Semaine du 18 au 24  juillet 2007

 

 Visite éclair du président français en Algérie

Que cache le pragmatisme de Nicolas Sarkozy ?

 France-Algérie

Passé, passions et pesanteurs

 A quand une régulation du marché des fruits et légumes ?

Baraket Monsieur Barkat !

 Société

Quand les prix grimpent

 Une journée de regroupement thérapeutique à Bou Ismaïl

Avec les enfants de « la tragédie nationale »

 

 
 
 Nation

Accueil

 Visite éclair du président français en Algérie

Que cache le pragmatisme de Nicolas Sarkozy ?

Que faut-il retenir du voyage de Nicolas Sarkozy en Algérie ? L’éloquence du nouveau locataire de l’Elysée a nettement contrasté, ce 10 juillet 2007, avec la discrétion du premier magistrat du pays.

D’aucuns ont mis la réserve de Abdelaziz Bouteflika sur le compte de sa maladie, en lui tirant leur chapeau après la promenade à pied qu’il a effectuée au côté de son invité, dans les jardins de la résidence d’Etat de Zéralda, qui a duré une vingtaine de minutes. D’autres l’ont liée à la décision des deux pays de substituer les projets et les dossiers “concrets” au traité d’amitié algéro-français. D’autres encore y ont vu le retour de l’approche tactique, rappelant alors que c’est dans cette même résidence de Zéralda que des chefs d’Etat algériens ont, pendant l’été 1988 et en mars 2005, mis volontairement de côté le dossier du Sahara occidental, le temps de se consacrer aux relations bilatérales algéro-marocaines.

On s’en tiendra, pour notre part, à l’annonce faite sur la visite d’Etat du nouveau président français, en novembre prochain en Algérie, qui portera apparemment sur une “feuille de route” dont le contenu a été dévoilé par Nicolas Sarkozy lui-même. Ce dernier a en effet déclaré que la France est prête à coopérer dans les domaines de l’énergie (gaz et nucléaire civil), de l’agroalimentaire et de l’industrie. Les entreprises françaises, d’après ses dires, sont d’ailleurs disposées à investir massivement dans l’industrie algérienne, à condition que des contraintes soient levées sur le plan du foncier, de la protection de la propriété industrielle ou de la concurrence émanant du secteur informel.

Avant d’arriver à Alger, le président Sarkozy avait accordé un entretien à deux confrères, El Watan et El-Khabar. Sur l’exigence de repentance, il s’est clairement déclaré pour une reconnaissance des faits, mais il a rejeté le repentir sous le prétexte que c’est une notion religieuse qui n’a pas sa place dans les relations d’Etat à Etat. En réalité, il n’est pas aisé, du moins pour le moment, pour le candidat de l’UMP (la droite au pouvoir), élu en mai dernier, d’aller à l’encontre d’une partie de l’électorat français – notamment celle liée au lobby pro-israélien et aux nostalgiques de “l’Algérie française” – qui s’est mobilisée pour le porter à la présidence de la République. En tout cas, et son porte-parole l’avait bien signifié précédemment, le traité d’amitié et les questions de repentance ne figurent pas dans la liste des priorités du chef de l’Etat français. Et pour imprimer un style pragmatique, Nicolas Sarkozy s’est défini comme quelqu’un de la génération n’ayant pas connu la guerre d’Algérie, signalant sciemment ou involontairement sa différence avec la génération du président Bouteflika, mais aussi et surtout pour dégager la responsabilité de l’Etat français des crimes commis pendant la colonisation ainsi que des réparations devant en découler.

Le style s“arkozien” dans la nouvelle France

Dans le domaine de la coopération, Nicolas Sarkozy s’est voulu pratique, il a même usé d’un langage réaliste en mettant en avant le principe de la complémentarité, voire celui de gagnant-gagnant : technologie nucléaire contre l’après-pétrole, sécurisation des approvisionnements en gaz algérien contre un accès au marché français et européen. Quant à la coopération militaire, le président français s’est déclaré prêt à “aller plus loin”, proposant ses services pour, d’une part, la professionnalisation et la modernisation des forces armées nationales et, d’autre part, le renforcement de la sécurité dans le Bassin méditerranéen.

Pour ce qui est de l’immigration et de la circulation des personnes, thèmes où il était le plus attendu en Algérie, le président Sarkozy n’a pas voulu trancher. Il a néanmoins fait savoir que le règlement de la question de la circulation des personnes, qualifiée de différente par rapport à l’immigration choisie, est partie intégrante de son projet d’Union méditerranéenne (UM), non sans observer qu’elle reste tributaire d’“une coopération sans faille pour lutter contre l’immigration illégale et les filières clandestines”.

Le seul résultat concret d’une visite de six heures est la suppression des visas pour les diplomates, une décision qui, pour rappel, a été annoncée en novembre 2006, lorsque M. Sarkozy occupait les fonctions de ministre de l'Intérieur. En fait, la signature d'un tel accord n'entraîne pas tellement d'impact dans la mesure où les diplomates ont toujours bénéficié de facilitations particulières en matière de circulation.

La visite du 10 juillet en Algérie est marquée d’un style nouveau du locataire de l’Elysée, qui rompt avec celui de son prédécesseur, Jacques Chirac. Le président Sarkozy a remis en cause le processus de Barcelone, lancé en 1995, qui était certes à l’agonie, en proposant la construction d’une UM. Une Union qui vise à sceller l’exclusion de la Turquie de l’Union européenne et qui pourrait, selon des observateurs, renforcer le repositionnement de la France en Afrique et dans le monde arabo-musulman. L’invité de l’Algérie ne chercherait-il pas à proposer ses services de sous-traitance aux Etats-Unis en affichant dès à présent son ambition de sécuriser les deux rives de la Méditerranée et de marquer en rouge les frontières de l’espace arabo-musulman ? On en saura certainement plus sur le projet méditerranéen et les intentions de la France sarkozienne après la tenue du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement prévu pour le premier semestre 2008.

Par ailleurs, si Jacques Chirac commençait ses tournées au Maghreb par le royaume du Maroc, son successeur a préféré marquer sa rupture en décidant de se rendre d’abord en Algérie, pour son premier voyage hors d’Europe depuis son élection. Le choix d’un partenaire qui connaît une montée en puissance, surtout dans les domaines du gaz et du pétrole, a-t-elle pesé dans la balance ou s’agit-il simplement d’une mise en scène calculée ?

Aucun infléchissement de ses choix ?

Même si cette stratégie semble avoir froissé le royaume chérifien, il faut savoir que la visite de Nicolas Sakozy a été annoncée depuis plusieurs semaines aux diplomates marocains, à l’exemple du ministre des Affaires étrangères. Mais Rabat n’a exprimé sa demande de report “pour des raisons de calendrier” qu’à trois jours de la tournée du président français. Le report de l’escale marocaine est-il tactique, contourne-t-il les éventuelles menaces terroristes ou est-il seulement une manière de ne pas mettre Rabat en mauvaise position, particulièrement après le dernier coup de force qui a fini par échouer au début du mois courant ? De toutes les façons, M. Sarkozy a bien laissé entendre que le problème du Sahara occidental ne faisait pas partie de ses préoccupations actuelles. Il a même attesté que son homologue algérien a réitéré la position de notre pays vis-à-vis de ce conflit, sans lui demander de “renoncer” à la position traditionnelle de la France. Il a en outre prétendu que la question sahraouie “n’est pas un facteur de blocage dans les relations algéro-françaises” ni même “un enjeu pour la France”. A partir de là, faut-il faire l’impasse sur la présence de Bernard Kouchner, en tant que ministre des Affaires étrangères, dans la délégation française qui accompagnait le président Sarkozy ? La question est posée dès lors que M. Kouchner – qui avait assuré, il y a quelques années, que la question du Sahara occidental était une invention de l’Algérie – n’est revenu à aucun moment sur ses déclarations.

Concernant le dossier de la décolonisation dans l’ex-colonie espagnole, retenons pour l’instant que M. Sarkozy s’en est tenu à la résolution 1754 adoptée à l’unanimité en avril dernier par le Conseil de sécurité. Laquelle résolution invitait le Maroc et le Front Polisario à se remettre autour de la table des négociations pour trouver une solution politique garantissant l’autodétermination du peuple sahraoui, en précisant avoir pris note des offres marocaine et sahraouie. “Il me semble que cette résolution a été qualifiée, y compris par le président Bouteflika, d’intéressante. Il faut que les choses progressent”, a commenté le président français, estimant que “l’important, c’est que l’Union du Maghreb arabe puisse se construire dans l’entente entre l’Algérie et le Maroc”. Aux confrères d’El Watan et d’El-Khabar, Nicolas Sarkozy avait confié, à propos des négociations : “Un nouveau rendez-vous a été pris (en août 2007, ndlr). J’espère très sincèrement que ces discussions vont aboutir à une solution raisonnable, acceptable par chacune des parties, et je suis certain que tous les pays de la région qui ont une influence sur ce dossier, dont l’Algérie, auront à cœur d’y contribuer.”

Que dire de plus sur le style “sarkozien”, sinon reprendre l’avis de certains éditorialistes français : si les uns le décrivent sous les traits d’une personne à la “franchise roublarde”, à la “sincérité maîtrisée” et à la “boulimie d’action”, d’autres en revanche avisent de sa méthode qui “frise ouvertement l’autoritarisme” ou “sa politique de débauchage à gauche qui n'entraîne aucun infléchissement de ses choix”…

Z’hor Chérief

 

Haut

 

France-Algérie

Passé, passions et pesanteurs

Ceux interrogés, sur le sort des relations algéro-françaises à l’ère de celui qui fut qualifié de « candidat imprévisible» à l’Elysée (1) n’ont pas eu tort en disant que « Sarkozy va surprendre les Algériens ». Le nouveau président français a surpris tout le monde pour avoir choisi comme porte de sortie vers le monde extérieur l’Algérie (2). Ce pays qu’il considère comme une locomotive dans le rêve sarkozyen de l’Union méditerranéenne où la France réserve à l’Algérie une place centrale sinon de première classe. On aimerait bien vous croire M. le président.

Le nouveau locataire de l’Élysée informe à l’occasion de sa halte algéroise que “Cette idée n’est pas française”, sans souffler mot sur son origine ni sur ses aboutissants. Serait-elle une idée algérienne pour servir de passerelle entre l’Europe et l’Afrique. On n’en saura trop rien avant une année. Mais tout indique que la France sous Nicolas Sarkozy porte tout l’intérêt à faire du 21e siècle, le siècle de l’énergie propre, le siècle de la planète bleu, le siècle de la paix. Là M. Sarkozy a révélé en indiquant “la volonté” du président algérien de “préparer l’après-hydrocarbures”, de faire de l’Algérie “un pays émergent avec une industrie, avec des services” et de l’industrie intelligente. Tout un processus de développement qui requiert un rapprochement d’exception sous forme de partenariat sans complexe ni préjugés. Un développement articulé notamment sur l’investissement. Mais M. Sarkozy a évité sciemment de parler d’accord d’exception ou de traité d’amitié entre les deux pays voisins. Selon lui, l’amitié ne s’écrit pas, elle se vit. Mieux encore, le président de l’UMP est profondément convaincu qu’elle se mesurera en “actes concrets”. Et la France, ajoutera-t-il, est prête à coopérer “non seulement dans le domaine du gaz, mais également dans celui du nucléaire civil, de l’agroalimentaire et de l’industrie”. “Les entreprises françaises sont disposées à investir massivement dans l’industrie”, a-t-il précisé lors d’une conférence de presse animée à l’issue d’un déjeuner de travail dans le cadre verdoyant de la résidence d’Etat de Zéralda, à l’ouest d’Alger.

Les nouveaux sentiers de Sarkozy

L’hote d’Alger aborde ensuite le projet de l’union méditerranéenne (UM) où “l’Algérie a une place centrale”, un projet qui “n’est pas un substitut du processus de Barcelone ni celui de l’Union européenne et encore moins celui du cadre euromed (5 +5)”. « J’ai fait part au président Bouteflika du projet que la France porte, celui de l’union méditerranéenne » a-t-il lancé d’emblée. J’ai voulu, adjoindra-t-il, recueillir l’avis du président Bouteflika et dire que l’Algérie avait une place centrale pour porter ce projet. Il s’agit, selon lui, d’un projet politique fort autour duquel les hommes de la Méditerranée construiront, par l’union, la paix, « comme il y a 60 ans, les Européens avaient construit l’UE ». Ce projet est, à ses yeux, un appui au dialogue des cultures. « A cet endroit précis de la Méditerranée, tout peut se jouer », précisera Sarkozy, disant que l’initiative se construira autour de projets concrets, en matière d’environnement notamment. Sarkozy reste convaincu que la Méditerranée peut devenir « la mer la plus propre au monde ». La forte déclaration d’Alger de Nicolas Sarkozy n’est pas à une contradiction prés. L’importance de l’union méditerranéenne est liée à ses “projets concrets”, à savoir, toutes les questions relatives à “l’environnement, la paix, la sécurité, le développement économique (…)”. De quoi faire un partenariat d’exception. Interrogé sur « le partenariat d’exception » entre l’Algérie et la France, annoncé après la visite de Jacques Chirac à Alger en 2003, Nicolas Sarkozy a éludé d’assumer l’héritage de l’idéal mis en route par le duo Bouteflika-Chirac. Il a déclaré que « l’important n’est pas de qualifier un accord, mais de lui donner un contenu ». Sarkozy paraît décidé à rompre avec la méthode Chirac. C’est clair, « l’amitié se nourrissait davantage de projets et d’actions que de traités, de discours ou de paroles », a-t-il précisé. Même s’il est trop tôt pour dire que le projet d’un traité d’amitié entre l’Algérie et la France semble être définitivement enterré mais, noyée dans le rêve de l’Union mise en avant par le nouveau résident du palais du Faubourg-Saint-Honoré (Paris). D’aucuns auront compris que le président français Nicolas Sarkozy a, durant sa courte visite en Algérie, manifestement voulu dissiper les zones d’ombre qui planent sur les relations entre deux pays que rapprochent l’histoire et la géographie. En parlant de sa volonté de participer à l’entente entre deux peuples souverains dont le regard est résolument tourné vers l’avenir, il tient un discours de rupture par rapport aux pesanteurs du passé. Mais se définir comme une personne qui n’appartient pas à “la génération de la guerre d’Algérie” ne lave pas l’homme fort de la France d’avoir été complice dans la rédaction de la loi de la discorde (3) entre les deux voisins. Ceci ne le dédouane pas non plus en sa qualité de nouveau décideur du palais du devoir de repentance et non seulement des regrets. “Je suis venu en Algérie participer à une entente entre deux peuples souverains qui ont une histoire mouvementée, mais qui aspirent à avoir un regard résolument tourné vers l'avenir”, indique le président Sarkozy qui dit regarder les souffrances algériennes pendant l’ère coloniale avec un grand respect. Se suffira-t-on de mots pour exprimer ses compassions envers des blessures profondes, encore vivaces ? “Nous allons faire des propositions concrètes en novembre” a-t-il tenté d’anticiper en guise de bonne foi. Une foi qui souffre de bonne volonté politique d’aller au vif des sentiments réciproques qu’éprouvent les deux peuples.

La repentance, ce mal algéro-français

Les passions entre Alger et Paris ont encore de beaux jours à vivre en dépit des progrès enregistrés. Car beaucoup de non-dits accompagne ce processus d’exception bilatéral alourdis par des malentendus. La visite de travail a eu lieu la veille du mémorable 14 juillet, la visite d’Etat est inscrite courant novembre, un mémorable mois du calendrier algérien. Par concret, les algériens n’ont sur le cœur que ce « mal de la repentance » qui ne fait pas tant de mal au français, comme le prétend l’ancien ministre de l’intérieur et du culte, qu’il n’en fait un grand soulagement au deuil et aux douleurs qu’éprouvent ses voisins du sud de la méditerranée et aide à réorienter la boussole vers le cap d’un avenir commun certain. C’est le moins qu’on puisse attendre de la diplomatie de la cinquième puissance au monde. Pour autant, le chef d’Etat s’est mis ici dans la posture de l’homme des défis, et s’il peut le plus, il peut le moins à l’égard d’un réchauffement entre deux pays aussi voués à avancer que le sont l’Algérie et la France. Mais qu’attend-on d’un homme qui se veut plus rassembleur. Nicolas Sarkozy sait pertinemment que la France peut être, en Algérie, mise en concurrence, probablement défavorable, avec des candidats aussi déterminés que les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, mais aussi des pays comme l’Allemagne, la Belgique, l’Angleterre, l’Italie, qui peuvent s’avérer être des rivaux lorsque l’intérêt de chacun primera sur celui de l’Europe. On peut comprendre que Nicolas Sarkozy, en soulignant que les peuples algérien et français étaient résolument tournés vers l’avenir, c’est que ni l’un ni l’autre ne pouvait trouver, y compris dans le passé, des raisons de l’insulter. Toutefois, on ne peut nier ce que l’on était par le passé ou ne pas reconnaître ce que l’on a fait. N’a-t-il pas dit un jour que « tourner le dos au passé c’est tourner le dos à l’avenir » ? Et comment vouloir occulter le passé pour bien construire l’avenir avec les Algériens 

En Algérie alors que le passé a été la pierre angulaire du traité franco-allemand d’amitié et de coopération signé en 1963. La similitude est presque parfaite pour dire que le traité d'amitié si cher à Jacques Chirac est définitivement enterré. Le texte, calqué sur le traité d'amitié qui scelle la coopération entre la France et l'Allemagne, était prêt depuis des mois. Qu’en sera-t-il si sa conclusion butera inévitablement sur le préalable de "repentance" française pour les crimes commis pendant la guerre d'Algérie. La preuve de l'amitié, ce ne sont pas les excuses, mais les projets d'avenir, a dit en substance M. Sarkozy au président Bouteflika. Et l'avenir, c'est l'"Union méditerranéenne", dont les Algériens attendent avec intérêt de connaître la substance. Si les contours en sont encore flous, les prémices en sont claires. Si le traité d’amitié a échoué parce qu'il n’a pas de contenu ou c’est un avatar de dialogue Nord-Sud qui place l’Algérie dans une position de dépendance vis-à-vis de son voisin puissant du Nord. C’est qu’on a voulu créer des relations inégales entre les deux capitales. Si l’ère Chirac a misé sur le développement du commerce et du libre-échange, ce qui revient à confondre la fin et les moyens d’un partenariat d’exception. Avec Sarkozy, il faut inverser l'ordre des facteurs en mettant l'accent sur la base du développement économique et social, la santé, l'expertise et la politique industrielle. Avec comme priorité encourager le libre investissement dans les secteurs dits productifs pour sceller une étroite amitié, si on veut bien donner un contenu. Le co-développement doit, comme priorité, se substituer au commerce et le gain facile au dépend d’un voisin qui ne veut pas être traité comme un simple sous-traitant de la France. Mais entre les passions des uns et des autres, le passé commun à assumer objectivement, il y a lieu d’assainir un lourd passif. Ne dit-on pas que les bons compte font les bons amis. C’est une équation vérifiée qui n’accepte apparemment pas d’autres variables. Et au-delà, des pesanteurs de l’histoire et de la géographie qui constituent des facteurs communs qui rapprochent, il y a l’avenir qui se construit au présent dont les fondements sont ancrés dans le passé. A la guerre comme à la paix algériens et français mettent énormément de temps pour se comprendre mutuellement.

Salah Bey 

 _________________________ 

1- Le candidat de l’UMP (Union pour la majorité présidentielle) fut élu à l’Elysée le 6 mai 2007.

2- la visite du travail du président Nicolas Sarkozy effectuée à Alger est la première sortie hors Europe, elle est intervenue quelques jours seulement du sommet du G8 ayant eu lieu en Allemagne.

3- La loi du 23 février 2005 qui fait l’apologie du colonialisme.

 

Haut

 

 

A quand une régulation du marché des fruits et légumes ?

Baraket Monsieur Barkat !

Les promesses du ministre de l’Agriculture n’en finissent pas. A chaque hausse des prix des fruits et légumes, Saïd Barkat sort pour nous rassurer que la situation va se normaliser sous peu. Le ministre oublie peut-être qu’il est à la tête de son département depuis 7 ans et qu’il a lancé une réforme du secteur qui a coûté des centaines de millions de dollars, dans le cadre du Plan national de développement agricole (PNDA). Les Algériens sont donc en droit de savoir à quoi ont servi cette réforme et toutes ces sommes dépensées si, au bout du compte, des légumes de large consommation, comme la pomme de terre, coûtent toujours aussi cher quelle que soit la saison.

Selon M. Barkat, le secteur de l’agriculture a enregistré en 2006 “une croissance de 4,5%” et créé “un million d’emplois depuis 2000”. C’est le genre de chiffres dont raffolent les ministres en général : taux de croissance, participation au PNB, emplois créés et extension de la surface agricole. Des statistiques qui servent plus à orner des rapports destinés à la consommation d’institutions financières internationales (comme le FMI et la Banque mondiale) et autres rapports de conjoncture qu’à rassurer sur l’état de l’économie algérienne. C’est le cas du secteur de l’agriculture qui, malgré les performances annoncées, n’a pas d’incidence sur le vécu du citoyen.

Grâce aux politiques officielles, l’Algérie est devenue importatrice de céréales (de blé en particulier) pour plusieurs centaines de millions de dollars par an. Bien sur, l’accusé principal est le mode de consommation national qui privilégie les céréales aux légumes. Et quand les Algériens se mettent à consommer des légumes, ces derniers sont hors de prix. A 60 DA le kilo, le coût moyen de la consommation de pomme de terre pour une petite famille (à raison d’un kilo par jour), est de 1 800 DA par mois. Uniquement pour la pomme de terre. Pourtant, le ministre de l’Agriculture annonçait que la production de pomme de terre allait s’améliorer “grâce aux dispositions qui ont été prises”, disait-il en janvier 2007. Les derniers chiffres fournis par M. Barkat font état d’un excédent de 20% en production de fruits et légumes au cours des cinq dernières années.

Pour ce qui est de la hausse des prix que connaît, régulièrement et depuis le mois de ramadan dernier, le marché des fruits et légumes, le ministre l’explique par le manque de marchés de gros qui, selon lui, est de nature à faciliter l’action des intermédiaires de seconde, troisième et quatrième main avant que la production n’arrive sur le marché du détail.

Attendue pour l’après-ramadan puis pour le mois de mars dernier, la baisse des prix de la pomme de terre n’a pas eu lieu. Hormis l’intervention des intermédiaires, d’autres explications sont régulièrement avancées. Quand la hausse a lieu en hiver, l’on avance la difficulté de la récolte. Quand elle provient en été, c’est plutôt la sécheresse qu’on met en avant. Actuellement, son prix varie de 45 à 60 DA. Le pire est attendu pour le ramadan, murmurent les détaillants.

En période de grandes chaleurs, il est anormal que le prix de vente de la tomate tourne autour de 25-35 DA. Idem pour le poivron, qui ne descend pas sous la barre des 45 DA, atteignant jusqu’à 60 DA. Qu’en sera-t-il alors pendant le ramadan ?!

Said Barkat a beau dire qu’il n’est pas responsable de la création des marchés de gros ni de la régulation des prix. Il n’a pas tort. Mais, il faudrait qu’on nous explique à quoi servent les Conseils de gouvernement qui n’arrivent pas à faire collaborer deux départements (Commerce et Agriculture) pour que cesse cette mascarade des prix élevés au moment où la production est abondante et que l’exportation n’arrive pas à décoller.

Certains avancent aussi la dépendance de l’Algérie envers la semence de pomme de terre qui, pour certains, est trop grave pour permettre une production suffisante : nos besoins sont de l’ordre de 80 000 tonnes par an, que la production nationale n’arrive pas à  satisfaire. Nous sommes donc, pour le cas particulier de la pomme de terre, devant une équation à trois variables (climat, intermédiaires, semence) qui n’est pas si difficile à résoudre et qui ne nécessite pas des mathématiciens chevronnés mais juste des fonctionnaires appliqués.

Même constat pour le lait, dont la production nationale continue d’être loin des besoins, faisant ainsi de l’importation la seule issue possible (pour la coquette somme d’un demi-milliard de dollars) avec tout ce que cela engendre comme hausses des prix. Tant que l’Etat poursuit sa politique de subvention (qui profite aussi bien aux smicards qu’aux fortunés !), le problème n’aura de graves incidences, mais si les pouvoirs publics cessent d’aider les producteurs finaux, la situation risque de dégénérer lorsque des millions d’Algériens ne pourront plus boire de lait.

Pour le lait aussi, les responsables n’hésitent pas à faire des promesses sans lendemain. Fin 2005, un haut fonctionnaire du ministère de l’Agriculture annonçait que “les besoins de l’Algérie seraient couverts d’ici à fin 2006”. Sur un volume de besoins estimé à 3 milliards de litres par an (environ 110 litres/habitant/an), l’Algérie ne produit que 2 milliards de litres annuellement. Notre pays fait partie des trois ou quatre premiers importateurs de lait dans le monde.

Selon les déclarations triomphalistes de cadres responsables du secteur, l’Algérie devait, dès fin 2006, combler le déficit en production laitière ce qui, par conséquent, aurait permis de réduire la facture de l’importation. Comme d’habitude, la promesse d’autosuffisance en lait était accompagnée de chiffres. Ces derniers faisaient état de l’importation en 2005 d’environ 17 000 génisses, en plus de 34 000 autres importées un an auparavant, soit plus de 50 000 génisses importées en 18 mois. Pourquoi autant de cheptel lorsqu’on sait que les superficies fourragères sont largement insuffisantes, d’où le recours à l’importation (encore !) de l’aliment bétail qui fait grimper le coût du litre de lait produit localement, nécessitant ainsi le recours à la subvention de l’Etat pour rendre le prix du lait accessible. Sans compter, aussi, le problème de la collecte du lait et du recours à l’abattage par les éleveurs qui préfèrent vendre de la viande plutôt que du lait. Selon certaines sources, le taux de collecte ne dépasserait pas les 8% (2000-2004), alors que le taux d’intégration industrielle serait de 14% seulement.

A noter que le montant global des subventions dont a bénéficié la filière lait et fourrages, au titre du Fonds national de régulation et de développement agricole (FNDRA), s’est élevé à 5,6 milliards de dinars entre 2000 et 2005.

Si personne ne peut nier les efforts faits dans le secteur de l’Agriculture, il n’est pas possible également d’occulter que les résultats n’ont pas été à la hauteur des dépenses engagées. D’ailleurs, ce ne sont pas les bilans chiffrés des dépenses et de la production qui nous donneront une idée exacte de la situation de l’agriculture en Algérie. Le plus important serait, peut-être, d’ouvrir un débat sur la réforme du secteur et sur ses effets en matière de satisfaction du marché national.

Abdelkader Djalil

 

Haut

 

Société

Quand les prix grimpent

A peine la pénurie de lait, passée depuis quelques mois, avec la menace d’une augmentation de son prix oubliées par le consommateur, voilà que d’autres produits voient leur prix augmenter en cet été qui hésite entre une chaleur des plus accablantes et des journées à la fraîcheur printanière. Semoule, farine, sucre, huile… sont désormais plus chers. Des dépenses en plus pour des citoyens qui ne savent plus où donner de la tête.

Aussi curieux que cela puisse paraître, la valse des prix prend toujours une courbe ascendante. C’est comme ça depuis de longues années. Les prix ne font qu’augmenter. Fruits, légumes, farine, café, sucre… Il est très rare de voir le prix de l’un de ces produits baisser un peu. Le consommateur, habitué, ne sait même plus formuler de réclamations ou alors, quand il lui arrive d’en faire, c’est le plus souvent pour se dégager de ce poids qui lui contraint le cœur.

Mais en même temps, il met la main à la poche et achète ce qu’il vient de dénigrer auparavant. C’est faute de mieux, dit-il. Si quelqu’un lui fait remarquer qu’il vient de se plaindre de la cherté de la vie et de tout ce qui est exposé au marché, c’est le prototype du consommateur algérien qui se plaint des prix élevés mais refuse de bouder, ne serait-ce que pour un temps, les produits qu’on lui propose.

En cet été qui hésite entre des journées de très grande chaleur et d'autres à la fraîcheur printanière, les choses ne s’annoncent pas différentes et déjà la pomme de terre ne se vend pas moins de 60 DA. Ce légume qui se fait ainsi désirer est le plus prisé par toutes les familles algériennes. Que manger d’autre que de la pomme de terre qu’on peut transformer en ragoût, en purée ou en patates boulangères, sans oublier les frites qu’adultes et enfants consomment sans rechigner ? Que manger d’autre quand ce légume atteint des prix impossibles, même dans la wilaya où il est le plus cultivé ? Forcément, ce qui reste et qui n’est pas moins cher.

Décidément, les ménagères ne sont pas gâtées cet été et font chaque jour une vraie gymnastique pour gérer convenablement le budget familial.

En effet, les prix de la semoule et de la farine ont augmenté de 30%. Ces augmentations se sont faites en deux fois, une première fois entre février et mars et une seconde entre avril et mai, sans que cela soit annoncé officiellement. Résultat : la semoule qui était vendue à 25 DA le kilo, est actuellement à 40 DA, ce qui n’est pas peu.

Le ministère du Commerce qui n’a, à aucun moment, annoncé que les prix de la farine et de la semoule allaient augmenter, justifie cette situation par le prix du blé qui a atteint entre 180 et 250 euros la tonne sur les marchés mondiaux. Ainsi, un sac de semoule de 25 kilos a augmenté de 80 DA et un sac de farine de 50 kilos, de 60 DA.

Cette situation n’est pas pour arranger les grossistes, dont les marges de bénéfice se sont réduites à 5% alors qu’elles étaient de 10%. De plus, ces derniers se plaignent aussi de ce que la semoule et le blé importés de Turquie et de Pologne laissent à désirer et se vendent mal.

Au-delà de ces aspects, il faut aussi se poser des questions. Le prix du pain ne risque-t-il pas, lui aussi, de connaître une envolée au moment où le prix de la matière première a augmenté ? Personne n’ignore que les boulangers ont, à plusieurs reprises, menacé de recourir à des grèves si le prix du pain n'était pas revu à la hausse. Ne risquent-ils pas, cette fois, de concrétiser leur menace ? C’est-à-dire augmenter le prix du pain comme ils l’entendent, ou bien mettre leur four au repos.

C’est que chacun cherche le gain facile et rapide, sans se soucier du consommateur. Tout le monde a encore en mémoire la crise du lait qui a eu lieu il y a quelques mois et qui nous a rappelée les années où les pénuries se déclaraient un peu partout et touchaient toutes les denrées alimentaires.

Les producteurs de lait qui se sont toujours plaint de la cherté de la matière première, c’est-à-dire la poudre du lait, ont demandé à ce que le prix du sachet de lait soit revu à la hausse, et pour avoir gain de cause, ils ont réduit leur production au minimum.

Les choses sont rentrées dans l’ordre quand l’Etat a affirmé qu’il subventionnerait la matière première. Le prix du lait n’a pas augmenté et de nombreuses familles ont été soulagées par cette décision. Leur enfants continuent à boire du lait, et donc à avoir des protéines et du calcium. C’est déjà quelque chose, quand on sait que beaucoup de familles ne sont pas bien nourries et que de nombreux enfants sont loin de consommer les rations quotidiennes nécessaires à leur croissance. Quoi de plus normal quand les prix des denrées alimentaires prennent une courbe ascendante et les salaires stagnent depuis des années ?

Et quand le gouvernement accepte enfin d’augmenter les salaires, c’est souvent d’une manière symbolique. En effet, il est connu dans le monde entier que le SNMG doit couvrir les besoins alimentaires, le logement, l’habillement et aussi les frais de santé, de transport… Or, le SNMG, chez nous, suffit à peine à faire vivre une famille de trois personnes. En parallèle, tout augmente à une vitesse vertigineuse. Le kilo de sucre qui était vendu à 55 DA il y a seulement quelques jours, dépasse en ce moment les 60 DA. Un bidon d’huile de 5 litres atteint presque 500 DA. Pourtant, officiellement, aucune augmentation des prix n’a été annoncée. Mais il faut croire que les commerçants fixent leurs prix comme bon leur semble et ne se soucient même pas des services de contrôle. Autrement dit, le client, censé être traité comme un roi, est, en fin de compte, le dindon de la farce. Car au lieu de profiter des plaisirs de l’été et de la plage, il se retrouve à gérer un budget sérieusement déséquilibré par toutes les dépenses.

Que lui reste-t-il pour ses vacances ? Presque rien, faut-il dire, car il doit d’ores et déjà se préparer pour la rentrée des classes, qui coïncide cette année avec le début du ramadan, autre source d'inquiétude pour le chef de famille. C’est tout un enchaînement qui n’est pas près de prendre fin. Et le budget familial de plus en plus sollicité par les augmentations des prix ne risque pas d’être équilibré.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

Haut

 

Une journée de regroupement thérapeutique à Bou Ismaïl

Avec les enfants de « la tragédie nationale »

A Bou Ismaïl, mais aussi à Skikda, Béjaïa et Béni Saf, les centres de regroupement thérapeutique d’enfants victimes de la tragédie nationale vont accueillir cette année autour de 500 enfants. Le but est de donner à des enfants traumatisés par ce qu’ils ont vu ou vécu comme violences durant les années du terrorisme la possibilité de rêver d’un avenir transformé en promesses, rien que cela.

“Je pense que le terme est trop lourd à porter pour ces enfants”, nous dit le docteur Taïba, l’un des deux médecins affectés au centre thérapeutique de Bou Ismaïl. Le terme en question est “tragédie nationale”. Certainement que lorsqu’on a créé ce concept politique, on n’a pas pensé aux enfants et il ne fait aucun doute que son sens échappe totalement à ces adolescents qui suivent en fait une thérapie conséquemment à la décennie noire ou tragédie nationale. Pourtant, ces enfants sont effectivement l’illustration même de la tragédie. Issus des familles de victimes du terrorisme ou de familles de terroristes, ils ont vécu le même drame et essayent aujourd’hui de se débarrasser de séquelles nées durant les années de violence qu’a connu le pays. Certes, ce n’est que depuis 2006 que les regroupements thérapeutiques concernent les enfants issus des deux camps, si tant est que l’on puisse parler de camps dans le cas d’un drame aussi complexe que celui vécu par les Algériens.

Dans le bus qui les ramène de la plage, les enfants reviennent de loin. Certes, la plage est à quelques kilomètres du centre, mais ce n’est pas de cette distance qu’il s’agit. Ces enfants qui chantent, qui tapent des mains et font un raffut de tous les diables auraient pu avoir des comportements totalement différents. Les séquelles de violences ont des noms terribles lorsqu’il s’agit des plus jeunes : agressivité, phobies, troubles de la psychomotricité, du sommeil et du langage… la timidité reste le symptôme le plus bénin. Au-delà, on parle de volonté de vengeance ou de désespoir, des termes probablement aussi lourds à porter que celui de tragédie nationale.

Mais sont-ils aussi des enfants malades de leur pays ? On pourrait le penser, parce qu’on entre au centre de regroupement comme on rentre à l’hôpital. Les enfants sont hébergés durant leurs trois semaines de vacances au Centre médico-pédagogique situé à l’intérieur même de la clinique médico-chirurgicale infantile ; là où on opère les enfants malades du cœur.

Si ces enfants sont suivis pour les traumatismes psychologiques qu’ils ont subis, ne vont-ils pas se sentir malades au lieu de penser qu’ils sont en vacances ? Pour Souad Mahmoudi, l’une des huit psychologues en charge de ces enfants, c’était effectivement un risque mais “on a vu l’année passée comment les enfants du regroupement sont allés inviter, à l’une des soirées que l’on organise, des enfants hospitalisés avec lesquels ils avaient lié connaissance. Ils faisaient clairement la différence entre eux qui sont bien portants et ces enfants malades qui s’ennuyaient”. Cette psychologue, qui travaille dans une des cellules de proximité de l’Agence du développement social de Constantine, ainsi que les sept autres qui viennent de différentes wilayas, sont en fait en immersion totale depuis des années dans les traumas de ces enfants. Ils suivent au plus près leur évolution et constatent les changements et les améliorations.

Acrobaties

Certes, chaque enfant est un cas à part et il n’y a pas lieu de généraliser. Tous reviennent chez eux avec un dossier qui souligne ce qu’il y a lieu de faire en urgence ou de manière plus approfondie. Du fait qu’il y ait peu d’enfants en même temps – ils sont à peine 34 à Bou Ismaïl – le suivi ne peut être que plus efficace. En fait, c’est une véritable “colo 5 étoiles” mise en place par le ministère de la Solidarité nationale et gérée, comme les trois autres, par l’ADS, offerte ces enfants une fois l’an. Par ailleurs, cette période vécue en vase clos permet aux psychologues de l’ADS de cerner précisément les malaises et de penser à la thérapie adéquate.

Il reste que ce qui est gagné en vingt jours risque fort de partir en fumée dès que l’enfant retrouve son environnement habituel. Ces psys constatent parfois que les enfants sont livrés à eux-mêmes. Que certains parents, trop pris par les problèmes quotidiens et la course à la prise en charge, oublient de s’occuper de leurs enfants. A quoi cela est-il dû, alors que le suivi psychologique est quasi permanent et à domicile au niveau des cellules de proximité ? Du fait de “l’absence de culture psychologique”, nous indique Soumiya, une psychologue de Annaba.

A leur arrivée au centre de regroupement, les enfants reprennent contact avec leurs anciens amis, les “habitués”, et les nouveaux s’intègrent au groupe. Première manœuvre thérapeutique : la réalisation d’une fresque collective, celle de l’arrivée ; à la fin de la session, une seconde fresque sera réalisée. Pour les psys, c’est un véritable livre ouvert pour comprendre ce qui se passe chez ces enfants. Car le plus dur c’est bien de comprendre ce qui se trame dans les têtes des gamins. 

Comment amener l’enfant à parler de ce qui le trouble ? Les psychologues recourent sans modération aux groupes de parole. “En fait, on ne formalise pas la discussion. Le groupe s’installe et discute. En général, c’est le psychologue lui-même qui ouvre le bal en disant quelque chose qui puisse capter l’attention des enfants, susciter leur réaction et les pousse à parler”, explique Abdelkader, psychologue. “Il y a certes des enfants qui, tout de suite, entrent dans le vif du sujet, parlent et s’expriment. D’autres, moins expansifs, ne disent rien, mais en fait intérieurement ils parlent et c’est déjà un début”, renchérit Robila Abdaoui.

Certes 34 enfants (sur 45 prévus initialement) ni les 500 prévus dans les quatre centres répartis sur la côte, ne représentent en aucune manière l’ampleur du drame. Est-ce dans ce cas l’expression du moindre de la foi ? Probablement, mais il est intéressant de noter que cette expérience est menée depuis huit ans, alors que depuis 2003, on a affiné la méthode d’évaluation. Elle est devenue plus précise grâce au “scoring” qui permet de donner une visibilité aux progrès enregistrés et ainsi évaluer clairement le type de trauma et l’évolution de l’enfant dans sa capacité à en sortir.

Mais à Bou Ismaïl, les psys sont appelés sur deux fronts en même temps. Ils ont affaire à des adolescents. “Un double travail”, dit Mohamed Sellami, un psy qui crapahute dans la steppe dans une cellule ADS, au sud de Sidi Bel Abbès. “Il faut distinguer les expression du trauma et les questions psychologiques liées à l’âge et à l’évolution des adolescents.” Ce jour-là, d’ailleurs, une des filles présentait des troubles, apparemment une crise d’on ne sait quoi que le médecin a vite vu comme étant de la simulation. Elle a été emmenée à l’infirmerie et le médecin a bien compris qu’elle n’avait aucun problème organique. “Je lui ai dit je sais que tu n’as rien, elle m’a répondu qu’elle allait me dire ce dont elle se plaignait à condition que je n’en parle pas. C’était un accord accepté, à condition que ce soit elle-même qui en parle à un des psychologues”, indique le Dr Taïba. En fait, le médecin, au-delà du traitement de la “bobologie” dans ce genre de regroupement de vacances, devient parfois un vecteur et un révélateur des troubles psychologiques dont peuvent souffrir ces enfants. D’ailleurs, la journée passe sans que les psys disent quoi que ce soit à la jeune fille, même s’ils avaient l’attention braquée sur elle.

Dans cette colonie de vacances un peu spéciale, on retrouve tout ce qui existe dans un centre de vacances de ce genre. Des ateliers divers qui offrent un tas d’activités : dessin, peinture, travaux manuels, psychodrame, terre glaise et plâtre. L’œuvre artistique est là, au-delà du loisir, un moyen d’expression inestimable, jugent les psys. On y a ajouté aussi le photo-langage. Il s’agit d’utiliser la photographie pour créer des évocations, une expression chez le sujet, à l’image du commentaire sur les taches d’encres.

Quelle évaluation ?

Mais ces enfants sont-ils finalement différents des autres ? Pour preuve que ces adolescents sont en train d’évoluer normalement, l’histoire du Don Juan du camp. Cela s’est passé durant la saison 2006. Un des jeunes du centre avait écrit un poème et l’avait illustré d’un dessin pour une des filles du camp. Mal lui en prit car il a été tout de suite pris à partie par les autres filles, qui exprimaient ainsi une jalousie évidente, mais normale, à l’endroit de sa dulcinée. “Cela a été effectivement une somme de problèmes supplémentaires pour nous puisqu’il fallait  veiller au grain”, nous indique Souad, “mais c’était aussi un indicateur que ces enfants étaient en train de vivre normalement leur jeunesse”.

Mais ce qui préoccupe le plus les psys, ce n’est pas les amourettes d’été des adolescents. Ils constatent une importante déperdition scolaire et essayent de pousser les jeunes vers l’apprentissage ou les métiers. Il ne faut pas non plus oublier que le terrorisme a frappé par la violence ou le recrutement le plus souvent dans les couches les plus défavorisées, là où il n’est pas évident d’avoir une scolarité régulière.

Cela dit, de bonnes nouvelles arrivent aux oreilles des psys. Un des ados des anciennes sessions a pu décrocher son bac cette année, à sa seconde tentative. Il a appelé les psychologues du centre pour leur annoncer la bonne nouvelle. C’est certainement un sujet de satisfaction pour ces mineurs de fond que sont le psys des cellules de proximité. Car ce que l’on remarque chez eux, c’est bien leur bonne volonté évidente (présente certes autant chez les médecins, les éducateurs spécialisés en charge des groupes d’enfants ou l’encadrement, mais honneur aux soldats des premières lignes). “Le travailleur social a une tâche ingrate, mais nous l’avons choisi”, confie Mohamed, le psychologue venu de Bel Abbès.

Ces psys sont aussi conscients qu’un travail colossal est consenti depuis huit ans ; une méthodologie précise et affinée a été mise en place depuis 2003, mais point d’évaluation globale de ce travail. Si on a regroupé 500 enfants chaque année, il y a eu aussi des rotations importantes ; dès lors, le nombre de cas dépasse nettement les 500 jeunes concernés en 2007. Les psychologues rencontrés à Bou Ismaïl savent qu’ils ont entre les mains une matière scientifique considérable.

Dans la mesure où on ne cesse de mettre en évidence l’expérience algérienne en matière de lutte contre le terrorisme, qui est effectivement significative de par le monde, notre expérience dans le suivi des traumas post-conflit ne mérite-t-elle pas la même attention ? Les psys disent émettre chaque année une recommandation pour la mise ne place d’un superviseur, un observateur externe, éloigné, qui permettrait de synthétiser la méthodologie et son avancement et évaluer réellement ses résultats. Puissent-ils être entendus.

Amine Esseghir

 

Une Japonaise a vu de près

Mme Takaki Keiko, anthropologue japonaise et chercheur au CREAD avait, en 2004, essayé de mettre en place à titre expérimental un atelier d’origami (l’art traditionnel japonais de pliage du papier). Une expérience qui lui avait permis de constater de visu les résultats engrangés par les encadreurs algériens de ces centres. Pour elle, il s’est agi d’une référence à prendre en compte dans l’organisation de centres de vacances de ce genre, notamment au Japon, un pays, on le sait, qui n’a pas connu de troubles politiques importants depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

D’après La lettre de l’ADS, novembre 2005.

Haut

E-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche