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Affaire Khalifa
Quelles suites pour le procès ?
Le procès Khalifa ne peut pas s’arrêter en si bon
chemin. Après plusieurs semaines de plaidoiries, de témoignages et plus de 1 200
questions, "l’affaire du siècle", comme aiment à la qualifier les Algériens, ne
doit pas aboutir à de simples condamnations ou élargissements des accusés. Les
révélations faites par des mis en cause et, surtout, par des témoins, devraient
donner lieu à une seconde édition, à une suite de la saga Khalifa. Des limites
ayant été imposées à ce procès, le parquet général devrait laisser la justice
suivre son cours en relançant les dossiers restés en suspens à cause du choix
fait par le magistrat instructeur de limiter le nombre des accusés et d’en
dispenser d’autres qui devraient pourtant l’être.
Les juristes sont unanimes, la juge, Mme
Fatiha Brahimi, ne pouvait que suivre la voie tracée par l’arrêt de renvoi de la
chambre d’accusation. Les 169 pages du magistrat instructeur sont la ″feuille de
route″ de la juge, expliquent les juristes. Pour Me Fatima Benbraham, ″le juge ne peut pas faire autrement que de suivre le canevas tracé par le
juge instructeur″. En d’autres termes, les personnes auditionnées comme
témoins doivent garder cette qualité pendant toute la durée du procès. Me
Mustapha Bouchachi est du même avis. ″Le tribunal criminel ne peut élargir
les poursuites à d’autres personnes que celles dont les noms figurent sur
l’arrêt de renvoi, même si le juge constate que des personnes citées en qualité
de témoins devraient passer de l’autre côté de la barrière. Le juge ne peut pas
faire autrement″, dit-il catégoriquement.
Cette question a donné lieu, dès le premier jour du
procès qui s’est tenu au tribunal de Blida, à une bataille de procédure entre la
juge et certains avocats. Ce fut le cas lorsque Me Berghel demanda
la présence d’Ahmed Ouyahia. Selon lui, l’ancien chef du gouvernement ″était
au courant des irrégularités″ et ″avait (même) des documents et des
rapports sur le fonctionnement de Khalifa Bank″. ″Il était le premier,
a lancé l’avocat à la juge, à avoir
qualifié l’affaire d’escroquerie du siècle devant l’Assemblée nationale. Sur
quelle base a-t-il prononcé cette sentence alors que la justice n’était même pas
saisie par les rapports des inspections ?″
La présidente de l’audience réfute les arguments de
l’avocat Berghel et lui rétorque que l’ancien chef du gouvernement ne peut être
convoqué du fait qu’il n’a pas été cité dans le dossier, même si la création de
la banque Khalifa a eu lieu pendant la période où il était à la tête de
l’Exécutif. Même Mme Brahimi promet de tout faire ″pour que le
procès soit transparent″ et de convoquer ″toute personne jugée
importante, quel que soit son statut″. Elle avoue aussi qu’elle ne peut que
rester dans le contenu du dossier. ″Ne me demandez pas de sortir de ce
cadre″, lui a-t-elle lancé.
Mais alors, quelles suites seront données à cette
affaire ? La justice peut-elle se contenter de prononcer des jugements seulement
à l’encontre de ceux qui ont été inculpés par le juge instructeur, ou alors
ira-t-elle plus loin dans ce dossier en ramenant à la barre des accusés, les
personnalités (des ministres, responsables syndicaux et autres), dont
l’implication ne peut plus faire l’ombre d’un doute ?
″C’est au parquet de décider″, affirme Me
Bouchachi. C’est au ministère public d’ouvrir ou non des enquêtes
complémentaires sur les faits qui n’ont pas été retenus par l’instruction et qui
ont éclaté au grand jour lors des auditions des accusés et des témoins.
Certains, parmi ces derniers, ont d’ailleurs fait des révélations fracassantes
sur leur rôle dans la débâcle financière de Khalifa. Quelqu’un comme le
secrétaire général de l’UGTA, Abdelmadjid Sidi Saïd, ne peut logiquement s’en
tirer en toute impunité après ses propres déclarations sur sa responsabilité
directe dans le dépôt de l’argent des caisses sociales chez Khalifa Bank et le
faux en écriture qu’il a publiquement avoué devant le tribunal. La
responsabilité tout aussi évidente de ministres comme Abdelmadjid Tebboune,
Abdesselam Bouchouareb et Mohamed Larbi Abdelmoumen (qui était ministre du
Travail et de la Sécurité sociale au moment des dépôts de l’argent) nécessite
que des enquêtes approfondies soient menées.
La presse, un trait d’union lors du procès
Toutes ces questions taraudent l’esprit de ceux qui
se sont intéressés de près au jugement de l’affaire Khalifa, qui a duré deux
mois au tribunal de Blida. La présence en masse de la presse écrite a permis à
l’opinion publique de se faire une idée précise des péripéties du procès. Pour Me
Benbraham, ″la presse a été le véritable trait d’union entre le pouvoir
politique et l’opinion publique″. ″En jouant le rôle de greffiers des audiences,
les journalistes sont des témoins de ce qui été dit″, ajoute-t-elle. Ainsi
donc, grâce à la presse écrite, l’opinion sait désormais tout ce qui s’est dit
lors du jugement de l’affaire Khalifa et ne peut être qu’exigeante sur la
nécessité d’en traiter toutes les facettes.
C’est ce qui fait dire à Me Benbraham
que la justice doit pouvoir continuer de traiter ce dossier. ″Le ministère
public doit ouvrir une enquête sur tout ce qui a été dit dans ce procès,
chercher des précisions sur les aveux de certains témoins et permettre de
nouvelles instructions″ pour compléter la première. L’avocate estime que la
plupart des témoins qui sont passés à la barre sont des ″initiés″ dans l’affaire
Khalifa. Et comme le droit algérien ″ne reconnaît pas le délit d’initié″,
dit-elle, ces témoins peuvent ainsi avouer tout ce qu’ils veulent et repartir
sans êtres inculpés. D’où la nécessité, estime Me Fatima Benbraham, ″de pousser le législateur à reconnaître
le délit d’initié″.
Le cas Keramane
En refusant de répondre à la convocation du
tribunal de Blida, l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie a été le premier à
remettre en cause la manière avec laquelle a été menée l’instruction du dossier
Khalifa. Abdelouahab Keramane, son frère Abdennour et sa nièce, qui a travaillé
pour Khalifa Airways, expliqueront, dans une lettre adressée à la presse dès le
premier jour du procès, que leur inculpation ″relève exclusivement de
considérations politiques″ et que, par conséquent, ils ne veulent pas être
associés au ″simulacre de justice qui
(leur) a été préparé″.
Les mis en cause considèrent que ″le rejet par
la Cour suprême des pourvois formulés contre l’arrêt de la chambre d’accusation
du tribunal de Blida de juillet 2006″ était déjà ″un pas significatif
franchi dans la mise en œuvre d’une stratégie délibérée″ visant, depuis
l’été 2004, à faire de Abdelouahab Keramane le bouc émissaire dans l’affaire
Khalifa en le présentant comme "le complice" et "l’associé des malfaiteurs".
L’ex-gouverneur de la Banque d’Algérie estime que
le magistrat instructeur a ″nié l’évidence et n’a tenu aucun compte des faits
apparus et constatés par lui-même" et que "la chambre d’accusation a présenté de façon indue
des qualifications pénales préalablement arrêtées comme conclusions de ces
investigations".
Ces questions sont apparues fondamentales au fur et
à mesure de l’avancement du procès, en particulier après les aveux de certains
témoins, dont le patron de la Centrale syndicale. L’on se demande comment Sidi
Saïd n’ait pas été inculpé dès le départ.
Le procès Khalifa n’est pas une mince affaire de
détournement de fonds. Les audiences ont montré que Abdelmoumen Khalifa n’a pu
construire sont empire et bénéficier d’une telle aura s’il ne s’était adossé à
un mur de complicités en béton. Le traitement complet de cette affaire mérite
bien d’autres enquêtes et d’autres procès où devraient comparaître d’autres
inculpés.
Abdelkader Djalil
Haut
Procès de la caisse principale de Khalifa Bank
Les faits marquants
Deux mois d’un procès historique auront dominé
l’actualité en Algérie. S’il ne fait aucun doute que le procès Khalifa, clôturé
le 8 mars dernier, marquera les annales judiciaires algériennes, il n’en demeure
pas moins que l’intérêt suscité dans l’opinion par cette affaire aura des
répercussions sur la perception qu’ont les Algériens de leur justice. Dès lors,
qu’aura-t-on retenu ? Au-delà d’un simple résumé des quelques moments forts
rappelés ici, il y a lieu, pour tous ceux qui pensent, dans ce pays, laisser des
écrits plus approfondis pour dire au moins ce que le procès Khalifa aura changé
dans la façon qu’ont les Algériens de voir la justice, les institutions ou
l’Etat, tant les implications sont diverses, imbriquées et multidimensionnelles.
A l’ouverture des audiences, il y avait lieu
d’expliquer la mécanique Khalifa. C’est du moins ce qui a semblé quand le procès
dépassait ses deux semaines, alors que quelques jours après le début des
séances, on n’hésitait pas à publier dans la presse certaines déclaration amères
de la défense, notamment suggérant que le déballage supposé ou attendu n’aurait
pas lieu. Il est vrai que la présidente du tribunal avait tenu, dès le début, à
déterminer, de manière un peu trop précise au goût de certains, les conditions
de création de Khalifa Bank, la question de la conformité de l’acte notarié, les
liens entre les associés, le détournement du crédit attribué par la Banque de
développement local (BDL) pour le financement du capital social pour la
constitution de la banque. Déterminer l’intention pour mettre en évidence la
constitution de la bande de malfaiteurs telle que qualifiée dans l’acte
d’accusation. Il reste que la longueur du procès, le nombre important de témoins
cités à la barre laissait se profiler une question : si justement, cette seule
qualification suffirait à définir le cadre de l’affaire qui se résumerait à un
complot ourdi par quatre personnes pour détourner des milliards de dinars.
Un vieux notaire, maître Rahal, un ancien directeur
d’agence BDL, Issir Idir Mourad, qui accordé un crédit de 80 millions de dinars
à Moumen Khalifa sur la base d’une garantie hypothécaire – la maison familiale
de Khalifa – un ami d’enfance de Moumen Khalifa, Djamel Guellimi, clerc de
notaire de Me Rahal, qui a facilité une procédures de constitution pour mettre
en place le coup du siècle.
Mais au-delà de l’acte prémédité, la suite des
auditions des témoins dessinera les conditions dans lesquelles ce qui sera
appelé «le projet criminel Khalifa Bank» va se concrétiser. Effectivement, il
fallait obtenir l’agrément bancaire sans lequel rien n’est possible. Si on
devait à ce moment-là se fier au seules déclaration de Moumen Khalifa, c’est
suite à une rencontre heureuse et fortuite avec «un haut responsable» dans un
avion qui les transportait que tout était devenu possible. Mais voilà le procès
se déroulait à Blida et non sur les ondes d’une chaîne de télévision.
Ce seul élément n’est pas suffisant, puisqu’une
fois constituée la banque, il fallait lui trouver de gros clients. Ce seront
quelques entreprises publiques, des OPGI, la CNAS, des EPLF et d’autres
institutions publiques. L’ampleur des sommes, l’importance du niveau de décision
soulignent que la banque et le groupe ont joui d’aides et de protections à des
niveaux importants que la suite des débats mettra forcément au jour, même si on
insiste sur les avantages accordés à certains responsables d’entreprises et
d’institutions, notamment les cartes de thalassothérapie de Sidi Fredj ou encore
des emplois subalternes pour des proches de hauts responsables.
Des hommes politiques à la barre
Le procès Khalifa aura-t-il été celui qui a rappelé
la qualité de justiciable de tous les Algériens, quels que soient leur rang ou
position ? On ne peut répondre immédiatement à cette question, mais on peut
énumérer ceux qui ont été convoqués comme témoins, suggérant que nul n’est au
dessus des lois.
D’abord Bouguerra Soltani, ministre d’Etat et
président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), qui a été interrogé sur
le dépôt de l’argent des caisses de sécurité sociale à Khalifa Bank au moment où
il était ministre du Travail, en 2001. Pour Soltani, il y a eu une erreur
chronologique ; il n’était plus ministre lorsque l’affaire a débuté. Si un
document existe indiquant que le conseil d’administration de la Caisse de la
sécurité sociale avait informé le ministre du Travail de l’époque (Bouguerra
Soltani) du dépôt de cet argent à Khalifa Bank, c’est que c’est un faux. Un faux
pour lequel il n’a pas eu besoin de porter plainte jusque-là.
Abdelmadjid Sidi Saïd, patron de l’Union générale
des travailleurs algériens, aura aussi marqué de son passage le procès en
déclarant : «J’assume les dépôts de la caisse de sécurité sociale» à la
banque Khalifa, tout en assumant un faux conseil d’administration et un faux
procès-verbal.
D’autres noms sont cités aussi au cours du procès,
tels Djamel Ould Abbas, ministre de l’Emploi et de la Solidarité, et Abdelmadjid
Tebboune, en tant qu’ancien ministre de l’Habitat, qui sera cité comme témoin.
Il y a eu aussi le gouverneur de la Banque d’Algérie, Mohamed Laksaci, et Mourad
Medelci, ministre des Finances, qui devait expliquer comment son ministère n’a
pu prévoir une telle débâcle. La Banque d’Algérie et le ministère des Finances
se sont plus renvoyés de manière indirecte la responsabilité lorsqu’aucune des
deux institutions n’a mis un terme aux agissements de Khalifa Bank, entre 2001
et 2002.
En dehors du procès, ce sera Moumen Khalifa
lui-même qui, de son exil londonien, a essayé de braquer les projecteurs sur
lui, tentant de mettre en évidence ses liens supposés ou réels avec les plus
hautes instances de l’Etat, puis malgré lui, lorsque Scotland Yard l’a arrêté
pour le relâcher sous caution alors que l’on attend et que l’on promet son
extradition vers l’Algérie.
Mais, fait marquant entre les faits, une présidente
de tribunal qui va jusqu’au bout de sa mission dans un procès des plus délicats
et des plus complexes, qui force l’admiration et qui, contre tous les paris pris
au début du procès, aura permis à une opinion publique stupéfiée de connaître un
peu mieux les rouages d’un système mafieux par la simple action de la justice.
Amine Esseghir
Haut
Procès Khalifa
Quand l’émotion prend le dessus
Le procès Khalifa a fait couler beaucoup d’encre et
encore plus de salive… Ce qui est d’ailleurs normal pour une affaire qui est
moins rien que la plus grande arnaque financière qu’a connue l’Algérie. Mais ce
qui a réellement dérouté ceux qui ont suivi de près le déroulement de ce procès,
ce fut le flot d’émotions, de larmes, de sanglots, mais aussi et surtout la
détresse exprimée par les nombreux cadres et gestionnaires d’entreprises
publiques poursuivis pour corruption et trafic d’influence. Regrets d’avoir
trempé dans cette magouille, impression d’avoir été pris au piège et de payer
pour ceux qui ont monté cette histoire ?... Quelle qu’en soit la raison,
l’ambiance de tristesse était des plus inattendues et des plus contagieuses que
même la présidente n’a pu étouffer un sanglot.
Depuis que l’arnaque du Groupe Khalifa a été
dévoilée au grand public, de nombreux articles ont été rédigés par des
journalistes qui auraient donné cher pour comprendre ce qui s’est réellement
passé. Chacun y est allé de sa propre analyse, mais personne n’a réellement
touché la vérité. Tout le monde est d’ailleurs convaincu qu’une partie de cette
vérité est tenue secrète. Mieux encore, personne ne croyait réellement qu’un
procès allait avoir lieu, au risque de dévoiler beaucoup de choses et
d’impliquer des personnalités publiques. Mais le procès a enfin eu lieu.
Présidé par une magistrate qui a fait preuve d’une
compétence avérée à gérer ce genre d’affaires, le procès a duré deux mois et a
vu défiler beaucoup de gens. A commencer par le notaire qui a établi l’acte de
création de Khalifa Bank et qui n’a pas trouvé mieux pour se défendre que de
plaider l’ignorance. Même si un notaire qui ignore la loi n’a rien de très
convaincant.
Ceux qui ont occupé des postes importants au sein
du Groupe Khalifa ont, pour leur part, défilé à la barre des témoins. Leurs
déclarations, si elles n’ont pas dissipé le mystère du groupe, ont eu le mérite
de dévoiler une gestion au jour le jour catastrophique, puisqu’on puisait de
l’argent sans signer de documents. Un argent qui était transporté dans des sacs
plastique et distribué ensuite à droite et à gauche.
Ensuite, ce sont des cadres de la nation et des
gestionnaires d’entreprises qui sont appelés à la barre. Pas en tant que
témoins, mais pour expliquer devant le tribunal pourquoi ils ont choisi cette
banque, entre celles qui existaient déjà, pour déposer les fonds de leurs
sociétés. Des fonds qui se sont ensuite évaporés dans la nature et qu’ils n’ont
pu récupérer avant la mise en liquidation du Groupe. Le défilé de ces
personnalités a laissé les gens perplexes. Cartes de thalassothérapie, titres de
voyages, voitures, crédits… offerts par Moumen Khalifa ont suffi pour convaincre
beaucoup de cadres de déposer l’argent qui ne leur appartenait pas, puisqu’il
était le bien des sociétés et organismes qu’ils gèrent, dans les caisses de la
banque Khalifa. Pourquoi ces cadres ont-ils agi ainsi et participé à la perte de
leurs sociétés est la grande question que tout le monde se pose. Mais personne
n’a pu trouver la vraie réponse. A-t-il suffi qu’on leur fasse miroite quelques
avantages pour qu’ils cèdent ainsi ? Ou faut-il croire qu’une grande pression
était exercée sur eux pour qu’ils agissent de la sorte ?
Chaque jour du procès apportait son lot de
révélations plus ou moins intéressantes, mais jamais fracassantes, comme
l’auraient voulu ceux qui ont suivi le procès. C’est surtout la gestion de la
caisse de la banque Khalifa qui intéressait la présidente. Tous les détails
furent passés au peigne fin, mais le public, qui suivait avec un grand intérêt,
a fini par se lasser de tous ces détails. Tout cela a imprimé une certaine
routine au procès et donné l’impression que les séances évoluaient au même
rythme, avec une lenteur étudiée.
Mais ne voilà-t-il pas qu’à quelques jours de la
fin du procès, les choses ont changé. Etait-ce la tension accumulée durant les
jours passés ? Toujours est-il que la routine fut brisée par un déferlement de
larmes, de sanglots et de tristesse qui a surpris tout le monde. Tout a commencé
quand Khadoudja Belhachemi, président-directeur général d’Urbor, bureau d’études
et de réalisations immobilières, à Oran, a témoigné, poursuivie comme les autres
inculpés pour corruption et trafic d’influence après avoir déposé 129 millions
de dinars à l’agence Khalifa d’Oran. Elle avait écouté les autres plaidoiries
qui, d’ailleurs, lui rappellent son cas, car de nombreux gestionnaires
d’organismes publics de l’Ouest sont accusés par le parquet d’avoir reçu des
commissions de 1 % pour leurs dépôts de fonds. Quand arrive son tour, l’avocat
précise que le parquet n’a pas pu apporter de preuves matérielles et morales qui
impliquent sa cliente. Mme Belhachemi s’effondre alors et fond en
larmes. Personne ne s’attendait à cette scène, mais les gens sont émus. Personne
n’est resté indifférent devant cette expression de douleur. Mais il faut croire
que Mme Belhachemi a donné le ton.
Quelques temps après, la rigueur et le sérieux du
tribunal volent en éclats. Les dernières plaidoiries de cette même journée vont
faire fondre la glace. L’un des prévenus, qui était passé inaperçu durant le
procès, se recroqueville sur lui-même et donne libre cours à ses larmes, en
silence. Du coup, c’est un déferlement d’émotion. La salle tout entière chavire
au rythme de ces pleurs. Peine, honte, désespoir… des sentiments qui effleurent
et atteignent tous les présents. Personne n’échappe à la contagion, y compris la
présidente du tribunal, qui se lève et sort précipitamment. Dans la salle, face
à la détresse de plus en plus évidente de l’homme, d’autres prévenus et des
avocats tentent de le consoler, mais rien n’y fait. L’émotion gagne tout le
monde. Journalistes, avocats, inculpés… les larmes coulent à flot. Une vingtaine
de minutes après, la présidente reprend sa place, pâle et les yeux rouges. Du
coup, toute cette émotion nous fait penser qu’au-delà de l’escroquerie
personnifiée à travers le Groupe Khalifa, il y a des hommes et des femmes
représentants de l’administration qui se sont retrouvés, parfois malgré eux,
mêlés à cette arnaque et le paieront très cher.
Sont-ils les vrais responsables de cette affaire ?
Tout le monde sait qu’ils ne sont en fait que des pions qu’on a fait bouger sur
un échiquier. C’est peut-être cette amère réalité qui les a fait pleurer en
pleine audience. C’est peut-être aussi leur certitude d’être désormais
abandonnés à leur sort. Certains aussi que le résultat final est une vie et une
carrière brisées.
Khadidja Mohamed Bouziane
Haut
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