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Le cri de Tarzan, la nuit dans un village oranais, de Malek
Alloula
Les quatre
saisons de la mémoire, l’enfant que j’ai été
Plonger après
quelque quarante années de «ghourba» dans son enfance lointaine mais
toujours présente et en ressortir avec d'aussi belles pages que
celles-là, il n'y a qu'un poète de la trempe de Malek Alloula pour
réussir ce pari-là.
La façon la plus
simple, la plus orthodoxe d’écrire une autobiographie est bien
connue : c’est celle qui consiste à ne, d’abord, compter que sur ses
propres souvenirs, sa mémoire, dans le meilleur des cas des sources
écrites familiales, et ainsi de suite, pour, tout au bout du compte,
dire au lecteur : ceci est ma vie. L’exercice, d’apparence
«élémentaire» puisque s’appuyant d’abord sur des faits ou considérés
comme tels, consiste à relier les uns aux autres des évènements qui,
au premier regard, n’ont rien à voir, ou si peu, les uns avec les
autres. Cette chronologie, pour opérante qu’elle puisse être, n’en
présente pas moins l’extrême désagrément du risque d’ennui, de
répétitivité, de redondance qui, au bout du compte, ôte toute sa
saveur au «récit». Exactement l’effet inverse de celui escompté au
départ par l’auteur, celui qui aura entrepris de se dire. Ceci d’une
part. Autre écueil concernant l’authenticité et la véracité de ce
qui aura été raconté, la «part de vérité» y sera toujours tributaire
de la maîtrise de sa propre subjectivité par l’écrivant. Ce qui, et
d’autant en écriture, est loin d’aller de soi. Bref, autant de
remarques et de préalables, ici non exhaustifs, qui, assemblés,
tendent tous à faire accroire l’idée que l’autobiographie est
d’abord quelque chose de «construit». Et en tant que telle,
inséparable de la volonté de l’auteur de mettre en valeur ou en
relief tel aspect ou tel autre de sa vie ; nous en cacher ceux qu’il
aura délibérément et autoritairement jugé indignes de notre
attention est aussi l’un des risques de ce genre d’entreprise. C’est
sans aucun doute ce qu’aura fait Paul Valéry, discutant avec André
Malraux, et rapporté par ce dernier, au moment où il se trouvait en
pleine ébauche pour une écriture de ses célèbres anti-mémoires : «Je
ne m’intéresse pas à la sincérité, je m’intéresse à la lucidité.» La
sagesse, le métier ou plus simplement la lucidité de Malek Alloula,
puisque c’est de lui qu’il s’agit ici, est d’avoir choisi de nous
parler de lui, de remonter plus de cinquante ans en arrière pour
nous introduire dans ce qui fut l’enfance puis l’adolescence d’un
habitant de petit village oranais puis à Oran même, de la meilleure
façon qu’il connaisse : la fiction et la poésie, ici appuyées sur
une mémoire tant individuelle qu’historique sans faille, vont
finalement nous procurer ce dont tout lecteur rêve : ce côté
enchanteur que ne dépareillent pas les références au réel. Poète,
essayiste, nouvelliste, Malek Alloula ne se sera pas départi –
n’aura pas pu – de toutes ces composantes essentielles de sa
personnalité pour nous introduire dans une ambiance non seulement
particulière, mais aujourd’hui quasiment disparue : celle d’un petit
village oranais au début des années cinquante du siècle passé. En
pleine présence et domination coloniales donc. Alloula fait mieux
encore : ce cadre historique n’est pas plus l’objet que l’essentiel
de ce qu’il aura entrepris de mettre à notre portée. L’essentiel est
ailleurs. Dans sa façon de le dire, dans l’art que l’on va déployer
pour rendre ce qui importe le plus, d’abord et avant tout, en
littérature : la vie. Tout simplement la vie.
Un village à
l’épreuve de Tarzan
La plaine
oranaise. Un village peuplé en son centre de colons et de
représentants de l’administration coloniale avec ses mairie, école,
église, boutiques, commerces, café (s), bref tout ce qui constituait
le décorum «normal» de la présence coloniale dans l’arrière pays ;
enfin, des autochtones cantonnés aux limites de ce village ; en
bordure, côte à côte mais pas ensemble, selon la formule bien connue
de cette drôle de coexistence basée sur la domination et la
coercition d’une communauté sur une autre. A chacun son rôle. A
chacun ses bases, ses arrières. Le progrès, sans le vouloir ni
l’avoir décidé, va pourtant, au moins aux yeux des enfants,
entreprendre, ne serait-ce qu’une fois par semaine, sinon de
bouleverser, du moins de changer tout cela. Ce progrès-là s’appelle
cinéma. Une fois par semaine, on a dressé l’immense toile blanche
qui va servir d’écran sur la place du village et un grand camion
équipé de tout ce qu’il faut pour une projection itinérante, et même
de chaises, ramenant la magie au cœur d’un lieu-dit où
habituellement chacun vaque à ses occupations quotidiennes selon la
communauté à laquelle il appartient. Un début de transgression de
cet ordre va venir des enfants qui, même s’ils ne sont pas dupes du
sort réservé à leurs parents, n’en sont et n’en demeurent pas moins
ce qu’ils sont, ce que nous avons tous été à cet âge-là : des
enfants. C’est-à-dire porteurs de cette énergie sans pareille à
dépenser dans le jeu, dans le rire, la joie, les coups fourrés,
l’insouciance et l’innocence. Ce soir-là, on y donne la projection
du célèbre film resté dans les annales de cette époque-là, Tarzan.
L’homme-singe, reconnaissable entre tous à son célèbre et immortel
cri qui, depuis, aura largement eu le temps de faire le tour de la
planète. Eparpillé aux quatre coins de la place mais en des endroits
suffisamment stratégiques pour ne rien perdre des images qui vont
défiler sur l’écran, un groupe d’enfants va donc suivre, yeux
écarquillés et imagination débordante aux aguets, les péripéties de
celui dont le cinéma aura voulu qu’il eût appris à communiquer avec
les animaux, y compris les bêtes les plus féroces, au point d’en
être devenu lui-même «le roi de la jungle», lançant son cri à
travers arbres et lianes géantes comme des appels et des ordres au
peuple des animaux. C’est ce cri qui va le plus retenir l’attention
des enfants. Ils vont l’apprivoiser, le faire leur, le posséder, le
«voler» à Tarzan pour en faire leur propre cri de ralliement mais
aussi de reconnaissance. Entre temps, il ne faut surtout pas croire
que rien ne se passe, et Alloula, en quelques coups de pinceaux
quasi magiques va nous restituer quelques-unes de ces scènes fortes
qui sont le propre de la réalité environnante. Tikouk chez les uns,
le pique-nique géant à l’approche de la belle saison chez les
autres, avec force paëlla et vin, querelles quotidiennes insipides
et exagérées, jalousies comme on en retrouve chez toutes les simples
gens, école quotidienne pour les enfants indigènes confrontés à un
instituteur de qui ils prendront au mois autant qu’ils donneront. Le
groupe d’enfants, comme on doit s’y attendre, n’est pas homogène :
il y a le cancre, le voyou en herbe, le rebelle, celui-là qui va
s’exercer des nuits durant dans les champs alentour jusqu’à parvenir
à expulser de ses poumons un cri tellement ressemblant que l’on en
croirait presque que le vrai Tarzan se sera échappé de la prison
dans laquelle le retenait la pellicule, pour aller se cacher, lui
aussi, aux abord du village, parmi «les siens» (?), investissant la
peau et le corps du rebelle et trouble-fête, et se mettre ensemble à
la nuit tombée à faire tressauter le village tout entier de ce cri
si peu ressemblant à tous ceux des humains. La parabole parle
d’elle-même et il n’est nul besoin, ainsi que le fait Malek Alloula
au reste, de revenir ou de trop insister là-dessus.
Wahran, wahran…
La situation
économique et les conditions de vie – n’oublions pas que nous sommes
en fin des années 1950 – de la famille Alloula dont Malek est l’aîné
et Abdelkader le troisième des enfants, se dégradent. Le père n’a
guère plus d’autre choix que de solliciter la solidarité familiale
pour qu’elle entreprenne les démarches nécessaires aux fins de
permettre une installation correcte de la famille à Oran. Ce sera
rapidement chose faite, dans un quartiers populeux d’Oran. Malek va
aller à la découverte de tout autre chose que ce petit village aux
limites bien visibles et gardées, à la population restreinte où,
finalement, tout le monde connaît tout le monde.
Où les jours
passent sans ressembler uniquement aux yeux des enfants. Oran, ses
lumières, sa population, ses boulevards, ses grandes avenues, ses
boutiques et magasins décorés avec soin, ses vendeurs d’eau, ses
fontaines… la mer, bien sûr. Un certain nombre de nouvelles, toutes
aussi finement écrites les unes que les autres, trois au total,
vont nous permettre de suivre à la trace ce qui aura le plus marqué
Malek Alloula, poète et nouvelliste. Respectivement, les eaux
d’Oran, la fraternité oranaise et les gargotes. Ecoutons-le : «Dans
la société oranaise à très large convivialité – telle que l’était
alors notre société oranaise traditionnelle – la pire des situations
que pouvait avoir à affronter une famille invitante était celle
d’une réception désertée. Tout est dit. Offrir, donner et recevoir
pour le meilleur des présents. Vu depuis la lorgnette des jours
d’aujourd’hui, on croirait presque rêver. Pourtant l’on ne rêve pas.
Il y a tout juste
lieu que, même s’il n’est pas un livre de souvenirs au sens strict
du terme, ce très beau recueil de nouvelles n’en est pas moins le
fond d’un puits personnel, celui de Malek Alloula, depuis lequel,
lui-même et nous tous, assis au bord de la margelle, contemplons et
méditons sur le contenu de ces seaux d’eau choisis qu’il nous aide à
contempler. A lire. De la très belle œuvre.
Par
Malik-Amestan B.
“Le cri de
Tarzan, la nuit dans un village oranais”
Par Malek Alloula.
sNouvelles. 135 pages.
Barzakh éditeur.
Alger, 2008.
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