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La Chronique
Urbaine De Jean-Jacques Deluz |
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Formalisme
(1re partie)
Deux façons de
concevoir l’architecture
Le formalisme
n’est pas un style ; c’est plutôt, au contraire, une absence de
méthode, un dogmatisme. Cela se retrouve dans toutes les formes
d’expression artistique et particulièrement dans la poésie, la
peinture et l’architecture. C’est sur cette dernière que je
focaliserai mes réflexions, dans ce chapitre en trois épisodes.
Il y a formalisme
chaque fois que le concepteur (l’artiste, l’architecte…), au lieu de
puiser dans la réalité du problème qu’il a à résoudre, invente une
forme. Une telle définition peut surprendre car on imagine
volontiers que l’artiste est un inventeur de formes ; la nuance est
subtile. En réalité, personne n’invente quoi que ce soit ; chaque
objet nouveau procède des objets ou des connaissances qui l’ont
précédé. Picasso n’aurait pas été ce qu’il fut s’il n’y avait pas eu
avant lui Gauguin, Velasquez ou les arts primitifs. Le Corbusier
n’aurait pas été la tête de file de l’architecture moderne sans ses
maîtres (Lepplatenier à la Chaux-de-Fond, Perret à Paris, son voyage
en Turquie) ou du moins si ces maîtres à penser n’avaient pas été
là, il y en aurait eu d’autres ; chacun tire sa substance dans ce
qu’il trouve et cette faculté d’absorption est une des clés de la
capacité créatrice. D’autre part, chaque objet nouveau procède d’un
environnement et d’une conjoncture : autrement dit de tout cet
ensemble de données physiques et mentales dans lequel nous sommes
immergés. Si l’on n’invente rien à proprement parler, on crée et
cet acte est le résultat d’une alchimie complexe. D’un côté, comme
on l’a vu à propos de Picasso ou de Le Corbusier, il y a l’acquit
expérimental, ce qu’on appelle la culture ; d’un autre, il y a la
capacité à transformer les données d’un problème (je fais le
portrait d’une personne, je construis une maison pour un client) en
forme concrète, en tableau, en bâtiment. Là intervient la faculté
imaginative : culture et imagination. Mais l’imagination n’est pas
la baguette magique. Il faut comprendre qu’on n’invente jamais rien
mais qu’on interprète, de la façon la plus riche et la plus
véridique possible, les données de la réalité. Déjà Diderot, au
XVIIIe siècle, pressentait cela : “L’imagination est
la faculté de se rappeler des images”, écrivait-il dans De
la poésie dramatique. Puis Baudelaire, au XIXe
siècle, avait émis cette idée (cité par Todorov) : “L’imagination
est la plus scientifique des facultés, parce qu’elle seule comprend
l’analogie universelle” et “l’imagination est la reine du
vrai” et Shelley (cité par Bachelard) : “L’imagination est
capable de nous faire créer ce que nous voyons.” Parmi nos
contemporains, l’écrivain et photographe Hervé Guibert notait à
propos de Kertèsz : “Il faut de l’imagination pour voir la
réalité”, et Jean-Paul Sartre, dans Situations X,
“intelligence, imagination, sensibilité, sont une seule et même
chose que je pourrais désigner sous le nom de vécu”. C’est
Gabriel Garcia-Marquès qui a peut-être le mieux défini ce phénomène
en montrant que dans tous ses textes, même les plus fous, la réalité
était toujours à la base des images produites : l’irréalité de ses
visions n’était toujours qu’une amplification lyrique de ce qu’il
avait vu ou vécu. Cent ans de solitude peut être décrypté
entièrement avec cette clé.
Pour
l’architecture, le processus créatif est de même nature : culture
(mémoire) et réalité nourrissent l’imagination, l’imagination
produit l’objet logique qui est, d’une certaine façon, le résultat
d’une équation si complexe qu’aucun ordinateur ne pourrait y
répondre.
On peut
comprendre, dès lors, ce qu’est le formalisme : c’est la démarche
inverse de tout ce qui précède. Privée de tout appui sur la réalité
du problème posé – privée de son aliment naturel qui n’est pas
l’objet à créer, en soi, mais la substance nourricière qui peut
donner naissance à cet objet, l’imagination devient une simple
machine à fabriquer des formes ; et comme il faut des prétextes pour
justifier ces formes, elle ne peut s’appuyer que sur des dogmes ou
des modèles. Les mots qui pourront qualifier le formalisme seront la
gratuité, l’arbitraire, la simplification, qui ne veut pas dire la
simplicité, car elle se traduit souvent, au contraire, par de la
complication inutile.
Je parlerai, dans
les chroniques suivantes, de l’aspect historique de ces notions.
Pour le moment, je me contenterai de regarder ce qui se passe
aujourd’hui : sur le plan mondial, l’architecture actuelle, qui
bénéficie de la publicité des médias, est à l’opposé de tout le
développement précédent ; elle est la quintessence du formalisme.
Plusieurs phénomènes s’interfèrent ; le pouvoir de l’argent s’est
approprié l’outil médiatique, et chaque groupe dominant,
(entreprises cotées à la Bourse, monopoles financiers, ou pouvoirs
politiques) cherche à s’affirmer au-dessus des autres : à celui qui
fera le building le plus haut ou le bâtiment le plus étonnant. Les
architectes, avides de commandes prestigieuses et rentables, se
battent sur ce terrain ; ils ne cherchent plus à produire l’objet le
plus logique ou le mieux adapté à la réalité de son environnement,
mais à dresser dans l’espace l’image la plus spectaculaire possible.
Aussi s’internationalisent-ils le plus possible dans les domaines
les plus juteux, immeubles d’affaires, musées ou salles de
spectacles, palais des congrès, etc. et s’intéressent de moins en
moins au quotidien des habitants, à l’habitat, aux petits
aménagements urbains qui font le sel de la vie. Enfin, les médias
alimentent la machine : les critiques ne s’intéressent plus qu’à
l’œuvre spectaculaire, l’image (l’apparence) cache le réel. Les
historiens de l’art confondent cette architecture du paraître avec
un hypothétique style contemporain. Généralement, ces architectures
du prestige sont posées dans leur environnement comme des objets
insolites, détachés de toute contingence. L’architecte, une fois
établie sa célébrité, grâce à son talent et à son opportunisme, va
être appelé aux quatre coins du monde pour tel ou tel bâtiment
représentatif, et va, dans des pays dont il connaît mal la culture,
les mémoires, la réalité géographique et la réalité sociale (pour
peu même qu’il s’y intéresse), produire, non pas l’objet logique
intégré dans l’ensemble de cette réalité, mais une variante de ses
fantasmes formels.
En Algérie, des
considérations occultes sont à prendre en considération : une
économie qui cherche à s’intégrer dans les circuits mondiaux, une
politique de prestige, un outil de production local dévalorisé
(entreprises, architectes), conduisent l’Etat à se tourner vers des
pays prêts à investir massivement dans les grosses commandes : mais
comment un architecte sud-coréen (ou de Chine, ou des pays arabes)
peut-il, à distance, inscrit dans un système de production qui est
le sien, connaître les réalités algériennes ? Il n’a qu’une
solution, qui est celle de la forme pour la forme, celle du
formalisme. Quant à l’architecte algérien, si on lui donne la
parole, il va tenter de concurrencer son adversaire en utilisant les
mêmes armes, celles de la représentation formelle.
Il y a le prestige
et il y a les besoins de la population. En Algérie, une masse
importante du domaine bâti appartient à ce secteur qu’on appelle
informel, ou spontané, dans lequel le propriétaire d’une parcelle
construit sa maison, parfois son petit immeuble, selon sa propre
conception ou selon les plans d’un architecte qu’il ne respecte pas
et qu’il n’a fait faire que pour obtenir un permis de construire.
Mais toutes traditions perdues, toute nouvelle culture absente ou
balbutiante, cette architecture qui est censée représenter
l’expression directe de l’habitant n’exprime que des fantasmes et, à
l’inverse mais dans la même illusion que chez les grands architectes
internationaux, reste une forme effective du formalisme. Il s’agit
là d’un thème trop important pour que je le traite ici, ce sera
l’objet d’une autre chronique.
A suivre
J.J.deluz
e-mail :contact@lesdebats.com
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