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Liban, le crève-cœur
Le pays au cèdre
pleureur, déchiré, tiraillé, sans cesse aux confins de la
pulvérisation, se soumet trop souvent à ce genre macabre d’exercice
d’auto flagellation, alors qu’il a sécrété tant de grands hommes, à
moins que ce ne soit parce qu’il a enfanté tant de grand hommes,
qu’il flirte à chaque fois avec la désintégration. Ce petit pays,
géographiquement pas plus volumineux qu’une wilaya algérienne, qui
se replace, comme c’est le cas actuellement, aux avant-postes des
feux de la rampe médiatique sous l’éternel épouvantail de la guerre
civile, issu d’un partage colonial du bon vieux « bilad echham »,
reste une énigme de résurrection de ses propres cendres. Est-ce
parce qu’il est toujours porté à bout de bras par les grandes
familles, chrétiennes, coptes, maronites ou orthodoxes, ou
musulmanes et, parmi celles-ci, druzes, sunnites ou chiites, qui
gouvernent avec le sceptre de la dynastie, qu’il parvient à
s’inscrire dans la durée, certes tumultueuse et chaotique ?. Ces
familles, les Gemayel, Eddé, Frangié, Lahoud, Chamoun, et, pour les
musulmans, les Joumblatt, Solh et Karamé, ont irrigué de la
seigneurie héréditaire et agissante cet exemple unique d’unité par
la dissension fratricide, qui donne tout son sens à la formule de
« frères ennemis ». Alors, lorsqu’à cette pâte pétrie d’amertume, on
ajoute la sauce piquante d’un Nasrallah, saupoudrée des ingrédients
de manipulation externe, la mixture s’annonce plutôt détonante… Mais
si les grandes familles n’ont pour viatique que les entretueries,
voie éminemment suicidaire s’il en est, où réside donc le secret
cimentaire qui fait que le pays ne s’est pas encore disloqué ? Osons
une sentence, et bien malin qui nous démentirait : là où foisonne la
culture, là est le ciment. Le Liban est l’incarnation d’une vie
culturelle riche d’animation et de créativité. Le livre y est sacré
et la musique ne l’est pas moins. Il y a une vingtaine d’années,
alors que le Liban commençait à peine à panser les blessures d’une
de ses innombrables guerres internes, aggravée par les bombardements
israéliens, nous nous souvenons d’un éditeur français, dans un salon
du livre à Alger qui, sollicité pour livrer ses impressions, ne
s’était étalé que sur l’impressionnante présence des maisons
d’édition libanaises. En effet, sous les bombes, ils avaient tout
perdu, sauf les imprimeries qu’ils avaient jalousement préservées
pour éviter l’extinction du viatique national, le livre. Faut-il
alors s’étonner que ce pays ait donné à la culture, non seulement
arabe, mais universelle, les Gibran Khalil Gibran et Amine Maalouf,
pour ne citer que les deux auteurs transcendants ? Le rempart
culturel contre l’émiettement de la nation libanaise se love
également dans la musique et la chanson, et large est la palette où
se côtoient à travers les ans, à l’ombre de l’immense Fairouz et de
son mari de musicien Rahabani, dans un melting-pot au faisceau
artistique et idéologique bigarré, pour ne pas dire divergent, où
coexistent donc pêle–mêle les Marcel Khalifa, Ragheb Alama, Nancy
Adjram, Magda Roumi, et, sur un tout autre registre, les K. Maro et
Mika qui ont succédé au règne de leurs déjà ancêtres chansonniers
Sabah, Wadie Essafi et Fahd Bellane. Le ballet Karacalla, le
festival de Baalbek sont d’autres piliers de la vie culturelle
locale, qui traversent les âges et les guerres, leur aura mondiale
leur conférant un statut assimilable à une « constante nationale ».
A ceci près que la « constante » version libanaise, contrairement à
sa teneur signifiante, n’est pas « une et indivisible », selon la
formule consacrée, mais plurielle et non moins… indivisible. La
création artistique libanaise puise-t-elle sa vigueur, sa longévité
et sa vivacité dans le creuset de la douleur et abreuve-t-elle son
inspiration du « vivier macabre » du déchirement ? Non, le cèdre n’a
pas à se coltiner le qualifiant de pleureur qui ne sied qu’au saule
du même nom, et mérite plutôt les attributs de fier et altier. Le
feuillage tremblote sous les guerres, mais les racines sont imbibées
en permanence de créations artistiques, et c’est là, pour un pays
sans cesse éligible à l’anéantissement, le ciment pérenne et
l’élixir de jouvence…
Nadjib Stambouli
e-mail :contact@lesdebats.com
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