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La semaine de toutes les journées
Les décideurs des
thèmes des journées, de commémoration ou de célébration, mondiales,
continentales ou nationales, ont dû être inspirés par l’arrivée du
printemps pour comprimer en cette radieuse semaine le marquage
calendaire de thèmes aussi variés que l’est la bariolure de la plus
belle des saisons. Ainsi, l’on retrouve, pêle-mêle et dans le
désordre, entre le 20 et le 27 du mois de mars, et pour ne rester
que dans les journées mondiales, appelées également selon l’humour
festive « internationales », le conte, l’eau, la forêt, la poésie,
la météo, la lutte contre le racisme puis contre la tuberculose, et
enfin la journée mondiale du théâtre. On pourrait bien sûr s’amuser
à un exercice de style, celui de trouver un lien entre ces hèmes
apparemment disparates, mais une fois qu’on aura opté pour un
conte en poésie se déroulant au théâtre de la
forêt (de Brocéliande, évidemment, la plus propice à l’évasion
fictive et féerique), ce laborieux jeu de mots, unique talent des
médiocres, bute sur des sujets moins nourriciers d’inspiration et
d’envolées lyriques, comme la météo, l’eau ou, pire, la tuberculose
et le racisme. Alors, pour s’écarter du terrain glissant de
l’évocation plurielle, donc réductrice, contentons nous de confiner
ces célébrations aux deux seules aires qui, avec le conte, sécrètent
des faisceaux d’esthétique flamboyante, dans ce monde de grisaille,
la poésie et le théâtre, les nôtres, évidemment. Alors, profitons de
la journée mondiale de la poésie pour injecter un hommage d’autant
plus mérité qu’il est porteur d’une charge de réhabilitation, celui
à rendre au plus grand poète algérien de tous les temps. Celui qui
arbore ce titre, presque malgré lui parce qu’il a toujours fui les
honneurs, cultivant dans sa vie d’ermite la discrétion avec la même
ardeur à combler sa soif d’érudition, n’est pas celui qu’on croit.
Ce n’est ni Kateb Yacine, ni Moufdi Zakaria, ni Mohamed Dib, ni
Tahar Djaout, ni Sidi Lakhdar Benkhlouf, ni Si M’hand Ou M’hand, ni
autre personnalité qui par ses vers et ses sonnets a inculqué un peu
de chaleur sur notre glaciale culture et d’élévation du regard sur
notre routinier quotidien. Cet homme qui dépasse tous ses pairs de
la tête, des épaules et de la force de la rime, n’est autre que
Mohamed Laid Al Khalifa, illustre enfant de Ain Beida où il a vu le
jour (et les Aurès) en 1904 et décédé en 79 à Batna, après avoir,
hormis un engagement actif parmi les oulémas, passé une vie d’ascète
consacrée à une création poétique vouée à l’exaltation de Dieu et
des écritures coraniques. Seul un festival de poésie à Biskra permet
au nom de l’illustre poète d’être épargné par la broyeuse de
l’amnésie collective, et la présente évocation s’inscrit en faux
contre ce déni de justice mémorielle. Sur le registre du théâtre,
l’aura du concerné ne souffre d’aucune rivalité, donc de risque de
remise en cause, puisque la personnalité sur laquelle s’est porté le
dévolu de notre hommage en cette journée mondiale, incarne cet art
en Algérie, ainsi qu’en témoignent ses œuvres et sa démarche,
tragiquement interrompue par un lâche assassinat. Il s’agit bien sûr
de Alloula. Cet homme de grande culture et d’un grand humanisme a
concentré et cristallisé dans son écriture, ses mises en scène et sa
conception d’un théâtre algérien « non voyeur », un théâtre « du
dit, du goual et de la halqa » en « rupture avec la logique
aristotélicienne du spectacle » selon sa propre formule. Alloula
conjuguait aussi, avec une ferveur résolument engagée, l’unité
active entre ses idées, ancrées dans le matérialisme dialectique
d’une part et de l’autre la pratique, celle de ne jamais rompre le
lien avec les petites gens, qui irriguaient en retour son vivier
d’inspiration. Permettre de rendre hommage dans le même espace à
deux personnalités aussi différentes, pour ne pas dire aussi
divergentes, qu’Al Khalifa et Alloula, est une prouesse que seule
rend possible cette semaine criblée d’un bouquet de journées
mondiales qui, au moins pour cette opportunité, valent finalement le
coup d’être célébrées, par des hommages qu’aucun anniversaire ni
date marquante ne justifie. Au fait, pourquoi faut-il coûte que
coûte qu’un hommage soit justifié par une date, un prétexte ou une
raison, autre que la raison du cœur ?
Nadjib
Stambouli
e-mail :contact@lesdebats.com
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