Semaine du 18 au 24  juillet 2007

 

  Formalisme   (1re partie)

Deux façons de concevoir l’architecture 

 

 
 
 La Chronique Urbaine De Jean-Jacques Deluz

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 Formalisme   (1re partie)

Deux façons de concevoir l’architecture 

Le formalisme n’est pas un style ; c’est plutôt, au contraire, une absence de méthode, un dogmatisme. Cela se retrouve dans toutes les formes d’expression artistique et particulièrement dans la poésie, la peinture et l’architecture. C’est sur cette dernière que je focaliserai mes réflexions, dans ce chapitre en trois épisodes.

Il y a formalisme chaque fois que le concepteur (l’artiste, l’architecte…), au lieu de puiser dans la réalité du problème qu’il a à résoudre, invente une forme. Une telle définition peut surprendre car on imagine volontiers que l’artiste est un inventeur de formes ; la nuance est subtile. En réalité, personne n’invente quoi que ce soit ; chaque objet nouveau procède des objets ou des connaissances qui l’ont précédé. Picasso n’aurait pas été ce qu’il fut s’il n’y avait pas eu avant lui Gauguin, Velasquez ou les arts primitifs. Le Corbusier n’aurait pas été la tête de file de l’architecture moderne sans ses maîtres (Lepplatenier à la Chaux-de-Fond, Perret à Paris, son voyage en Turquie) ou du moins si ces maîtres à penser n’avaient pas été là, il y en aurait eu d’autres ; chacun tire sa substance dans ce qu’il trouve et cette faculté d’absorption est une des clés de la capacité créatrice. D’autre part, chaque objet nouveau procède d’un environnement et d’une conjoncture : autrement dit de tout cet ensemble de données physiques et mentales dans lequel nous sommes immergés.  Si l’on n’invente rien à proprement parler, on crée et cet acte est le résultat d’une alchimie complexe. D’un côté, comme on l’a vu à propos de Picasso ou de Le Corbusier, il y a l’acquit expérimental, ce qu’on appelle la culture ; d’un autre, il y a la capacité à transformer les données d’un problème (je fais le portrait d’une personne, je construis une maison pour un client) en forme concrète, en tableau, en bâtiment. Là intervient la faculté imaginative : culture et imagination. Mais l’imagination n’est pas la baguette magique. Il faut comprendre qu’on n’invente jamais rien mais qu’on interprète, de la façon la plus riche et la plus véridique possible, les données de la réalité. Déjà Diderot, au XVIIIe siècle, pressentait cela : “L’imagination est la faculté de se rappeler des images”, écrivait-il  dans De la poésie dramatique. Puis Baudelaire, au XIXe siècle, avait émis cette idée (cité par Todorov) : “L’imagination est la plus scientifique des facultés, parce qu’elle seule comprend l’analogie universelle” et “l’imagination est la reine du vrai” et Shelley (cité par Bachelard) : “L’imagination est capable de nous faire créer ce que nous voyons.” Parmi nos contemporains, l’écrivain et photographe Hervé Guibert notait à propos de Kertèsz : “Il faut de l’imagination pour voir la réalité”, et Jean-Paul Sartre, dans Situations X, “intelligence, imagination, sensibilité, sont une seule et même chose que je pourrais désigner sous le nom de vécu”.  C’est Gabriel Garcia-Marquès qui a peut-être le mieux défini ce phénomène en montrant que dans tous ses textes, même les plus fous, la réalité était toujours à la base des images produites : l’irréalité de ses visions n’était toujours qu’une amplification lyrique de ce qu’il avait vu ou vécu. Cent ans de solitude peut être décrypté entièrement avec cette clé.

Pour l’architecture, le processus créatif est de même nature : culture (mémoire) et réalité nourrissent l’imagination, l’imagination produit l’objet logique qui est, d’une certaine façon, le résultat d’une équation si complexe qu’aucun ordinateur ne pourrait y répondre.

On peut comprendre, dès lors, ce qu’est le formalisme : c’est la démarche inverse de tout ce qui précède. Privée de tout appui sur la réalité du problème posé – privée de son aliment naturel qui n’est pas l’objet à créer, en soi, mais la substance nourricière qui peut donner naissance à cet objet, l’imagination devient une simple machine à fabriquer des formes ; et comme il faut des prétextes pour justifier ces formes, elle ne peut s’appuyer que sur des dogmes ou des modèles. Les mots qui pourront qualifier le formalisme seront la gratuité, l’arbitraire, la simplification, qui ne veut pas dire la simplicité, car elle se traduit souvent, au contraire, par de la complication inutile.

Je parlerai, dans les chroniques suivantes, de l’aspect historique de ces notions. Pour le moment, je me contenterai de regarder ce qui se passe aujourd’hui : sur le plan mondial, l’architecture actuelle, qui bénéficie de la publicité des médias, est à l’opposé de tout le développement précédent ; elle est la quintessence du formalisme. Plusieurs phénomènes s’interfèrent ; le pouvoir de l’argent s’est approprié l’outil médiatique, et chaque groupe dominant, (entreprises cotées à la Bourse, monopoles financiers, ou pouvoirs politiques) cherche à s’affirmer au-dessus des autres : à celui qui fera le building le plus haut ou le bâtiment le plus étonnant. Les architectes, avides de commandes prestigieuses et rentables, se battent sur ce terrain ; ils ne cherchent plus à produire l’objet le plus logique ou le mieux adapté à la réalité de son environnement, mais à dresser dans l’espace l’image la plus spectaculaire possible. Aussi s’internationalisent-ils le plus possible dans les domaines les plus juteux, immeubles d’affaires, musées ou salles de spectacles, palais des congrès, etc. et s’intéressent de moins en moins au quotidien des habitants, à l’habitat, aux petits aménagements urbains qui font le sel de la vie. Enfin, les médias alimentent la machine : les critiques ne s’intéressent plus qu’à l’œuvre spectaculaire, l’image (l’apparence) cache le réel. Les historiens de l’art confondent cette architecture du paraître avec un hypothétique style contemporain. Généralement, ces architectures du prestige sont posées dans leur environnement comme des objets insolites, détachés de toute contingence. L’architecte, une fois établie sa célébrité, grâce à son talent et à son opportunisme, va être appelé aux quatre coins du monde pour tel ou tel bâtiment représentatif, et va, dans des pays dont il connaît mal la culture, les mémoires, la réalité géographique et la réalité sociale (pour peu même qu’il s’y intéresse), produire, non pas l’objet logique intégré dans l’ensemble de cette réalité, mais une variante de ses fantasmes formels.

En Algérie, des considérations occultes sont à prendre en considération : une économie qui cherche à s’intégrer dans les circuits mondiaux, une politique de prestige, un outil de production local dévalorisé (entreprises, architectes), conduisent l’Etat à se tourner vers des pays prêts à investir massivement dans les grosses commandes : mais comment un architecte sud-coréen (ou de Chine, ou des pays arabes) peut-il, à distance, inscrit dans un système de production qui est le sien, connaître les réalités algériennes ? Il n’a qu’une solution, qui est celle de la forme pour la forme, celle du formalisme. Quant à l’architecte algérien, si on lui donne la parole, il va tenter de concurrencer son adversaire en utilisant les mêmes armes, celles de la représentation formelle.

Il y a le prestige et il y a les besoins de la population. En Algérie, une masse importante du domaine bâti appartient à ce secteur qu’on appelle informel, ou spontané, dans lequel le propriétaire d’une parcelle construit sa maison, parfois son petit immeuble, selon sa propre conception ou selon les plans d’un architecte qu’il ne respecte pas et qu’il n’a fait faire que pour obtenir un permis de construire. Mais toutes traditions perdues, toute nouvelle culture absente ou balbutiante, cette architecture qui est censée représenter l’expression directe de l’habitant n’exprime que des fantasmes et, à l’inverse mais dans la même illusion que chez les grands architectes internationaux, reste une forme effective du formalisme. Il s’agit là d’un thème trop important pour que je le traite ici, ce sera l’objet d’une autre chronique.    

A suivre

J.J.deluz

 

 

 

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