|
Accueil
11e congrès de la centrale syndicale
L’enjeu de la
continuité
Après plus de deux
ans et demi de l’expiration de son mandat, la direction nationale de
l’UGTA renoue avec la légalité. Elle a enfin fixé une date à son 11e
Congrès qui aura lieu du 29 au 31 mars prochains. Durant cette
période d’illégalité, la Centrale n’a cependant pas chômé. Elle a
été partie prenante des plus grandes «réalisations» à côté des
pouvoirs publics, très permissifs quand il s’agit du respect de la
législation lorsqu’il s’agit de la bien-aimée UGTA.
Maintes fois
promises et, finalement reportées, les prochaines assises de l’UGTA
ne présentent pas de gros enjeux. La ligne actuelle, étant admise
(ou imposée) à tout le monde au sein de la Centrale, le nom du
successeur de Sidi Saïd (si ce dernier ne brigue pas un autre
mandat) importe peu. A moins d’une grosse surprise de dernière
minute à l’approche d’une échéance donnée, l’ensemble des dirigeants
de l’UGTA souhaitent un 3e mandat présidentiel ; ils sont
favorables aux réformes économiques en cours, y compris dans leur
volet privatisation ; ils participent tous à l’ouverture (non sans
douleur) de l’économie nationale ; ils ne s’inquiètent pas du tout
de la dégringolade du pouvoir d’achat des travailleurs. En plus de
faire bloc contre les syndicats autonomes. C’est dire que quel que
soit le changement à sa tête, la Centrale n’est pas prête à renouer
avec l’activité syndicale classique, basée sur la prise en charge
des préoccupations de la base et non sur les tractations
d’appareils. C’est qui donne à ce congrès juste le cachet de
renouement avec la légalité, pas plus.
Mais ce qu’il faut
retenir de ces 30 mois d’illégalité, c’est l’attitude bienveillante
du gouvernement envers l’UGTA. Les pouvoirs publics ne peuvent
surtout pas se permettre de répudier un partenaire qui les
accompagne dans toutes les décisions. Ils ne veulent pas prendre le
risque de se retrouver face à des syndicats autonomes, bien décidés
à jouer complètement leur rôle de représentants des travailleurs en
réclamant le droit de discuter jusqu’à la moindre virgule les
projets de lois et autres textes concernant leurs secteurs. C’est ce
qui explique donc le silence complice des autorités compétentes
lorsqu’il s’agit de se taire devant les dépassements statutaires de
l’UGTA. Il n’est pas utile d’imaginer la réaction des pouvoirs
publics dans le cas où un syndicat autonome se risquerait à être en
retard par rapport à ses échéances statutaires.
La crise
interne
Annoncé pour fin
2006, février 2007 puis la fin de la même année, le congrès ne
pouvait se tenir avant les législatives car, pour ceux qui ne
l’auraient pas remarqué, l’UGTA est également partie prenante des
questions politiques et électorales, même si, officiellement, sa
direction nationale justifiait ce retard par la préparation de la
bipartite en vu de la révision de la nouvelle grille salariale.
L’autre gros problème auquel fait face l’UGTA est le non-respect du
règlement intérieur de l’organisation par plusieurs unions de
wilayas et certaines fédérations. L’union de wilaya d’Alger, dont le
secrétaire général pourrait remplacer Sidi Saïd, n’a pas tenu son
congrès depuis neuf ans. Les fédérations des postes et
télécommunications (P et T), de la santé, de l’agroalimentaire,
n’ont également pas respecté les échéances de renouvellement de
leurs directions.
Et il ne faut
surtout pas défier la direction de l’UGTA en appelant au respect des
échéances. Le sénateur Amar Mehdi, ancien
membre de la commission exécutive nationale de la Centrale, l’a appris à ses dépens en appelant, en mars 2007, à tenir un congrès
pour sortir de la situation de non-conformité avec la loi. Pour
«infraction aux statuts» et expression «en dehors des cadres et
structures de l’UGTA», Amar Mehdi, réputé être un sérieux rival de
Sidi Saïd, a été suspendu de ses responsabilités syndicales.
La crise de décembre 2005 a vu également la suspension de Ahmed
Badaoui, ex-secrétaire général du syndicat national de la douane,
qui s’était emmêlé les pattes en défiant Djenouhate et Sidi Saïd en
voulant lancer une grève dans plusieurs secteurs comme la douane,
les banques et les entreprises de transport.
Pendant tout ce
temps, l’UGTA est le partenaire privilégié des pouvoirs publics. Dès
février 2005, sa direction se lance, au nom des adhérents de l’UGTA
et de l’ensemble des travailleurs algériens, dans le processus
d’élaboration du Pacte national économique et social qu’elle signe
le 2 octobre 2006. A cette date, les pouvoirs publics traitent avec
une direction qui a largement dépassé son mandat et qui n’a plus le
droit, du point de vu de la loi et des statuts de l’organisation, de
parler au nom de la Centrale, encore moins de signer un pacte qui
engage l’ensemble des travailleurs algériens. Ce document a pour but
essentiel de calmer la scène syndicale qui gronde sous le poids
écrasant de la cherté de la vie et de la situation peu reluisante de
l’économie nationale. Acheter la paix sociale à prix très modique.
A noter qu’en
janvier 2006, soit 9 mois avant la signature du Pacte, l’UGTA avait
obtenu une revalorisation du SMIG à 12 000 DA, soit deux fois moins
que le minimum vital d’une famille moyenne, selon une étude
commandée par la Centrale.
Bref, la direction
a passé outre ses propres convictions, du moins celles qui sont
affichées, pour décréter une paix sociale imposée à tout le monde.
La contestation des syndicats autonomes n’y change rien.
Quelques jours à
peine après l’adoption du Pacte, l’UGTA se met dans la posture du
gendarme syndical et va jusqu’à interdire une grève dans le secteur
des postes, voire de menacer les grévistes de poursuites
judiciaires. La réponse du secrétaire général de la fédération des
postes et télécommunications, M. Tchoulak (hors mandat depuis
plusieurs années) à la plateforme de revendications déposée par 9
sections syndicales de la poste était à la mesure du climat qui
régnait à la direction de l’UGTA, qui considère encore qu’elle est
la seule dépositaire de l’action syndicale. «Ils veulent semer la
pagaille et nuire à l’entreprise (…). Nous allons demander à ce que
les signataires du communiqué, appelant à la grève, soient
sanctionnés et traduits en justice». Ces propos surprenants émanent
du secrétaire général de la fédération. Plus clair encore, il avait
dénié à tout syndicat, y compris affilié à l’UGTA, d’user de son
droit de grève. «Personne n’a le droit de décréter la grève après la
signature du Pacte social (…). L’Algérie a besoin de stabilité,
c’est pour cela que l’UGTA a paraphé le Pacte économique et social.»
Une succession
pour quel programme ?
Qui succèdera à
Sidi-Saïd ? La question reviendra probablement, tel un leitmotiv,
dans plusieurs journaux, à la veille ou le jour même du congrès de
l’UGTA. Comme si l’importance de cette échéance ne devait tenir qu’à
la composante de la direction nationale de la Centrale. Alors que la
véritable question est de savoir si l’UGTA continuera sur cette voie
d’accompagnateur des pouvoirs publics ou si elle reviendra à
l’exercice normal de l’activité syndicale. Malheureusement, au vu
des conditions de l’organisation du prochain congrès, c’est la
première option qui semble l’emporter.
Le 11e congrès
de l’UGTA, s’il a lieu, va donner un semblant de légalité à
une direction qui ne respecte même pas les statuts de
l’organisation. Plusieurs fédérations vont êtres représentés par des
«délégués» qui n’ont pas été élus par leurs bases respectives. Ce
sera le cas de l’union de wilaya d’Alger, qui dispose de pas moins
de 150 délégués au congrès national et qui n’a pas organisé son
propre congrès depuis 9 ans. Son secrétaire général, M. Djenouhate,
ira avec la casquette de secrétaire national chargé de l’organique.
Ce sera également le cas de la fédération des P et T et d’autres
structures de ce syndicat.
Pas de révolution
en vue. On prend les mêmes et on recommence.
Abdelkader
Djalil
Haut
11e congrès de la centrale syndicale
L’UGTA au pied du mur
Après avoir vacillé sous le poids de l’offensive des syndicats
autonomes, après avoir baissé la voix revendicative qui fait la
force, voire l’essence même du combat syndical, l’UGTA n’en reste
pas moins un acteur principal de la scène nationale. A la veille de
son 11e congrès, elle donne à penser qu’elle se cherche
dans le sillage de la métamorphose des mœurs syndicales. La
Centrale est en quête d’une nouvelle stratégie.
Avec un nouvel organigramme, un nouveau
plan d’action, des objectifs rééchelonnés, des ambitions revues à la
hausse, les «gardiens du temple» de la Maison du peuple amorcent
avec véhémence un tournant décisif de leur organisation syndical.
C’est sous le credo de la continuité que l’UGTA aborde le 11e
congrès. Un congrès qui ouvre un nouvel age du vieux syndicat en
Algérie. L’UGTA veut certes rattraper le temps perdu après 33 mois
de retard sur son calendrier, mais la rupture et la réforme promises
n’ont pas eu lieu en leur temps, ce qui a allongé les attentes, fait
perdre des espaces et ajourné des espoirs. Le climat syndical se
détériorait à l’ombre de luttes d’influences dictées par les
affinités politiques de la composante de son effectif et ce, pour le
contrôle de la plus puissante organisation syndicale du pays.
Quel enjeu ?
Sans
enjeu particulier ni querelle d’héritage, le congrès de l’UGTA
s’apparente à une obligation de règlement d’un problème de
légitimité qui a décrédibilisé le puissant syndicat dont la
direction a oublié qu’il n’est plus seul vis-à-vis des institutions
internationales. Sur le front interne, la base est divisée entre
deux tendances : la course pour les postes dans les structures où
claquer les portes de la Maison du peuple et se diriger vers
d’autres pôles plus attrayants. Et l’UGTA se débat depuis longtemps
dans une situation peu enviable.
Dans
une ambiance délétère, le 10e congrès de la Centrale a
été tenu en octobre 2000 et M. Sidi Saïd a été intronisé à la tête
de cette organisation pour une durée de cinq ans. En 2005, le mandat
de la direction issue de ces assises expire, d’où la nécessité de le
renouveler. Une démarche qui n’a pas été respectée, car les
dirigeants de la Centrale syndicale n’ont pas tenu leur promesse.
Accablé par des interpellations et des interrogations quant à la
tenue du congrès, le chef de file de l’UGTA promet que les assises
du 11e congrès se tiendront en 2006. La promesse n’a pas
été tenue et aucun justificatif n’a été avancé quant à leur
annulation. Mais l’on se rappelle que le feuilleton de l’ancien
enfant terrible de la CEN, Ahmed Badaoui (SG du syndicat des
douanes), en a été, par ses sorties, l’une des causes de ce report.
Quelques mois après, M. Sidi Saïd fixera la date de février 2007. Le
même scénario s’est malencontreusement reproduit et, contrairement à
la fois précédente, Sidi Saïd tentera des explications feutrées par
l’argumentaire du calendrier chargé par les échéances des
tripartites et des bipartites. Mais en réalité, la fameuse sortie du
tonitruant Amar Mehdi, en montant les enchères, était la cause de
l’ajournement. L’ouverture à la course de rivalités n’a pas eu lieu
devant le veto du secrétariat national. La bataille de candidatures
du 11e congrès de l’UGTA est donc renvoyée sine die. Amar
Mehdi a payé son «faux pas» et a été poussé à la porte de sortie.
Par ailleurs, si Abdelkader Malki s’est résigné dans un mutisme
inexplicable, Salah Djenouhat avait exclu sa candidature «si
Abdelmadjid Sidi Saïd se présentait pour un autre mandat». Fort
d’une double augmentation salariale et d’une réorganisation à la
carte, Sidi Saïd s’affiche en unique candidat à sa propre succession
pour un troisième mandat.
Parcours tumultueux
Les
observateurs considèrent qu’en l’état actuel des choses, la
direction nationale ne peut s’engager dans un débat portant devenir
de la revendication syndicale à travers le pacte économique et
social. Le déficit qu’accuse aujourd’hui l’UGTA en terme de
représentativité à tous les niveaux de responsabilité, y compris à
la direction nationale, a longtemps constitué un handicap qui ne
peut permettre à son SG de s’engager dans cette optique. Résultat
des courses : le 11e congrès, qu’un grand nombre
d’observateurs considère comme celui «de la rupture et du renouveau»
ne se tiendra pas sans agitation, en dépit de l’apparente sérénité
qui s’affiche au sommet. Les querelles de coulisses des fédérations
et sections syndicales font rage. Pour preuve, plusieurs de ses
adhérents ont quitté la Centrale pour grossir les rangs des
syndicats autonomes. Le découplage entre les deux est patent. Une
offensive s’est cristallisée au lendemain de l’ouverture au
pluralisme syndical né du processus de reconversion économique
algérienne. La dynamique de démembrement syndical a été fatalement
ruineuse pour l’UGTA.
Les aspirations du
mouvement syndical ne sont plus les mêmes et la base, désemparée, ne
sait plus où se donner la tête. Car le syndicat n’accompagne pas,
voire ne soutient plus les droits des travailleurs poussés à la
sortie par la compression qui n’a pas laissé que des séquelles. Des
divisions criantes ont vu le jour et la déstabilisation a pris
forme.
Ces
mutations, qui avaient pour impact de stopper cette dynamique
syndicale enclenchée du vivant de Abdelhak Benhamouda, ont affaibli
la première force ouvrière. Farouche opposant du libéralisme sauvage
et l’économie de bazar, ce dernier avait proposé et défendu des
solutions à la suédoise aux problèmes qu’imposaient les
transformations économiques. Avec sa disparition, le syndicalisme a
perdu pied dans les sphères économiques et la Fonction publique. L’UGTA
semblait abandonner l’action organisée. La solidarité syndicale
version UGTA s’amenuisait peu à peu et la Centrale badinait de plus
en plus sur le chapitre des licenciements, en tentant de s’adapter à
la mutation générée par le mécanisme des réformes structurelles.
La
conjonction de plusieurs situations a fait naître un état tel que l’UGTA
était réduit à sa portion congrue pour laisser la voix à l’autonomie
syndicale. Et au moment où les entités rivales s’agitent et
conquièrent des fiefs, le vieux syndicat se confine dans une inertie
inquiétante. L’immobilisme a duré le temps d’une transition
illimitée et de la mise en route du bradage de l’outil industriel et
économique. La conjugaison de plusieurs crises sociale, économique
et politique a empêché le renouvellement du personnel syndical. Et
en un laps de temps, la classe des travailleurs s’est transformée
par la force des choses en bataillons de retraités voués à la
misère.
Le sursaut
L’analyse du parcours de l’UGTA suppose une liste d’erreurs. L’année
2008 s’avère décisive et la Centrale doit baliser ses ambitions tout
en apportant les corrections qui s’imposent. Conscients que les
aspirations syndicales ne sont plus celles du gouvernement, ses
cadres croient que le pouvoir est en passe de lâcher le syndicat
unique. Mais à l’évidence, l’UGTA, qui détenait le monopole du champ
syndical, n’est pas restée les bras croisés. Les syndicalistes,
conscients des enjeux et défis annoncés, ont opéré un nouveau
redéploiement qui a permis de se réapproprier les espaces perdus.
La
campagne de séduction animée par le SG a porté ses fruits. Le
congrès est dédié aux retraités, aux femmes et aux jeunes ; il est
aussi une occasion pour sauver l’honneur de 50 ans de syndicalisme
et s’affiche ouvert à des idées constructives pour sceller l’avenir
du mouvement syndical en Algérie, à l’ombre de la mondialisation. L’UGTA
s’est inscrit de nouveau, de façon pédagogique, dans les luttes pour
les droits des femmes, des jeunes et des retraités. Le chantier pour
la promotion du pouvoir d’achat semble un générique qui convainc. La
Centrale a finalisé des propositions qu’elle va transmettre au
gouvernement. Et l’UGTA revient de loin au moment que l’on croyait
qu’il est lâché pour le pouvoir. Mais le pouvoir pourrait-il lâcher
un syndicat comme l’UGTA ? Si oui, pour quelle stratégie et à quels
desseins ? La réalité suggère que le pouvoir semble avoir encore
besoin d’un puissant partenaire social. Car de par la conjugaison de
plusieurs alternatives, l’UGTA est synonyme de légitimité
historique, c’est tout un symbole. C’est une force dont les pouvoirs
publics ne peuvent manifestement se passer.
Depuis les acquis de la bipartite de septembre 2007, le la est donné
à l’état-major de la Maison du peuple pour lancer son come-back
spectaculaire. Le secrétariat national a prévu, dans un plan
d’action, les voies et moyens d’appliquer un projet de programme de
travail ambitieux pour les cinq ans à venir. Un programme qui balise
le futur, dont la première lecture laisse croire que l’UGTA se
prépare pour une révolution syndicale de par le postulat de «la
prise en considération de la situation socioéconomique du pays» avec
première priorité la promotion du pouvoir d’achat. L’UGTA change
l’arme d’épaule et met le cap sur un nouvel ordre syndical, régime
conventionnel oblige…
Salah Bey
Haut
Enlèvement du couple autrichien par la branche maghrébine d’El
Qaîda
L’aveu d’échec
de l’organisation terroriste
Son but, selon des
spécialistes, est de gagner de l’argent par la rançon et de délivrer
un message politique : malgré les revers, elle demeure
toujours opérationnelle et contrôle de vastes territoires dans la
région.
Il aura suffit
l’enlèvement, par hasard, d’un couple d’Autrichiens perdu dans le
Sahara tunisien pour que la branche Al-Qaîda au Maghreb revienne
occuper le devant de l’actualité nationale et internationale. Sur le
plan médiatique, Al-Qaîda et le groupe de ravisseurs, probablement
dirigé par Yahia Djouadi – connu sous le nom de Yahia Abou Aamar
Tiarti, nouvel "émir" de l’organisation terroriste après l’éviction
de Mokhtar Benmokhtar Abou Elabas – a parfaitement réussi son coup.
D’abord en faisant du bruit autour d’un échange d'otages contre
El-Para et d’autres terroristes en prison, ensuite en laissant
croire qu’elle contrôle un vaste territoire allant de la Tunisie au
Mali. L’organisation terroriste a, en effet, impliqué trois pays
dans cet enlèvement. Le couple autrichien a été enlevé sur le sol
tunisien, les ravisseurs ont certainement traversé le territoire
algérien pour s’établir au nord du Mali où ils auraient été
localisés. Et tout le monde aurait déduit par ces faits que la
branche Al-Qaîda au Maghreb a bien les moyens de sa politique, a
toujours une capacité avérée de nuisance et mérite bien le nom
qu’elle s’est donnée. Incontestablement, l’ex Groupe salafiste pour
la prédication et le combat (GSPC) veut faire croire que les pertes
successives que lui ont asséné les services de sécurité algériens en
Kabylie et dans la région de Boumerdès ne l’ont pas affecté. Tour à
tour, après l’élimination du bras droit de son "émir" national,
Sofiane El-Facila, le cerveau des attentats terroristes qui ont
secoué la capitale, Boumerdes et la Kabylie, les services de
sécurité ont réussi à mettre hors d’état de nuire pas moins de
quatre têtes de l’hydre terroriste : son trésorier Abdelhamid
Saadaoui, alias Abou el-Heithem, abattu dans la région de Azazga
avec deux de ses acolytes et non des moindres, le premier est
Abdelhamid Amir alias Abou Tourab, "émir" de Katibat el-Farouk et le
second un artificier du groupe terroriste. Quelque temps après,
c’est Ali Aboudehadah, alias Ali Dix, un des lieutenants de
Abdelamalek Droukdel, éliminé avant que l’"émir" d’Alger,
Bouderballa Fateh alias Abou Albassir, ne soit arrêté par les
services de sécurité. Avant lui, c’est l’"émir" de la région de
Tébessa, un certain Hassouna, qui a été abattu avec douze autres
terroristes. C’est une véritable saignée qu’a subi la branche
algérienne de l’internationale terroriste.
Pour beaucoup
d’observateurs, l’affaire des otages autrichiens ne vient, en fait,
que relayer ne serait-ce que sur le plan médiatique l’assassinat
des quatre membres de la famille française, en décembre dernier, en
Mauritanie. Depuis que le numéro deux d’ Al-Qaîda, Aimen Dhawahiri,
a appelé l’ex-GSPC à s’attaquer aux Occidentaux et à leurs intérêts
au Maghreb, l’organisation dirigée par Abdelmalek Droukdel, ayant
subit de sérieuses pertes en Algérie, fait de son mieux, ne ratant
aucune occasion pour remplir le contrat qui la lie à
l’internationale terroriste. Depuis qu’elle a prêté allégeance à
Oussama Ben Laden, la branche maghrébine d’ Al-Qaîda a tenté, sans
grand succès cependant, de créer un climat de terreur au sein de la
communauté étrangère, notamment occidentale, en Algérie. Elle
s’attaquera à deux reprises aux employés d'entreprises occidentales,
en l’occurrence BRC et une société française. Acculé par les
services de sécurité, l’ex GSPC a emprunté, en fait, tout le mode
opératoire d’ Al-Qaîda en Irak : assassinats, enlèvements des
étrangers et attentats-suicide.
La diversion de
l’organisation terroriste
A travers sa
nouvelle stratégie, l’organisation d’Abou Moussaab Abdelwadoud
compte, selon des analystes, réaliser trois importants objectifs :
faire de l’Algérie un pays infréquentable pour les étrangers et, du
coup, l’isoler sur le plan international ce qui a des répercutions
néfastes au plan économique ; faire des opérations kamikazes des
armes imparables, en choisissant bien les cibles de véritables coups
d’éclat médiatiques pour paraître encore plus opérationnelle qu’elle
ne l’était ; cacher sa défaite devant les coups successifs que lui
assènent les services de sécurité algériens. Après les attentats
contre le Palais du gouvernement, le siège de la représentation de
l’Organisation des Nations unies à Alger, le Conseil constitutionnel
et l’attaque suicide qui a ciblé à Batna le président de la
République qui ont fait leur effet sur le plan médiatique,
effectivement Al-Qaîda au Maghreb représente toujours une menace
réelle dont il faut vraiment tenir compte, sur le plan de la
logistique il est dorénavant établi que l’organisation terroriste
est aux abois. Elle n’a, selon les derniers événements sécuritaires,
ni les effectifs ni les moyens pour faire face aux différentes
offensives de l’Armée nationale populaire et les autres services de
sécurité. A commencer par l’échec, il y a plus d’une année, de
l’attaque de la brigade de gendarmerie de la commune de Yakouren, en
Kabylie. Dernièrement, toujours dans la même région, les services de
sécurité ont déjoué plusieurs attentats planifiés contre le
commissariat d’Azazga et un détachement militaire à Ain Zaouia et
contre le siège de la garde communale à Aït Ouarzdine. Ce n’est, en
fait, pas la volonté de nuire qui manque aux cerveaux planificateurs
de l’organisation terroriste mais les moyens. C’est pourquoi la
tendance est aux cibles médiatiques que peuvent constituer les
ressortissants étrangers au Maghreb. L’enlèvement des deux otages
autrichiens dernièrement en Tunisie fait dire, d’ailleurs, à un
spécialiste occidental du terrorisme : "Le but est de gagner de
l’argent et délivrer un message politique qu’ils (les terroristes)
sont toujours sur le terrain et que les gouvernements de la région
perdent le contrôle de leurs territoires."
Par ailleurs, même
sur le plan de la légitimation de ses crimes abjects, la branche
maghrébine d’ Al-Qaîda a perdu beaucoup du terrain. Ayant perdu
depuis longtemps, l’appellation d’"opposition armée" inventée par
certains esprits bien intéressés, l’organisation terroriste a fait
face ces dernières années à une vaste campagne de dénonciation de
ses attentats. Les oulémas musulmans sont nombreux, aujourd’hui, à
fustiger les opérations du GSPC transformé, depuis 2004, en
sous-traitant d’ Al-Qaîda. L’on comprend, en effet, la
multiplication des interventions du numéro deux de l’internationale
terroriste, Aimen Adhawahiri, qui tente vainement de donner un sens
au terrorisme. La dernière fetwa de Oussama Ben Laden s’inscrit
aussi dans cette optique. En appelant à la libération de la
Palestine et de l’Irak et la lutte contre les gouvernements impies,
le chef d’ Al-Qaîda tente de venir au secours de tous les groupes
qui opèrent sous l’égide de son organisation en mal d’idéologie de
légitimation.
Cependant, l’ex-GSPC
demeure, quoi qu’on dise, une menace à prendre au sérieux. Pas
seulement pour les pays du Maghreb, comme le soulignent des
spécialistes de question, mais pour l’Europe aussi.
Mohamed Gacem
Haut
Près d’un million et demi de personnes activent dans l’informel
Dans le creux d’une économie en transition
Au cours de
l’interview accordée à l’agence de presse Reuters, le président
Abdelaziz Bouteflika n’a pas omis, dans la série des thèmes qu’il a
eu à développer, de revenir sur le phénomène de l’économie
informelle qui ronge depuis des décennies le reste des autres
activités relevant de l’économie structurée. Sans prétendre résoudre
le problème d’un coup de baguette magique, il a sérié néanmoins un
certain nombre de facteurs qui, par un système de synergie, sont
appelés à concourir pour endiguer substantiellement ce phénomène.
Ainsi, outre les mesures et réglementations destinées à lutter
contre le blanchiment d’argent, la contrebande, la contrefaçon et la
corruption, le président de la République a mis en exergue «les
réformes en cours qui ont permis une meilleure bancarisation de
l’économie, la réduction de la pression fiscale, la libéralisation
du commerce extérieur, la convertibilité commerciale de la monnaie
nationale, la simplification des formalités douanières». Ce sont
des facteurs, assure Bouteflika, «qui doivent concourir à
l’assèchement des activités dans la sphère informelle». En tout
cas, avec le nombre de personnes qu’il emploie - environ un millions
trois cent mille - et l’éventail des activités qu’il embrasse, le
secteur de l’informel ne peut laisser indifférents ni les pouvoirs
publics, ni les bureaux d’études (nationaux et étrangers), ni les
médias ni, à plus forte raison, l’opposition politique et le monde
syndical.
A-t-on réellement besoin de fines statistiques pour se rendre compte
de l’étendue de ce qui est prosaïquement appelé le travail au noir ?
Que l’on se rende dans les cafés et estaminets du quartier ou dans
les méga-marchés de Tadjenent ou Sidi Aïssa, les activités soumises
à la législation du travail et aux rigueurs du fisc représentent un
infime volume par rapport aux échanges qui s’y effectuent. Une loi
élaborée par le ministère des Finances au début de l’année en cours
prévoyait de limiter les échanges en monnaie liquide au montant de
50 000 dinars. Au-delà de cette somme, il faudra régler les
payements en chèque ; c’est une loi qui a pour ambition de juguler
un tant soit peu l’évasion fiscale qui se compte actuellement en
milliards de dinars et de faire barrage au blanchiment de l’argent
sale. Cependant, on ne sait pour quelle raison, ce département
ministériel vient de faire marche arrière en annonçant que cette
mesure est différée. Quoi qu’il en soit, même si elle venait à être
appliquée sur le terrain, la tâche ne sera pas des plus aisées. Dans
une aire de plusieurs hectares où se vendent et s’achètent des
tracteurs, des camions, de l’électroménager et du bétail, les
procédures de vérification des montants des transactions sont tout
simplement impossibles à réaliser. Il faut certainement beaucoup
plus d’imagination pour pouvoir encadrer non seulement le secteur du
commerce informel dans les grands marchés, mais aussi toutes les
transactions immobilières et foncières qui revêtent un caractère
plus discret.
Sur un autre plan, les pouvoirs publics et la société ont partout
essayé de produire une législation respectant les grands principes
moraux et ergonomiques du secteur économique : âge minimal de
travail, couverture sociale, droits à la retraite et autres
conditions qui ont pour souci de préserver la santé, le niveau de
vie et la dignité des travailleurs. Néanmoins, entre l’intention
portée par une loi et la pratique vécue, il y a un fossé béant. Car
les conditions de naissance et de durabilité du travail au noir sont
réglées d’abord par l’implacable loi de l’offre et de la demande qui
régit le marché du travail. Ce dernier est mû par ses propres
mécanismes, tels que la croissance économique en général et la
formation qualifiante en particulier.
Le travail au noir est, pour simplifier, directement lié au
phénomène du chômage, lequel constitue un fertile vivier pour toute
forme d’exploitation de la main-d’œuvre. Certains économistes
ultra-libéraux, comme J. Rueff, sont allés jusqu’à soutenir que le
chômage provient essentiellement des allocations de chômage
puisqu’elles inciteraient les chômeurs à se contenter des subsides
de la solidarité nationale.
Le travail au noir dans l’Algérie indépendante n’a commencé à
prendre des dimensions inquiétantes qu’à partir du milieu des années
1990, époque qui a connu les plus grands déplacements des
populations vers les villes et les banlieues suite à l’insécurité
qui s’est abattue sur l’arrière-pays rural. L’économie administrée
qui avait consacré le système de l’Etat-providence misait
chimériquement sur le plein emploi par le moyen de sureffectifs dans
les entreprises publiques et les administrations pour acheter, du
moins temporairement, la paix sociale. Un peu plus de décennies plus
tard, le réveil fut douloureux. Les entreprises publiques entrèrent
dans l’ère des «plans sociaux» qui se sont traduits par des
dégraissages massifs, tandis que la Fonction publique a réduit
drastiquement ses plans de recrutement.
Les bas-fonds de l’underground
Une nouvelle faune d’entrepreneurs commençait à prendre le relais
d’une économie publique moribonde. Dans presque tous les secteurs
d’activité, des micro-entreprises de travaux, de prestations de
service ou de production ont vu le jour. Le recrutement du personnel
s’est limité au strict minimum pour faire des gains de productivité,
partant, des gains de marge bénéficiaire. Cela dans le cas où
l’employé est déclaré à la sécurité sociale. Souvent, ce n’est pas
le cas. Dans plusieurs villes d’Algérie, des ateliers de fabrication
de chaussettes et de culottes, de petites usines de confection en
maroquinerie emploient des travailleur et des travailleuses à «huis-clos»,
c’est-à-dire les portes fermées, de peur d’une visite inopinée de
l’inspection du travail.
Nous avons
rencontré Kamal, qui a trimé dans l’obscurité et l’humidité des
caves abritant un atelier de chaussettes, abattant un travail de
13 heures par jour pour une bouchée de pain, soit autour de 5 000
dinars. Il nous apprend que 80% du personnel, pour la majorité
féminin, n’est pas déclaré aux assurances. Une petite consolation de
misère quand même : deux paires de chaussettes prises des rebuts à
chaque fin de mois. Installé aujourd’hui en France, Kamal emploie
son savoir-faire, acquis dans les bas-fonds de l’atelier en Algérie,
dans une grande fabrique de la banlieue parisienne.
Autre cas, rencontré à la limite des wilayas de Béjaïa et Bouira.
Bélaïd a trimé pendant des années sur un concasseur dans l’oued
Sahel. Il n’a jamais bénéficié de prestations sociales ou
d’allocations familiales. Métier hautement dangereux de par les
risques d’accidents mécaniques, d’inhalation de poussières et de
nuisances sonores, Bélaïd en récolta une surdité de l’oreille gauche
par perforation du tympan. Il a fini par quitter son poste pour
aller vendre des sandwichs dans le train Beni Mansour-Béjaïa et sur
les plages de Souk El-Tenine afin de nourrir ses quatre enfants et
ses parents démunis.
Les exemples de travail au noir sont malheureusement fort nombreux.
Ahmed trouve que le plus révoltant des cas qui se présentent ces
dernières années est celui des entreprises créées ex-nihilo, ayant
reçu un plan de charges des administrations publiques, mais qui
n’arrivent pas à se conformer aux lois primaires du travail. Cela
est dû essentiellement à une cynique cupidité des entrepreneurs,
mais aussi au laxisme intéressé de l’administration qui n’arrive pas
à suivre les dossiers des déclarations sociales des travailleurs.
Lui, blessé au tibia dans un chantier de gabionnage, sait de quoi il
parle. Dans un ravin où il transportait à mains nues de gros galets,
il fut victime d’une fatale glissade qui fera tomber un galet sur
son pied. La douleur du moment lui fera perdre connaissance.
Transporté par ses collègues en auto-stop vers le service des
urgences de l’hôpital de la région, il se fit délivrer un certificat
d’arrêt de travail de dix jours qui, en réalité ne servait à rien
puisqu’il n’était pas déclaré à la sécurité sociale. Pour toute
«récompense», il se fera virer de son chantier par l’entrepreneur
sans autre forme de procès.
En utilisant une main-d’œuvre parfois trop jeune pour les travaux,
taillable et corvéable à merci, les patrons et les entreprises ne
gagnent pas seulement la part des cotisations sociales qui auraient
dû être versées aux organismes spécialisés, mais aussi toutes les
autres prestations tels que les versements forfaitaires (35%), les
allocations familiales et les impôts sur les revenus de leurs
employés.
Des chiffres et des êtres
Le travail au noir fait partie de ce grand «secteur» appelé économie
informelle qui emploie, selon le bilan du CNES établi en septembre
2004, quelque 1 249 000 personnes, soit 17% de l’emploi total. Sur
ce chiffre, 35% reviennent à l’activité commerciale non déclarée. Le
taux de la population exerçant dans le secteur informel s’accroît
annuellement d’environ 8%, selon la même source. Sa contribution
dans la formation du PIB (produit intérieur brut) hors hydrocarbures
serait de 20 à 25%, selon les estimations données par Abdellatif
Benachenhou, ancien ministre des Finances. Le CNES apporte aussi des
précisions concernant les catégories de la population gravement
affectées par ce phénomène du travail au noir. Les plus grands
«gisements» se trouveraient dans les populations non scolarisées ou
bien celles touchées par la déperdition scolaire.
Près d’1,2 million
de jeunes âgés entre 6 et 18 ans sont hors du système éducatif. 71%
d’entre eux appartiennent à la catégorie des 16/18 ans et
constituent une «armée de réserve» pour le travail informel, en
l’absence de perspective de formation qualifiante. Les diplômés de
l’université ne sont pas en reste puisque, déjà à la fin de l’année
2004, ils étaient 160 000 en chômage. Une grande partie de cette
masse inoccupée est réellement versée dans le travail informel.
Comme on l’a observé à partir de certains témoignages, le travail au
noir ne se limite pas à des activités commerciales non déclarées,
mais il a aussi gangrené une partie des activités légales où les
patrons d’entreprises bien installées ne déclarent pas la totalité
du personnel recruté. La peur qui plane sur des emplois déjà
précaires ne peut aboutir qu’à la loi de l’omerta. D’ailleurs, très
peu de plaintes sont déposées au niveau des inspections de travail
des wilayas se rapportant au non-respect des lois du travail. À ce
niveau, les connivences sonnantes et trébuchantes entre
l’administration et certains patrons sont un secret de Polichinelle.
Tout le monde se souvient des grandes manifestations de Ouargla, en
2004, au cours desquelles les chômeurs de la ville ont brûlé les
édifices publics et dressé des barricades. L’affaire avait pris des
proportions si inquiétantes que le gouvernement, ayant déclenché une
enquête, éplucha les dossiers des sociétés qui sous-traitaient le
recrutement de la main-d’œuvre pour les sociétés pétrolières. Il en
est ressorti une corruption à grand échelle qui faisait monnayer les
candidatures. Devant un tel barrage fait à l’emploi régulier, que
reste-t-il pour les centaines de candidats malheureux qui n’ont pas
de quoi marchander leurs postes ? Le travail au noir dans les
palmeraies, le trabendo à Debdab, sur la frontière algéro-lybienne,
le trafic de drogue ou l’«exportation» des camélidés par l’entremise
des réseaux sévissant sur la frontière algéro-tunisienne…
Une enquête menée par le Centre de recherche en économie appliquée
pour le développement (CREAD) révèle que dans 7 500 PME, 42% des
effectifs ne sont pas déclarés et 30% de leur chiffre d’affaires
échappent au fisc.
L’ampleur prise par le travail au noir et l’économie informelle dans
notre pays trouve une large explication dans les difficultés de la
période de transition qui consiste, pour l’administration et
l’économie algériennes, à passer d’un système dirigiste,
monopolistique, à un système ouvert à la libre entreprise. Cela va
prendre du temps. Même la dernière tripartite qui a scellé, en
septembre dernier, le fameux Pacte économique et social, n’a pas
trop insisté sur le phénomène de l’économie informelle et les voies
et moyens qu’il y a lieu de mobiliser pour l’insérer dans l’économie
structurée. La culture d’entreprise, la libre syndicalisation des
ouvriers et la réhabilitation des valeurs du travail constituent, à
n’en pas douter, un processus qui va de pair avec les efforts de la
démocratisation de la société et de la consécration de la
citoyenneté.
Saâd Taferka
Haut
Prise de vue
Le secteur informel risque d’affecter gravement l’économie
structurée
L’underground fleurit, l’économie se fane
Une grande partie des dossiers relatifs au niveau de vie des
populations, aux salaires, au recouvrement de la fiscalité, à la
qualité des produits commercialisés, à la santé des citoyens et à la
crise qui menace la Caisse nationale des retraites se heurtent à un
«monstre» dont on a toutes les peines du monde à définir les
contours et démonter les mécanismes. Il s’agit, comme on peut le
deviner, de la part ignorée de l’économie nationale, c’est-à-dire
l’underground informel par lequel transitent d’immenses capitaux et
se constituent de mirobolantes fortunes. Les activités parallèles
emploieraient, selon des estimations officielles qui n’aiment pas
dramatiser la situation, quelque 1,3 million de personnes entre
emplois directs et indirects.
Le phénomène de l’économie informelle par lequel le travail au noir
a reçu ses «lettres de noblesse» a pris dans notre pays de telles
proportions que le président de la République avait, en 2004, tiré
la sonnette d’alarme. Il était question qu’une étude spécifique soit
menée sur cette gangrène de façon à la circonscrire sur les plans
juridique, technique et stratégique. L’âpre réalité ne peut laisser
indifférents les décideurs, d’autant qu’une constante propension
vers le pire semble se dessiner : un accroissement moyen annuel de
8% est enregistré au niveau des populations nouvelles accédant à ce
type d’activité. Au mépris de la législation algérienne, des lois de
l’Organisation internationale du travail et des règles primaires de
la dignité humaine et de l’ergonomie, des adolescents, parfois des
enfants, sont enrôlés dans des ateliers clandestins ou des chantiers
de travaux, loin des regards chastes de l’administration. Fragilisée
par le chômage endémique, l’échec scolaire et la bureaucratie, une
partie de la population algérienne, maillon faible de la société, en
est réduite à accepter n’importe quel boulot à n’importe quel prix
pour sauver la face pendant quelques mois ou quelques années.
Les preneurs ne manquent pas. Ils sont secrétés par la période de
transition de l’économie algérienne caractérisée par le bazar et
l’activité souterraine. L’ancien ministre des Finances, A. Benachenhou,
nous donne la consolation que le secteur informel a permis à des
populations de vivre. Il sait pourtant avant tout le monde et mieux
que quiconque que la médaille – momentanément luisante – possède son
revers autrement plus douloureux et plus dramatique qu’on l’imagine
à première vue. Le montant de l’évasion fiscale, qui se chiffre
ainsi en dizaines de milliards de dinars, aurait pu certainement
contrebalancer la part des recettes en hydrocarbures dans
l’élaboration de la loi de Finances et servir de levier à de
nouveaux investissement, eux-mêmes créateurs d’emplois… légaux. Et
puis, par symétrie au vieil adage des financiers qui dit que «trop
d’impôts tuent l’impôt», un recouvrement inique d’impôt, qui
s’exerce sur les activités productives et commerciales régulières,
risque de tuer l’économie structurée. Un emploi non déclaré ou une
marchandise non facturée (ce qui représente environ 30% de
l’activité commerciale) sont un immense manque à gagner pour le fisc
et un poison ingénieusement distillé aux activités légales.
Les rigueurs de l’orthodoxie financière et l’envolée des prix du
pétrole (qui ne s’est pas démentie depuis presque quatre ans) sont
indubitablement des facteurs encourageants pour sortir de
l’underground de l’informel et pour encadrer les nouvelles
transformations économiques dans le sens de meilleurs
investissements créateurs d’emplois, de pertinentes lois sociales
libératrices d’initiative et porteuses de dignité humaine et, enfin,
de développement durable où l’homme et son milieu seront invités en
vivre en parfaite symbiose.
Saâd Taferka
Haut
Me Hocine Zehouane, président de la LADDH
"C’est la
justice sociale qui garantit les libertés politiques"
Avec beaucoup de
réalisme, le président de la LADDH explique dans cette interview
toutes les difficultés qui se dressent devant le progrès en matière
de droits de l’homme en Algérie. Il place en tête de ses
préoccupations la condition sociale des Algériens, avec un souci
permanent de se démarquer de beaucoup de lieux communs.
Les Débats : Le
sujet des droits de l’homme a connu son printemps au début des
années 1990, lorsque cette notion faisait large débat parmi la
société. Avez-vous l’impression que c’est encore le cas, quinze ans
après l’éclatement de la crise politique et sécuritaire, en 1992 ?
Hocine Zehouane
: La question des droits de
l’homme en Algérie est chargée d’ambiguïtés et plus que partout
ailleurs, aujourd’hui elle constitue un enjeu majeur. L’esprit de
confusion, les petites passions et les petits intérêts sordides qui
se manifestent à ce sujet ne doivent pas masquer cet enjeu-là.
L’euphorie de 1990 généré par ce qu’on a appelé "l’ouverture
démocratique" faisait croire que les thèmes, les valeurs des droits
de l’homme avaient fait irruption dans notre société ; c’était
illusoire, mais l’illusion est voisine de l’utopie et l’utopie peut
être fondatrice. Je suis de ceux qui avaient exprimé à l’époque une
vision démystificatrice qui a été censurée dans le journal Horizons
de février 1989, avant l’adoption de la Constitution, mais il n’est
pas moins vrai que les Algériens avaient vibré pendant une courte
période.
Aujourd’hui, les
droits de l’homme sont plus que jamais d’actualité, mais
négativement. Après quinze ans de barbarie, de massacres collectifs,
de viols en tout genre, quelle croyance est encore possible en les
droits de l’homme ? Pour illustrer, je vous donne deux anecdotes que
je recueille au quotidien à titre de leçons de choses. On dit
souvent que les droits de l’homme n’existent pas, que ce pays est
ceci ou cela pour montrer la vanité du combat pour cette cause dans
notre pays. C’est une attitude de non-engagés, sinon de vaincus pour
qui les droits de l’homme sont donnés de l’extérieur comme un bon de
ravitaillement caritatif. Ou bien dans la rue, au gré d’une
discussion fortuite, on m’interpelle en ma qualité de président
d’une ligue des droits de l’homme : "Comment vont les droits de
l’homme ?". Comme cette question vient souvent de personnages
instruits, je réplique : "Ils vous envoient leurs salutations." Vous
pouvez tirer de là toute la charge de scepticisme, de résignation et
de démission qui pèse dans notre société.
Le
désintéressement de l’élite algérienne a quelque chose d’effrayant ;
autant vous constatez de l’agitation effrénée autour de causes
bassement matérielles même dérisoires,autant vous observez un
trivial des désintérêts vis-à-vis des droits de l’homme. Et pourtant
! Sur le théâtre du désarroi et du chaos, qu’y a-t-il comme
alternative aujourd’hui en Algérie ? Je vous le demande à vous, tous
jeunes intellectuels dont l’avenir est borné par l’incertitude et
par la peur, quelle religion peut rétablir la convivialité,
l’altérité, la socialisation entre Algériens ? Seul un consensus
autour des droits de l’homme peut nous faire espérer. Mais encore là
faut-il s’entendre sur son sujet. On a fait des droits de l’homme
une auberge espagnole et chacun y a apporté son viatique, y compris
les violations des droits de l’homme mêmes. Les nouveaux droits de
l’homme doivent être refondés, à l’image des nouveaux défis
universels. Et nous devons nous aussi apporter notre part à cette
refondation. Il y a cinq ou six ans, inaugurant la Maison des droits
de l’homme et du citoyen à Tizi-Ouzou, nous étions à la recherche
d’une devise. Et avec les jeunes de l’université, nous avions
préféré la suivante parmi tant d’autres : "Notre part d’humanité".
Aux premières journées d’étude organisées à Tigzirt sur Mer, nous
avions tiré cette conclusion à propos de l’Algérie : "Les droits de
l’homme ou le chaos".
Depuis que vous
présidez la LADDH, votre approche des droits de l’homme tente de
mettre les droits sociaux et non pas ceux politiques en tête.
Peut-on avoir un développement de ce point de vue?
Oui, des
observateurs, dont certains d’ailleurs à des fins malveillantes, ont
relevé, depuis que je préside la LADDH, un recentrage marqué vers
une prise en considération plus grande des droits économiques,
sociaux et culturels ; ceci ne procède pas d’une clause de goût ou
de style, mais d’un état de nécessité. Si nous étions en Suède, au
Danemark ou dans tout autre environnement similaire, peut être
n’aurai-je pas donné une telle impulsion. En acceptant de prendre en
mains les destinées de la Ligue pour une période que j’espérait la
plus courte possible, j’ai énoncé d’emblée l’esquisse de la nouvelle
orientation : autonomie intangible de l’organisation envers tous,
rationalisation et développement.
Or si l’exigence
d’autonomie demande seulement de la vigilance, le besoin de
rationalisation et l’impératif de développement requièrent la prise
en compte de la donne social et une stratégie d’action. Or nous
sommes en Algérie, pays qui cultive le paradoxe de paraître riche et
qui produit de l’exclusion sociale à large échelle. Nous savons tous
que l’équilibre d’une société tient à ses capacités d’agrégation et
de régulation de ses membres. Quel impact aurait un discours sur les
libertés publiques ou des élections auprès de SDF, de candidats
harraga ou tout simplement de la jeunesse désabusée qui ne croit pas
en l’avenir de son pays ? Il y a un seuil de socialisation à partir
duquel on peut seulement parler de politique. "Un standard social
minimum" est la condition sine qua none d’accès à la citoyenneté
réelle contre toutes les élucubrations formelles sur la liberté, les
équilibres de pouvoirs et les mensonges institutionnels. Les
Constitutions censitaires l’ont
bien affirmé sans vergogne ; il n’y a pas de pouvoir citoyen sans un
minimum de pouvoir économique. Ceci dit, avions-nous pour autant
nourri un désintérêt pour les droits civils et politiques ?
Aucunement ! La Ligue, que je sache, est la seule à avoir multiplié
l'organisation de journées d’études, de séminaires, d’universités
d’été sur la problématique de la citoyenneté, de la faisabilité
d’élections libres en Algérie, de la refondation institutionnelle
dans notre pays. Notre production dans ce domaine surpasse toutes
les formations politiques réunies. Je sais que certaines voix se
sont enflées pour crier à une "dérive" de la Ligue vers l’extrême
gauche… Les pauvres ! Si extrême gauche signifie plus de proximité
avec les pauvres, ceux qui sont désarmés face à l’arbitraire faute
de moyens de se défendre, de se payer des avocats, de donner de gros
pots-de-vin pour se tirer d’affaire, alors soyons d’extrême gauche.
Les droits civils et politiques seront mieux assimilés, exercés et
défendus lorsque les citoyens seront mieux armés matériellement et
socialement pour les défendre. Vous connaissez la formule de
Lacordaire : "La loi qui libère est la liberté qui opprime." Eh
bien, dans notre pays, nous avons besoin de lois qui libèrent contre
la liberté qui opprime celle de l’ultralibéralisme.
Est- il
possible, cela dit, de réaliser la justice sociale sans une avancée
dans l’équité des droits politiques ? Comment, en Algérie, atteindre
le défi de concilier les deux objectifs ?
Justice sociale et
libertés politiques sont certes liées, mais c’est bien la première
qui garantira les secondes, sinon vous aurez ces libertés
politiques, celles des trabendistes et de l’ultralibéralisme qui
fabriquent, pour la première fois dans l’histoire, de "l’homme
inutile" pour reprendre la formule de monseigneur Gaillot, évêque
d’Orléans. Le défi majeur posé aujourd’hui à l’Algérie est de
résorber au plus vite toute la détresse sociale au sein de la
société et de se reconstruire un système institutionnel de
régulation pacifique des conflits. Vous me direz comment ? Par une
deuxième révolution, celle-là pacifique bien entendu ; au besoin
nous en reparlerons.
N’avez- vous
pas l’impression que, sur ce plan, depuis l’Indépendance, nous
sommes toujours à la case départ ?
Vous savez, quand
vous considérez un mouvement historique sur un long parcours, alors
vous retrouverez toujours la question de l’agent social ou, si vous
voulez de l’agent historique qui affronte le défi central du moment
(historique). La bourgeoisie a affronté et résolu la question de la
démocratie politique, aucune classe encore n’a réussi à résoudre la
question de la démocratie sociale. La question historique posée au
peuple algérien était celle de la nation ou de la libération
nationale. Cette question a été résolue au terme d’un long processus
de maturation du mouvement national et d’une Guerre de Libération
de sept ans et demi, extrêmement destructrice, qui avait bouleversé
tout le champ politique et social. L’agent historique fut
essentiellement la paysannerie, avec le ralliement de la petite et
moyenne bourgeoisie des villes. Les institutions nées dans le combat
étaient appropriées aux conditions de la guerre imposée au peuple
algérien et d’ailleurs avaient résisté jusqu’à l’épreuve finale ;
l’acquisition de l’indépendance nationale. Mais l’agent qui avait
conduit cette guerre avec succès n’avait pas pu transcender le
combat de la libération en révolution politique. D’ailleurs, cela ne
s’est fait dans aucune expérience similaire du Tiers-Monde. Comme
nous l’avons dit, il manquait l’agent historique social et il n'y
avait pas d’agent charismatique pour suppléer une telle carence.
Alors fatalement, c’était la voie ouverte à la domination
bureaucratique.
Cofondateur de
l’ORP en 1965 et militant de l’opposition à l’ombre du parti unique,
pouvez-vous nous dire quel a été le poids réel de la gauche durant
cette période ?
Au lendemain de
l’Indépendance, il n’y avait pas encore de configuration affirmée en
forme de tendance politique au sens de "gauche", "droite" tel que
vous semblez l’entendre. Cette terminologie est une transplantation
de ce que j’ai appelé la "géométrie parlementaire" française.
L’expérience organique originale du FLN ne laissait pas de place à
une configuration. L’exigence d’intégration et de fusion de tous les
groupes, de toutes les tendances politiques au sein du FLN est
polysémique. Cela peut dire façade, ligne d’affrontement, nébuleuse,
regroupement, coalition, etc. L’anticipation des fondateurs de
Novembre issus d’un seul parti, le MTLD, et au sein de ce parti
d’une formation clandestine, l’OS, anticipation qui allait
d’ailleurs se réaliser sur le terrain, était que la future
organisation allait être celle de tous les Algériens et que toutes
les forces de la résistance devaient y fusionner. Ce processus fut
accompli donc ultérieurement, en 1956, au congrès de la Soummam.
Abane, d’ailleurs, l’a rappelé dans une correspondance à Khider (qui
était au Caire) pour lui faire comprendre que le FLN n’était pas la
prorogation du PPA ou du MTLD mais "l’organisation du peuple
algérien pour la libération nationale". Dans une telle organisation,
il ne pouvait y avoir de place à l’expression ni de gauche ni de
droite. Ce devait être "le groupe en fusion" comme le concevait
Jean-Paul Sartre. Les conditions extrêmes de la guerre totale
imposées par la puissance coloniale, sa durée firent le reste. Il ne
pouvait y avoir donc, en 1962, d’expression gauche-droite ; les
enjeux se faisaient autour du contrôle des appareils issus de la
lutte de libération.
Cette expression
fit surface au moment de la confection de la Charte d’Alger. Elle
était le fait d’observateurs extérieurs pour dire qu’il y avait eu
des signes de démarcation autour de la confection de la charte entre
les partisans de l’autogestion et les tenants des appareils
bureaucratico- militaires. L’expression s’accentua après l’adoption
de la charte en avril 1964. On y englobait, les confectionneurs de
la Charte au sein du FLN, l’organisation syndicale UGTA, le
mouvement de l’autogestion sur le terrain, le mouvement autour du
PCA et d’Alger Républicain, l’organisation des étudiants UNEA et le
mouvement de femmes. C’était une sorte de nébuleuse ; en face, il y
avait les appareils bureaucratiques qui monopolisaient les forces de
coercition au sein de l’Etat, la bourgeoisie commerçante et déjà les
prémices d’un mouvement religieux en tant que pesanteur idéologique.
Tout cela se schématise sur une période de moins de deux ans. Puis
vint le coup d’Etat de 1965, qui inaugura une autre ère de "monolithisation"
de la vie politique, je dirais de "janisserisation" du
fonctionnement de l’Etat.
Qu’en est-il de
l’opposition démocratique, puisque le choc d’Octobre 1988 n’a pas
été de son fait ni à son avantage ?
A quel moment
peut-on parler d’opposition démocratique ? Et pour caractériser
quelles formations ? Une fois cassé, le mouvement de l’autogestion
réduit le mouvement spontané des organisations de masse. Des
fortunes se sont accumulées au sein du système et de l’Etat
bureaucratisé. Mais ces forces nouvelles formées n’ont pas
d’hégémonie ni de légitimité pour postuler à une démocratie
politique. Au contraire ; plus que jamais elles ont besoin d’exercer
la coercition pour se protéger assurer leur reproduction ; ce qu’il
leur faut, c’est le libéralisme économique, non pas fondé sur la loi
de la concurrence réelle, mais seulement sur l’appropriation de la
rente et la spéculation trabendiste. L’Algérie est le seul pays où
le signe d’un statut social considéré est celui d’importateur.
Semble-t-il, ils auraient atteint la cote de 40 000. Un importateur
pour 800 habitants.
Personnellement,
j’ai une autre lecture d’Octobre 1988, je n’affirme pas a posteriori
pour étayer une prétention d’avoir prévu. J’avais simplement exprimé
des intentions, formées sur la considération que ceux qui se sont
approprié le patrimoine et la rente ne pouvaient risquer, faute de
pouvoir la maîtriser, une ouverture démocratique ; j’avais qualifié
la suite des événements du 5 Octobre 1988 de "dysfonctionnement de
système". Voilà qui nécessite de plus amples développements, Mais
nous n’avons pas la place et le temps dans les limites de cette
interview. J’ai encore dans mes archives cette formule qui me fait à
moi-même froid dans le dos : "Je ne vois pas de lendemains qui
rient, je vois des lendemains de sang." Il faut donc reconsidérer la
logomachie autour de "l’opposition démocratique".
A l’ouverture
démocratique, en 1989, les partis de gauche n’ont pas pu s’imposer
aux élections. Etait-ce un vote sanction du modèle socialiste
finissant ?
Je ne ferai pas de
comparaison avec l’Iran, mais une simple parallèle ; quand une force
implacable verrouille le champ politique longtemps dans une société,
le recours se fait vers l’irrationnel, la mosquée, la religion. Ce
qui arrange d’ailleurs tout système répressif en place. En 1990/92,
ce trop-plein était déjà atteint en Algérie, encouragé et porté par
le pouvoir qui croyait étatiser la religion. Donc le scrutin de 1992
ne devait pas, pour tout observateur perspicace, faire illusion. Ce
qui frappe, c’est son ampleur ; je pense qu’elle a été
intentionnellement accentuée ; quel meilleur moyen de débordement
démocratique que le repoussoir intégriste ?
Une théorie tout à
fait cohérente, fondée sur le concept de "l’hégémonie par le
désordre", soutient que dans certaines phases historiques et des cas
de figures de sociétés sans classes dominantes, les tenants de
pouvoir peuvent se maintenir en organisant le désordre social.
Peut-on appliquer cette analyse pour cette phase que continue de
traverser notre pays ? Je la livre à la réflexion. La bureaucratie
ne signifie pas socialisme ; son rejet n’est pas une option. C’est
une réaction, un écœurement en attendant de prendre la mesure de la
nouvelle aliénation.
On constate une
revendication sociale insistante, qu'elle soit portée par des
syndicats autonomes ou par un monde du travail qui n’est pas
nécessairement structuré. Comment expliquez-vous que, dans sa
majorité, la classe politique ne fasse pas de cette actualité sa
priorité ?
Le mouvement de
revendication social est en effet à prendre au sérieux, non pas en
ce qu’il signifie sur l’état de notre pays. Un pays qui affiche des
présomptions financières hors du commun et qui produit la détresse
sociale élargie. Alors, il y a problème ; un problème rédhibitoire
du système politique. Là, l’Algérie est bloquée, alors qu’elle n’a
jamais eu autant de moyens financiers pour rebondir socialement et
économiquement. A juste titre, vous soulevez le paradoxe de "la
classe politique" qui en fait son "non-problème". Pourquoi ? Parce
que simplement, ce n’est pas une classe politique. C’est-à-dire une
représentation authentique du mouvement social réel qui vit au
rythme des courants qui secouent la société. Ce sont des formations
clientélistes, toutes satellites du noyau central du pouvoir.
Comment feraient-elles de la crise sociale leurs priorités ? Tout
client cherche à s’alimenter chez son meilleur patron.
Croyez-vous
qu’une décantation s’impose dans le paysage politique, s’agissant de
la question sociale ? En d’autres termes, les temps sont-ils mûrs
pour l'émergence d’un parti de gauche ou d’un front de cette nature
?
Le besoin
d’organisation à partir de la revendication sociale profonde existe.
Il est même impérieux que le mouvement se rationalise, s’ordonne
pour faire échec au gaspillage, au gâchis des luttes sociales. Vous
savez, pour quelqu’un comme moi qui regarde avec tristesse des pans
entiers de notre peuple désespérer de leur pays, l’émergence de ce
que vous appelez un parti ou un front de gauche est plus impérieuse
que jamais ; voyez-vous, les Algériens ont même perdu le goût de
regarder et d’admirer ce pays d’une fascinante beauté ; ils rêvent
tous d’un ailleurs parce que les perspectives leurs sont bornées ;
c’est un état de nécessité qui interpelle aujourd’hui l’élite, un
impératif qui renvoie à la question nationale, "être ou ne pas
être".
Entretien réalisé par
Nabil Benali
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |