Semaine du 25 au 31  juillet 2007

 

 Chef du gouvernement de juillet 92 à août 93

Les “vérités” de Belaïd Abdesselam

 L’agenda parlementaire chargé en septembre

Un automne chaud à l’hémicycle

 Algérie-France

Le grand tournant

 Abassi Madani

Dans la peau de la victime

 Sur fond de libéralisme économique

La rupture générationnelle, c’est du solide ?

 Des jeunes artisans de La Casbah

Les derniers élèves de Bendebbagh

 Vacances

Mains blanches, pain noir

 

 
 
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 Chef du gouvernement de juillet 92 à août 93

Les “vérités” de Belaïd Abdesselam

Conçu pratiquement en réponse aux propos du général-major à la retraite Mohamed Touati, tenus il y a quelques années dans certains titres de la presse privée, le livre (online) de l’ancien chef de gouvernement (de juillet 1992 à août 1993) ouvre quand même une fenêtre pour le grand public et pour les non-initiés des arcanes du pouvoir algérien, dans une période très critique de l’histoire récente de l’Algérie.

Le livre, intitulé Pour rétablir certaines vérités sur treize mois à la tête du gouvernement, est d’abord étonnant par la manière dont il a été publié. On ne sait pas si Belaïd Abdesselam a décidé de faire publier son ouvrage, de plus de 300 pages et 52 annexes (dont certains sont des documents officiels), sur son site web (http://www.belaidabdesselam.com), parce qu’il n’a pas pu trouver un éditeur ou alors a-t-il choisi délibérément de faire profiter un plus large lectorat. Mais peu importe, l’essentiel est le contenu.

L’ancien chef de gouvernement commence par rappeler les conditions dans lesquelles il a eu à diriger l’Exécutif, au lendemain de l’inhumation de Mohamed Boudiaf, premier président du HCE. Belaïd Abdesselam révèle que le général Touati avait “tenté, en vain, de faire assumer cette fonction (présidence vacante du HCE, ndlr) par quelqu’un d’autre” que Ali Kafi et qu’“il a réussi simplement à faire coopter M. Rédha Malek”. L’auteur avoue aussi avoir amené à discuter, en janvier 1992, “dans quelles conditions Chadli Bendjedid devait quitter ses fonctions”. L’auteur parle aussi d’une rencontre qu’il a eue, le 4 juillet 1992, avec Ali Kafi et Khaled Nezzar. Il leur expliquait qu’il était d’avis que “la solution de cette crise” nécessitait “une politique de redressement de longue haleine comportant, parallèlement à la lutte qu’imposait la répression des actes terroristes et la défense du maintien de l’ordre public, des mesures en profondeur destinées à redresser vigoureusement et significativement la situation économique et sociale dans le pays”. Pour lui, il fallait se donner “une période de stabilité d’au moins cinq années” qui ne pouvait se faire, ajoute-t-il, “que sous la forme de la mise en œuvre de l’article 120 de la Constitution prescrivant la proclamation de l’état d’exception” à cause du fait que “les électeurs avaient délibérément manifesté leur rejet du pouvoir politique en place sous la forme d’un vote massif en faveur d’un courant politique déterminé, qui se fixait comme objectif d’anéantir l’Etat national édifié par l’Algérie au lendemain de son indépendance”. Il précise donc que l’idée “d’un régime fonctionnant selon les règles de l’état d’exception” n’était pas liée à sa désignation à la tête du gouvernement comme le laisse suggérer le général Touati (selon Belaïd Abdesselam).

Autre révélation dans ce livre, c’est l’appel fait par les décideurs au docteur Ahmed Taleb-El-Ibrahimi “de transmettre aux responsables du FIS en activité, un message les invitant à calmer le jeu et à éviter, tout au moins, tout ce qui était susceptible de provoquer une escalade dans le recours à la violence”. Ces responsables du FIS auraient, selon l’auteur, répondu à Taleb El-Ibrahimi qu’ils n’avaient “aucune maîtrise sur le déroulement des agissements de ceux qui s’étaient lancés dans la subversion”.

Outre le choix du ministre de l’Intérieur, les interlocuteurs de Belaïd Abdesselam, en particulier le général Nezzar, avaient signifié à leur candidat pour la tête de l’Exécutif d’accepter “les termes d’un accord avec le FMI (qui) avaient été négociés et mis au point” en ce mois de juillet 1992. “Manifestement, c’était l’indication que, pour lui (Khaled Nezzar, ndlr), l’accord avec le FMI était un fait acquis et que l’Algérie allait disposer en conséquence de ressources financières consistantes”. Les choix économiques ont été les principaux points de discorde avec certains “décideurs”, selon l’auteur.

Ce dernier définit les grands axes de sont “la lutte contre le terrorisme et la corruption”, l’application “d’une politique d’austérité rigoureuse, réduisant, de manière drastique, le recours à l’importation” et libérer le commerce extérieur “dans la limite des moyens de paiement disponibles et dans le respect des priorités fixées par l’Etat”. Cette dernière mesure était destinée à contrer “ceux qui veulent utiliser les devises que perçoit notre pays en provenance de la vente de ses ressources naturelles ou qu’il mobilise par des crédits dont la garantie obère l’Etat, en vue de faire fonctionner la «machine à importer» pour se doter de rentes internes ou bien pour se livrer à des fuites de capitaux vers l’extérieur, sous la forme de surfacturation sur les produits importés”. Le programme du gouvernement Abdesselam préconisait également “des mesures incitatives et protectrices” de la production nationale, ainsi que des actions visant à “l’assainissement des activités lucratives dans le pays” et “à éponger les excédents de liquidités en circulation et récupérer, ainsi, une part importante des ressources soustraites au Trésor public par la fraude fiscale”.

L’ancien chef de gouvernement se présente ici comme un fervent défenseur de l’indépendance de la décision algérienne vis-à-vis des institutions financières internationales. Il considère même que ce choix était à l’origine de son éviction au bout de 13 mois d’exercice. Il reste que Belaïd Abdesselam est silencieux sur certains faits qu’il cite lui-même dans livre. Il parle de “la zone opérationnelle spéciale a été instituée dans le centre-nord du pays” mise sous le commandement du général-major Mohamed Lamari. “La mise en œuvre de cette zone opérationnelle a donné lieu à des difficultés d’appréciation sur le terrain, difficultés qu’il a fallu traiter et résoudre non sans quelques grincements que le général Touati passe sous silence”, mais que lui aussi n’ose pas évoquer !

Intéressante est l’approche que l’auteur affirme avoir voulu mettre en œuvre en ce qui concerne la promotion de la langue amazighe et “le peu d’enthousiasme que mes idées sur ce sujet semblaient rencontrer chez le général Touati”, ce qui “me laissa l’impression qu’il nourrissait d’autres idées sur la question amazighe”.

Dans le chapitre de la lutte contre la corruption, Belaïd Abdesselam estime insuffisante l’approche policière, mais qu’il fallait agir “en profondeur”. En premier lieu, il voulait obliger “chacun à révéler les capitaux qu’il détient et à en justifier l’origine”. Trois démarches pour cela : le changement complet des billets de banque en circulation, la révélation du contenu des comptes de toute nature détenus auprès des banques ainsi que l’identification des détenteurs des bons de caisse déposés auprès de ces banques. Il affirme également avoir voulu recenser tous les biens de l’Etat de toute nature cédés à des particuliers. Documents à l’appui (annexes 27 et 28), l’ancien chef de gouvernement a adressé des lettres aux chefs de gouvernements des pays de l’OCDE (dont le Japon, la Nouvelle Zélande, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Suède, la Suisse, le Luxembourg…) leur demandant de permettre à la justice algérienne “de mener, en dehors de nos frontières, les investigations nécessaires destinées à retrouver la trace des auteurs des malversations” lors de la passation de marchés publics ainsi que le produit de cette corruption “mis à l’abri ou investis à l’extérieur des frontières de l’Algérie”. Il rappelle, sur le même sujet, que sa participation, en mai 1993, au lancement de Transparency International a suscité “grimaces” et “dépit” exprimés dans certains articles de presse (dont il ne cite pas les références).

Autre mesure préconisée dans la lutte contre la corruption, Belaïd Abdesselam affirme qu’il voulait mettre en place un service spécialisé dans les investigations à l’étranger sur “les malversations opérées dans le sillage de nos opérations” de commerce extérieur. Sur ce même chapitre, il confirme ce que Maâmar Boudersa (économiste) révélait dans La Faillite des politicards algériens, en janvier 1994, à savoir que “deux hommes d’affaires bénéficiaient, à eux seuls, de la majeure partie des crédits extérieurs en devises affectés au secteur privé”. Ces crédits “étaient utilisés largement, sinon en totalité, pour des opérations purement commerciales, c’est-à-dire l’importation de produits destinés à la revente en l’état et non pour des opérations d’investissement”, ajoute l’ancien chef de gouvernement. Ce dernier explique que “par une simple décision administrative prise à l’instigation ou sous la pression de ceux qui détiennent le pouvoir, un individu dispose, pour son seul usage, de plus de 200 millions de dollars de crédits extérieurs garantis par l’Etat algérien. “Du jour au lendemain, cet individu devient un multimilliardaire en dinars, un investisseur dont on vante les mérites, un créateur de richesses qu’on protège et qu’on encourage, un pourvoyeur de fonds pour le soutien à la démocratie. Telle est la République dont se prévaut le général Touati”.

Autre élément révélateur du fonctionnement des institutions, Belaïd Abdesselam explique, concernant la question du changement des billets de banque, une démarche qu’il considère non seulement économique mais d’ordre sécuritaire, c'est-à-dire un outil pour lutter contre le financement du terrorisme, le retard de la mise en application par la Banque d’Algérie par des “directives occultes“ provenant de “voies souterraines qu’utilisent, par prédilection, ceux qui, comme le général Touati, agissent ou plutôt intriguent de «derrière le rideau»”.

Belaïd Abdesselam revient aussi sur les oppositions qui s’étaient manifestées (par voie de presse également) lorsqu’il a voulu contrôler le commerce extérieur, en ciblant particulièrement des importateurs privés et “des personnes, tapies dans les institutions de l’Etat”. Il trouve criminel de continuer (à l’époque) à importer du ciment alors que les cimenteries algériennes fonctionnaient à 60% de leurs capacités, explique-t-il.

Dans l’ensemble du livre, l’auteur cite abondamment le général Touati à qui il reproche d’avoir poussé l’ANP à accepter le rééchelonnement, d’avoir été contre la mesure du gouvernement de Belaïd Abdesselam concernant le contrôle des capitaux et l’origine des fonds investis. Il y parle également de la dette extérieure algérienne et de son évolution, de la dévaluation du dinar, de la privatisation des entreprises publiques, de la position de l’UGTA de feu Benhamouda vis-à-vis de son programme, des pressions ayant abouti au rééchelonnement et autres sujets à propos desquels il a souhaité apporté des éclaircissements. Le livre de Belaïd Abdesselam a le mérite de lancer le débat sur la gestion du pays dans la période juillet 1992 à août 1993. Il s’agit là des seules “vérités” de l’auteur en attendant, et en espérant aussi que tous ceux qui sont nommément cités ou à travers les titres des fonctions qu’ils occupaient à cette époque, osent à leur tour répondre à l’ancien chef de gouvernement. Qui a tort ? Qui a raison ? Aux lecteurs d’en juger.

Abdelkader Djalil

 

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L’agenda parlementaire chargé en septembre

Un automne chaud à l’hémicycle

Laborieux est l’agenda parlementaire de la session d’automne dont l’ouverture est prévue pour le 2 septembre. Plusieurs projets de lois sont programmés pour la prochaine session avec la relance des députés sur le projet de loi de procédures civile et administrative discuté dans la législature écoulée. Des lois d’orientation sur l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et le système éducatif sont les principaux textes au menu de cette session d’automne.

Là encore, il s’agira de la modernisation des pratiques administratives en introduisant des outils modernes d’analyse et de traitement des dossiers des assurés sociaux comme l’introduction de la carte et de la codification électronique.

Cette loi est singulièrement exclusive puisqu’elle permet légalement et officiellement la mise en œuvre de la e-gouvernance en Algérie.

A retenir que le code communal et de wilaya est le projet de loi le plus attendu par les élus du peuple et l’opinion publique. Par ailleurs, une nouvelle loi sur les partis et les associations est aussi en gestation. Elle sera, à en croire des sources parlementaires, assortie d’un “statut de l’élu” également au menu de l’Assemblée populaire nationale.

En point de mire des députés également, le projet de loi de finances au titre de l’exercice 2008. Les débats seront certainement chauds, pour ne pas dire houleux. En effet, les discussions seront relancées début octobre (c'est-à-dire en plein ramadan) autour des augmentations des tarifs des lubrifiants et des carburants, les augmentations de salaires et la baisse de la TVA (qui est de 17%) promise dans le programme gouvernemental.

Avant la clôture de la session du printemps, l’APN avait, pour rappel, adopté le programme du gouvernement suivi des amendements modifiant et complétant la loi organique portant régime électoral en vertu duquel il est désormais exigé des “petits” partis une caution de 3% de signatures parmi les électeurs inscrits sur les listes électorales d’une circonscription électorale pour pouvoir parrainer des candidatures, au même titre que les indépendants. La prorogation du mandat des assemblées APC/APW et le report des élections locales au 15 novembre prochain ont été aussi entérinés par un décret de loi.

S. B.         

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Algérie-France

Le grand tournant

"Nous ne voulons pas ressusciter les rancœurs avec le peuple français, mais plutôt transmettre les vérités historiques aux générations  qui n’ont pas vécu ces événements." Telle est la réplique officielle au président français donné par le ministre des Moudjahidine. Le 10 juillet, Nicolas Sarkozy avait tenu à préciser qu’il ne faisait pas partie de la génération qui a vécu la guerre d’Algérie. En 1954, il n’avait que six ans. 50 ans après, l’Algérie lui déroule le tapis rouge.a

Ce fils d’émigré, qui se veut très courtois, n’a pas laissé indifférent les Algériens en choisissant Alger comme première escale étrangère hors Europe, en favorisant la diplomatie pour exprimer son respect aux Algériens et en parlant avec franchise. Par prudence, côté algérien, on parle de moins en moins de repentance afin de “ne pas mettre l’histoire dans un crescendo contre-productif”. Il n’est nullement question, pour le nouveau Président, qu’on lui demande ce qu’il ne peut pas faire. Mais les Algériens insistent pour lui demander tout ce qu’il peut faire. Sauf les excuses au nom de la France qu’il préside en tant que personnalité n’ayant pas été impliquée dans l’épisode colonial en Algérie. A-t-il séduit ? A-t-il convaincu ? Rien n’est certain.

Une chose est toutefois sûre, c’est que les deux pays marquent sans l’ombre d’un doute, sous le règne Sarkozy, un grand tournant dans l’histoire des relations bilérales. Si Sarkozy n’a pas lésiné sur les mots pour dire qu’il n’est venu “ni pour s’excuser ni pour blesser”, l’Algérie lui a signifié qu’il faut repenser l’histoire en écrivant les souvenirs douloureux, les souffrances et les deuils. Renonçant à une éventuelle repentance, il n’a pas hésité à dire “oui à la mémoire”. Mieux encore, il reconnaît qu’il y a eu des souffrances de part et d’autre. Il faut dire aussi qu’on est loin des discours officiels contenant des propos “galvaudeurs de blessures”.

Et qui dit mémoire dit archives, selon les Algériens. Le ministre des Moudjahidine a abordé, jeudi passé, plusieurs sujets dont la question difficile de la récupération des archives de l’histoire d’Algérie détenues à ce jour par les Français, expliquant à ce titre que les Algériens "les  réclament sans cesse" alors que "les Français sont peu disposés à les rendre d’autant qu’elles révèlent les crimes perpétrés contre le peuple algérien et battent en brèche l’idée des prétendues vertus civilisatrices de la colonisation française". Objectif : faire face au déclin de la conscience nationale au sein des nouvelles générations et stopper le recul du sentiment patriotique chez les jeunes.       

Pourtant, Mohamed Cherif Abbas s’est voulu rassurant quant au renoncement de l’Algérie à ester la France en justice, en soutenant que "les médias intentent quotidiennement un procès moral à la France", ajoutant que "cet élan produit encore plus d’effet qu’un procès au sens propre".         

Toujours au sujet du chapitre écriture de l’histoire, le ministre des Moudjahidine a estimé que "que nous n’avons pas réalisé de grandes  avancées dans le domaine", rappelant, à ce propos, que si la responsabilité de  l’écriture de l’histoire de l’Algérie incombe aux institutions de l’Etat d’abord, y compris les médias, le manque d’archives est pour beaucoup dans cette situation anachronique.

Mais pour bien comprendre ce revirement il faut remonter au 8 mai, quand le président de la République a, deux jours seulement après l’élection de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, tendu la perche au nouveau Président en mettant l’accent dans un discours, à l’occasion de la date anniversaire du 8 Mai 1945, sur la nécessité d’ouvrir une nouvelle page dans les relations bilatérales fondées sur la compréhension mutuelle et la coopération qui mènent subséquemment à un partenariat d’exception auquel Sarkozy veut “donner un contenu concret”. D’aucuns auraient compris que Abdelaziz Bouteflika, homme de la Révolution, a ouvert une nouvelle parenthèse dans les relations algéro-françaises. En une année, c'est-à-dire de mai 2006 à mai 2007, Alger a opéré une évolution sur la voie du rapprochement. Il faut dire que ce virage historique significatif a été entamé en 2003 déjà avec la Déclaration d’Alger faite par les présidents Bouteflika et Chirac. L’opinion publique devra savoir comment on a apprécié, à Paris, la sentence présidentielle portant "la fin de la légitimité historique". Elle devra aussi attendre encore pour connaître avec exactitude quel contenu sous-entend le nouvel ami des Algériens.

Aujourd’hui, on se pose la question de savoir si on est vraiment arrivés au stade du “temps qui finira par faire son œuvre en guérissant définitivement les blessures”, comme l’a souligné le colonel Meliani dans son livre La France honteuse(*).

Même si manifestement Sarkozy a fait montre à l’Algérie de positions tranchées, “il serait plus judicieux de laisser le temps au temps et au nouveau Président français la latitude de revoir, et pourquoi pas corriger, avec lucidité la vision française de la colonisation”, a-t-on souligné. Car il semble que la période de grâce accordée à Nicolas Sarkozy, décidée aujourd’hui par les Algériens dans leurs relations avec la France, appelle d’autres urgences que l’exigence de la repentance. Et à ce titre, Alger dispose assurément de beaucoup d’arguments qu’elle pourra opposer à la tutelle encombrante de la colonisation, aux séquelles réelles et profondes sur l’histoire algérienne. Mais le pragmatisme de Sarkozy et le réalisme de Bouteflika sont-il suffisants pour que nul ne cède aux surenchères à chaque slalom entamé entre Alger et Paris ?

Salah Bey 

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* La France honteuse, le drame des harkis (Editions Perrin 1993).

 

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Abassi Madani

Dans la peau de la victime

L’ancien numéro 1 du Front islamique du salut (FIS) dissous demande à l’Etat algérien de l’indemniser pour ses condamnations et ses années de détention. Il se base sur le dernier rapport du comité des droits de l’homme de l’ONU, lequel a ouvert ainsi la brèche aux collectifs des familles de disparus. Une nouvelle bataille sur les événements de la décennie passée est à nouveau engagée.

A partir de son lieu d’exil, le Qatar, où il se trouve depuis 2005, Abassi Madani, qui semble convaincu d’avoir encore un avenir politique, a revendiqué son droit à une indemnisation financière pour les années passées en prison et en assignation à résidence qu’il a qualifiées d’“abusives”. Dans un communiqué de presse, il donne sa version sur les circonstances qui l'ont poussé à saisir la commission de l'ONU pour la défense des droits de l'homme pour obtenir une réparation financière pour sa condamnation.

L’ancien leader du parti dissous, qui se limitait à “donne son avis” sur la situation en Algérie lorsque des chaînes comme Al-Arabya ou Al-Jazeera le sollicitaient, fait ainsi une énième entorse à son engagement ne faire aucune déclaration publique ni à prendre part à une quelconque activité politique. Un engagement auprès des autorités qui a eu pour contrepartie sa remise en liberté.

Dans son communiqué, Abassi Madani note donc que “la commission des droits de l'homme a conclu que mon jugement par un tribunal militaire était une violation des articles 9 et 13 du traité international des droits civiques et politiques, approuvé par l'Algérie en 1989”. Pour lui, son indemnisation “est l'instauration d'un principe important de la responsabilité internationale des Etats qui confirme le droit à l'indemnisation des victimes”. Est-ce donc seulement une question d’argent ? Si c’était le cas, on ne voit pas où est le problème, d’autant que le traitement réservé à Abassi Madani, ne serait-ce qu’en parlant de son assignation à résidence et bien qu’un emprisonnement soit un emprisonnement, a du coûter bien de l’argent à l’Etat. Mais indemniser M. Madani aurait justement d’importantes conséquences politiques et non des moindres. Trop importantes pour commettre l’erreur de ne regarder les choses que par ce bout de la lorgnette.

En première réaction, un juriste des droits de l’homme, Farouk Ksentini, avait déclaré tout simplement que la recommandation de la commission onusienne était “une ingérence dans les affaires internes du pays”. En réponse à quoi Abassi Madani estime que “l'Algérie a signé le traité de 1989” et, qu’elle a de facto a “ouvert la porte à toutes les victimes de recourir à l'organisation internationale pour revendiquer des indemnisations”. Voilà ce qu’on appelle une réponse tirée au cordeau, surtout à l’adresse de maître Ksentini qui ne semble pas avoir sérieusement préparé son intervention sur une question aussi sensible. Il devait d’abord ne pas perdre de vue qu’il s’agit là ni plus ni moins que d’une “recommandation” et non d’une résolution qui n’engage en rien l’Etat algérien. Certes, il y a la symbolique, mais est-ce la première fois que la riposte des forces républicaines à la tentative de l’islamisme de s’emparer du pouvoir est condamnée à l’étranger ? L’arrêt du processus électoral n’a-t-il pas été traité de coup d’Etat illégal par des parties, voire des Etats, qui aujourd’hui ne ressentent aucune gêne à tout faire pour approfondir leurs relations multiples avec l’Algérie ? Il est vrai qu’au début de l’insurrection islamiste, quand tout le monde pensait qu’effectivement l’ex-FIS était majoritaire auprès des Algériens, l’on versait dans la surenchère dans le soutien aux futurs gagnants. Aujourd’hui, l’ex-FIS n’est plus et sa menace non plus. Pourquoi donc cette appréciation du comité de l’ONU ? Que vaut-elle ? Au plan juridique, elle peut effectivement être fondée, encore que cela prête à un sérieux débat de spécialistes, dans la mesure où en règle générale, nulle femme politique et nul homme politique ne peut être emprisonné pour ses opinions ou ses déclarations. Que faire lorsque ces prises de positions ne sont rien d’autre que des menaces clairement exprimées contre le processus démocratique naissant ? Que faire alors devant des mouvements de type fascistes qui savent si bien profiter de la loi des urnes pour s’emparer du pouvoir et bannir toute suite après la démocratie ? Les membres du comité qui s’est prononcé en faveur de la requête de Abassi Madani sont sans doute des gens qui connaissent l’Histoire et qui savent très bien que l’instance pour laquelle ils travaillent (l’ONU) n’existe que parce que ceux qui ont remporté la deuxième guerre mondiale ne voulaient, du moins en première intention, plus que cela se reproduise, que des Etats menés par des pouvoirs fascistes comme le totalitarisme en Allemagne en viennent à bouleverser le monde avec leurs dessins macabres !

Mais revenons à ce que dit Abassi Madani, qui se sent désormais le vent en poupe. Pour lui, le plus important dans la décision du comité onusien est le fait qu’il insiste sur la prise de toutes les dispositions légales et administratives pour que ce genre de “violation” ne se reproduise plus jamais à l'avenir. Et l’ex-leader du FIS-dissous de rappeler que la sortie de la crise algérienne n'est possible que par le biais d’“une vraie réconciliation” (tout le monde devine exactement ce que cela veut dire). Il invite donc les autorités à créer une sorte de “commissions de vérité”, se basant sur les exemples de l’Afrique du Sud et de l’Argentine. Cela revient à acculer d’avantage les initiateurs de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale en leur demandant de revoir le processus de fond en comble, soit d’annuler par la même occasion tout ce qui a été fait dans le cadre de ladite Charte. Au vrai, un objectif beaucoup trop prétentieux.

Le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, a résumé tout haut ce que beaucoup d’entre l’opinion pensait tout bas : “C’est à lui d’indemniser les victimes.” La détermination des autorités face au cas Abassi est donc claire. Mais cela reste un cas qui risque de faire tache d’huile. En effet, les familles des "disparus" comptent elles aussi s'adresser à l'ONU pour que le dossier ne soit pas définitivement clos. L’information a été donnée cette semaine, à l’issue d’une réunion du comité des droits de l'homme à Genève. Objectif : démontrer que la Charte de septembre 2005 n’est pas en conformité des actes des Etats avec le Pacte international sur les droits civils et politiques. C’est dire la porte ouverte à un retour imprévu du “qui-tue-qui ?”. Y a-t-il des juristes convaincus de la justesse du coup d’arrêt aux extrémistes pour s’opposer à de pareilles manœuvres ?

Nabil Benali

 

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Sur fond de libéralisme économique

La rupture générationnelle, c’est du solide ?

Depuis deux décennies, on entend parler de la montée, sur la scène politique, de nouvelles générations de femmes et d’hommes qui ont réalisé des ruptures ou qui sont prêts à en  opérer. Par qui ces ruptures sont-elles réclamées et à quelles fins ?

Michael Gorbatchev, l’ancien président de l’URSS, a été présenté, dans les années 1980, comme représentant de la nouvelle génération des Soviétiques qui ont apporté un vent de fraîcheur et de liberté avec la Perestroïka. Au nom de la démocratie et des droits de l’homme, des voix s’étaient élevées, dans plusieurs coins de la planète, pour applaudir avec enthousiasme à la destitution de la pensée unique et encourager l’expression exubérante des particularismes. L’ouverture s’était contractée et les changements produits étaient loin de correspondre aux attentes de la grande majorité. Depuis, le mur de Berlin s’est effondré, l’URSS et la Yougoslavie se sont désintégrées...

Cette période, si proche de nous, n’a pas encore livré tous ses secrets ; il faudra plus de distanciation et de temps pour parvenir à un examen à la fois objectif et complet des causes, réelles ou provoquées, de la rupture avec ce que l’on appelle désormais l’ancien ordre. Aujourd’hui, on parle de nouvel ordre mondial qui vise à uniformiser, en instrumentalisant les déceptions collectives et personnelles et les pertes de repères, les attentes sociales et les ambitions souvent étroites. Ce libéralisme économique est violemment dénoncé par les altermondialistes, qui voient dans sa progression un danger de confiscation graduelle des richesses par une classe dominante qui contrôlerait progressivement l'économie mondiale. D’après eux, l'abandon progressif des pouvoirs des Etats nationaux aux marchés financiers et aux multinationales, accompagné des dérégulations de plusieurs secteurs économiques, de même que la montée en puissance des acteurs privés dans la gestion (ou la confiscation) des biens publics à l'échelle de la planète risquerait d’entraîner une destruction des ressources naturelles.

Pour des observateurs, la science et la pensée libre peuvent être détournées de la voie du progrès et de l’affranchissement des peuples pour se mettre au service d’intérêts d’une minorité. Dans un pays ou à l’échelle internationale. Ils donnent pour exemple la nouvelle génération des technologies d’information et de communication, et la stratégie US relative aux rétrécissements des droits de l’homme et de la démocratie, réservée principalement aux pays en développement. Selon eux, grâce à elle, les citoyens dans le monde ont eu droit en direct à des guerres « chirurgicales », à l’occupation de territoires d’autrui et à la pendaison de Saddam Hussein. Ils intègrent en outre les fetwas d’Oussama Ben Laden, relevant que celui-ci, si difficile à déloger, parvient curieusement à transmettre ses discours sur des cassettes qui sont diffusées sur des chaînes de télévision. Pour ces mêmes observateurs, la machine d’une « certaine rupture » se basant sur un « certain pragmatisme », sitôt surmédiatisée, est mise en branle pour « diviser et régner, entretenir les confusions et les clivages, exacerber les peurs et ériger des murs ».

Des élites coupées de la société

Le 10 juillet dernier, le président français a voulu montrer qu’il était l’homme des ruptures. Nicolas Sarkozy ne s’est en effet pas embarrassé du projet de traité entre Alger et Paris, que son prédécesseur, Jacques Chirac, et le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, ont prévu de signer en 2005. Seule la feuille de route « concrète » à court et moyen termes compte à présent avec l’Algérie, ainsi que le projet de création d’une Union méditerranéenne pour la région. Le nouveau locataire de l’Elysée s’est en outre défini de la génération n’ayant pas vécu la guerre d’Algérie pour refuser la repentance de la France pour crimes commis pendant la période coloniale. La « rupture générationnelle », un des thèmes de sa campagne, vise-t-elle à tourner définitivement la page du passé et à rouvrir une nouvelle page qui sera écrite par des partenaires placés sur le même piédestal ? Ou cherche-t-elle à établir de nouvelles relations basées sur le renoncement et l’impunité ? La question reste posée à nos voisins français, puisque la loi du 23 février 2005 glorifiant la colonisation, qui a été votée par l’UMP, le parti de Nicolas Sarkozy, et qui a été amputée de son seul article 4, n’a toujours pas été abrogée. Mais la question est aussi posée à nos dirigeants et au parti au pouvoir, le parti du FLN, dès lors que la réaction par rapport à la promulgation de ce texte ne s’est faite entendre cinq mois plus tard.

En avril dernier, l’écrivain Yasmina Khadra a laissé entendre, dans une interview publiée par notre confrère Le Soir d’Algérie, que l’Algérie est « mentalement toujours colonisée » parce qu’elle n’arrive pas à se défaire des influences extérieures. A croire que les Algériens ne peuvent survivre sans maîtres !  Parlant des intellectuels, il reproche à des arabophones de s’orienter sur le baathisme ou l’intégrisme asiatique, refusant de s’algérianiser et de réfléchir en tant qu’Algériens. Ces personnes pensent que l’arabité est l’essence de la nation algérienne et tentent alors de gommer « notre amazighité, notre tamashek et surtout notre dialecte propre », affirme-t-il. Quant à certains francophones, il révèle qu’ils sont connectés sur « le parisianisme » et le mimétisme, au point de s’aligner sur les thèses françaises.

 « Le monde n’a plus besoin d’intelligence »

Yasmina Khadra précise plus loin que les vrais intellectuels algériens, éclairés et libres d’esprit, conscients des spécificités nationales, des richesses et des potentialités algériennes, sont pour la plupart marginalisés, sinon poussés à l’exil. Nos gouvernants, soutient l’écrivain, sont « viscéralement hostiles » à tout ce qui a trait à la conscience et à l’intelligence, en prévenant de la généralisation de cette situation dans de nombreux pays : « Le monde n’a plus besoin d’intelligence. (…) De cette façon, la confusion sera bien entretenue et le monde ira droit dans le mur (…). Mais si l’Occident s’applique à imposer ses propres charlatans, l’Orient les tue d’une manière ou d’une autre.»

Il faut reconnaître que dans les médias et parfois dans le monde politique, on use habituellement d’un ton alarmiste pour approcher le conflit ou les conflits de générations. La confrontation de trois, quatre ou cinq générations, est contestable, même si le dialogue est difficile à (re)nouer. Dans ce cas, on note parfois un certain fossé dans les opinions politiques des uns et des autres lorsque celles-ci s’expriment évidemment. Trop médiatisées ou trop longtemps muselées, ces divergences provoquent dans l'imaginaire collectif des craintes qui ne sont pas toujours justifiées. Le plus grave, c’est que les écrits et les images, s’ils sont déformés de la réalité ou s’ils sont focalisés sur un des aspects de la réalité, peuvent contribuer à l’aggravation de conflits entre les générations. 

En Algérie, le système politique peine à s’ouvrir aux différentes composantes de la société. Le politique, devenu objet de crise ou de crispation dans le quotidien des familles, est producteur de clivages. Il doit pourtant être réhabilité pour renforcer l’autorité de l’Etat et garantir les libertés collectives et individuelles. A la condition d’assumer la modernité politico-idéologique et économique de la société algérienne. Celle-ci ne peut être menée nécessairement par les couches sociales qui ont libéré l’Algérie. Le ministre des Moudjahidine, Mohamed Chérif Abbès, vient de le prouver récemment, en estimant que les jeunes harraga qui ont désappris l’amour de la patrie et s’en vont à la recherche d’une vie meilleure à l’étranger, ont leur propre «culture».

Z’hor Chérief

 

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Des jeunes artisans de La Casbah

Les derniers élèves de Bendebbagh

Ils ne sont pas diplômés des beaux-arts, ils ont juste apprécié et profité d’avoir été les voisins de Mostepha Bendebbagh. Dans les derniers moments de sa vie, l’artiste recevait simplement ces jeunes qu’il initiait à l’art sans autre forme de pédagogie que celle de l’admiration du disciple devant le maître. S’ils imitent aujourd’hui le maître et gardent précieusement ses r’cham, ils apprécient aussi la valeur de ce qui leur a été transmis. Modestes mais convaincus, ils veulent à leur tour redonner vie à un art ancestral.

Au détour d’une ruelle, à l’extrémité du reste d’un sabbat (passage couvert), au 6, de la rue Abdelkader-Madjer (cette rue est toujours connue sous le nom de Zenqat Sidi Ramdan et s’appelait rue Marmol à l’époque coloniale) l’échoppe surprend le passant. Effectivement, on ne s’attend pas à voir des cadres de miroirs en bois peint et coffrets à l’ancienne accrochés à une porte, dans ce dédale qui n’est en fait qu’un passage pour ceux qui visitent la Haute-Casbah et se rendent forcément à la plus vieille mosquée d’Alger, Sidi Ramdan.

Au moment où une partie de La Casbah se débarrasse de son image de ruine de grande valeur, que les rues sont nettoyées, que les anciennes bâtisses insalubres sont débarrassées, que les chemins deviennent accueillants, cette boutique qu’aucun programme de réhabilitation n’avait prévu surgit comme un miracle. Les jeunes ont-ils choisi sciemment ce lieu très fréquenté en principe par des touristes incertains ? Assurément non, ils ont loué en 2006, pour un prix symbolique, ce magasin sans fenêtres de moins de 12 m2 où il est difficile d’imaginer ouvrir autre chose qu’une telle échoppe. C’est le plus dégourdi des trois, Farid Samaallah, qui y a mis ses économies : “Après avoir travaillé à la décoration du salon d’honneur de la nouvelle aérogare d’Alger, l’argent que j’ai gagné m’a permis d’investir dans ce lieu.” Avec ses deux complices, associés et amis, ils ont donné un nouveau visage à cette portion de quartier et ont ressuscité une image que l’on croyait à jamais disparue, celle des échoppes des artisans de La Casbah. Au fait, sont-ils des artisans ou des artistes ? La question les fait rire et leur donne de la rougeur aux joues. Ils ne le savent pas et pour le moment, ils ne savent qu’une seule chose : investir du temps et des efforts pour réaliser ces objets d’une variété incroyable et aux couleurs les plus inattendues.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce genre de décoration de meubles et même de céramiques n’a effectivement rien de nouveau. C’est probablement la forme de décoration la plus ancienne que l’on connaisse à Alger. Il est rare d’ailleurs de ne pas trouver dans une famille algéroise un coffret à bijoux, un miroir – ou plus important encore, une skampla ou un landau décorés – datant du XIXe ou du début du XXe siècle. Ce sont effectivement des objets usuels qui étaient décorés de la sorte et donnaient du travail à un nombre incalculable d’artisans. L’industrie, la modernité et la perte des valeurs a failli achever cette expression artistique, naïve, première, mais néanmoins reconnue et appréciée par ceux à qui elle s’adressait. Probablement que le plus grand mérite de Mostepha Bendebbagh, au-delà d’avoir laissé des œuvres authentiquement artistiques, aura été de perpétuer durant de longues années cet art et le transmettre intégralement à des jeunes qui n’en demandaient pas tant. Certes, Bendebbagh a eu des élèves aux noms prestigieux aujourd’hui dans le monde de l’art tels Zakaria Morsli ou Ali Kerbouche. Mais ses autres élèves inconnus, qui ne fréquentent pas les galeries d’art et ont pris des mains du maître l’art comme on prend un cadeau, ont l’honneur de restituer ce que l’art ne restitue pas : la naïveté de l’accès au beau sans autre message à adresser que cette émotion face à ce qui séduit le regard.

Ce lieu inattendu, cette caverne d’Ali Baba aurait pu ne jamais exister sans cette intention initiale de ces trois jeunes.

Pour l’amour de l’art

Il faut dire que Zakaria et Hamza Daoud, deux frères, sont un peu comme Obélix : ils sont tombés dans l’art quand ils étaient tous jeunes. Naturellement doués pour le dessin, ils ont la chance d’avoir pour oncle Mohamed Daoud, enlumineur, décorateur et peintre à ses heures mais également élève de Mostepha Bendebbagh, sans oublier bien sûr que la maison familiale ne manque pas non plus d’œuvres de l’artiste, l’ami et le voisin depuis des lustres.

Bendebbagh avait repéré Hamza, le plus jeune, qui lui rendait souvent visite. Il est vrai que ce jeune à peine sorti de l’adolescence étonne par sa dextérité. C’est lui qui introduit Farid Samaallah auprès du maître. Farid est aussi un autodidacte, il a fait quelque temps de la caricature mais il ne trouve aujourd’hui d’accomplissement que dans ce qu’il fait tous les jours. Il a déjà participé à des expositions, mais qui ont été pour lui plus des alibis pour les organisateurs que de véritables moyens de promotion de l’artisanat. “Je dois dire que ce sont les étrangers qui nous encouragent”, avoue-t-il à contrecœur. Effectivement, des délégations officielles, notamment des ambassadeurs en visite à La Casbah, ont permis à Farid de montrer ce qu’il sait faire et de gagner un peu d’argent et de la notoriété. Des âmes charitables ont organisé des garden-parties chez elles pour permettre à l’artiste d’exposer et de vendre ses œuvres.

Certes, de nombreuses commandes arrivent aujourd’hui à l’échoppe. Les trois compères mettent en dépôt-vente leurs produits à l’aéroport d’Alger notamment, mais se heurtent à des difficultés kafkaïennes : “On a du mal à trouver un menuisier qui accepte de nous découper le bois, les feuilles en multiplié, selon nos désir. Ils trouvent que c’est un petit travail qui ne rapporte pas. Pourtant, sans cela on ne peut pas fabriquer nos objets.” Ils ont effectivement pensé à acheter une scie sauteuse pour faire les petites découpes eux-mêmes, mais le plus compliqué reste de découper en petites planches les grandes feuilles de bois.

Ils ont aussi du mal à trouver des objets en céramique crue, ou alors elle est de mauvaise qualité alors qu’ils s’enorgueillissent de travailler sur tous les supports. Mieux, ils s’imaginent investir un art majeur en Algérie, la miniature, qu’ils mettent à la disposition de la décoration des objets qu’ils fabriquent. Une innovation certes, mais ils s’exercent afin d’avoir encore plus de maîtrise.

Ces jeunes de leur temps, qui ont vécu de petits boulots, qui ont eu, comme Farid, des moments difficiles en tenant une table de cigarettes, qui n’ont pas eu la chance de poursuivre de longues études, sont d’un extraordinaire réalisme. Ils sont aussi comme tous les jeunes de leur génération, un petit peu aigris et désabusés tout en croyant en un avenir meilleur. Ils supposent que ce qu’ils font est suffisamment important pour intéresser des connaisseurs, même si dans les hautes instances de la culture en Algérie ont considéré que leurs objets étaient tout simplement trop coûteux. Dans le même temps, ils sont peu nombreux à voir pourtant que la démarche de ces trois jeunes a une valeur inestimable.

Amine Esseghir

 

Mostepha Bendebbagh

Mostepha Bendebbagh est né le 5 septembre 1905 et décédé le 22 janvier 2006 à son domicile, une douéra, ancienne maison algéroise de la Haute-Casbah sise rue Mohamed Azzouzi (Bir Soustara avant la colonisation, rue des Maughrébins en 1830). Enlumineur, mais aussi maître dans les arts appliqués, il a marqué de son sceau l’enluminure algérienne. Ses thèmes de prédilection son les bouquets de fleurs, les paons traînant au milieu d’un décor floral luxuriant, toujours empreints de cette ambiance particulière marquée par une décoration abondante (faites d’éléments floraux, de calligraphies, de formes géométriques et zoomorphiques) et des couleurs chatoyantes. Bendebbagh a aussi restitué et certainement immortalisé des éléments constitutifs de l’imaginaire de sa société. Les fleurs renvoient à l’image des jardins du paradis. Elles déterminent aussi une valeur esthétique, elles définissent ce qui est beau et renvoient à l’amour, au  parfum, au printemps, au goût de la vie. L’oiseau a toujours été vu comme le porteur d’un message, il reflète l’idée du messager divin annonçant d’heureux présages. Le poisson, que l’on retrouve souvent, symbolise l’espoir et la survie. Il illustre la légende qui dit que les paysans ont quitté les terres pour aller pêcher des poissons alors que la sécheresse les avait empêchés de cultiver leurs terres.

Les couleurs ont aussi un usage symbolique. Le bleu, c’est ciel d’où tombe la pluie source de vie. Le jaune renvoie au soleil, source de chaleur nécessaire pour le bien-être. Le noir illustre la nuit, synonyme de repos après l’effort. Quant au blanc, il est toujours l’équivalent de la propreté du corps et de l’esprit.

Mostepha Bendebbagh, nommé doyen de l’Ecole supérieure des beaux-arts d’Alger en 1982, a exposé ses œuvres pour la première fois à Marseille en 1922. Il a participé à l’exposition internationale à Newcastle, en Grande-Bretagne, en 1929. Il a pris part à l’exposition internationale de Chicago aux Etats-Unis en 1933. Donnant, à l’image des frères Racim ou de Baya, avant même l’Indépendance, un retentissement international à un art d’inspiration authentiquement algérienne.

A. E.

 

Extraits du livre d’or

Le livre d’or de la boutique des trois jeunes indique en tous les cas que La Casbah continue de recevoir son lots d’admirateurs – peut être pas en nombre comme cela est souhaité par ses habitants – qui bravent les dangers supposés ou réels et sont tout simplement sous le charme de la petite boutique de Sidi Ramdan. On trouve ainsi, au côté de l’arabe, du français ou de l’anglais, des idéogrammes japonais pour exprimer dans toutes les langues la joie de se retrouver nez à nez avec cette incertaine machine à remonter le temps qu’est l’échoppe des trois artisans.

La boutique est aussi devenue la halte des officiels en visite à La Casbah tant elle représente un bastion de résistance pour maintenir vivant l’artisanat ancien condamné apparemment à la disparition. Quelques extraits pour s’en convaincre.

 

“A real Treasure in the middle of the Casbah.” Signature illisible, 30-08-2006.

“Une rencontre inattendue mais formidable. Votre travail est merveilleux et unique.” Nicolas, Paris, septembre 2006.

“J’espère que vous aurez toute la chance et le succès que vous méritez bon courage.” Florence, Paris, France, 11-09-2006

“What a very talented artist !” Laurette, South Africa, 13-09-2006

“Was much impressed by Algiers the Casbah and this art shop so typifies the art of the city and the culture.” Logu, USA, 15-09-2006

Complimenti si Giovanni artisti delle Casbah.” Signature illisible, 06-11-2006

“Nice to see you maintaining the old arts. Good luck.” Ambassadeur du Pérou, 06-12-2006

“Félicitations pour le travail.” Bibiano Jones, ambassadeur d’Argentine, 27-02-2007

“Bravo pour ces peintures raffinée et délicates.” Gaëtan Guignard, 28-04-2007

“En apoyo a los artesanos de… Argelia y condeses de que su arte y cultura sea un apoyo para toda la gente de la pais en el cual se refleja su arte.” Pilar Macho, Espagne, 06-05-2007

“It’s a pleasure to support the continued efforts and life of such an artist. Thank you.” Julia Brennan, Washington DC, 21-06-2007

 “Thank you for your hospitality, I’m most impressed with your art.” Zeina, London, 03-07-2007             

 

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Vacances

Mains blanches, pain noir

On les retrouve un peu partout. Dans les marché, aux abords des autoroutes, sur les plages. Ils vendent de tout : fruits de saison, galettes, beignets, glaces, poteries, cigarettes… Ce sont les filles et les garçons qui n’ont pas le bonheur de passer leurs vacances à se prélasser au bord de la mer.

A la différence des autres enfants, ces garçons et filles sont nés dans des familles pauvres qui ont juste de quoi survivre. Alors, au lieu d’attendre que les années s’écoulent avant qu’ils ne pour commencer à travailler, ils préfèrent se collecter avec la vie dès leur tendre âge et gagner un peu d’argent. S’il en est qui ont quitté les bancs de l’école depuis belle lurette, d’autre sont encore scolarisés et ont chaque fin de trimestre d’excellents résultats.

Justement, nombreux sont ceux et celles qui travaillant durant les vacances pour pouvoir continuer à faire des études, c’est le cas de Yasmine qui, chaque jour, depuis le début de l’été et l’ouverture de la saison estivale, s’en va vendre des m’hadjeb que sa mère et sa grand-mère préparent tôt le matin, Yasmine n’a pas le temps de se baigner, pourtant elle adore la mer et nage comme un poisson, mais, nécessité oblige, elle se retrouve à vendre des m’hadjeb aux estivants.

Son père, qui travaillait dans une société privée, a été licencié et s’est retrouvé au chômage. L’indemnité que la société lui a versée a fondu avec une rapidité étonnante et la famille s’est retrouvée dans une situation jamais connue auparavant. Pour le père, retrouver un emploi stable relève du miracle et depuis, c’est occasionnellement qu’il trouve à s’employer.

Ce qui est curieux dans de pareilles situations, c’est que les enfants sont les premiers à ressentir les conséquences. D’abord parce que la situation financière change et qu’ils sentent d’instinct qu’il n’est plus question pour eux de faire des caprices ; ensuite parce qu’ils se sentent obligés de faire quelques chose pour aider leurs parents à passer ce cap difficile. C’est ainsi qu’ils se retrouvent à vendre des cacahuètes, des cigarettes, des pare-soleil, des fruits… pour renflouer le budget familial sérieusement déséquilibré.

Mais s’il est des enfants qui se portent volontaire pour "travailler" et aider leurs parents, il en est d’autres que les parents obligent à gagner leur pain, même parfois celui de leurs frères et sœurs. C’est le cas de Rahim, 20 ans, qui vend des cigarettes et des cacahuètes à longueur d’année mais n’arrive pas à mettre un sou de côté. La raison en est toute simple. Son père,  qui a cessé de travailler depuis des années, prend tout l’argent que Rahim gagne. "C’est pour vous faire vivre tes frères et toi", lui dit-il à chaque fois. Rahim, qui n’a pas eu la possibilité d’avancer dans ses études, sait à  peine lire et écrire. Il n’a appris aucun métier. Les vacances, il ne sait même pas ce que cela signifie. Sa vie se résume à son petit "commerce", car il est obligé de travailler tous les jours que Dieu fait car son père refuse de chercher du travail.

Des jeunes comme Rahim, il en existe un peu partout. Leur jeunesse se passe à assumer la bêtise et la paresse de parents qui prennent du plaisir à ce que leurs enfants les fassent vivre.

D’autres sont encore trop jeunes mais déjà au fait des difficultés de la vie. Ils ont 7, 10 ou 12 ans, cela ne fait aucune différence puisque la vie les a obligés à n’être plus des enfants. Qu’ils vendent du pain, des beignets, des glaces, du thé ou des boissons rafraîchis santes… c’est juste pour gagner quelques sous pour aider un père qui a du mal à faire vivre sa nombreuse marmaille.

Sur la route qui relie Chenoua à El-Beldj, Mehdi propose aux passants des fruits et des poteries. A 11 ans, il vient d’être admis en classe de 1re année moyenne. Sa réussite, il la raconte à tous ceux qui s’arrêtent à sa hauteur pour admirer ses poteries. Mehdi travaille uniquement pendant l’été, car c’est la période où la route est fréquentée par de nombreux automobilistes. Le reste de l’année, l’endroit est plutôt désert. L’argent qu’il gagne lui servira à acheter des articles scolaires à la rentrée des classes. Ainsi, son père n’aura pas à s’endetter ou à trop serrer la ceinture. Mehdi adore la plage, mais il n’a pas vraiment le temps de se baigner. Une trempette de temps à autre, surtout en fin de journée, lorsqu’il accompagne sa mère et ses sœurs qui profitent de ce que la plage s’est vidée pour se rafraîchir un peu. Mehdi a tout de même un peu de chance, lui qui habite à proximité d’une plage. D’autres enfants, et Dieu sait qu’ils sont nombreux, n’ont pas cette chance. Eux qui habitent au sud du pays ou dans les Hauts Plateaux et qui sont obligé de travailler malgré la chaleur qui sévit. Ces derniers n’ont aucune compensation, sinon d’aller de temps à autre à la piscine communale. Mais il faut dire que ce privilège est réservé aux garçons.

Faut-il en conclure que l’été n’est pas toujours synonyme de détente et de farniente ? Certes, la détente est réservée à ceux dont les familles sont aisées et qui ont la possibilité d’aller en villégiature. Pour les autres, l’été est synonyme de travail et d’argent à gagner. Même ceux qui ont passé leurs examens haut la main ne peuvent rêver de vacances pour oublier le stress d’une année scolaire bien remplie. Mais ils ne se plaignent pas de cette situation et de la fatigue qu’ils doivent certainement ressentir le soir, quand la journée de travail prend fin. Peut-être parce qu’ils n’ont pas connu de jours meilleurs, peut-être aussi parce qu’ils sont conscients que leur aide est précieuse, sinon vitale pour leur familles. Quitte à ce que ces petites mains blanches triment toute la journée pour gagner le pain noir, même si leur enfance est reléguée aux oubliettes. Qui s’en soucie ?

Khadidja Mohamed Bouziane

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