais, curieusement et après la fermeture d’Al-Ghazali, ne voilà-t-il pas que de nouvelles librairies voient le jour à Alger, Boumerdes et Bouira,  à la grande joie des amoureux du livre. Cette reprise est tellement inattendue, à une époque où la culture vient bien après les préoccupations matérielles, où l'on assiste tous les jours à l'ouverture de pizzerias et autres fast-foods et rarement à l'ouverture d'un espace de lecture. Mais si cette reprise est inattendue, elle a été très bien accueillie par ceux qui avaient de la peine de voir disparaître des symboles de la culture. Aussi, c'est avec un grand plaisir que l'on assiste à la réouverture  de la célèbre  librairie Les vraies Richesses, sise à la rue Hamani (ex-Charras), par l'Etablissement arts et culture de la wilaya d'Alger. Cette officine est célèbre pour plusieurs raisons. D'abord parce que Antoine de Saint Exupéry y a écrit une partie de son chef-d'œuvre, Le petit Prince ; ensuite parce qu'elle était le siège des éditions Edmond-Charles ; elle était aussi le point de rencontre de plusieurs auteurs comme Albert Camus et Jules Roy. Les écrits indépendantistes et libéraux qu'elle diffusait durant l'époque de la  colonisation lui ont valu d'être plastiquée, en 1961, par l'OAS. L'inauguration de cette librairie, pas très distante de la Fac centrale, s'est faite avec une exposition de photos où l'on voit l'éditeur-libraire en compagnie des auteurs de cette époque et une quantité d'ouvrages sauvés de l'attentat perpétré par les commandos ultras. Les vraies Richesses saura t-elle regrouper les intellectuels et les amoureux du livre comme cela se faisait avant ? Il va de soi que ce point de rencontre ne sera pas boudé par les intellectuels.

Un jour après, c'est sur les hauteurs de la rue Didouche-Mourad, exactement à la rue Burdeau, que l'on assiste à l'ouverture d'une autre nouvelle librairie couplée à une maison d'édition. Socrate, puisque c'est ainsi que notre confrère d'El Djazaïr News a décidé d'appeler cette librairie, envisage d'être un point de rencontre et d'échange autour du livre. Un café littéraire y sera organisé tous les jeudis, qui permettra aux intellectuels d'avoir enfin un lieu où se rencontrer.

Une autre librairie, baptisée Mille Feuilles, a été inaugurée au tout début de l'année 2008. Dotée d'un éventail livresque des plus diversifiés, gérée par Sid Ali Sekhri, président de Aslia, l'association des libraires algériens ; il est aussi membre du comité d'organisation du Salon international du livre d'Alger et qui a acquis une grande expérience à la librairie Al-Ghazali. Ce nouvel espace se veut un lieu d'animation surtout pour les auteurs, qu'ils soient affirmés et connus ou alors tout nouveaux afin qu'ils puissent présenter leurs produits à travers des rencontres-dédicaces. Des livres destinés aux jeunes, des ouvrages scientifiques, des romans…. Le lecteur n'aura que l'embarras du choix. Toujours à Alger, à l'occasion de la fête des travailleurs et la Journée mondiale de la liberté de la presse et d'expression, une autre librairie a ouvert ses portes, Errachidia puisque c'est d'elle qu'il s'agit, a été inaugurée, à Alger, par le ministre de la Communication. Cette librairie, qui s'étend sur une superficie de 160m2, est la deuxième du genre après celle ouverte janvier dernier à la rue Khelifa-Boukhalfa. Les deux espaces dépendent de l'Agence nationale d'édition et de publicité (Anep). Errachidia promet d'être un espace d'échange et de confrontation entre intellectuels. Elle est dotée de 4 074 titres (2 741 en langue arabe et 1 690 en langue française) qui promettent des lectures intéressantes. Ces ouvrages touchent à tous les domaines : médecine, politique, histoire, communication, physique, culture générale… C'est l'occasion toute trouvée pour «restituer à l'Anep sa mission culturelle afin qu'elle ne soit plus confinée dans la seule dimension commerciale». Ces propos du ministre de la Communication soulignent l'intérêt ou le regain d'intérêt pour la chose culturelle, et c'est tant mieux après toutes ces années de léthargie. D'autres librairies verront le jour un peu partout à travers le pays, de sorte qu'une chaîne similaire à la FNAC en France sera opérationnelle.

L'Entreprise nationale des arts graphiques (Enag) n'est pas en reste et compte participer activement à cette relance. En effet, après avoir ouvert cinq librairies à travers le territoire national, dont  l'une à Alger et l'autre à Boumerdes, la voilà qui en inaugure encore une autre dans la wilaya de Bouira. Cette librairie porte le nom de Mouloud Feraoun, auteur algérien assassiné par l'OAS, en 1962, sur les hauteurs d'Alger. Au départ, 1 500 titres feront le bonheur des amoureux de la lecture, un nombre appelé à doubler pour atteindre les 3 000 livres dans un avenir proche. Sciences, belles lettres, philosophie, histoire, politique… les lecteurs jusque-là privés d'un espace culturel auront la possibilité d'étancher leur soif de lecture, surtout quand on sait que cette région n'est pas privilégiée en matière d'activités de d'animation culturelle. Aussi, c'est avec une joie indescriptible que les passionnés du livre ont accueilli cette initiative.
Les prix resteront t-ils les mêmes ?
Cette renaissance met du baume au cœur car elle nous renvoie à la belle époque où les librairies ne désemplissaient pas et que certaines, comme la librairie du Tiers-Monde et Al-Ghazali étaient de vrais creusets de rencontre pour tous les intellectuels qu'ils soient conférenciers, journalistes, écrivains, enseignants. Les étudiants aussi profitaient pleinement de cette aubaine pour acheter tous les ouvrages dont ils avaient besoin pour leur lecture personnelle ou leurs travaux.

Une différence de taille existe entre ces deux époques. Avant, le livre était subventionné par l'Etat et vendu à un prix symbolique aux clients. Maintenant, l'Etat s'est presque complètement désengagé. Mieux encore, l'importateur et le libraire sont soumis à des taxes qui font que le prix définitif du livre est tout simplement intouchable. C'est en partie à cause des prix élevés que les gens renoncent à la lecture. Alors, si rien ne change, l'ouverture des bibliothèques n'encourage pas à elle seule les gens à lire. Cette réalité n'échappe à personne. Les libraires se sont tellement plaints de la TVA de 7% qu'ils sont obligés de débourser et qui grève sérieusement les prix que tout le monde est au courant de cette situation. Ils ont aussi tellement de fois demandé la suppression de cette taxe et des taxes douanières que l'Etat pense à prendre des mesures pour réduire les prix. C'est pendant l'inauguration de la librairie Errachidia que le ministre de la Communication a affirmé que l'Etat déploie des efforts pour que les livres soient enfin accessibles aux clients, surtout ceux édités localement. Car, précise t-il, le livre scientifique n'est ni à la portée de l'étudiant ni à celle de l'enseignant.

La promotion de la lecture ne peut se faire qu'à travers les bibliothèques, pour cela deux réseaux existent : celui du ministère de la culture et celui des bibliothèques communales. Le premier comprend 34 espaces de lecture intégrés aux maisons de la culture, et si tout va pour le mieux, ce chiffre devrait atteindre 48. Ce serait vraiment l'idéal car nous aurons ainsi une bibliothèque par wilaya, à travers tout le territoire national. Le programme de promotion de la lecture publique comprend la réalisation de 300 espaces de lecture. La Bibliothèque nationale, pour sa part, a lancé le projet de création de 35 annexes d'ici à l'année 2014. Actuellement, 3 annexes sont déjà opérationnelles à Béjaia, Béchar et Frenda, alors que 11autres seront livrées durant l'année 2008. Le deuxième réseau compte environ 500 bibliothèques communales. Le programme qui les concerne prévoit 1 184 nouvelles créations qui seront, en principe, livrées durant l'année 2009. Deux départements, celui des Collectivités locales et celui de la Culture, travaillent conjointement pour mener à bien ce projet.

Tous ces efforts visent en premier lieu à promouvoir la lecture chez l'enfant. Qui mieux que les contes peuvent intéresser l'enfant au monde magique de la lecture et l'habituer plus tard à lire ? Mais il serait judicieux que ces mesures s'adaptent aussi à la réalité du citoyen et prennent en compte le pouvoir d'achat qui se dégrade sans cesse.
Khadidja Mohamed Bouziane

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