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Sahara occidental/ Un
responsable de L’Ouest saharien commente les propos de Juan Carlos
"Le roi sera jugé sur ses
actes"
Le Dr Emmanuel Martinoli,
directeur de publication et membre de la rédaction de la collection
L'Ouest
Saharien, estime que la position
espagnole par rapport à la question sahraouie reste encore ambiguë.
Les Débats : Quel est votre
commentaire sur les déclarations du roi Juan Carlos, à Alger, relatives au
règlement de la question du Sahara occidental ?
Emmanuel Martinoli :
C'est une déclaration espagnole de plus. Toutes sont ambiguës, variables selon
les auteurs et les lieux. Celles de Juan Carlos tentent de corriger quelque peu
les propos tenus par M. Zapatero, son Premier ministre, à Rabat. Le roi
d’Espagne reprend les termes de la dernière résolution du Conseil de sécurité,
où il est question de
″solution juste et définitive,
mutuellement acceptée et s'inscrivant dans le cadre de l'ONU″,
sans évoquer la conformité à la Charte de l'organisation internationale. Il
ajoute cependant la libre détermination. Est-ce le résultat des pressions
exercées sur le gouvernement espagnol, dont la plus importante est
l'augmentation du prix de vente du gaz algérien ? Sachant que c’est le président
du gouvernement qui est en charge de la conduite des affaires de l’Espagne, les
paroles de Juan Carlos apportent-elles quand même un correctif à la position du
gouvernement ? L'avenir le dira. Le roi sera jugé sur ses actes…
Que pensez-vous de la proposition marocaine sur l'autonomie ? En quoi se
distingue-t-elle, selon vous, du plan Baker ?
Le Maroc a refusé le plan de règlement de l'ONU, en affirmant que le référendum
d’autodétermination était caduc. Il a refusé le plan de paix pour
l’autodétermination du peuple du Sahara occidental, connu sous le nom de plan
Baker II. Il a alors proposé quelque chose. Le contenu de son projet actuel n'a
pas été rendu public. S'agit-il d'une nouvelle mouture des projets élaborés en
son temps pour contrer le plan Baker ? Ce que l'on sait du projet d'autonomie,
c'est qu'il pose comme préalable la souveraineté marocaine sur le Sahara
Occidental. Contrairement au plan Baker, il exclut entièrement le principe de
l'autodétermination. Le plan d’autonomie est donc inacceptable au regard du
droit international et de la charte des Nations unies.
A la lumière des derniers développements,
à quel type de décision vous attendez-vous de la part du Conseil de sécurité,
lors de sa réunion d’avril 2007 sur la question sahraouie ?
A mon avis, il y aura une
prolongation du mandat de la Minurso (Mission de l’ONU pour un référendum au
Sahara occidental) avec un appel à des négociations directes pour parvenir à une
solution politique. En tout cas, le Conseil de sécurité ne peut prendre en
compte le projet marocain d'autonomie, qui place le problème hors du cadre de la
décolonisation et donc des principes onusiens.
Propos
recueillis par Z. Chérief
Chronologie du conflit au
Sahara occidental
1884 :
Début de la colonisation espagnole au Sahara occidental.
1973 :
Création du Front Polisario, Front populaire pour la libération de la Saguia
el-Hamra et du Rio de Oro, qui revendique l'indépendance.
1974 :
Engagement de l’Espagne, en tant que puissance administrante du Sahara
occidental, auprès des Nations unies, en charge du dossier de décolonisation :
Les autorités de Madrid proposent d’organiser un référendum d’autodétermination
du peuple sahraoui pendant le 1er semestre de l’année 1975.
1975 :
Rejet, à la mi-octobre, par la Cour internationale de la Haye, des prétentions
territoriales marocaines et mauritaniennes sur le territoire non autonome du
Sahara occidental : dans un avis consultatif, elle affirme le droit du peuple
sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance, conformément à la
Déclaration relative aux peuples colonisés et coloniaux. Le 31 octobre, les
forces armées royales pénètrent de force dans l’ex-colonie espagnole et
attaquent ses habitants. Le 6 novembre, le roi du Maroc organise la ″Marche
verte″ au cours de laquelle 350 000 Marocains envahissent le territoire
sahraoui. Le 14 novembre, l’Espagne signe dans le secret total les « accords
tripartites » de Madrid, avec le Maroc et la Mauritanie, prévoyant le partage du
Sahara occidental entre les deux Etats africains, en contrepartie d’avantages et
de privilèges.
1976 :
Proclamation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) qui sera
progressivement reconnue par plus de 80 Etats dans le monde. La RASD, membre de
l’OUA depuis 1984, sera plus tard membre fondateur de l’Union africaine (UA)
1981 :
Construction, par le Maroc, d’un Mur de près de 200 000 km2, pour
protéger le "Sahara utile" (colons et richesses naturelles, particulièrement
phosphate et poissons) des coups portés par l’armée sahraouie (ALPS) et afin
d’isoler la direction du Front Polisario et les réfugiés sahraouis (en exil à
Tindouf) du reste de la population sahraouie.
1988 :
Un plan de paix de l'ONU/OUA,
accepté par le Maroc et le Front Polisario (reconnu comme représentant unique et
légitime du peuple sahraoui par la communauté internationale), est adopté à
l’unanimité par le Conseil de sécurité. Il prévoit notamment la proclamation
d'un cessez-le-feu, le retour des réfugiés sahraouis dans leur pays et
l'organisation d'un référendum d'autodétermination (questions à poser :
indépendance ou intégration au Maroc).
1991 :
Adoption à l’unanimité, par le Conseil de sécurité de l’ONU, du plan de
règlement, qui s’appuie sur le recensement espagnol de 1974 de la population
sahraouie (74 000 personnes). En septembre, entrée en vigueur du cessez-le-feu
sous la surveillance de la MINURSO (Mission des Nations unies chargée du
référendum au Sahara occidental). La consultation référendaire est programmée
pour janvier 1992.
1994 :
Une bataille est engagée entre le Maroc et le Front Polisario autour du corps
électoral. Avec la poursuite de plusieurs "Marches vertes" (déplacement des
Marocains vers le territoire du Sahara occidental).
1997 :
Nomination de l'ancien secrétaire d'Etat américain James Baker comme
représentant personnel du secrétaire général de l'ONU. Signature par les deux
parties en conflit des accords de Houston, en septembre, incluant un compromis
autour de la question du corps électoral, et prévoyant la tenue d’un référendum
d’autodétermination l’année suivante.
1999 :
Annonce en décembre de l’élaboration, par l’ONU, d’une liste des personnes
habilitées à participer au référendum d’autodétermination au Sahara occidental
(plus de 86 000 personnes) : le Maroc ne peut plus utiliser l’argument selon
lequel le recensement espagnol (de 1974) est dépassé.
2003 :
Proposition, faite par James Baker, du plan de paix pour l’autodétermination du
peuple du Sahara occidental (nommé Plan Baker), élargi aux colons marocains
installés sur le territoire sahraoui de 1975 à décembre 1999, qui prévoit
l'octroi d’une semi-autonomie pendant 4 à 5 ans, suivi d’un référendum
d’autodétermination. Ce plan adopté à l’unanimité par le Conseil de sécurité est
accepté par le Polisario, mais il est rejeté par le Maroc.
2005 :
Déclenchement, à partir de mai, de manifestations pacifiques de la population
sahraouie des territoires sous occupation marocaine, qui revendique le droit à
l’autodétermination et à l’indépendance. L’ère de l’Intifada a commencé.
2006 :
Poursuite de l’Intifada. Emergence de la proposition unilatérale du Maroc de
"l’autonomie"du Sahara occidental, appuyée par la France et les socialistes
espagnols arrivés au pouvoir en 2004. Un double objectif est visé : forcer la
main au Conseil de sécurité pour reconnaître la souveraineté marocaine dans
l’ex-colonie espagnole pour avaliser l’intégration du territoire sahraoui au
royaume chérifien.
Haut
Entretien avec Yahia Zoubir,
spécialiste en relations internationales
"Les Espagnols sentent
qu’ils ont une dette morale envers le peuple sahraoui"
Les Débats : Le roi d’Espagne
vient d’effectuer une visite en Algérie, sur invitation du président Bouteflika.
Un commentaire sur cette visite ?
Yahia Zoubir :
Comme j’ai déjà eu à le dire, cette visite a été annoncée par le président
Abdelaziz Bouteflika lors de la dernière visite de José Luis Zapatero à Alger.
La dernière visite du roi en Algérie remonte à 1983, elle relevait du domaine
diplomatique, d’autant plus que le roi a une fonction plus protocolaire que
politique dans le système politique espagnol. D’ailleurs, ses discours sont lus
et corrigés par le gouvernement, parce que les décisions sont prises par
l’Exécutif et non par le roi. Mais, la récente visite du monarque, accompagné
par des ministres espagnols, dont le ministre des Affaires étrangères, Miguel
Angel Moratinos, vient à un moment crucial en liaison avec la situation de la
région. Comme vous le savez, les relations entre Alger et Madrid, malgré leur
importance, connaissent un certain froid, à cause notamment de la position du
gouvernement socialiste de Zapatero, qui s’est clairement éloigné de l’attitude
de "neutralité positive" dans la question du Sahara occidental…
Et comment réagissez-vous aux
déclarations de Juan Carlos sur le Sahara occidental ?
Le roi n’a pas
mentionné l’option d’autonomie et réitéré la position traditionnelle de
l’Espagne. Bien entendu, ceci marque un retour des socialistes – du moins au
niveau du discours – à la position traditionnelle. Il faut bien rappeler que
Zapatero avait parlé d’autodétermination lors de sa visite au Maroc.
M. Yahia Zoubir, que
pensez-vous de la qualité de la coopération entre Alger et Madrid ?
Tous les indices montrent que
les relations algéro-espagnoles ne peuvent que se renforcer, grâce au traité
d'amitié, de bon voisinage et de coopération, qu’ils ont signé en octobre 2002.
Les deux pays entretiennent des relations commerciales qui sont très
importantes, surtout dans le domaine énergétique où l’Espagne est complètement
dépendante de l’Algérie. Les entreprises espagnoles sont par ailleurs très
intéressées par le marché algérien et ce n’est certainement pas un hasard si pas
moins d’une cinquantaine de grandes entreprises
espagnoles ont pris part au forum d'affaires algéro-espagnol du 14 et 15 mars à
Alger. La coopération entre l’Algérie et l’Espagne comporte également d’autres
domaines, comme par exemple la lutte antiterroriste (échanges de
renseignements), l’armement (l’Algérie souhaitant diversifier ses livraisons),
l’aspect judiciaire (extraditions de criminels, accord signé en décembre 2006),
l’immigration clandestine (clandestins venus d’Afrique) et la gestion de
l’immigration légale dont a besoin l’Espagne pour compenser son manque de main
d’œuvre locale. Ceci dit, l’Espagne joue un rôle d’équilibrisme entre
l’Algérie et le Maroc, mais avec l’arrivée des socialistes au pouvoir, il y a un
parti pris au détriment non seulement du peuple sahraoui et de son droit à
l’autodétermination, mais aussi indirectement aux dépens des intérêts de
l’Algérie… Pourtant, l’Algérie a eu très peu de contentieux avec l’Espagne, en
comparaison avec les contentieux existant entre les Espagnols et le Maroc. Et en
dépit de cela, l’Algérie avait pris une position de neutralité bienveillante
envers l’Espagne lors du conflit hispano-marocain, en 2002, au sujet de
l’affaire Perejil/Leila. L’Algérie avait de très bonnes relations avec le
gouvernement de José Maria Aznar, qui a qualifié l’Algérie de ″partenaire
stratégique″. Le gouvernement Aznar avait une position sur la question du Sahara
Occidental conforme à la légalité internationale, même si bien entendu le
gouvernement Aznar avait ses propres raisons. Mais, les socialistes espagnols,
tout comme les socialistes français, ont souvent adopté une attitude
provocatrice envers l’Algérie que les Sahraouis, en affichant un parti pris en
faveur du Maroc. On peut ajouter, par exemple que les armes livrées au Maroc
(chars et blindés) en 2004 avaient pour but le renforcement offensif du Maroc
contre l’Algérie. Un colonel de l’armée espagnole que j’ai interviewé à Madrid
le 14 mars dernier a admis que même si ces armes n’ont pas une grande valeur
stratégique, leur livraison en ce moment pouvait être interprétée comme une
provocation par l’Algérie, d’autant plus que ces armes seront pointées vers
l’Algérie. Plus grave encore, il y a le fait que cette vente se soit faite en
secret et qu’on ne l’ait su que deux ou trois mois plus tard, ce qui d’ailleurs
a créé des suspicions en Espagne et en Algérie.
Progressivement, la position
des socialistes espagnols sur le Sahara Occidental s’est rapprochée de celles de
la France, qui joue un rôle non négligeable dans les affaires maghrébines au
niveau de l’Union européenne. Les socialistes ont voulu aussi par là confirmer
leur positionnement en Europe plutôt qu’avec les Etats-Unis.
Pourquoi ?
D’un point de vue
géopolitique, cette attitude est insensée au vu des intérêts espagnols en
Algérie. La question est effectivement de savoir pourquoi. Il se pourrait que le
pragmatisme de l’Algérie ait fait croire aux Espagnols que l’Algérie lâcherait
les Sahraouis au profit d’une autonomie. Mais les Espagnols risquent de payer
cher leur alignement avec le Maroc… On pourrait faire une telle lecture en ce
qui concerne l’augmentation du prix du gaz par l’Algérie. Une autre erreur du
gouvernement est qu’en Espagne, contrairement à se qui se passe en France, une
grande majorité de l’opinion publique espagnole n’accepte pas la position
marocaine sur le Sahara occidental. Je veux dire que les Espagnols sentent
qu’ils ont une dette morale envers le peuple sahraoui.
Je voudrais dire aussi que
malgré les différents contentieux entre le Maroc et l’Espagne, ces deux pays ont
un traité d’amitié depuis 1991. L’Espagne trouve au Maroc un débouché important
pour son industrie de l’armement. Ses intérêts économiques ne le sont pas moins.
Il existe aussi un important lobby pro-marocain en Espagne. Il ne faut pas non
plus sous-estimer les liens d’amitié qui se sont tissés entre les officiels
marocains et espagnols. Objectivement, il faut aussi comprendre que depuis les
attentats du 11 mars 2004 à Madrid, le gouvernement espagnol a décidé que la
sécurité de l’Espagne soit liée à celle du Maroc.
Vous avez parlé de
renforcement de la coopération et du pragmatisme. Impliqueront-ils une
marginalisation du dossier sahraoui ?
Croire que l’on puisse
marginaliser le conflit sahraoui serait erroné, car ce conflit reste au cœur de
la relation triangulaire Espagne-Algérie-Maroc. Les Espagnols ne peuvent pas
espérer avoir des rapports équilibrés en prenant parti pour la position
marocaine qui, je rappelle, est diamétralement opposée à celle de l’Algérie. De
plus, les accords tripartites du 14 novembre 1975 entre l’Espagne, le Maroc et
la Mauritanie
n’ont pas de base légale et l’Espagne ne peut, par conséquent, se désister de sa
responsabilité et autoriser le Maroc à ″offrir″ une autonomie aux Sahraouis. Le
Maroc n’a aucune souveraineté sur ce territoire. On ne peut donner ce qui ne
nous appartient pas.
Tant que l’Espagne adopte une
attitude réellement équilibrée, cela ne pose pas trop de problème pour
l’Algérie. Malheureusement, un tournant dans la politique espagnole envers le
conflit est en train de se produire. Même si l’Algérie a montré un certain
pragmatisme, à travers le soutien du Plan Baker II et de la résolution 1495 des
Nations unies, il serait naïf de penser qu’elle puisse changer de cap sur cette
question. Cela, même si elle le souhaitait. Je doute fort que l’Algérie puisse
sacrifier la question sahraouie sans remettre en cause tous les principes
fondamentaux de son histoire et de sa diplomatie… Et les Espagnols le savent
bien. C’est pour cela d’ailleurs que l’on constate des contradictions dans la
position espagnole. On déclare que l’on est pour l’autodétermination et d’un
autre côté, on déclare que l’offre marocaine d’autonomie est ″intéressante″.
Cependant, on peut aussi reprocher aux Algériens de ne pas avoir une politique
qui mette plus clairement en avant les intérêts nationaux vitaux, d’autant que
l’irrédentisme marocain est une réalité. Le type de solution du conflit ne
manquera donc pas d’avoir des incidences sur la région. Il est louable de la
part des Algériens de soutenir le droit international et les résolutions
onusiennes, mais il faut aussi poser cette question en termes de sécurité
nationale et de faire en sorte que le peuple algérien sache quels sont les
enjeux de cette question. En relations internationales, on définit sa sécurité
nationale et on en précise les paramètres.
Y a-t-il un lien entre la position
d’une Espagne qui tarde à payer sa dette historique vis-à-vis du peuple sahraoui
et l'intransigeance du Maroc qui agite aujourd’hui son projet d'autonomie ?
Le gouvernement espagnol
actuel pense qu’en changeant de cap, il obligerait les parties dans la région à
rompre le statut quo qui, selon lui, bloque à la fois le processus d’intégration
au Maghreb et la normalisation des relations algéro-marocaines. Ce constant de
blocage est bien fondé car entre autres questions, le conflit est un des
éléments de blocage du processus d’intégration maghrébine. Il y aussi un
contexte plus complexe dans la région, avec la présence de plus en plus visible
des Etats-Unis dans le Maghreb-Sahel et une compétition potentielle entre les
Etats-Unis et la France. L’exagération de la montée du djihadisme dans la région
a aussi pour but le contrôle des ressources naturelles de la région, notamment
le pétrole et le gaz. L’argument que l’on voudra faire avancer – et qui a déjà
été avancé – serait de dire qu’un Etat sahraoui indépendant serait fragile et
deviendrait source de balkanisation et d’instabilité dans la région. Or, dire
que le conflit est un blocage à l’intégration et à la prospérité de la région
omet de nombreux points importants. Un, la responsabilité de l’Espagne et des
Nations Unies dans la décolonisation du Sahara Occidental demeure entière.
Vouloir forcer la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental, une
souveraineté que nul ne reconnaît, est une violation flagrante du droit
international. M. Zapatero a déclaré que la nouvelle proposition marocaine de
plan d'autonomie pour le Sahara qui exclut l'option de l'indépendance, devrait
ouvrir ″une nouvelle étape″ après 30 ans de contentieux. Par conséquent, il a
demandé à toutes les parties qu’elles reprennent les négociations sur cette
base. En réalité, l’appel est adressé principalement au Front Polisario et à
l'Algérie, puisque le Maroc, comme l’a rapporté El Païs, est disposé
″à dialoguer sur la base de sa proposition personnelle″. Je ne sais vraiment
pas si c’est de la naïveté ou de la provocation. Ce qui est plus dangereux,
c’est qu’après trente années de conflit, les Marocains tentent de persuader
l’Espagne que le Polisario est un mouvement terroriste, que les Sahraouis sont
de potentiels membres d’Al Qaîda ! On fait fi de la lutte légitime de ce peuple
et de la répression qu’il subit sous le joug colonial. Les Marocains tentent de
persuader l’Espagne et les autres pays occidentaux que l’autonomie est la
meilleure garantie contre la menace terroriste. Vous pouvez le lire dans The
Guardian du 12 mars. Accepter cette vision, c’est finalement accuser
indirectement l’Algérie de soutenir le terrorisme dans la région du
Maghreb-Sahel, alors qu’elle est à la pointe de la lutte antiterroriste. On
argue même que l’Algérie a ramené la Russie dans la région, après l’achat par
l’Algérie de l’armement russe, comme si l’on vivait encore à l’époque de la
Guerre froide. Bien entendu, nul n’est dupe, mais l’argument est de taille pour
les personnes qui ne connaissent pas bien la genèse de ce conflit ou la
responsabilité historique et morale de l’Espagne à conduire à son terme la
décolonisation de ce territoire. La question se pose si le gouvernement espagnol
est prêt à partager une analyse aussi saugrenue que celle propagée actuellement
par le Maroc. Il n’est donc pas surprenant que le Congrès des députés espagnol
ait adopté à l’unanimité une motion, d’ailleurs soutenue par les socialistes,
demandant au gouvernement de maintenir la position traditionnelle de l’Espagne
concernant l’autodétermination du peuple sahraoui.
Vous êtes de
ceux qui ne sont pas d’accord avec le Plan Baker…
C’est vrai, je ne suis pas
d’accord avec le Plan Baker II, puisqu’il reste favorable aux Marocains. Il
autorise les colons marocains à voter lors du référendum après la période de
transition de cinq ans. Mais il semblerait que ce plan soit la solution optimale
pour toutes les parties, puisque les Sahraouis, l’Algérie, les Etats-Unis et les
Espagnols l’ont accepté. Les Marocains rejettent ce plan car il inclut l’option
d’indépendance et parce qu’ils ne sont pas certains que les colons marocains
votent pour l’annexion du territoire ; ils risquent de préférer une République
sahraouie démocratique à un régime monarchique. Le plan forcerait aussi le Maroc
à changer sa Constitution et permettre à d’autres régions de demander une
décentralisation du royaume. C’est ce qui explique pourquoi les partis marocains
dits démocratiques soutiennent ″l’offre″ d’autonomie. En quelque sorte, ces
partis veulent eux aussi instrumentaliser la question sahraouie pour des raisons
qui leur sont propres.
Pensez-vous que le Conseil de
sécurité soit obligé, en avril, de revenir au Plan Baker et de l’imposer pour
les prochaines négociations entre les parties ?
Il n’est pas dit que l’on
revienne sur ce Plan, mais toutes les parties s’accordent à dire que les
Marocains ne proposent rien de vraiment tangible et que c’est toujours le même
stratagème pour éviter les échéances imposées par l’ONU. Le statu quo ne pose
pas de problème au Maroc, mais la communauté internationale est agacée par ce
jeu. La solution du conflit est pourtant claire : il faut accorder aux Sahraouis
leur droit à l’autodétermination. C’est à eux qu’incombe donc le choix de
décider de leur avenir. Pour peu que les Marocains décident de négocier
directement et de bonne foi avec les Sahraouis, une solution définitive pourrait
être trouvée. Le problème est que l’armée marocaine au Sahara occidental a des
intérêts économiques très importants et qu’une solution remettrait sur le tapis
la relation entre la monarchie et l’armée.
Propos
recueillis par Z’hor Chérief
Haut
Quatre années après
l’invasion américaine
L’Irak, le chaos
L’arrivée conquérante des
troupes américaines en Irak, en mars 2003, a produit des résultats
catastrophiques. Le pays est plongé dans une totale insécurité et la société
irakienne est pratiquement désintégrée. La population est loin de voir le bout
du tunnel et compte quotidiennement ses morts, alors que le nombre de soldats
américains tués dépasse les 3000. L’armée américaine ne parvient pas à
s’adapter à un autre type de guerre, une guérilla, menée par des combattants de
l’ombre. Ce bourbier a eu ses répercussions politiques à Washington avec la
victoire des démocrates aux dernières législatives et l’impopularité de George
Bush. Confrontée à de fortes pressions, l’administration américaine assouplit sa
diplomatie….
L’ancien président Saddam
Hussein décapité, des attentats sanglants, des détenus torturés, autant d’images
fortes de l’Irak véhiculées par l’occupation américaine, un pays au bord de
l’implosion et dont l’avenir reste incertain. L’armée américaine achève sa
quatrième année d’occupation et le président Bush, à la recherche d’"une
victoire totale contre le terrorisme", refuse obstinément de lui fixer un
calendrier de retrait.
Quatre ans après l’invasion
américaine, présentée comme la seule issue pour débarrasser l'Irak de ses
armes de destruction massive et créer une enclave démocratique au Moyen-Orient,
le pays est enfermé dans une spirale de violence dévastatrice qui a fait des
dizaines de milliers de morts. Après avoir renversé Saddam Hussein sans avoir
trouvé la moindre arme de destruction massive, la Maison-Blanche, loin de
préparer un plan de retrait, renforce au contraire sa présence en Irak en
envoyant 25 000 soldats supplémentaires pour atteindre 160 000 hommes sur le
terrain en juin, et ainsi tenter d'enrayer les violences intercommunautaires
qui ont explosé en 2006, après l'attentat de Samarra. La capitale et la province
de Diyala sont les plus touchées et malgré le plan de sécurisation de Baghdad,
lancé en février, des voitures piégées continuent à exploser dans la ville.
Dans l'ouest et le nord du pays, Al-Qaîda poursuit son insurrection brutale
contre le gouvernement irakien et les forces américaines. Dans le sud, les
milices chiites rivalisent pour le contrôle des régions et des ressources
pétrolières. Environ 2 millions d'Irakiens ont fui l'Irak, 1,8 million sont des
déplacés à l'intérieur de leur propre pays, selon des données du Haut-Comité
pour les réfugiés des Nations unies. Le nombre de morts est difficile à cerner.
Selon le site internet Iraq Body Count, quelque 58 800 civils sont morts depuis
la guerre. C'est sans doute un chiffre plancher. Au moins 3 205 soldats
américains, 132 britanniques et 124 membres de la coalition sont morts en
quatre ans.
Le Pentagone souligne que le
dernier trimestre 2006 a été le plus meurtrier du conflit et que les violences
continuent à augmenter depuis début 2007. Entre le 1er janvier et le 9 février,
plus de 1 000 attaques ont eu lieu chaque semaine, contre une moyenne de 900
sur la même période en 2006. C'était toutefois avant l'attaque de Samarra qui a
déclenché les violences entre communautés. "Des éléments de la situation en Irak
tiennent de la guerre civile", conclut le rapport du Pentagone, dont les
statistiques tendent à "sous-estimer les violences", selon le rapport de la
Commission Baker, qui rassemblait à la fois des républicains et démocrates.
Le gouvernement irakien veut
voir plus loin que les chiffres et les morts. "Si on regarde l'histoire, chaque
fois qu'il y a un changement – celui-ci a été brutal – le sang coule. Rien
n'est facile quand il y a de tels bouleversements et celui-ci est sans doute le
plus grand de la région", affirme Bassem Ridha, proche conseiller du Premier
ministre Nouri al-Maliki. "Saddam a été renversé. Il y a des points positifs.
Nous sommes maintenant libres. Chaque irakien peut s'exprimer sans peur",
poursuit-il en occultant les menaces des groupes extrémistes.
"Nous avons beaucoup de
partis politiques, une presse plurielle, des télévisions différentes. Sous
Saddam, si tu avais un bouquet satellite, tu étais exécuté ou tu disparaissais.
Il n'y avait pas de portables, pas d'internet. Avant, un Irakien gagnait 5
dollars par mois. Aujourd'hui, 250", ajoute le responsable irakien. Bassem Ridha
cite aussi la nouvelle Constitution approuvée par referendum, le gouvernement
d'unité nationale, les élections législatives pour le Parlement composé à 25% de
femmes. "Les gens ne se rendent pas compte. Nous étions à l'âge de pierre, nous
construisons ce pays à partir de rien", conclut-il.
Le commandement américain
estime qu'on ne parle pas assez de l'effort de reconstruction et rappelle que
976 écoles, 154 postes-frontières, 92 casernes de pompiers ou 32 bureaux de
poste ont été construits.
La violence et la corruption
ont toutefois sapé ces efforts. L'Irak produit aujourd'hui, par exemple, moins
d'électricité que sous Saddam Hussein. Après le démantèlement de
l'administration et de l'armée irakienne par les Américains, le pays est devenu
incontrôlable. Malgré les affirmations des responsables américains ou irakiens,
la chute de la société irakienne dans le chaos et la guerre civile incombe en
premier lieu à l’invasion américaine…
Affaiblis par l'Irak, les
Etats-Unis ont dû retoucher leur diplomatie
Enferrés depuis quatre ans
dans une guerre dévastatrice en Irak qui a amoindri leur influence dans le
monde, les Etats-Unis ont été contraints d'assouplir peu à peu leur diplomatie à
l'égard de leurs pires ennemis : l'Iran, la Syrie et la Corée du Nord.
L'invasion de l'Irak en mars 2003 par une coalition menée par les Etats-Unis
était destinée, affirmait-on du côté de Washington, à évincer Saddam Hussein et
créer un îlot démocratique et pro-américain dans le monde arabe, nid, selon
Washington, du terrorisme responsable des attentats du 11 septembre 2001.
Or quatre ans après, la
guerre apparaît avoir renforcé non seulement le réseau Al-Qaîda mais surtout
l'Iran et ses alliés, la Syrie, le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien,
tous adversaires déclarés des Etats-Unis. "Le nouvel Irak était supposé devenir
un modèle pour le Moyen-Orient et une menace pour la république islamique
iranienne. Au lieu de cela, l'Iran est apparu comme le grand gagnant de la
guerre des Etats-Unis", souligne Vali Nasr, un expert du Council on Foreign
Relations, dans la dernière livraison de la revue de ce centre de recherche
indépendant, Foreign Policy.
Alors que la guerre a coûté
la vie à des dizaines de milliers de civils irakiens et à 3 200 soldats
américains, l'administration américaine parait incapable d'enrayer les
violences. En outre, l'existence de prisons secrètes de la CIA a suscité une
vive émotion, notamment en Europe où deux enquêtes ont montré qu'une vingtaine
de pays avaient coopéré plus ou moins activement au programme. Pour l'ancien
conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski, George W. Bush, en
sacrifiant les principes moraux des Etats-Unis au nom de la lutte contre le
terrorisme, a amoindri la crédibilité des Etats-Unis dans le monde. "Le fait
est qu'il a dilapidé notre crédibilité, notre légitimité et même le respect des
autres envers notre pouvoir", a-t-il déclaré récemment lors d'un show satirique
notoirement anti-Bush, "The Today Show". La guerre a coûté au parti républicain
sa majorité au Congrès et fait plonger la cote de popularité du président
George W. Bush, qui plafonne désormais autour des 35%. Depuis sa défaite
électorale de novembre et la publication, en décembre 2006, d'un rapport très
critique sur sa gestion de la guerre en Irak, Bush a sensiblement assoupli sa
politique étrangère. Il a remplacé son ministre de la Défense Donald Rumsfeld,
considéré comme responsable de la course en avant en Irak, chargé la secrétaire
d'Etat Condoleezza Rice de relancer les négociations de paix
israélo-palestiniennes pour apaiser les sentiments anti-américains dans le monde
arabe et l'a autorisée à ouvrir le dialogue avec l'Iran et la Syrie.
L'Iran n'est pas le seul pays
à avoir profité des déboires des Etats-Unis en Irak. Les experts de Foreign
Policy citent la Chine, qui a profité du fait que l'attention des Etats-Unis a
été monopolisée ces quatre dernières années par l'Irak pour étendre son
influence en Afrique et en Amérique latine. Ils citent aussi les alliés arabes
des Etats-Unis, comme l'Egypte et l'Arabie saoudite, qui ont obtenu de
l'administration Bush un répit sur le dossier des droits de l'Homme en échange
de leur soutien contre l'Iran. La Russie a en outre profité de la guerre en
Irak pour faire son retour au Proche-Orient, en conservant ses liens étroits
avec l'Iran et en réchauffant ses relations avec les monarchies arabes.
De plus en plus isolé
diplomatiquement, George Bush ne dispose plus de marge de manœuvre… Le chef de
la diplomatie russe parle carrément de "déclin objectif du rôle hypertrophié des
Etats-Unis dans le monde".
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