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Semaine du 26 Août au 1 Septembre 2009

 

Le cri de Tarzan, la nuit dans un village oranais, de Malek Alloula

Les quatre saisons de la mémoire, l’enfant que j’ai été

 

 

 

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Le cri de Tarzan, la nuit dans un village oranais, de Malek Alloula

Les quatre saisons de la mémoire, l’enfant que j’ai été

Plonger après quelque quarante années de «ghourba» dans son enfance lointaine mais toujours présente et en ressortir avec d'aussi belles pages que celles-là, il n'y a qu'un poète de la trempe de Malek Alloula pour réussir ce pari-là.

La façon la plus simple, la plus orthodoxe d’écrire une autobiographie est bien connue : c’est celle qui consiste à ne, d’abord, compter que sur ses propres souvenirs, sa mémoire, dans le meilleur des cas des sources écrites familiales, et ainsi de suite, pour, tout au bout du compte, dire au lecteur : ceci est ma vie. L’exercice, d’apparence «élémentaire» puisque s’appuyant d’abord sur des faits ou considérés comme tels, consiste à relier les uns aux autres des évènements qui, au premier regard, n’ont rien à voir, ou si peu, les uns avec les autres. Cette chronologie, pour opérante qu’elle puisse être, n’en présente pas moins l’extrême désagrément du risque d’ennui, de  répétitivité, de  redondance qui, au bout du compte, ôte toute sa saveur au «récit». Exactement l’effet inverse de celui escompté au départ par l’auteur, celui qui aura entrepris de se dire. Ceci d’une part. Autre écueil concernant l’authenticité et la véracité de ce qui aura été raconté, la «part de vérité» y sera toujours tributaire de la maîtrise de sa propre subjectivité par l’écrivant. Ce qui, et d’autant en écriture, est loin d’aller de soi. Bref, autant de remarques et de préalables, ici non exhaustifs,  qui, assemblés, tendent tous à faire accroire l’idée que l’autobiographie est d’abord quelque chose de «construit». Et en tant que telle, inséparable de la volonté de l’auteur de mettre en valeur ou en relief tel aspect ou tel autre de sa vie ; nous en cacher ceux qu’il aura délibérément et autoritairement jugé indignes de notre attention est aussi l’un des risques de ce genre d’entreprise. C’est sans aucun doute ce qu’aura fait Paul Valéry, discutant avec André Malraux, et rapporté par ce dernier, au moment où il se trouvait en pleine ébauche pour une écriture de ses célèbres anti-mémoires : «Je ne m’intéresse pas à la sincérité, je m’intéresse à la lucidité.» La sagesse, le métier ou plus simplement la lucidité de Malek Alloula, puisque c’est de lui qu’il s’agit ici, est d’avoir choisi de nous parler de lui, de remonter plus de cinquante ans en arrière pour nous introduire dans ce qui fut l’enfance puis l’adolescence d’un habitant de petit village oranais puis à Oran même, de la meilleure façon qu’il connaisse : la fiction et la poésie, ici appuyées sur une mémoire tant individuelle qu’historique sans faille, vont finalement nous procurer ce dont tout lecteur rêve : ce côté enchanteur que ne dépareillent pas les références au réel. Poète, essayiste, nouvelliste, Malek Alloula ne se sera pas départi – n’aura pas pu – de toutes ces composantes essentielles de sa personnalité pour nous introduire dans une ambiance non seulement particulière, mais aujourd’hui quasiment disparue : celle d’un petit village oranais au début des années cinquante  du siècle passé. En pleine présence et domination coloniales donc. Alloula fait mieux encore : ce cadre historique n’est pas plus l’objet que l’essentiel de ce qu’il aura entrepris de mettre à notre portée. L’essentiel est ailleurs. Dans sa façon de le dire, dans l’art que l’on va déployer pour rendre ce qui importe le plus, d’abord et avant tout, en littérature : la vie. Tout simplement la vie.

Un village à l’épreuve de Tarzan

La plaine oranaise. Un village peuplé en son centre de colons et de représentants de l’administration coloniale avec ses mairie, école, église, boutiques, commerces, café (s), bref tout ce qui constituait le décorum «normal» de la présence coloniale dans l’arrière pays ; enfin, des autochtones cantonnés aux limites de ce village ; en bordure, côte à côte mais pas ensemble, selon la formule bien connue de cette drôle de coexistence basée sur la domination et la coercition d’une communauté sur une autre. A chacun son rôle. A chacun ses bases, ses arrières. Le progrès, sans le vouloir ni l’avoir décidé, va pourtant, au moins aux yeux des enfants, entreprendre, ne serait-ce qu’une fois par semaine, sinon de bouleverser, du moins de changer tout cela. Ce progrès-là s’appelle cinéma. Une fois par semaine, on a dressé l’immense toile blanche qui va servir d’écran sur la place du village et un grand camion équipé de tout ce qu’il faut pour une projection itinérante, et même de chaises, ramenant la magie au cœur d’un lieu-dit où habituellement chacun vaque à ses occupations quotidiennes selon la communauté à laquelle il appartient. Un début de transgression de cet ordre va venir des enfants qui, même s’ils ne sont pas dupes du sort réservé à leurs parents, n’en sont et n’en demeurent pas moins ce qu’ils sont, ce que nous avons tous été à cet âge-là : des enfants. C’est-à-dire porteurs de cette énergie sans pareille à dépenser dans le jeu, dans le rire, la joie, les coups fourrés, l’insouciance et l’innocence.  Ce soir-là, on y donne la projection du célèbre film resté dans les annales de cette époque-là, Tarzan. L’homme-singe, reconnaissable entre tous à son célèbre et immortel cri qui, depuis, aura largement eu le temps de faire le tour de la planète. Eparpillé aux quatre coins de la place mais en des endroits suffisamment stratégiques pour ne rien perdre des images qui vont défiler sur l’écran, un groupe d’enfants va donc suivre, yeux écarquillés et imagination débordante aux aguets, les péripéties de celui dont le cinéma aura voulu qu’il eût appris à communiquer avec les animaux, y compris les bêtes les plus féroces, au point d’en être devenu lui-même «le roi de la jungle», lançant son cri à travers arbres et lianes géantes comme des appels et des ordres au peuple des animaux. C’est ce cri qui va le plus retenir l’attention des enfants. Ils vont l’apprivoiser, le faire leur, le posséder, le «voler» à Tarzan pour en faire leur propre cri de ralliement mais aussi de reconnaissance. Entre temps, il ne faut surtout pas croire que rien ne se passe, et Alloula, en quelques coups de pinceaux quasi magiques va nous restituer quelques-unes de ces scènes fortes qui sont le propre de la réalité environnante. Tikouk chez les uns, le pique-nique géant à l’approche de la belle saison chez les autres, avec force paëlla et vin, querelles quotidiennes insipides et exagérées, jalousies comme on en retrouve chez toutes les simples gens, école quotidienne pour les enfants indigènes confrontés à un instituteur de qui ils prendront au mois autant qu’ils donneront. Le groupe d’enfants, comme on doit s’y attendre, n’est pas homogène : il y a le cancre, le voyou en herbe, le rebelle, celui-là qui va s’exercer des nuits durant dans les champs alentour jusqu’à parvenir à expulser de ses poumons un cri tellement ressemblant que l’on en croirait presque que le vrai Tarzan se sera échappé de la prison dans laquelle le retenait la pellicule, pour aller se cacher, lui aussi, aux abord du village, parmi «les siens» (?), investissant la peau et le corps du rebelle et trouble-fête, et se mettre ensemble à la nuit tombée à faire tressauter le village tout entier de ce cri si peu ressemblant à tous ceux des humains. La parabole parle d’elle-même et il n’est nul besoin, ainsi que le fait Malek Alloula au reste, de revenir ou de trop insister là-dessus.

Wahran, wahran…

La situation économique et les conditions de vie – n’oublions pas que nous sommes en fin des années 1950 – de la famille Alloula dont Malek est l’aîné et Abdelkader le troisième des enfants, se dégradent. Le père n’a guère plus d’autre choix que de solliciter  la solidarité familiale pour qu’elle entreprenne les démarches nécessaires aux fins de permettre une installation correcte de la famille à  Oran. Ce sera rapidement chose faite, dans un quartiers populeux d’Oran. Malek va aller à la découverte de tout autre chose que ce petit village aux limites bien visibles et gardées, à la population restreinte où, finalement, tout le monde connaît tout le monde.

Où les jours passent sans ressembler uniquement aux yeux des enfants. Oran, ses lumières, sa population, ses boulevards, ses grandes avenues, ses boutiques et magasins décorés avec soin, ses vendeurs d’eau, ses fontaines… la mer, bien sûr. Un certain nombre de nouvelles, toutes aussi finement écrites les unes  que les autres, trois au total, vont nous permettre de suivre à la trace ce qui aura le plus marqué Malek Alloula, poète et nouvelliste. Respectivement, les eaux d’Oran, la fraternité oranaise et les gargotes. Ecoutons-le : «Dans la société oranaise à très large convivialité – telle que l’était alors notre société oranaise traditionnelle – la pire des situations que pouvait avoir à affronter une famille invitante était celle d’une réception désertée. Tout est dit. Offrir, donner et recevoir pour le meilleur des présents. Vu depuis la lorgnette des jours d’aujourd’hui, on croirait presque rêver. Pourtant l’on ne rêve pas.

 Il y a tout juste lieu que, même s’il n’est pas un livre de souvenirs au sens strict du terme, ce très beau recueil de nouvelles n’en est pas moins le fond d’un puits personnel, celui de Malek Alloula, depuis lequel, lui-même et nous tous, assis au bord de la margelle, contemplons et méditons sur le contenu de ces seaux d’eau choisis qu’il nous aide à contempler. A lire. De la très belle œuvre.

Par Malik-Amestan B.

 

“Le cri de  Tarzan, la nuit dans un village oranais”

Par Malek Alloula. sNouvelles. 135 pages.    

Barzakh éditeur. Alger, 2008.

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