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Migration clandestine
Une
responsabilité partagée
Malgré les dangers
de la mer, le durcissement de la législation européenne, les
dispositifs sécuritaires en Europe et en Algérie et les poursuites
judiciaires dont font l’objet les harraga, rien ne semble décourager
ces derniers à être encore et toujours plus nombreux à risquer leurs
vies pour tenter l’aventure. Le mal-vivre dont on parle serait-il
l’unique explication ?
Dans une récente
conférence, l’ambassadeur du Portugal à Alger, dont le pays vient
d’achever la présidence tournante de l’UE, s’est exprimé en faveur
d’un traitement global de l’immigration clandestine, se disant
conscient que ce problème ne peut être résolu par la seule approche
sécuritaire. Il joint ainsi sa voix à la position des pays du
Maghreb qui n’ont eu de cesse de demander que soient mises en place
des conditions favorables de développement dans les pays du Sud,
partant du principe que l’origine de la migration clandestine se
trouve dans les disparités entre les deux rives. C’est sans doute un
bon début puisque l’approche européenne s’est jusque-là borné aux
seuls aspects sécuritaires, non pas dans l’intention, mais dans la
pratique si l’on regarde la faiblesse des retombées des Accords
d’association qui n’ont pas beaucoup rapproché les situations
sociales et économiques des pays européens avec celles de leurs
partenaires maghrébins ni instauré cette fameuse zone de prospérité
partagée portée par la Déclaration de Barcelone. En attendant, les
uns et les autres continuent à endurer un phénomène qui semble
dépasser les autorités et contre lesquelles les mesures n’ont pas
réussi à en amoindrir les effets, et non à inverser sa tendance à la
croissance. La motivation des migrants clandestins serait-elle tout
simplement plus forte que tout ?
Dans une récente
étude, la première qui soit plus ou moins sérieuse et commandé par
le ministère de la Solidarité nationale, un groupe de chercheurs a
tenté de fournir ce que l’on pourrait qualifier de «sociologie du
harrag». Le but était de dégager une compréhension qui soit pratique
et permette d’appréhender dans ses justes facettes le phénomène en
question. Il fallait donc nécessairement dégager, par la même, le
profil du migrant clandestin. De cette étude, l’on apprendra que les
harragas sont âgés entre 18 et 40 ans, sont célibataires à hauteur
de 75% et 63% d’entre eux ont déjà un emploi. Contrairement aux pays
voisins, nos candidats à l’émigration clandestine ne sont pas
forcément d’un faible niveau d’instruction : 38% d’entre eux sont
universitaires alors que 40% ont un niveau scolaire du palier moyen.
Leur situation financière n’est pas aisée mais reste loin de la
pauvreté. Selon cette étude, l’on sait que la migration irrégulière
touche plus les couches moyennes, qui sont fragilisés et qui
risquent de sombrer dans la pauvreté. Cela mène à déduire, aux
termes de cette même enquête, qu’en vérité, qu’ils soient déjà
employés ou pas, les jeunes refusent la précarité et entendent vivre
dans un meilleur niveau de sécurité. C’est donc le sentiment
d’insécurité qui est à la base de l’intention de migrer. C’est ce
sentiment qu’exploitent les réseaux de la migration clandestine et
il y a là matière à souligner que si les chercheurs et les médias
ont concentré leurs efforts de traitement du phénomène sur les
harraga, très peu de travail a été consenti pour décortiquer le
travail clandestin des passeurs et des circuits dans lesquels ils
activent. En effet, on parle beaucoup des causes de la migration
clandestine en s’intéressant aux motivations premières des harraga,
sans doute parce qu’il y a unanimité pour considérer que la lutte
contre le phénomène doit toucher d’abord les causes et non seulement
les symptômes, mais il ne faut perdre de vue que, toujours du point
de vue du harrag, c’est sa perception de ce qui l’attend, de ce dont
il rêve, qui fait aussi partie du problème.
Comment ces
aventuriers voient-ils l’Europe ? Leur imaginaire est certes nourri
par la force des images provenant des chaînes de télévision
françaises qui véhiculent le mode de vie d’une société vivant dans
des pays riches, avec leurs démocraties achevées, leurs modèles
sociaux et leurs loisirs. Le contraste est d’une violence aux effets
incommensurables sur une jeunesse frustrée à beaucoup de niveaux qui
vient virtuellement des choses auxquelles elle n’a pas concrètement
accès. L’autre source de frustration est dans la limitation de la
circulation des personnes, sachant que 100% des harraga sont des
personnes qui ne peuvent pas se rendre en Europe, non faute de
moyens financiers (une traversée en mer coûte au moins deux fois
plus cher qu’un billet d’avion sur le vol le plus onéreux), mais
parce qu’ils ne remplissent pas les critères imposés pour obtenir un
visa d’entrée dans l’un des pays de l’espace Schengen. Mais cela ne
suffit pas pour comprendre ce qui, dans la tête d’un harrag, soit
plus fort que la peur de mourir en mer. Ce qui réussit à prendre le
dessus, et il n’y a aucun mal à le deviner, ce sont les promesses de
l’Eldorado dépeintes par les passeurs eux-mêmes. Ces derniers ne
proposent pas que la traversée. Ils proposent aussi de déposer leurs
«clients» dans des rivages sûrs, loin des dispositifs de sécurité
mis en place sur les côtes de l’Europe. Ils leurs promettent surtout
des contacts et des entrées dans des réseaux situés sur place,
autant de rouages clandestins sensés les prendre en charge, les
héberger et leur fournir un travail au noir comme première étape de
leur intégration. Ces circuits peuvent prendre plusieurs formes que
l’on peut plus ou moins assimiler à de la pure exploitation, puisque
le migrant est alors entièrement sous la botte de ces réseaux qui
deviennent, au vu de sa situation, des protecteurs. L’activité de
ces derniers n’est apparemment pas connue avec précision. Va-t-elle
jusqu’à recruter certains candidats dans les réseaux criminels ?
S’agit-il de fournir des faux documents à l’arrivée afin de
permettre aux migrants de se déplacer à travers toute l’Europe ?
Comment ces derniers finissent-ils par quitter les côtes où ils ont
débarqué pour rejoindre les villes ? L’absence de réponses à ces
questions permet de dire qu’en terre européenne, où de grands moyens
sont consentis pour la surveillance des côtes, la lutte ne semble
pas suffisamment efficace contre les relais des réseaux de migration
qu’empruntent les harraga. Enfin, ce qui renforce aussi la volonté
des migrants, c’est l’existence d’exemples encourageants. A la
lecture de témoignages rapportés par la presse, il serait faux de
croire que les migrants clandestins qui échouent sur les côtes de
l’Europe et qui sont interceptés sont tous et systématiquement
renvoyés chez eux. Par la grâce de certaines lois et procédures, il
y en a qui transitent dans des camps, le temps que leur situation
soit traitée par les autorités locales. Parmi eux, des «chanceux»
traversent les mailles (volontairement faites ?) du filet et
parviennent à rejoindre les rangs de l’immigration légale… choisie.
Autant dire que
dans ce dossier de la migration clandestine, l’approche faite autant
par les responsables que les médias gagnerait à se départir de
certains clichés pour se pencher sur les non-dits, surtout dans le
discours de l’Union européenne qui souhaite la fin de la migration
clandestine mais sans mettre tous les moyens qu’il faut ni pour la
lutte contre les réseaux ni à plus long terme ne serait-ce pour
apporter l’aide promise au développement. Une promesse qui lui a
rapporté jusque-là la levée des barrières à ses produits et services
en mal de débouchés…
Nabil Benali
Le phénomène prend de l’ampleur
Selon un bilan établi durant l’année 2007 par les différents
services de sécurité sur la migration clandestine durant ces trois
dernières années, il ressort que 21 tentatives collectives de
migration clandestine ont été empêchées en 2005, concluant à
l’arrestation de 57 individus. En revanche, la migration clandestine
par mer a enregistré un taux d’évolution de 1 153 % entre 2005 et
2006 !
A
septembre 2007, 918 harraga ont été sauvés d’une mort certaine
durant cette même année, tandis que 1 382 ont été interceptés par
les garde-côtes en 2006 et 336 en 2005. Au total, de 2005 à 2007,
2 340 personnes ont été interceptées en mer avant qu’elles n’aillent
au bout de leur rêve. 1 000 d’entre elles couraient un danger fatal
dont elles furent sauvées de justesse.
N. B.
Haut
Politique
Opinion,
courants, partis
Un fait est
désormais acquis : la classe politique, dans sa forme actuelle, n’a
plus que peu de chose à voir avec la société qu’elle est censée
représenter. S’il existe encore des gens pour s’inscrire en faux
contre ce constat, qui n’est d’ailleurs pas nouveau, sûrement ils ne
doivent pas être nombreux. Les partis eux-mêmes donnent le sentiment
d’attendre qu’un événement se produise qui les mette dans
l’obligation de se transformer, ou plutôt qui leur fera la grâce de
les propulser d’un coup à une autre étape de leur évolution. On ne
les voit pas se remettre en cause, ce qui voudrait dire que prenant
acte des mutations en cours, ils se prépareraient à accomplir leur
propre révolution interne. Le seul d’entre eux où des voix se sont
élevées pour appeler à des réajustements nécessaires, c’est
paradoxalement le FLN, celui qui a le plus d’intérêt à ce qu’aucune
évolution ne survienne, dans le système politique comme dans la
classe politique. Mais l’on sait combien ce mouvement, dont il n’est
pas facile d’apprécier la profondeur, est étroitement lié à la
conjoncture politique. Le FLN est assez coutumier, qui plus est, de
ces dissidences qui se mènent au nom des principes et des intérêts
supérieurs, mais qui se révèlent au bout du compte n’être qu’un
voile pudique jeté sur des calculs d’une toute autre nature.
Peut-être que celle qui a fait parler d’elle dernièrement, qui a
revendiqué un débat interne de fond, dont Abderrezak Bouhara a
semblé le chef de file, n’a-t-elle pas la duplicité de celles qui
l’avaient précédées. Toujours est-il qu’elle ne paraît pas de force
à se développer par elle-même. Elle est à l’évidence tributaire de
quelque chose d’autre, dont elle essaye justement de se démarquer,
mais sans convaincre personne : l’enjeu de la présidence à venir, ou
plus exactement les termes dans lesquelles cette échéance se pose
jusqu’à maintenant. C’est ainsi que cette dissidence a toutes les
choses d’enfler, et peut-être même en fin de compte obtiendra-t-elle
satisfaction, si la direction actuelle du FLN échoue dans son
entreprise, qui est d’obtenir le consensus national autour du
troisième mandat pour le président en fonction. Mais si au contraire
les efforts du secrétaire général et de son équipe sont couronnées
de succès, ce qui n’est pas encore le cas, le FLN ira bien à un
congrès extraordinaire, mais ce ne sera certainement pas pour
débattre de l’avenir et de ses exigences, car celui-ci dépend bien
plus de l’issue de cette présidentielle que des rectifications,
aussi pertinentes qu’elles soient en elles-mêmes, dans la ligne et
les pratiques du parti.
Cela dit, du moins
existe-t-il au FLN une velléité de débat. Ailleurs, c’est le calme
plat, pour ne pas dire le retour à l’hibernation après l’émotion des
locales, qui, comme il fallait s’y attendre, n’ont pas drainé un
grand nombre d’électeurs. Il n’en reste pas moins étonnant qu’il n’y
ait pas un seul d’entre eux au sein duquel se soit posée la question
de savoir pourquoi cette désaffection persistante de l’électorat. On
dirait qu’ils se sont donné le mot pour l’éluder—pour étouffer
l’affaire, en quelque sorte. Les partis les plus minoritaires, à qui
pourtant on ne pouvait guère imputé la forte abstention, ont fait
comme les « grands » : ils n’ont pas essayé de saisir, du moins
publiquement, les raisons pour lesquelles les électeurs ne votent à
toutes les échéances qui se présentent désormais qu’en petit nombre.
Il est vrai qu’ils auraient été tenus, ce faisant, d’aborder le
problème par un autre bout. Il leur aurait fallu en effet tourner le
regard vers eux-mêmes pour se demander pourquoi le reflux électoral
de ceux qui passent pour grands, et qui ne le sont pas en vérité, ne
leur profite pas. Pourquoi ne décollent-ils pas, alors que les
résultats globaux des formations les plus importantes décroissent
sensiblement. Un parti est minoritaire parce qu’il y a des partis
qui sont majoritaires. Mais si ces derniers ne soutiennent plus leur
rang, honnêtement s’entend, comment s’expliquer que les petits
restent quand même petits, autrement que par le fait qu’ils ne sont
pas perçus par l’opinion publique comme des alternatives sérieuses.
Ainsi donc, ni les
grands ni les petits n’avaient intérêt à aborder de front ce genre
de questions. On les voit finalement adopter la même attitude
consistant à faire le dos rond et à attendre un retournement de
conjoncture qui les tirerait d’affaire.
Les partis :
des interprètes de l’opinion
C’est comme s’ils
se disaient les uns comme les autres que l’opinion n’y changera
rien, qu’elle n’est même pas un acteur, n’ayant pas de réalité
précise. Tout au plus, ont-ils l’air de penser, peut-on lui prêter
des sautes d’humeurs, par définition imprévisibles, toujours
inexplicables ; des revirements qui ne tiennent à rien de tangible.
L’opinion est changeante, par nature. Aujourd’hui elle est avec
vous, et demain contre vous. Il se trouve qu’aujourd’hui son
attitude est plutôt négative envers nous, nous la classe politique.
Mais rien n’empêche de penser qu’elle ne reviendra pas plus tard à
de meilleurs sentiments à notre égard.
Ceux qui pensent
cela dans le secret de leur cœur, ou en privé (mais alors en tout
petit comité, et d’une petite voix en plus, car il ne faut surtout
pas qu’il y ait là une oreille indiscrète susceptible de le
rapporter), doivent bien se douter de temps en temps qu’ils se
payent de balivernes. S’ils pensent vraiment qu’il n’existe pas
d’opinion nationale au sens d’acteur collectif, bien plus
déterminant, dans une situation de crise en particulier, que la
classe politique, qu’ils nous expliquent alors à qui eux-mêmes
s’adressent-ils quand ils font une quelconque proposition? Au
pouvoir ? Mais le pouvoir n’est pas une chose qu’on détient ou qu’on
ne détient pas, c’est un rapport. Le pouvoir lui-même, sauf dans un
régime de terreur, et ce n’est pas notre cas, tient parce que la
majorité le veut bien. Faire de la politique, quand on est dans
l’opposition notamment, c’est faire tout ce qui est en son pouvoir
pour convaincre chaque Algérien en particulier, et ainsi gagner à
soi la majorité. C’est justement cela l’opinion nationale, la
majorité des citoyens.
Et nécessairement
cette majorité préexiste à l’action des partis.
Le fait est que
pour faire une classe politique, il faut le concours de trois
choses : une opinion nationale, c’est-à-dire une nation sujet de sa
propre histoire ; des courants d’opinion, car dans son principe
l’opinion nationale n’est pas un espace homogène, elle est traversée
et structurée par des clivages fondamentaux (il en est deux chez
nous : Etat/Religion et travailleurs/Possédants, qui à eux seuls
démontrent que l’Algérie est un Etat moderne) ; enfin, des partis en
adéquation avec les deux premiers facteurs. Ces derniers existent
et ils sont agissants. Sans la crise qui persiste (elle ne pourra
être véritablement surmontée que dans l’épanouissement
démocratique), il aurait été compréhensible de ne pas les voir à
l’œuvre et, en conséquence, de mettre en doute leur existence.
Mais alors, se
demandera-t-on peut-être, à quoi peuvent servir les partis si dans
une crise, il est possible de se passer d’eux et s’il est des
réalités plus fondamentales : opinion nationale et courants
politiques ? A quelque chose d’essentiel, mais qui est cependant
secondaire par rapport aux deux autres conditions.
Une opinion
nationale ne sait dire que non, non à ce dont elle ne veut
absolument pas. C’est à travers des partis qu’elle pourra dire oui,
oui à l’une ou l’autre de leurs offres politiques. Et quand
celles-ci n’existent pas, ou ne sont pas de nature à emporter son
adhésion, c’est toute la classe politique qui se trouve remise en
cause. Parce que ne sachant que dire non à ce qui est proposé mais
qu’elle estime nuisible, pas nécessairement proposé par la classe
politique d’ailleurs, ce non qu’elle signifie par un biais ou par un
autre attend d’être interprété par la classe politique. Cette
dernière, qui n’est au fond qu’un instrument, ou un organe, n’est
cependant pas là uniquement pour exécuter la tâche qui lui aura été
indiquée. Elle est en effet assez spécialisée et compétente, ou
devrait l’être, pour être en mesure de savoir ce que la société
attend d’elle. Alors seulement, elle pourra agir.
La classe
politique telle qu’elle se présente n’est à l’évidence pas à la
hauteur de cette tâche.
M. Habili
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |