Semaine du 22 au 28 août 2007

 

 Fernand Pouillon en Algérie 

 

 
 
 La Chronique Urbaine De Jean-Jacques Deluz

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 Fernand Pouillon en Algérie 

Le 5 juillet 1962, je photographiai sur la terrasse de mon immeuble une jeune Algérienne qui s’était vêtue d’une robe verte, d’un chemisier blanc et d’une ceinture rouge ; symbole radieux d’une Algérie future, libre et rêvée. Mais si j’évoque ce souvenir, c’est en réalité pour parler de Pouillon : car l’immeuble en question, que j’habitais depuis cinq ans, faisait partie de la cité de Diar el-Mahçoul. Il s’appelait le bâtiment R et avait été conçu par l’architecte spécialement pour les urbanistes de la ville. C’était un grand carré d’un seul étage, donnant sur la « placette du corsaire », à côté de l’entrée de la villa des Arcades, (la villa de Barberousse), que Pouillon lui-même occupa des années, avant et après l’indépendance. Ce grand carré contenait une cour intérieure, carrée elle-même, dans laquelle un escalier conduisait à une galerie périphérique qui distribuait 8 logements : 4 aux angles, de grande taille, et 4 studios intercalaires. Une large dalle en porte-à-faux faisait le tour de l’immeuble, constituant un balcon pour chaque appartement. Quant au logement lui-même, il était conçu pour satisfaire le mode de vie d’architectes un peu marginaux : la pièce principale était double, de grandes dimensions, agrémentée d’une cheminée à feu ouvert, les chambres petites, la cuisine minuscule éclairée sur un tout petit patio dans lequel un escalier acrobatique amenait à la terrasse ; chaque logement en disposait personnellement, la terrasse, superposée au logement, était entourée d’un mur de 1,40 mètre de haut. Dans ce simple exemple, il y a tout le talent de Pouillon : aucune concession au formalisme, aux formes gratuites et inutiles ; une simplicité au sens le plus noble du terme, la simplicité même des architectures traditionnelles, mais aucun passéisme non plus ; pas d’imitation, pas d’artifice ; tout est pensé pour le plaisir d’habiter et le bien-être des occupants ; la simplicité de la construction, la modestie de l’architecture, garantissent aussi l’économie du projet, le luxe est dans l’espace architectural et non dans des dépenses somptuaires.  Aujourd’hui, les habitants ont changé, je suppose (en voyant les constructions parasitaires qui ont été édifiées sur les terrasses), que ce sont des familles nombreuses, mais comment se sont-elles adaptées à un modèle aussi spécifique, je l’ignore.

 Situons d’abord Pouillon dans l’histoire architecturale de l’Algérie ; sans aucun doute, il est l’architecte contemporain le plus important parmi ceux qui ont œuvré ici. Sans entrer dans les détails, je rappelle que, dans les années 1954/55, Chevallier, maire d’Alger, fonctionnaire atypique de l’administration coloniale, veut changer les choses.  Il croit à l’intégration de l’Algérie à la France, au plein droit des Algériens dans un cadre fédératif, il est ce qu’on peut appeler un catholique progressiste. Dans le domaine de l’architecture et de l’urbanisme, il est conscient de l’insuffisance des projets et des réalisations en cours ; le côté sec et primaire des aménagements du Champ de Manœuvres (le 1er-Mai) conçus par Zehrfuss, architecte pontifiant du mouvement moderne, et par les “corbusistes” algérois, comme Emery, ne le satisfont pas, et il ne trouve pas, sur place, des idées nouvelles. Pierre Dalloz (avec lequel il créera l’ « Agence du Plan d’Alger ») lui conseilla Pouillon, qui venait de réaliser la rénovation du vieux port de Marseille avec l’appui de Perret. Chevallier appelle Pouillon et lui confie la conception des nouveaux quartiers qui prendront nom de Diar es Saada, Diar el-Mahçoul et Climat de France. Je n’entre pas dans d’autres détails événementiels, car Pouillon lui-même les raconte dans son livre autobiographique, Les Mémoires d’un architecte.

 Le côté novateur de ces réalisations est d’une importance immense, même si cela n’apparaît pas spontanément au regard des visiteurs, car il ne se manifeste pas par des formes inattendues, provocatrices, comme le font aujourd’hui la plupart des architectes de renom. C’est une architecture faite de simplicité, de murs de façades percés de fenêtres, de quelques signes identitaires, autrement dit d’apparence banale ; et pourtant c’est une révolution.

 J’ai déjà, souvent, évoqué la problématique de l’urbanisme confronté aux conditions de la vie urbaine actuelle : ni la rue ancienne et ses bâtiments à l’alignement, ni les diverses versions de la cité-jardin ni les féroces entassements de buildings des métropoles financières, ne peuvent aujourd’hui satisfaire les aspirations à la fois collectives (convivialité, proximité) et à la fois individuelles (confort, contact avec la nature) du citadin. Alors Pouillon réinvente la notion de l’espace urbain. La rue, la place et la placette, le jardin public, sont les éléments composants du quartier, la continuité de ces espaces ne souffre pas d’exceptions, et la complémentarité de l’espace et des volumes bâtis en est la règle d’or ; les volumes s’organisent dans l’équilibre des masses – continuité, contrastes – et dans l’étude paysagère des silhouettes. Dès lors, l’utilisation de ces quelques principes affranchit l’architecte de tout modèle théorique, au profit d’une combinatoire libre ; quelque chose d’apparence si simple, et pourtant si nouvelle, que personne n’a su s’en inspirer pendant des dizaines d’années. A cela s’ajoute la qualité du détail : l’architecture des façades est faite essentiellement de variations (au sens même du terme qu’on utilise en musique) des pleins et des vides, de proportions harmoniques, de matière (la pierre importée, coup de génie ou grosse affaire ?)… En tout cas, si Pouillon s’aventurait parfois dans des entreprises hasardeuses, c’était toujours au profit de son architecture), et rehaussement par des signes identitaires, tels que le carreau céramique, l’encorbellement soutenu par des rondins, (dont on peut discuter l’artificialité), le claustra de terre cuite, la sculpture de Amado sur la tour de Diar el-Mahçoul. Dans ce portrait condensé, il faut aussi souligner la réinsertion dans l’espace urbain du mobilier, les fontaines, les bancs (la plupart disparus aujourd’hui, faute d’entretien) et surtout des arbres, en particulier les palmiers de Diar es Saada et de Diar el-Mahçoul. L’histoire déplorable de la grande fontaine de Diar el-Mahçoul, transplantée en face du Bastion 23, est connue ; il n’en reste pas moins que les places de Pouillon, celles de Diar es Saada et celle de Diar el-Mahçoul, avec leur ouverture vers la mer, et celle, monumentale, de Climat de France, n’ont pas d’équivalents.

Toute cette science architecturale est magnifiquement exprimée dans son ouvrage romancé, Les Pierres sauvages, dans lequel je relève cette citation qui prend toute sa signification au temps de la facilité :  “La difficulté est l’un des plus sûrs éléments de la beauté.” 

Après son retour en France, Pouillon fut pris dans des aventures de promotion immobilière compliquées qui l’amenèrent en prison où, très probablement, on le fit payer pour les autres, et là, il rencontra des responsables du FLN avec lesquels il se lia d’amitié : schématiquement, c’est comme cela qu’il fut rappelé en Algérie où lui fut confiée la chaîne des grands hôtels de l’ONAT. 

Pouillon adopta deux principes que je résume : le premier était, contrairement à la pratique de toutes les chaînes internationales dont la règle est le modèle standard, pour que partout on reconnaisse leur marque, de différencier, d’individualiser chaque hôtel dans sa région et dans son site. Le second était d’inventer un produit, (l’hôtel) répondant aux aspirations du touriste ; le touriste est un personnage spécifique ; il voyage comme on va au spectacle, il avale du paysage, des villes, des médinas, de belles ruines, du folklore pittoresque, le thé à la menthe sous la tente, l’objet artisanal. Il n’affronte pas la réalité mais une image superficielle, (un imaginaire) qu’on fabrique pour lui. Pouillon décide de jouer le jeu : chaque hôtel sera un objet particulier, inspiré en premier chef par son implantation locale, mais enjolivé par tout un théâtre architectural ; il est un homme de haute culture, passionné autant par les époques romanes et gothiques que par le classicisme occidental et par les architectures arabes et berbères.  Aussi joue-t-il, dans cet ensemble prodigieux qu’il bâtit, des éléments et des motifs décoratifs les plus divers, de la citadelle médiévale aux patios de la maison arabe, de la perspective monumentale aux ruelles en chicanes, des arcades aux coupoles, avec une virtuosité incomparable. De Seraidi à Biskra et à El-Oued, de Bou Saâda à Laghouat, à Ghardaïa, à Meniaa, d’Alger à Sidi Fredj, Zeralda et Tipasa, d’Ain Sefra à Beni Abbès et Timimoun, c’est un florilège de morceaux de bravoure.

Cette seconde carrière algérienne de Pouillon fut interrompue par la machine bureaucratique et – personnage beaucoup trop hors normes, et qui avait le défaut d’être un artiste – il dut abandonner la villa des Arcades (qu’on lui avait restitué lorsqu’on avait fait appel à lui) et retourner en France, où il mourut peu de temps après.

J.J.Deluz

 

 

 

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