Semaine du 14 au 20 mai 2008

  Jalons

Liban, le crève-cœur

 

 
 
 Chronique  

Accueil

Liban, le crève-cœur

Le pays au cèdre pleureur, déchiré, tiraillé, sans cesse aux confins de la pulvérisation, se soumet  trop souvent à ce genre macabre d’exercice d’auto flagellation, alors qu’il a sécrété tant de grands hommes, à moins que ce ne soit parce qu’il a enfanté tant de grand hommes, qu’il flirte à chaque fois avec la désintégration. Ce petit pays, géographiquement pas plus volumineux qu’une wilaya algérienne, qui se replace, comme c’est le cas actuellement, aux avant-postes des feux de la rampe médiatique sous l’éternel épouvantail de la guerre civile, issu d’un partage colonial du bon vieux « bilad echham », reste une énigme de résurrection de ses propres cendres. Est-ce parce qu’il est toujours porté à bout de bras par les grandes familles, chrétiennes, coptes, maronites ou orthodoxes,  ou musulmanes et, parmi celles-ci, druzes, sunnites ou chiites, qui gouvernent avec le sceptre de la dynastie, qu’il parvient à s’inscrire dans la durée, certes tumultueuse et chaotique ?. Ces familles, les Gemayel, Eddé, Frangié, Lahoud, Chamoun, et, pour les musulmans, les Joumblatt, Solh et Karamé, ont irrigué de la seigneurie héréditaire et agissante cet exemple unique d’unité par la dissension fratricide, qui donne tout son sens à la formule de « frères ennemis ». Alors, lorsqu’à cette pâte pétrie d’amertume, on ajoute la sauce piquante d’un Nasrallah, saupoudrée des ingrédients de manipulation externe, la mixture s’annonce plutôt détonante… Mais si les grandes familles n’ont pour viatique que les entretueries, voie éminemment suicidaire s’il en est, où réside donc le secret cimentaire qui fait que le pays ne s’est pas encore disloqué ? Osons une sentence, et bien malin qui nous démentirait : là où foisonne la culture, là est le ciment. Le Liban est l’incarnation d’une vie culturelle riche d’animation et de créativité. Le livre y est sacré et la musique ne l’est pas moins. Il y a une vingtaine d’années, alors que le Liban commençait à peine à panser les blessures d’une de ses innombrables guerres internes, aggravée par les bombardements israéliens, nous nous souvenons d’un éditeur français, dans un salon du livre à Alger qui, sollicité pour livrer ses impressions, ne s’était étalé que sur l’impressionnante présence des maisons d’édition libanaises. En effet, sous les bombes, ils avaient tout perdu, sauf les imprimeries qu’ils avaient jalousement préservées pour éviter l’extinction du viatique national, le livre. Faut-il alors s’étonner que ce pays ait donné à la culture, non seulement arabe, mais universelle, les Gibran Khalil Gibran et Amine Maalouf, pour ne citer que les deux auteurs transcendants ? Le rempart culturel contre l’émiettement de la nation libanaise se love également dans la musique et la chanson, et large est la palette où se côtoient à travers les ans, à l’ombre de l’immense Fairouz et de son mari de musicien Rahabani, dans un melting-pot au faisceau artistique et idéologique bigarré, pour ne pas dire divergent, où coexistent donc pêle–mêle les Marcel Khalifa, Ragheb Alama, Nancy Adjram, Magda Roumi, et, sur un tout autre registre, les K. Maro et Mika qui ont succédé au règne de leurs déjà ancêtres chansonniers Sabah, Wadie Essafi et Fahd Bellane. Le ballet Karacalla, le festival de Baalbek sont d’autres piliers de la vie culturelle locale, qui traversent les âges et les guerres, leur aura mondiale leur conférant un statut assimilable à une « constante nationale ». A ceci près que la « constante » version libanaise, contrairement à sa teneur signifiante, n’est pas « une et indivisible », selon la formule consacrée, mais plurielle et non moins… indivisible. La création artistique libanaise puise-t-elle sa vigueur, sa longévité et sa vivacité dans le creuset de la douleur et abreuve-t-elle son inspiration du « vivier macabre » du déchirement ? Non, le cèdre n’a pas à se coltiner le qualifiant de pleureur qui ne sied qu’au saule du même nom, et mérite plutôt les attributs de fier et altier. Le feuillage tremblote sous les guerres, mais les racines sont imbibées en permanence de créations artistiques, et c’est là, pour un pays sans cesse éligible à l’anéantissement, le ciment pérenne et l’élixir de jouvence…

Nadjib Stambouli  

 

 

 e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche