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Bilan et perspectives (Partie 23)
Pas plus qu’ils n’ont pu faire affluer
les investissements étrangers directs comme ils l’ont toujours
espéré, les néolibéraux au pouvoir n’ont réussi à ce jour à mener à
son terme le processus de privatisation des entreprises publiques,
au nombre de 1200, qu’ils ne cessent pourtant d’offrir, d’une façon
plutôt insistante d’ailleurs, aux éventuels repreneurs
internationaux. On remarquera en passant qu’ils ne se contentent pas
en l’occurrence de faire leur offre et d’attendre que le marché se
prononce avec la rigueur dont ils le créditent par ailleurs
religieusement. Non, car l’affaire revêt une grande importance à
leurs yeux ; la concurrence est, disent-ils pour leur défense, rude
dans ce domaine. Il faut donc se donner de la peine, courir le
monde, travailler d’assez près les investisseurs étrangers qui
montrent un tant soit peu d’intérêt pour tel ou tel élément du parc
industriel algérien. Chaque fois qu’une opportunité se présente, il
faut la saisir comme au vol ; à faire le difficile, en effet, on
risque de se retrouver avec la totalité de la marchandise sur les
bras, cette encombrante quincaillerie, comme l’ont appelée de
furieux analystes, qui ne croyaient pas pour leur part qu’il soit
possible de lui trouver des acquéreurs. A l’évidence, si cela ne
tenait qu’à ces derniers, le problème qu’elle représente serait vite
réglé, quel qu’en soit le coût social ou politique, dans la mesure
où il ne doit pas à leur sentiment s’en trouver des capitalistes,
sauf peut-être dans l’imaginaire de nos gouvernants, qui soient
assez fous pour hasarder leurs capitaux dans le rachat
d’entreprises dont les propriétaires eux-mêmes avouent volontiers
qu’elles sont pour la plupart en piteux état : la casse au plus
vite, se résoudre sagement à faire table rase de ce qui est très
insuffisant au regard des normes internationales en matière de
rentabilité.
Faire venir les investisseurs et
privatiser sont deux objectifs qui sont liés, mais qui, cependant,
ne se confondent pas. Les investissements étrangers ne relèvent pas
que de la seule volonté des Algériens. Ce sont leurs détenteurs ou
leurs gestionnaires qui décident de leur destination. En dehors des
hydrocarbures, il ne semble pas que l’Algérie, en dépit de ses
avantages comparatifs, soit en mesure de faire tomber leurs
réticences, du moins dans un délai raisonnable. Toutes les réformes
pour y parvenir ont pourtant été accomplies. C’est ainsi que les
salaires sont maintenus à un niveau très bas, et la fiscalité a été
refaite pour leur garantir un maximum de profits, transférables
comme il se doit. Etant donné que ces investissements n’affluaient
toujours pas, d’anciens responsables du secteur des finances, qui
conseillaient, à moins qu’ils ne soient conseillés par elles, des
sociétés déjà installées en Algérie, ont cru le moment opportun pour
prôner la convertibilité totale du dinar, laissant entendre que
c’est cette dernière « courageuse » mesure non encore prise qu’il
fallait se hâter de prendre si l’on voulait que les IDE arrivent
massivement. La convertibilité totale instaurerait la confiance,
prêchent-ils, et celle-ci finirait par forcer la main aux
investisseurs étrangers.
L’escroquerie intellectuelle, étant par
trop transparente, n’a pas pu prendre, fort heureusement. On aurait
eu à déplorer dans le cas contraire une telle fuite de capitaux que
l’affaire Khalifa paraîtrait une plaisanterie en comparaison. C’est
que la convertibilité totale d’une monnaie suppose que le flux des
capitaux extérieurs soit important, soutenu, et diversifié. Cette
situation traduirait justement le fait que cette monnaie est
fortement demandée sur le marché des changes. Et s’il en était
ainsi, cela voudrait dire que le pays connaît un boom économique
ayant pour effet d’attirer les capitaux oisifs à la recherche de
bonnes occasions d’investissement. On ne décrète pas la
convertibilité totale de sa monnaie pour soi-disant créer un climat
de confiance qui, à son tour, relancerait les affaires, mais pour
achever de libérer la circulation des capitaux dans une économie
déjà en expansion. C’est la forte demande portant sur sa monnaie qui
conduit un pays à lever les dernières restrictions à sa
convertibilité. Or, hors hydrocarbures, l’Algérie exporte
l’équivalent de moins d’un milliard de dollars et importe pour une
somme vingt fois supérieure. Par ailleurs, elle enregistre pour deux
milliards d’investissements directs seulement, tous secteurs
confondus. On peut imaginer dès lors à quelle allure fondraient ses
réserves de change si la suggestion qu’on lui fait de libéraliser
complètement la convertibilité de sa monnaie était prise en
considération.
Mais l’objectif consistant à la délester
d’une partie de ses réserves de change peut être atteint par un
autre biais que la convertibilité totale, qui, effectivement,
représente la voie royale et légale pour ce faire. Un changement de
parité qui réévaluerait sensiblement le dinar par rapport au dollar,
la devise d’ancrage par la force des choses, aurait pour première
conséquence de faire croître la masse des capitaux sortant
illégalement du pays chaque année. Les Algériens disposant de
capitaux libellés en dinars et désireux d’investir à l’étranger, et
il doit en exister un certain nombre, choisiront alors, pour une
partie d’entre eux au moins, de les convertir par un biais ou par un
autre et de les transférer. On objectera que la demande de devises
croîtra dans ce cas de figure, et que cela conduira à terme à
rétablir l’ancienne parité. Peut-être. Dans l’intervalle, néanmoins,
une fraction non négligeable des réserves de change aura réussi à
passer la frontière.
Il faut dire qu’il ne dépend pas que de
A. Temmar que les investisseurs étrangers viennent ou ne viennent
pas. D’ailleurs à le voir courir vainement le monde pour les
intéresser au marché algérien, il est clair qu’il rencontre une
grande indifférence de leur part. En revanche, il dépend des
Algériens, dont le ministre des Participations, d’accélérer le
processus de privatisation. Privatisations et IDE ne sont pas
indissociables, en effet. On peut très bien décider de privatiser
entre Algériens. Si on ne le fait pas, c’est essentiellement pour
des raisons politiques. Quelles sont-elles ? On peut les résumer en
une seule : il n’existe pas de consensus national à ce propos. Par
expérience, les gouvernants savent ce qu’il en coûte de prendre une
mesure impopulaire. De fait, les privatisations ne se font pas, en
tout cas pas au rythme que le ministre en charge du dossier voudrait
imprimer au processus, parce qu’elles provoqueraient le
mécontentement des travailleurs, et que le pouvoir ne se considère
pas prêt à relever le défi, d’autant qu’il est confronté à un autre,
non moins important, celui que lui pose un terrorisme persistant.
Il semble donc qu’il manque la décision
politique. Autrement, le transfert de propriété serait déjà chose
faite. L’absence de capitaux et de capitalistes ne demandant qu’à
prendre la relève n’a pas empêché la privatisation en Russie, où
toutes les entreprises, sans exception, étaient publiques, et où le
capitalisme privé ne bénéficiait d’aucune marge où se développer, où
seulement se maintenir en attendant de meilleurs jours, avant la
chute de l’Union soviétique. Les décideurs russes ne voulant pas que
les privatisations soient remises en question avant qu’elles ne
soient menées à leur terme, avaient distribué presque gratuitement à
la population des bons échangeables contre des actions des
entreprises à privatiser. En peu de temps, ces titres de propriété
se sont trouvés réunis, en particulier dans les secteurs à forte
concentration, comme ceux des matières premières, entre les mains de
ceux que l’on appellerait bientôt les oligarques. Au départ donc,
une émission d’actions à l’échelle de toute une économie, c’est en
quelque sorte le marché primaire d’une bourse grandeur nature,
bientôt relayé par un marché secondaire de même dimension qui a agi
comme un tamis en ce qu’il a dégagé la classe des nouveaux
propriétaires de l’appareil économique antérieurement étatisé.
Mais le fait que les dirigeants algériens
n’adoptent pas une solution radicale comme celle qui fut mise en
œuvre en Russie, il ne convient pas de conclure qu’ils sont en
réalité contre les privatisations, et que tout ce qu’ils font depuis
le début est destiné à leur faire gagner du temps. C’est pourtant à
cela qu’ont abouti des critiques plus libéraux que A. Temmar, si
tant est qu’il s’en trouve. En fait, cette attitude se comprend si
l’on s’avise que pour ces dirigeants privatisations et
investissements doivent aller de pair, qu’il faut tendre à l’un et à
l’autre dans le même élan. Les lenteurs des privatisations
s’expliquent par l’ambition d’atteindre les deux objectifs en même
temps, de faire d’une pierre deux coups.
Si cette politique marque le pas, ce
n’est pas le fait du processus de privatisation, mais celui du peu
d’engouement des investisseurs étrangers pour la destination Algérie
dans le présent. Il se peut que les choses changent à l’avenir, mais
personne ne peut dire aujourd’hui quand cela se produira-t-il. Eh
bien, semblent dire ces dirigeants, nous attendrons le temps qu’il
faudra, et tant pis si entre-temps l’économie du pays, à l’exception
du secteur des hydrocarbures, pourvoyeur en ressources extérieures,
est à l’arrêt, et que les problèmes des entreprises éligibles à la
privatisation s’accumulent et se compliquent. Car, en effet, depuis
qu’il est question de les privatiser, elles ne sont plus autorisées
à investir, les dirigeants nommés à leur tête se voyant confier la
mission de les faire basculer dans le secteur privé, ou de leur
trouver un partenaire étranger, ce qui revient à les privatiser
partiellement en attendant de le faire complètement. D’où
l’absurdité de la situation dans laquelle elles se trouvent pour la
plupart : par manque d’investissements, elles se déclassent
continuellement, et pourtant elles doivent conserver assez de valeur
et d’attrait pour espérer réussir la mue qui leur est prescrite
impérativement. Le bon sens recommanderait tout le contraire.
Puisqu’on a écarté une solution du type russe, à juste titre
d’ailleurs, il devient nécessaire en effet de redresser leur
situation à tous points de vue. On leur conserverait de la sorte la
meilleure chance de trouver un ou des acquéreurs.
Cette solution n’a pas la faveur des
gouvernants, qui par ailleurs consentent à faire prendre à la charge
du Trésor public les découverts des « canards boiteux » sous forme
d’obligations, parce qu’elle pourrait amener les travailleurs et
l’opinion en général à penser qu’il est donc possible de les
renflouer au point de les rendre privatisables au vrai sens du
terme. Et s’il en est ainsi, quel besoin y a-t-il donc de les céder,
le plus difficile et le plus coûteux étant maintenant fait ? Dans
les pays où il y a alternance au pouvoir, la coutume veut que la
gauche soit portée à nationaliser les entreprises en difficulté
avant de les rétablir financièrement, et que la droite, une fois
revenue aux affaires, n’ait rien de plus pressé à faire que de les
rendre au secteur privé. Jamais celui-ci n’accepterait de prendre en
charge une entreprise d’intérêt national qui ne serait pas
immédiatement rentable. Il trouve normal que ce soit à l’Etat, dont
l’une des fonctions serait justement d’assumer les dépenses dont les
retombées positives s’étendraient à tout le champ économique, et
même au-delà, à l’ensemble de la société, de s’impliquer dans les
cas désespérés. Ainsi, quand une entreprise privée consent à assurer
un service public, c’est toujours contre une rétribution à la charge
des pouvoirs publics. Mais en Algérie, l’Etat veut privatiser sans
avoir à renflouer préalablement. Et il ne veut pas entendre parler
d’une solution politique, qui serait radicale, à la manière russe,
mais il est vrai, qui serait également très risquée.
Que veut-on alors ? Mais intégrer le
capital international. Comme s’il suffisait pour y parvenir d’éviter
de faire un choix dans le présent qui aurait pour conséquence de
compromettre cet objectif principal. Ne rien faire est la meilleure
façon de ne pas se tromper.
Telle est la politique mise en oeuvre
depuis de longues années. Koul outla fiha khir, que diable !
M. Habili
Haut
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