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Chef
du gouvernement de juillet 92 à août 93
Les “vérités”
de Belaïd Abdesselam
Conçu pratiquement
en réponse aux propos du général-major à la retraite Mohamed Touati,
tenus il y a quelques années dans certains titres de la presse
privée, le livre (online) de l’ancien chef de gouvernement (de
juillet 1992 à août 1993) ouvre quand même une fenêtre pour le grand
public et pour les non-initiés des arcanes du pouvoir algérien, dans
une période très critique de l’histoire récente de l’Algérie.
Le livre, intitulé
Pour rétablir certaines vérités sur treize mois à la tête du
gouvernement, est d’abord étonnant par la manière dont il a été
publié. On ne sait pas si Belaïd Abdesselam a décidé de faire
publier son ouvrage, de plus de 300 pages et 52 annexes (dont
certains sont des documents officiels), sur son site web (http://www.belaidabdesselam.com),
parce qu’il n’a pas pu trouver un éditeur ou alors a-t-il choisi
délibérément de faire profiter un plus large lectorat. Mais peu
importe, l’essentiel est le contenu.
L’ancien chef de
gouvernement commence par rappeler les conditions dans lesquelles il
a eu à diriger l’Exécutif, au lendemain de l’inhumation de Mohamed
Boudiaf, premier président du HCE. Belaïd Abdesselam révèle que le
général Touati avait “tenté, en vain, de faire assumer cette
fonction (présidence vacante du HCE, ndlr) par quelqu’un d’autre”
que Ali Kafi et qu’“il a réussi simplement à faire coopter M. Rédha
Malek”. L’auteur avoue aussi avoir amené à discuter, en janvier
1992, “dans quelles conditions Chadli Bendjedid devait quitter ses
fonctions”. L’auteur parle aussi d’une rencontre qu’il a eue, le
4 juillet 1992, avec Ali Kafi et Khaled Nezzar. Il leur expliquait
qu’il était d’avis que “la solution de cette crise” nécessitait “une
politique de redressement de longue haleine comportant,
parallèlement à la lutte qu’imposait la répression des actes
terroristes et la défense du maintien de l’ordre public, des mesures
en profondeur destinées à redresser vigoureusement et
significativement la situation économique et sociale dans le pays”.
Pour lui, il fallait se donner “une période de stabilité d’au moins
cinq années” qui ne pouvait se faire, ajoute-t-il, “que sous la
forme de la mise en œuvre de l’article 120 de la Constitution
prescrivant la proclamation de l’état d’exception” à cause du fait
que “les électeurs avaient délibérément manifesté leur rejet du
pouvoir politique en place sous la forme d’un vote massif en faveur
d’un courant politique déterminé, qui se fixait comme objectif
d’anéantir l’Etat national édifié par l’Algérie au lendemain de son
indépendance”. Il précise donc que l’idée “d’un régime fonctionnant
selon les règles de l’état d’exception” n’était pas liée à sa
désignation à la tête du gouvernement comme le laisse suggérer le
général Touati (selon Belaïd Abdesselam).
Autre révélation
dans ce livre, c’est l’appel fait par les décideurs au docteur Ahmed
Taleb-El-Ibrahimi “de transmettre aux responsables du FIS en
activité, un message les invitant à calmer le jeu et à éviter, tout
au moins, tout ce qui était susceptible de provoquer une escalade
dans le recours à la violence”. Ces responsables du FIS auraient,
selon l’auteur, répondu à Taleb El-Ibrahimi qu’ils n’avaient “aucune
maîtrise sur le déroulement des agissements de ceux qui s’étaient
lancés dans la subversion”.
Outre le choix du
ministre de l’Intérieur, les interlocuteurs de Belaïd Abdesselam, en
particulier le général Nezzar, avaient signifié à leur candidat pour
la tête de l’Exécutif d’accepter “les termes d’un accord avec le FMI
(qui) avaient été négociés et mis au point” en ce mois de juillet
1992. “Manifestement, c’était l’indication que, pour lui (Khaled
Nezzar, ndlr), l’accord avec le FMI était un fait acquis et que
l’Algérie allait disposer en conséquence de ressources financières
consistantes”. Les choix économiques ont été les principaux points
de discorde avec certains “décideurs”, selon l’auteur.
Ce dernier définit
les grands axes de sont “la lutte contre le terrorisme et la
corruption”, l’application “d’une politique d’austérité rigoureuse,
réduisant, de manière drastique, le recours à l’importation” et
libérer le commerce extérieur “dans la limite des moyens de paiement
disponibles et dans le respect des priorités fixées par l’Etat”.
Cette dernière mesure était destinée à contrer “ceux qui veulent
utiliser les devises que perçoit notre pays en provenance de la
vente de ses ressources naturelles ou qu’il mobilise par des crédits
dont la garantie obère l’Etat, en vue de faire fonctionner la
«machine à importer» pour se doter de rentes internes ou bien pour
se livrer à des fuites de capitaux vers l’extérieur, sous la forme
de surfacturation sur les produits importés”. Le programme du
gouvernement Abdesselam préconisait également “des mesures
incitatives et protectrices” de la production nationale, ainsi que
des actions visant à “l’assainissement des activités lucratives dans
le pays” et “à éponger les excédents de liquidités en circulation et
récupérer, ainsi, une part importante des ressources soustraites au
Trésor public par la fraude fiscale”.
L’ancien chef de
gouvernement se présente ici comme un fervent défenseur de
l’indépendance de la décision algérienne vis-à-vis des institutions
financières internationales. Il considère même que ce choix était à
l’origine de son éviction au bout de 13 mois d’exercice. Il reste
que Belaïd Abdesselam est silencieux sur certains faits qu’il cite
lui-même dans livre. Il parle de “la zone opérationnelle spéciale a
été instituée dans le centre-nord du pays” mise sous le commandement
du général-major Mohamed Lamari. “La mise en œuvre de cette zone
opérationnelle a donné lieu à des difficultés d’appréciation sur le
terrain, difficultés qu’il a fallu traiter et résoudre non sans
quelques grincements que le général Touati passe sous silence”, mais
que lui aussi n’ose pas évoquer !
Intéressante est
l’approche que l’auteur affirme avoir voulu mettre en œuvre en ce
qui concerne la promotion de la langue amazighe et “le peu
d’enthousiasme que mes idées sur ce sujet semblaient rencontrer chez
le général Touati”, ce qui “me laissa l’impression qu’il nourrissait
d’autres idées sur la question amazighe”.
Dans le chapitre
de la lutte contre la corruption, Belaïd Abdesselam estime
insuffisante l’approche policière, mais qu’il fallait agir “en
profondeur”. En premier lieu, il voulait obliger “chacun à révéler
les capitaux qu’il détient et à en justifier l’origine”. Trois
démarches pour cela : le changement complet des billets de banque en
circulation, la révélation du contenu des comptes de toute nature
détenus auprès des banques ainsi que l’identification des détenteurs
des bons de caisse déposés auprès de ces banques. Il affirme
également avoir voulu recenser tous les biens de l’Etat de toute
nature cédés à des particuliers. Documents à l’appui (annexes 27 et
28), l’ancien chef de gouvernement a adressé des lettres aux chefs
de gouvernements des pays de l’OCDE (dont le Japon, la Nouvelle
Zélande, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Suède, la Suisse, le
Luxembourg…) leur demandant de permettre à la justice algérienne “de
mener, en dehors de nos frontières, les investigations nécessaires
destinées à retrouver la trace des auteurs des malversations” lors
de la passation de marchés publics ainsi que le produit de cette
corruption “mis à l’abri ou investis à l’extérieur des frontières de
l’Algérie”. Il rappelle, sur le même sujet, que sa participation, en
mai 1993, au lancement de Transparency International a suscité
“grimaces” et “dépit” exprimés dans certains articles de presse
(dont il ne cite pas les références).
Autre mesure
préconisée dans la lutte contre la corruption, Belaïd Abdesselam
affirme qu’il voulait mettre en place un service spécialisé dans les
investigations à l’étranger sur “les malversations opérées dans le
sillage de nos opérations” de commerce extérieur. Sur ce même
chapitre, il confirme ce que Maâmar Boudersa (économiste) révélait
dans La Faillite des politicards algériens, en janvier 1994, à
savoir que “deux hommes d’affaires bénéficiaient, à eux seuls, de la
majeure partie des crédits extérieurs en devises affectés au secteur
privé”. Ces crédits “étaient utilisés largement, sinon en totalité,
pour des opérations purement commerciales, c’est-à-dire
l’importation de produits destinés à la revente en l’état et non
pour des opérations d’investissement”, ajoute l’ancien chef de
gouvernement. Ce dernier explique que “par une simple décision
administrative prise à l’instigation ou sous la pression de ceux qui
détiennent le pouvoir, un individu dispose, pour son seul usage, de
plus de 200 millions de dollars de crédits extérieurs garantis par
l’Etat algérien. “Du jour au lendemain, cet individu devient un
multimilliardaire en dinars, un investisseur dont on vante les
mérites, un créateur de richesses qu’on protège et qu’on encourage,
un pourvoyeur de fonds pour le soutien à la démocratie. Telle est la
République dont se prévaut le général Touati”.
Autre élément
révélateur du fonctionnement des institutions, Belaïd Abdesselam
explique, concernant la question du changement des billets de
banque, une démarche qu’il considère non seulement économique mais
d’ordre sécuritaire, c'est-à-dire un outil pour lutter contre le
financement du terrorisme, le retard de la mise en application par
la Banque d’Algérie par des “directives occultes“ provenant de
“voies souterraines qu’utilisent, par prédilection, ceux qui, comme
le général Touati, agissent ou plutôt intriguent de «derrière le
rideau»”.
Belaïd Abdesselam
revient aussi sur les oppositions qui s’étaient manifestées (par
voie de presse également) lorsqu’il a voulu contrôler le commerce
extérieur, en ciblant particulièrement des importateurs privés et
“des personnes, tapies dans les institutions de l’Etat”. Il trouve
criminel de continuer (à l’époque) à importer du ciment alors que
les cimenteries algériennes fonctionnaient à 60% de leurs capacités,
explique-t-il.
Dans l’ensemble du
livre, l’auteur cite abondamment le général Touati à qui il reproche
d’avoir poussé l’ANP à accepter le rééchelonnement, d’avoir été
contre la mesure du gouvernement de Belaïd Abdesselam concernant le
contrôle des capitaux et l’origine des fonds investis. Il y parle
également de la dette extérieure algérienne et de son évolution, de
la dévaluation du dinar, de la privatisation des entreprises
publiques, de la position de l’UGTA de feu Benhamouda vis-à-vis de
son programme, des pressions ayant abouti au rééchelonnement et
autres sujets à propos desquels il a souhaité apporté des
éclaircissements. Le livre de Belaïd Abdesselam a le mérite de
lancer le débat sur la gestion du pays dans la période juillet 1992
à août 1993. Il s’agit là des seules “vérités” de l’auteur en
attendant, et en espérant aussi que tous ceux qui sont nommément
cités ou à travers les titres des fonctions qu’ils occupaient à
cette époque, osent à leur tour répondre à l’ancien chef de
gouvernement. Qui a tort ? Qui a raison ? Aux lecteurs d’en juger.
Abdelkader
Djalil
Haut
L’agenda parlementaire chargé en septembre
Un automne
chaud à l’hémicycle
Laborieux est
l’agenda parlementaire de la session d’automne dont l’ouverture est
prévue pour le 2 septembre. Plusieurs projets de lois sont
programmés pour la prochaine session avec la relance des députés sur
le projet de loi de procédures civile et administrative discuté dans
la législature écoulée. Des lois d’orientation sur l’enseignement
supérieur, la recherche scientifique et le système éducatif sont les
principaux textes au menu de cette session d’automne.
Là encore, il
s’agira de la modernisation des pratiques administratives en
introduisant des outils modernes d’analyse et de traitement des
dossiers des assurés sociaux comme l’introduction de la carte et de
la codification électronique.
Cette loi est
singulièrement exclusive puisqu’elle permet légalement et
officiellement la mise en œuvre de la e-gouvernance en Algérie.
A retenir que le
code communal et de wilaya est le projet de loi le plus attendu par
les élus du peuple et l’opinion publique. Par ailleurs, une nouvelle
loi sur les partis et les associations est aussi en gestation. Elle
sera, à en croire des sources parlementaires, assortie d’un “statut
de l’élu” également au menu de l’Assemblée populaire nationale.
En point de mire
des députés également, le projet de loi de finances au titre de
l’exercice 2008. Les débats seront certainement chauds, pour ne pas
dire houleux. En effet, les discussions seront relancées début
octobre (c'est-à-dire en plein ramadan) autour des augmentations des
tarifs des lubrifiants et des carburants, les augmentations de
salaires et la baisse de la TVA (qui est de 17%) promise dans le
programme gouvernemental.
Avant la clôture
de la session du printemps, l’APN avait, pour rappel, adopté le
programme du gouvernement suivi des amendements modifiant et
complétant la loi organique portant régime électoral en vertu duquel
il est désormais exigé des “petits” partis une caution de 3% de
signatures parmi les électeurs inscrits sur les listes électorales
d’une circonscription électorale pour pouvoir parrainer des
candidatures, au même titre que les indépendants. La prorogation du
mandat des assemblées APC/APW et le report des élections locales au
15 novembre prochain ont été aussi entérinés par un décret de loi.
S. B.
Haut
Algérie-France
Le grand
tournant
"Nous ne voulons
pas ressusciter les rancœurs avec le peuple français, mais plutôt
transmettre les vérités historiques aux générations qui n’ont pas
vécu ces événements." Telle est la réplique officielle au président
français donné par le ministre des Moudjahidine. Le 10 juillet,
Nicolas Sarkozy avait tenu à préciser qu’il ne faisait pas partie de
la génération qui a vécu la guerre d’Algérie. En 1954, il n’avait
que six ans. 50 ans après, l’Algérie lui déroule le tapis rouge.a
Ce fils d’émigré,
qui se veut très courtois, n’a pas laissé indifférent les Algériens
en choisissant Alger comme première escale étrangère hors Europe, en
favorisant la diplomatie pour exprimer son respect aux Algériens et
en parlant avec franchise. Par prudence, côté algérien, on parle de
moins en moins de repentance afin de “ne pas mettre l’histoire dans
un crescendo contre-productif”. Il n’est nullement question, pour le
nouveau Président, qu’on lui demande ce qu’il ne peut pas faire.
Mais les Algériens insistent pour lui demander tout ce qu’il peut
faire. Sauf les excuses au nom de la France qu’il préside en tant
que personnalité n’ayant pas été impliquée dans l’épisode colonial
en Algérie. A-t-il séduit ? A-t-il convaincu ? Rien n’est certain.
Une chose est
toutefois sûre, c’est que les deux pays marquent sans l’ombre d’un
doute, sous le règne Sarkozy, un grand tournant dans l’histoire des
relations bilérales. Si Sarkozy n’a pas lésiné sur les mots pour
dire qu’il n’est venu “ni pour s’excuser ni pour blesser”, l’Algérie
lui a signifié qu’il faut repenser l’histoire en écrivant les
souvenirs douloureux, les souffrances et les deuils. Renonçant à une
éventuelle repentance, il n’a pas hésité à dire “oui à la mémoire”.
Mieux encore, il reconnaît qu’il y a eu des souffrances de part et
d’autre. Il faut dire aussi qu’on est loin des discours officiels
contenant des propos “galvaudeurs de blessures”.
Et qui dit mémoire
dit archives, selon les Algériens. Le ministre des Moudjahidine a
abordé, jeudi passé, plusieurs sujets dont la question difficile de
la récupération des archives de l’histoire d’Algérie détenues à ce
jour par les Français, expliquant à ce titre que les Algériens "les
réclament sans cesse" alors que "les Français sont peu disposés à
les rendre d’autant qu’elles révèlent les crimes perpétrés contre le
peuple algérien et battent en brèche l’idée des prétendues vertus
civilisatrices de la colonisation française". Objectif : faire face
au déclin de la conscience nationale au sein des nouvelles
générations et stopper le recul du sentiment patriotique chez les
jeunes.
Pourtant, Mohamed
Cherif Abbas s’est voulu rassurant quant au renoncement de l’Algérie
à ester la France en justice, en soutenant que "les médias intentent
quotidiennement un procès moral à la France", ajoutant que "cet élan
produit encore plus d’effet qu’un procès au sens propre".
Toujours au sujet
du chapitre écriture de l’histoire, le ministre des Moudjahidine a
estimé que "que nous n’avons pas réalisé de grandes avancées dans
le domaine", rappelant, à ce propos, que si la responsabilité de
l’écriture de l’histoire de l’Algérie incombe aux institutions de
l’Etat d’abord, y compris les médias, le manque d’archives est pour
beaucoup dans cette situation anachronique.
Mais pour bien
comprendre ce revirement il faut remonter au 8 mai, quand le
président de la République a, deux jours seulement après l’élection
de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, tendu la perche au nouveau Président
en mettant l’accent dans un discours, à l’occasion de la date
anniversaire du 8 Mai 1945, sur la nécessité d’ouvrir une nouvelle
page dans les relations bilatérales fondées sur la compréhension
mutuelle et la coopération qui mènent subséquemment à un partenariat
d’exception auquel Sarkozy veut “donner un contenu concret”.
D’aucuns auraient compris que Abdelaziz Bouteflika, homme de la
Révolution, a ouvert une nouvelle parenthèse dans les relations
algéro-françaises. En une année, c'est-à-dire de mai 2006 à mai
2007, Alger a opéré une évolution sur la voie du rapprochement. Il
faut dire que ce virage historique significatif a été entamé en 2003
déjà avec la Déclaration d’Alger faite par les présidents Bouteflika
et Chirac. L’opinion publique devra savoir comment on a apprécié, à
Paris, la sentence présidentielle portant "la fin de la légitimité
historique". Elle devra aussi attendre encore pour connaître avec
exactitude quel contenu sous-entend le nouvel ami des Algériens.
Aujourd’hui, on se
pose la question de savoir si on est vraiment arrivés au stade du
“temps qui finira par faire son œuvre en guérissant définitivement
les blessures”, comme l’a souligné le colonel Meliani dans son livre
La France honteuse(*).
Même si
manifestement Sarkozy a fait montre à l’Algérie de positions
tranchées, “il serait plus judicieux de laisser le temps au temps et
au nouveau Président français la latitude de revoir, et pourquoi pas
corriger, avec lucidité la vision française de la colonisation”,
a-t-on souligné. Car il semble que la période de grâce accordée à
Nicolas Sarkozy, décidée aujourd’hui par les Algériens dans leurs
relations avec la France, appelle d’autres urgences que l’exigence
de la repentance. Et à ce titre, Alger dispose assurément de
beaucoup d’arguments qu’elle pourra opposer à la tutelle encombrante
de la colonisation, aux séquelles réelles et profondes sur
l’histoire algérienne. Mais le pragmatisme de Sarkozy et le réalisme
de Bouteflika sont-il suffisants pour que nul ne cède aux
surenchères à chaque slalom entamé entre Alger et Paris ?
Salah Bey
______________________________
* La France
honteuse, le drame des harkis (Editions Perrin 1993).
Haut
Abassi Madani
Dans la peau de
la victime
L’ancien numéro 1
du Front islamique du salut (FIS) dissous demande à l’Etat algérien
de l’indemniser pour ses condamnations et ses années de détention.
Il se base sur le dernier rapport du comité des droits de l’homme de
l’ONU, lequel a ouvert ainsi la brèche aux collectifs des familles
de disparus. Une nouvelle bataille sur les événements de la décennie
passée est à nouveau engagée.
A partir de son
lieu d’exil, le Qatar, où il se trouve depuis 2005, Abassi Madani,
qui semble convaincu d’avoir encore un avenir politique, a
revendiqué son droit à une indemnisation financière pour les années
passées en prison et en assignation à résidence qu’il a qualifiées
d’“abusives”. Dans un communiqué de presse, il donne sa version sur
les circonstances qui l'ont poussé à saisir la commission de l'ONU
pour la défense des droits de l'homme pour obtenir une réparation
financière pour sa condamnation.
L’ancien leader du
parti dissous, qui se limitait à “donne son avis” sur la situation
en Algérie lorsque des chaînes comme Al-Arabya ou Al-Jazeera le
sollicitaient, fait ainsi une énième entorse à son engagement ne
faire aucune déclaration publique ni à prendre part à une quelconque
activité politique. Un engagement auprès des autorités qui a eu pour
contrepartie sa remise en liberté.
Dans son
communiqué, Abassi Madani note donc que “la commission des droits de
l'homme a conclu que mon jugement par un tribunal militaire était
une violation des articles 9 et 13 du traité international des
droits civiques et politiques, approuvé par l'Algérie en 1989”. Pour
lui, son indemnisation “est l'instauration d'un principe important
de la responsabilité internationale des Etats qui confirme le droit
à l'indemnisation des victimes”. Est-ce donc seulement une question
d’argent ? Si c’était le cas, on ne voit pas où est le problème,
d’autant que le traitement réservé à Abassi Madani, ne serait-ce
qu’en parlant de son assignation à résidence et bien qu’un
emprisonnement soit un emprisonnement, a du coûter bien de l’argent
à l’Etat. Mais indemniser M. Madani aurait justement d’importantes
conséquences politiques et non des moindres. Trop importantes pour
commettre l’erreur de ne regarder les choses que par ce bout de la
lorgnette.
En première
réaction, un juriste des droits de l’homme, Farouk Ksentini, avait
déclaré tout simplement que la recommandation de la commission
onusienne était “une ingérence dans les affaires internes du pays”.
En réponse à quoi Abassi Madani estime que “l'Algérie a signé le
traité de 1989” et, qu’elle a de facto a “ouvert la porte à toutes
les victimes de recourir à l'organisation internationale pour
revendiquer des indemnisations”. Voilà ce qu’on appelle une réponse
tirée au cordeau, surtout à l’adresse de maître Ksentini qui ne
semble pas avoir sérieusement préparé son intervention sur une
question aussi sensible. Il devait d’abord ne pas perdre de vue
qu’il s’agit là ni plus ni moins que d’une “recommandation” et non
d’une résolution qui n’engage en rien l’Etat algérien. Certes, il y
a la symbolique, mais est-ce la première fois que la riposte des
forces républicaines à la tentative de l’islamisme de s’emparer du
pouvoir est condamnée à l’étranger ? L’arrêt du processus électoral
n’a-t-il pas été traité de coup d’Etat illégal par des parties,
voire des Etats, qui aujourd’hui ne ressentent aucune gêne à tout
faire pour approfondir leurs relations multiples avec l’Algérie ? Il
est vrai qu’au début de l’insurrection islamiste, quand tout le
monde pensait qu’effectivement l’ex-FIS était majoritaire auprès des
Algériens, l’on versait dans la surenchère dans le soutien aux
futurs gagnants. Aujourd’hui, l’ex-FIS n’est plus et sa menace non
plus. Pourquoi donc cette appréciation du comité de l’ONU ? Que
vaut-elle ? Au plan juridique, elle peut effectivement être fondée,
encore que cela prête à un sérieux débat de spécialistes, dans la
mesure où en règle générale, nulle femme politique et nul homme
politique ne peut être emprisonné pour ses opinions ou ses
déclarations. Que faire lorsque ces prises de positions ne sont rien
d’autre que des menaces clairement exprimées contre le processus
démocratique naissant ? Que faire alors devant des mouvements de
type fascistes qui savent si bien profiter de la loi des urnes pour
s’emparer du pouvoir et bannir toute suite après la démocratie ? Les
membres du comité qui s’est prononcé en faveur de la requête de
Abassi Madani sont sans doute des gens qui connaissent l’Histoire et
qui savent très bien que l’instance pour laquelle ils travaillent
(l’ONU) n’existe que parce que ceux qui ont remporté la deuxième
guerre mondiale ne voulaient, du moins en première intention, plus
que cela se reproduise, que des Etats menés par des pouvoirs
fascistes comme le totalitarisme en Allemagne en viennent à
bouleverser le monde avec leurs dessins macabres !
Mais revenons à ce
que dit Abassi Madani, qui se sent désormais le vent en poupe. Pour
lui, le plus important dans la décision du comité onusien est le
fait qu’il insiste sur la prise de toutes les dispositions légales
et administratives pour que ce genre de “violation” ne se reproduise
plus jamais à l'avenir. Et l’ex-leader du FIS-dissous de rappeler
que la sortie de la crise algérienne n'est possible que par le biais
d’“une vraie réconciliation” (tout le monde devine exactement ce que
cela veut dire). Il invite donc les autorités à créer une sorte de
“commissions de vérité”, se basant sur les exemples de l’Afrique du
Sud et de l’Argentine. Cela revient à acculer d’avantage les
initiateurs de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale
en leur demandant de revoir le processus de fond en comble, soit
d’annuler par la même occasion tout ce qui a été fait dans le cadre
de ladite Charte. Au vrai, un objectif beaucoup trop prétentieux.
Le ministre de
l’Intérieur, Yazid Zerhouni, a résumé tout haut ce que beaucoup
d’entre l’opinion pensait tout bas : “C’est à lui d’indemniser les
victimes.” La détermination des autorités face au cas Abassi est
donc claire. Mais cela reste un cas qui risque de faire tache
d’huile. En effet, les familles des "disparus" comptent elles aussi
s'adresser à l'ONU pour que le dossier ne soit pas définitivement
clos. L’information a été donnée cette semaine, à l’issue d’une
réunion du comité des droits de l'homme à Genève. Objectif :
démontrer que la Charte de septembre 2005 n’est pas en conformité
des actes des Etats avec le Pacte international sur les droits
civils et politiques. C’est dire la porte ouverte à un retour
imprévu du “qui-tue-qui ?”. Y a-t-il des juristes convaincus de la
justesse du coup d’arrêt aux extrémistes pour s’opposer à de
pareilles manœuvres ?
Nabil Benali
Haut
Sur fond de libéralisme économique
La rupture
générationnelle, c’est du solide ?
Depuis deux
décennies, on entend parler de la montée, sur la scène politique, de
nouvelles générations de femmes et d’hommes qui ont réalisé des
ruptures ou qui sont prêts à en opérer. Par qui ces ruptures
sont-elles réclamées et à quelles fins ?
Michael
Gorbatchev, l’ancien président de l’URSS, a été présenté, dans les
années 1980, comme représentant de la nouvelle génération des
Soviétiques qui ont apporté un vent de fraîcheur et de liberté avec
la Perestroïka. Au nom de la démocratie et des droits de l’homme,
des voix s’étaient élevées, dans plusieurs coins de la planète, pour
applaudir avec enthousiasme à la destitution de la pensée unique et
encourager l’expression exubérante des particularismes. L’ouverture
s’était contractée et les changements produits étaient loin de
correspondre aux attentes de la grande majorité. Depuis, le mur de
Berlin s’est effondré, l’URSS et la Yougoslavie se sont
désintégrées...
Cette période, si
proche de nous, n’a pas encore livré tous ses secrets ; il faudra
plus de distanciation et de temps pour parvenir à un examen à la
fois objectif et complet des causes, réelles ou provoquées, de la
rupture avec ce que l’on appelle désormais l’ancien ordre.
Aujourd’hui, on parle de nouvel ordre mondial qui vise à
uniformiser, en instrumentalisant les déceptions collectives et
personnelles et les pertes de repères, les attentes sociales et les
ambitions souvent étroites. Ce libéralisme économique est violemment
dénoncé par les altermondialistes, qui voient dans sa progression un
danger de confiscation graduelle des richesses par une classe
dominante qui contrôlerait progressivement l'économie mondiale.
D’après eux, l'abandon progressif des pouvoirs des Etats nationaux
aux marchés financiers et aux multinationales, accompagné des
dérégulations de plusieurs secteurs économiques, de même que la
montée en puissance des acteurs privés dans la gestion (ou la
confiscation) des biens publics à l'échelle de la planète risquerait
d’entraîner une destruction des ressources naturelles.
Pour des
observateurs, la science et la pensée libre peuvent être détournées
de la voie du progrès et de l’affranchissement des peuples pour se
mettre au service d’intérêts d’une minorité. Dans un pays ou à
l’échelle internationale. Ils donnent pour exemple la nouvelle
génération des technologies d’information et de communication, et la
stratégie US relative aux rétrécissements des droits de l’homme et
de la démocratie, réservée principalement aux pays en développement.
Selon eux, grâce à elle, les citoyens dans le monde ont eu droit en
direct à des guerres « chirurgicales », à l’occupation de
territoires d’autrui et à la pendaison de Saddam Hussein. Ils
intègrent en outre les fetwas d’Oussama Ben Laden, relevant que
celui-ci, si difficile à déloger, parvient curieusement à
transmettre ses discours sur des cassettes qui sont diffusées sur
des chaînes de télévision. Pour ces mêmes observateurs, la machine
d’une « certaine rupture » se basant sur un « certain pragmatisme »,
sitôt surmédiatisée, est mise en branle pour « diviser et régner,
entretenir les confusions et les clivages, exacerber les peurs et
ériger des murs ».
Des élites
coupées de la société
Le 10 juillet
dernier, le président français a voulu montrer qu’il était l’homme
des ruptures. Nicolas Sarkozy ne s’est en effet pas embarrassé du
projet de traité entre Alger et Paris, que son prédécesseur, Jacques
Chirac, et le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, ont prévu de
signer en 2005. Seule la feuille de route « concrète » à court et
moyen termes compte à présent avec l’Algérie, ainsi que le projet de
création d’une Union méditerranéenne pour la région. Le nouveau
locataire de l’Elysée s’est en outre défini de la génération n’ayant
pas vécu la guerre d’Algérie pour refuser la repentance de la France
pour crimes commis pendant la période coloniale. La « rupture
générationnelle », un des thèmes de sa campagne, vise-t-elle à
tourner définitivement la page du passé et à rouvrir une nouvelle
page qui sera écrite par des partenaires placés sur le même
piédestal ? Ou cherche-t-elle à établir de nouvelles relations
basées sur le renoncement et l’impunité ? La question reste posée à
nos voisins français, puisque la loi du 23 février 2005 glorifiant
la colonisation, qui a été votée par l’UMP, le parti de Nicolas
Sarkozy, et qui a été amputée de son seul article 4, n’a toujours
pas été abrogée. Mais la question est aussi posée à nos dirigeants
et au parti au pouvoir, le parti du FLN, dès lors que la réaction
par rapport à la promulgation de ce texte ne s’est faite entendre
cinq mois plus tard.
En avril dernier,
l’écrivain Yasmina Khadra a laissé entendre, dans une interview
publiée par notre confrère Le Soir d’Algérie, que l’Algérie est
« mentalement toujours colonisée » parce qu’elle n’arrive pas à se
défaire des influences extérieures. A croire que les Algériens ne
peuvent survivre sans maîtres ! Parlant des intellectuels, il
reproche à des arabophones de s’orienter sur le baathisme ou
l’intégrisme asiatique, refusant de s’algérianiser et de réfléchir
en tant qu’Algériens. Ces personnes pensent que l’arabité est
l’essence de la nation algérienne et tentent alors de gommer « notre
amazighité, notre tamashek et surtout notre dialecte propre »,
affirme-t-il. Quant à certains francophones, il révèle qu’ils sont
connectés sur « le parisianisme » et le mimétisme, au point de
s’aligner sur les thèses françaises.
« Le monde n’a
plus besoin d’intelligence »
Yasmina Khadra
précise plus loin que les vrais intellectuels algériens, éclairés et
libres d’esprit, conscients des spécificités nationales, des
richesses et des potentialités algériennes, sont pour la plupart
marginalisés, sinon poussés à l’exil. Nos gouvernants, soutient
l’écrivain, sont « viscéralement hostiles » à tout ce qui a trait à
la conscience et à l’intelligence, en prévenant de la généralisation
de cette situation dans de nombreux pays : « Le monde n’a plus
besoin d’intelligence. (…) De cette façon, la confusion sera bien
entretenue et le monde ira droit dans le mur (…). Mais si l’Occident
s’applique à imposer ses propres charlatans, l’Orient les tue d’une
manière ou d’une autre.»
Il faut
reconnaître que dans les médias et parfois dans le monde politique,
on use habituellement d’un ton alarmiste pour approcher le conflit
ou les conflits de générations. La confrontation de trois, quatre ou
cinq générations, est contestable, même si le dialogue est difficile
à (re)nouer. Dans ce cas, on note parfois un certain fossé dans les
opinions politiques des uns et des autres lorsque celles-ci
s’expriment évidemment. Trop médiatisées ou trop longtemps muselées,
ces divergences provoquent dans l'imaginaire collectif des craintes
qui ne sont pas toujours justifiées. Le plus grave, c’est que les
écrits et les images, s’ils sont déformés de la réalité ou s’ils
sont focalisés sur un des aspects de la réalité, peuvent contribuer
à l’aggravation de conflits entre les générations.
En Algérie, le
système politique peine à s’ouvrir aux différentes composantes de la
société. Le politique, devenu objet de crise ou de crispation dans
le quotidien des familles, est producteur de clivages. Il doit
pourtant être réhabilité pour renforcer l’autorité de l’Etat et
garantir les libertés collectives et individuelles. A la condition
d’assumer la modernité politico-idéologique et économique de la
société algérienne. Celle-ci ne peut être menée nécessairement par
les couches sociales qui ont libéré l’Algérie. Le ministre des
Moudjahidine, Mohamed Chérif Abbès, vient de le prouver récemment,
en estimant que les jeunes harraga qui ont désappris l’amour de la
patrie et s’en vont à la recherche d’une vie meilleure à l’étranger,
ont leur propre «culture».
Z’hor Chérief
Haut
Des jeunes artisans de La Casbah
Les derniers
élèves de Bendebbagh
Ils ne sont pas
diplômés des beaux-arts, ils ont juste apprécié et profité d’avoir
été les voisins de Mostepha Bendebbagh. Dans les derniers moments de
sa vie, l’artiste recevait simplement ces jeunes qu’il initiait à
l’art sans autre forme de pédagogie que celle de l’admiration du
disciple devant le maître. S’ils imitent aujourd’hui le maître et
gardent précieusement ses r’cham, ils apprécient aussi la valeur de
ce qui leur a été transmis. Modestes mais convaincus, ils veulent à
leur tour redonner vie à un art ancestral.
Au détour d’une
ruelle, à l’extrémité du reste d’un sabbat (passage couvert), au 6,
de la rue Abdelkader-Madjer (cette rue est toujours connue sous le
nom de Zenqat Sidi Ramdan et s’appelait rue Marmol à l’époque
coloniale) l’échoppe surprend le passant. Effectivement, on ne
s’attend pas à voir des cadres de miroirs en bois peint et coffrets
à l’ancienne accrochés à une porte, dans ce dédale qui n’est en fait
qu’un passage pour ceux qui visitent la Haute-Casbah et se rendent
forcément à la plus vieille mosquée d’Alger, Sidi Ramdan.
Au moment où une
partie de La Casbah se débarrasse de son image de ruine de grande
valeur, que les rues sont nettoyées, que les anciennes bâtisses
insalubres sont débarrassées, que les chemins deviennent
accueillants, cette boutique qu’aucun programme de réhabilitation
n’avait prévu surgit comme un miracle. Les jeunes ont-ils choisi
sciemment ce lieu très fréquenté en principe par des touristes
incertains ? Assurément non, ils ont loué en 2006, pour un prix
symbolique, ce magasin sans fenêtres de moins de 12 m2 où
il est difficile d’imaginer ouvrir autre chose qu’une telle échoppe.
C’est le plus dégourdi des trois, Farid Samaallah, qui y a mis ses
économies : “Après avoir travaillé à la décoration du salon
d’honneur de la nouvelle aérogare d’Alger, l’argent que j’ai gagné
m’a permis d’investir dans ce lieu.” Avec ses deux complices,
associés et amis, ils ont donné un nouveau visage à cette portion de
quartier et ont ressuscité une image que l’on croyait à jamais
disparue, celle des échoppes des artisans de La Casbah. Au fait,
sont-ils des artisans ou des artistes ? La question les fait rire et
leur donne de la rougeur aux joues. Ils ne le savent pas et pour le
moment, ils ne savent qu’une seule chose : investir du temps et des
efforts pour réaliser ces objets d’une variété incroyable et aux
couleurs les plus inattendues.
Mais qu’on ne s’y
trompe pas, ce genre de décoration de meubles et même de céramiques
n’a effectivement rien de nouveau. C’est probablement la forme de
décoration la plus ancienne que l’on connaisse à Alger. Il est rare
d’ailleurs de ne pas trouver dans une famille algéroise un coffret à
bijoux, un miroir – ou plus important encore, une skampla ou un
landau décorés – datant du XIXe ou du début du XXe
siècle. Ce sont effectivement des objets usuels qui étaient décorés
de la sorte et donnaient du travail à un nombre incalculable
d’artisans. L’industrie, la modernité et la perte des valeurs a
failli achever cette expression artistique, naïve, première, mais
néanmoins reconnue et appréciée par ceux à qui elle s’adressait.
Probablement que le plus grand mérite de Mostepha Bendebbagh,
au-delà d’avoir laissé des œuvres authentiquement artistiques, aura
été de perpétuer durant de longues années cet art et le transmettre
intégralement à des jeunes qui n’en demandaient pas tant. Certes,
Bendebbagh a eu des élèves aux noms prestigieux aujourd’hui dans le
monde de l’art tels Zakaria Morsli ou Ali Kerbouche. Mais ses autres
élèves inconnus, qui ne fréquentent pas les galeries d’art et ont
pris des mains du maître l’art comme on prend un cadeau, ont
l’honneur de restituer ce que l’art ne restitue pas : la naïveté de
l’accès au beau sans autre message à adresser que cette émotion face
à ce qui séduit le regard.
Ce lieu inattendu,
cette caverne d’Ali Baba aurait pu ne jamais exister sans cette
intention initiale de ces trois jeunes.
Pour l’amour de
l’art
Il faut dire que
Zakaria et Hamza Daoud, deux frères, sont un peu comme Obélix : ils
sont tombés dans l’art quand ils étaient tous jeunes. Naturellement
doués pour le dessin, ils ont la chance d’avoir pour oncle Mohamed
Daoud, enlumineur, décorateur et peintre à ses heures mais également
élève de Mostepha Bendebbagh, sans oublier bien sûr que la maison
familiale ne manque pas non plus d’œuvres de l’artiste, l’ami et le
voisin depuis des lustres.
Bendebbagh avait
repéré Hamza, le plus jeune, qui lui rendait souvent visite. Il est
vrai que ce jeune à peine sorti de l’adolescence étonne par sa
dextérité. C’est lui qui introduit Farid Samaallah auprès du maître.
Farid est aussi un autodidacte, il a fait quelque temps de la
caricature mais il ne trouve aujourd’hui d’accomplissement que dans
ce qu’il fait tous les jours. Il a déjà participé à des expositions,
mais qui ont été pour lui plus des alibis pour les organisateurs que
de véritables moyens de promotion de l’artisanat. “Je dois dire que
ce sont les étrangers qui nous encouragent”, avoue-t-il à
contrecœur. Effectivement, des délégations officielles, notamment
des ambassadeurs en visite à La Casbah, ont permis à Farid de
montrer ce qu’il sait faire et de gagner un peu d’argent et de la
notoriété. Des âmes charitables ont organisé des garden-parties chez
elles pour permettre à l’artiste d’exposer et de vendre ses œuvres.
Certes, de
nombreuses commandes arrivent aujourd’hui à l’échoppe. Les trois
compères mettent en dépôt-vente leurs produits à l’aéroport d’Alger
notamment, mais se heurtent à des difficultés kafkaïennes : “On a du
mal à trouver un menuisier qui accepte de nous découper le bois, les
feuilles en multiplié, selon nos désir. Ils trouvent que c’est un
petit travail qui ne rapporte pas. Pourtant, sans cela on ne peut
pas fabriquer nos objets.” Ils ont effectivement pensé à acheter une
scie sauteuse pour faire les petites découpes eux-mêmes, mais le
plus compliqué reste de découper en petites planches les grandes
feuilles de bois.
Ils ont aussi du
mal à trouver des objets en céramique crue, ou alors elle est de
mauvaise qualité alors qu’ils s’enorgueillissent de travailler sur
tous les supports. Mieux, ils s’imaginent investir un art majeur en
Algérie, la miniature, qu’ils mettent à la disposition de la
décoration des objets qu’ils fabriquent. Une innovation certes, mais
ils s’exercent afin d’avoir encore plus de maîtrise.
Ces jeunes de leur
temps, qui ont vécu de petits boulots, qui ont eu, comme Farid, des
moments difficiles en tenant une table de cigarettes, qui n’ont pas
eu la chance de poursuivre de longues études, sont d’un
extraordinaire réalisme. Ils sont aussi comme tous les jeunes de
leur génération, un petit peu aigris et désabusés tout en croyant en
un avenir meilleur. Ils supposent que ce qu’ils font est
suffisamment important pour intéresser des connaisseurs, même si
dans les hautes instances de la culture en Algérie ont considéré que
leurs objets étaient tout simplement trop coûteux. Dans le même
temps, ils sont peu nombreux à voir pourtant que la démarche de ces
trois jeunes a une valeur inestimable.
Amine Esseghir
Mostepha
Bendebbagh
Mostepha
Bendebbagh est né le 5 septembre 1905 et décédé le 22 janvier 2006 à
son domicile, une douéra, ancienne maison algéroise de la
Haute-Casbah sise rue Mohamed Azzouzi (Bir Soustara avant la
colonisation, rue des Maughrébins en 1830). Enlumineur, mais aussi
maître dans les arts appliqués, il a marqué de son sceau
l’enluminure algérienne. Ses thèmes de prédilection son les bouquets
de fleurs, les paons traînant au milieu d’un décor floral luxuriant,
toujours empreints de cette ambiance particulière marquée par une
décoration abondante (faites d’éléments floraux, de calligraphies,
de formes géométriques et zoomorphiques) et des couleurs
chatoyantes. Bendebbagh a aussi restitué et certainement immortalisé
des éléments constitutifs de l’imaginaire de sa société. Les fleurs
renvoient à l’image des jardins du paradis. Elles déterminent aussi
une valeur esthétique, elles définissent ce qui est beau et
renvoient à l’amour, au parfum, au printemps, au goût de la vie.
L’oiseau a toujours été vu comme le porteur d’un message, il reflète
l’idée du messager divin annonçant d’heureux présages. Le poisson,
que l’on retrouve souvent, symbolise l’espoir et la survie. Il
illustre la légende qui dit que les paysans ont quitté les terres
pour aller pêcher des poissons alors que la sécheresse les avait
empêchés de cultiver leurs terres.
Les couleurs ont
aussi un usage symbolique. Le bleu, c’est ciel d’où tombe la pluie
source de vie. Le jaune renvoie au soleil, source de chaleur
nécessaire pour le bien-être. Le noir illustre la nuit, synonyme de
repos après l’effort. Quant au blanc, il est toujours l’équivalent
de la propreté du corps et de l’esprit.
Mostepha
Bendebbagh, nommé doyen de l’Ecole supérieure des beaux-arts d’Alger
en 1982, a exposé ses œuvres pour la première fois à Marseille en
1922. Il a participé à l’exposition internationale à Newcastle, en
Grande-Bretagne, en 1929. Il a pris part à l’exposition
internationale de Chicago aux Etats-Unis en 1933. Donnant, à l’image
des frères Racim ou de Baya, avant même l’Indépendance, un
retentissement international à un art d’inspiration authentiquement
algérienne.
A. E.
Extraits du
livre d’or
Le livre d’or de
la boutique des trois jeunes indique en tous les cas que La Casbah
continue de recevoir son lots d’admirateurs – peut être pas en
nombre comme cela est souhaité par ses habitants – qui bravent les
dangers supposés ou réels et sont tout simplement sous le charme de
la petite boutique de Sidi Ramdan. On trouve ainsi, au côté de
l’arabe, du français ou de l’anglais, des idéogrammes japonais pour
exprimer dans toutes les langues la joie de se retrouver nez à nez
avec cette incertaine machine à remonter le temps qu’est l’échoppe
des trois artisans.
La boutique est
aussi devenue la halte des officiels en visite à La Casbah tant elle
représente un bastion de résistance pour maintenir vivant
l’artisanat ancien condamné apparemment à la disparition.
Quelques extraits pour
s’en convaincre.
“A
real Treasure in the middle of the Casbah.”
Signature illisible, 30-08-2006.
“Une rencontre
inattendue mais formidable. Votre travail est merveilleux et
unique.” Nicolas, Paris, septembre 2006.
“J’espère que vous
aurez toute la chance et le succès que vous méritez bon courage.”
Florence, Paris,
France, 11-09-2006
“What
a very talented artist !” Laurette, South Africa, 13-09-2006
“Was
much impressed by Algiers the Casbah and this art shop so typifies
the art of the city and the culture.”
Logu, USA, 15-09-2006
Complimenti si
Giovanni artisti delle Casbah.” Signature illisible, 06-11-2006
“Nice
to see you maintaining the old arts.
Good luck.” Ambassadeur du Pérou,
06-12-2006
“Félicitations
pour le travail.” Bibiano Jones, ambassadeur d’Argentine, 27-02-2007
“Bravo pour ces
peintures raffinée et délicates.” Gaëtan Guignard, 28-04-2007
“En apoyo a los
artesanos de… Argelia y condeses de que su arte y cultura sea un
apoyo para toda la gente de la pais en el cual se refleja su arte.”
Pilar Macho,
Espagne, 06-05-2007
“It’s
a pleasure to support the continued efforts and life of such an
artist. Thank you.” Julia Brennan, Washington DC, 21-06-2007
“Thank you for your hospitality, I’m most impressed with your art.”
Zeina, London, 03-07-2007
Haut
Vacances
Mains blanches,
pain noir
On les retrouve
un peu partout. Dans les marché, aux abords des autoroutes, sur les
plages. Ils vendent de tout : fruits de saison, galettes, beignets,
glaces, poteries, cigarettes… Ce sont les filles et les garçons qui
n’ont pas le bonheur de passer leurs vacances à se prélasser au bord
de la mer.
A la différence
des autres enfants, ces garçons et filles sont nés dans des familles
pauvres qui ont juste de quoi survivre. Alors, au lieu d’attendre
que les années s’écoulent avant qu’ils ne pour commencer à
travailler, ils préfèrent se collecter avec la vie dès leur tendre
âge et gagner un peu d’argent. S’il en est qui ont quitté les bancs
de l’école depuis belle lurette, d’autre sont encore scolarisés et
ont chaque fin de trimestre d’excellents résultats.
Justement,
nombreux sont ceux et celles qui travaillant durant les vacances
pour pouvoir continuer à faire des études, c’est le cas de Yasmine
qui, chaque jour, depuis le début de l’été et l’ouverture de la
saison estivale, s’en va vendre des m’hadjeb que sa mère et
sa grand-mère préparent tôt le matin, Yasmine n’a pas le temps de se
baigner, pourtant elle adore la mer et nage comme un poisson, mais,
nécessité oblige, elle se retrouve à vendre des m’hadjeb aux
estivants.
Son père, qui
travaillait dans une société privée, a été licencié et s’est
retrouvé au chômage. L’indemnité que la société lui a versée a fondu
avec une rapidité étonnante et la famille s’est retrouvée dans une
situation jamais connue auparavant. Pour le père, retrouver un
emploi stable relève du miracle et depuis, c’est occasionnellement
qu’il trouve à s’employer.
Ce qui est curieux
dans de pareilles situations, c’est que les enfants sont les
premiers à ressentir les conséquences. D’abord parce que la
situation financière change et qu’ils sentent d’instinct qu’il n’est
plus question pour eux de faire des caprices ; ensuite parce qu’ils
se sentent obligés de faire quelques chose pour aider leurs parents
à passer ce cap difficile. C’est ainsi qu’ils se retrouvent à vendre
des cacahuètes, des cigarettes, des pare-soleil, des fruits… pour
renflouer le budget familial sérieusement déséquilibré.
Mais s’il est des
enfants qui se portent volontaire pour "travailler" et aider leurs
parents, il en est d’autres que les parents obligent à gagner leur
pain, même parfois celui de leurs frères et sœurs. C’est le cas de
Rahim, 20 ans, qui vend des cigarettes et des cacahuètes à longueur
d’année mais n’arrive pas à mettre un sou de côté. La raison en est
toute simple. Son père, qui a cessé de travailler depuis des
années, prend tout l’argent que Rahim gagne. "C’est pour vous
faire vivre tes frères et toi", lui dit-il à chaque fois. Rahim,
qui n’a pas eu la possibilité d’avancer dans ses études, sait à
peine lire et écrire. Il n’a appris aucun métier. Les vacances, il
ne sait même pas ce que cela signifie. Sa vie se résume à son petit
"commerce", car il est obligé de travailler tous les jours que Dieu
fait car son père refuse de chercher du travail.
Des jeunes comme
Rahim, il en existe un peu partout. Leur jeunesse se passe à assumer
la bêtise et la paresse de parents qui prennent du plaisir à ce que
leurs enfants les fassent vivre.
D’autres sont
encore trop jeunes mais déjà au fait des difficultés de la vie. Ils
ont 7, 10 ou 12 ans, cela ne fait aucune différence puisque la vie
les a obligés à n’être plus des enfants. Qu’ils vendent du pain, des
beignets, des glaces, du thé ou des boissons rafraîchis santes…
c’est juste pour gagner quelques sous pour aider un père qui a du
mal à faire vivre sa nombreuse marmaille.
Sur la route qui
relie Chenoua à El-Beldj, Mehdi propose aux passants des fruits et
des poteries. A 11 ans, il vient d’être admis en classe de 1re année
moyenne. Sa réussite, il la raconte à tous ceux qui s’arrêtent à sa
hauteur pour admirer ses poteries. Mehdi travaille uniquement
pendant l’été, car c’est la période où la route est fréquentée par
de nombreux automobilistes. Le reste de l’année, l’endroit est
plutôt désert. L’argent qu’il gagne lui servira à acheter des
articles scolaires à la rentrée des classes. Ainsi, son père n’aura
pas à s’endetter ou à trop serrer la ceinture. Mehdi adore la plage,
mais il n’a pas vraiment le temps de se baigner. Une trempette de
temps à autre, surtout en fin de journée, lorsqu’il accompagne sa
mère et ses sœurs qui profitent de ce que la plage s’est vidée pour
se rafraîchir un peu. Mehdi a tout de même un peu de chance, lui qui
habite à proximité d’une plage. D’autres enfants, et Dieu sait
qu’ils sont nombreux, n’ont pas cette chance. Eux qui habitent au
sud du pays ou dans les Hauts Plateaux et qui sont obligé de
travailler malgré la chaleur qui sévit. Ces derniers n’ont aucune
compensation, sinon d’aller de temps à autre à la piscine communale.
Mais il faut dire que ce privilège est réservé aux garçons.
Faut-il en
conclure que l’été n’est pas toujours synonyme de détente et de
farniente ? Certes, la détente est réservée à ceux dont les familles
sont aisées et qui ont la possibilité d’aller en villégiature. Pour
les autres, l’été est synonyme de travail et d’argent à gagner. Même
ceux qui ont passé leurs examens haut la main ne peuvent rêver de
vacances pour oublier le stress d’une année scolaire bien remplie.
Mais ils ne se plaignent pas de cette situation et de la fatigue
qu’ils doivent certainement ressentir le soir, quand la journée de
travail prend fin. Peut-être parce qu’ils n’ont pas connu de jours
meilleurs, peut-être aussi parce qu’ils sont conscients que leur
aide est précieuse, sinon vitale pour leur familles. Quitte à ce que
ces petites mains blanches triment toute la journée pour gagner le
pain noir, même si leur enfance est reléguée aux oubliettes. Qui
s’en soucie ?
Khadidja
Mohamed Bouziane
Haut
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