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La Chronique
Urbaine De Jean-Jacques Deluz |
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Accueil
Fernand
Pouillon en Algérie
Le 5
juillet 1962, je photographiai sur la terrasse de mon immeuble une
jeune Algérienne qui s’était vêtue d’une robe verte, d’un chemisier
blanc et d’une ceinture rouge ; symbole radieux d’une Algérie
future, libre et rêvée. Mais si j’évoque ce souvenir, c’est en
réalité pour parler de Pouillon : car l’immeuble en question, que
j’habitais depuis cinq ans, faisait partie de la cité de Diar
el-Mahçoul. Il s’appelait le bâtiment R et avait été conçu par
l’architecte spécialement pour les urbanistes de la ville. C’était
un grand carré d’un seul étage, donnant sur la « placette du
corsaire », à côté de l’entrée de la villa des Arcades, (la villa de
Barberousse), que Pouillon lui-même occupa des années, avant et
après l’indépendance. Ce grand carré contenait une cour intérieure,
carrée elle-même, dans laquelle un escalier conduisait à une galerie
périphérique qui distribuait 8 logements : 4 aux angles, de grande
taille, et 4 studios intercalaires. Une large dalle en porte-à-faux
faisait le tour de l’immeuble, constituant un balcon pour chaque
appartement. Quant au logement lui-même, il était conçu pour
satisfaire le mode de vie d’architectes un peu marginaux : la pièce
principale était double, de grandes dimensions, agrémentée d’une
cheminée à feu ouvert, les chambres petites, la cuisine minuscule
éclairée sur un tout petit patio dans lequel un escalier acrobatique
amenait à la terrasse ; chaque logement en disposait
personnellement, la terrasse, superposée au logement, était entourée
d’un mur de 1,40 mètre de haut. Dans ce simple exemple, il y a tout
le talent de Pouillon : aucune concession au formalisme, aux formes
gratuites et inutiles ; une simplicité au sens le plus noble du
terme, la simplicité même des architectures traditionnelles, mais
aucun passéisme non plus ; pas d’imitation, pas d’artifice ; tout
est pensé pour le plaisir d’habiter et le bien-être des occupants ;
la simplicité de la construction, la modestie de l’architecture,
garantissent aussi l’économie du projet, le luxe est dans l’espace
architectural et non dans des dépenses somptuaires. Aujourd’hui,
les habitants ont changé, je suppose (en voyant les constructions
parasitaires qui ont été édifiées sur les terrasses), que ce sont
des familles nombreuses, mais comment se sont-elles adaptées à un
modèle aussi spécifique, je l’ignore.
Situons d’abord Pouillon dans l’histoire architecturale de
l’Algérie ; sans aucun doute, il est l’architecte contemporain le
plus important parmi ceux qui ont œuvré ici. Sans entrer dans les
détails, je rappelle que, dans les années 1954/55, Chevallier, maire
d’Alger, fonctionnaire atypique de l’administration coloniale, veut
changer les choses. Il croit à l’intégration de l’Algérie à la
France, au plein droit des Algériens dans un cadre fédératif, il est
ce qu’on peut appeler un catholique progressiste. Dans le domaine de
l’architecture et de l’urbanisme, il est conscient de l’insuffisance
des projets et des réalisations en cours ; le côté sec et primaire
des aménagements du Champ de Manœuvres (le 1er-Mai)
conçus par Zehrfuss, architecte pontifiant du mouvement moderne, et
par les “corbusistes” algérois, comme Emery, ne le satisfont pas, et
il ne trouve pas, sur place, des idées nouvelles. Pierre Dalloz
(avec lequel il créera l’ « Agence du Plan d’Alger ») lui conseilla
Pouillon, qui venait de réaliser la rénovation du vieux port de
Marseille avec l’appui de Perret. Chevallier appelle Pouillon et lui
confie la conception des nouveaux quartiers qui prendront nom de
Diar es Saada, Diar el-Mahçoul et Climat de France. Je n’entre pas
dans d’autres détails événementiels, car Pouillon lui-même les
raconte dans son livre autobiographique, Les Mémoires d’un
architecte.
Le
côté novateur de ces réalisations est d’une importance immense, même
si cela n’apparaît pas spontanément au regard des visiteurs, car il
ne se manifeste pas par des formes inattendues, provocatrices, comme
le font aujourd’hui la plupart des architectes de renom. C’est une
architecture faite de simplicité, de murs de façades percés de
fenêtres, de quelques signes identitaires, autrement dit d’apparence
banale ; et pourtant c’est une révolution.
J’ai déjà, souvent, évoqué la problématique de l’urbanisme
confronté aux conditions de la vie urbaine actuelle : ni la rue
ancienne et ses bâtiments à l’alignement, ni les diverses versions
de la cité-jardin ni les féroces entassements de buildings des
métropoles financières, ne peuvent aujourd’hui satisfaire les
aspirations à la fois collectives (convivialité, proximité) et à la
fois individuelles (confort, contact avec la nature) du citadin.
Alors Pouillon réinvente la notion de l’espace urbain. La rue, la
place et la placette, le jardin public, sont les éléments composants
du quartier, la continuité de ces espaces ne souffre pas
d’exceptions, et la complémentarité de l’espace et des volumes bâtis
en est la règle d’or ; les volumes s’organisent dans l’équilibre des
masses – continuité, contrastes – et dans l’étude paysagère des
silhouettes. Dès lors, l’utilisation de ces quelques principes
affranchit l’architecte de tout modèle théorique, au profit d’une
combinatoire libre ; quelque chose d’apparence si simple, et
pourtant si nouvelle, que personne n’a su s’en inspirer pendant des
dizaines d’années. A cela s’ajoute la qualité du détail :
l’architecture des façades est faite essentiellement de variations
(au sens même du terme qu’on utilise en musique) des pleins et des
vides, de proportions harmoniques, de matière (la pierre importée,
coup de génie ou grosse affaire ?)… En tout cas, si Pouillon
s’aventurait parfois dans des entreprises hasardeuses, c’était
toujours au profit de son architecture), et rehaussement par des
signes identitaires, tels que le carreau céramique, l’encorbellement
soutenu par des rondins, (dont on peut discuter l’artificialité), le
claustra de terre cuite, la sculpture de Amado sur la tour de Diar
el-Mahçoul. Dans ce portrait condensé, il faut aussi souligner la
réinsertion dans l’espace urbain du mobilier, les fontaines, les
bancs (la plupart disparus aujourd’hui, faute d’entretien) et
surtout des arbres, en particulier les palmiers de Diar es Saada et
de Diar el-Mahçoul. L’histoire déplorable de la grande fontaine de
Diar el-Mahçoul, transplantée en face du Bastion 23, est connue ; il
n’en reste pas moins que les places de Pouillon, celles de Diar es
Saada et celle de Diar el-Mahçoul, avec leur ouverture vers la mer,
et celle, monumentale, de Climat de France, n’ont pas d’équivalents.
Toute cette science architecturale est magnifiquement exprimée dans
son ouvrage romancé, Les Pierres sauvages, dans lequel je
relève cette citation qui prend toute sa signification au temps de
la facilité : “La difficulté est l’un des plus sûrs éléments de
la beauté.”
Après son retour en France, Pouillon fut pris dans des aventures de
promotion immobilière compliquées qui l’amenèrent en prison où, très
probablement, on le fit payer pour les autres, et là, il rencontra
des responsables du FLN avec lesquels il se lia d’amitié :
schématiquement, c’est comme cela qu’il fut rappelé en Algérie où
lui fut confiée la chaîne des grands hôtels de l’ONAT.
Pouillon adopta deux principes que je résume : le premier était,
contrairement à la pratique de toutes les chaînes internationales
dont la règle est le modèle standard, pour que partout on
reconnaisse leur marque, de différencier, d’individualiser chaque
hôtel dans sa région et dans son site. Le second était d’inventer un
produit, (l’hôtel) répondant aux aspirations du touriste ; le
touriste est un personnage spécifique ; il voyage comme on va au
spectacle, il avale du paysage, des villes, des médinas, de belles
ruines, du folklore pittoresque, le thé à la menthe sous la tente,
l’objet artisanal. Il n’affronte pas la réalité mais une image
superficielle, (un imaginaire) qu’on fabrique pour lui. Pouillon
décide de jouer le jeu : chaque hôtel sera un objet particulier,
inspiré en premier chef par son implantation locale, mais enjolivé
par tout un théâtre architectural ; il est un homme de haute
culture, passionné autant par les époques romanes et gothiques que
par le classicisme occidental et par les architectures arabes et
berbères. Aussi joue-t-il, dans cet ensemble prodigieux qu’il
bâtit, des éléments et des motifs décoratifs les plus divers, de la
citadelle médiévale aux patios de la maison arabe, de la perspective
monumentale aux ruelles en chicanes, des arcades aux coupoles, avec
une virtuosité incomparable. De Seraidi à Biskra et à El-Oued, de
Bou Saâda à Laghouat, à Ghardaïa, à Meniaa, d’Alger à Sidi Fredj,
Zeralda et Tipasa, d’Ain Sefra à Beni Abbès et Timimoun, c’est un
florilège de morceaux de bravoure.
Cette seconde carrière algérienne de Pouillon fut interrompue par la
machine bureaucratique et – personnage beaucoup trop hors normes, et
qui avait le défaut d’être un artiste – il dut abandonner la villa
des Arcades (qu’on lui avait restitué lorsqu’on avait fait appel à
lui) et retourner en France, où il mourut peu de temps après.
J.J.Deluz
e-mail :contact@lesdebats.com
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