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Les nouveaux horizons de la gestion des
finances publiques
Au service de
la rationalité économique
La loi de finances
complémentaire (LFC) 2009 donne un aperçu de la marge de manœuvre
dont dispose le gouvernement pour réorienter certains choix
économiques et sociaux en dehors des grands textes de loi
spécifiques à une activité précise de la vie nationale. En tout cas,
ces dispositions, incitatives ou contraignantes selon la position
que l'on occupe dans l'échiquier national (entrepreneur,
''trabendiste'', concessionnaire automobiles, banquier ou simple
citoyen), n'ont laissé personne indifférent.
Les réactions de
dépit, de protestation, mais aussi de satisfaction se sont égrenées
ces dernières semaines au point de voiler quelque peu le reste de
l’actualité nationale depuis la mi-juillet. Les lois de finances
annuelles ou complémentaires font partie d’un dispositif général de
la gestion des finances publiques dans lequel figurent également
d’autres règlements qui ne sont pas soumis à une périodicité précise
(code des impôts, code des douanes, enregistrement et timbre, code
des investissements, statut de la Fonction publique,…). Dans le
sillage des réformes économiques globales que l’Algérie a
entreprises depuis deux décennies, la réforme budgétaire constitue
un chapitre important dont les réaménagements se font au fur et à
mesure des contraintes rencontrées et des diagnostics établis. Dans
ce cadre, un forum portant sur les modes et les systèmes de la
gestion publique s’est tenu il y a quelques mois à Alger sous
l’intitulé : «La performance au rendez-vous de la réforme
budgétaire». Les experts et les hauts responsables du secteur des
Finances ont, à l’occasion de ce rendez-vous technique, eu à
débattre du système budgétaire algérien en vigueur tel qu’il est
véhiculé par la loi de finances annuelle qui décline le budget de
l’Etat en budget de fonctionnement et en budget d’équipement, comme
se sont intéressés à la réforme du plan comptable national destiné à
une refonte totale selon les normes internationales IFRS
(International Financial Reporting Standards).
La réforme
budgétaire ne peut évidemment pas se concevoir comme étant un projet
isolé ou autonome. Elle fait partie du grand projet des réformes de
l’administration, des structures de l’Etat (territoire, institutions
et missions). La nouvelle loi portant sur la Fonction publique est
censée être confortée et prolongée par le projet du nouveau
découpage du territoire, une décentralisation plus hardie et
rationnellement configurée de l’administration et la promulgation
des nouveaux codes de la commune et de la wilaya en préparation au
ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales. Dans le cas
où ces segments importants de la vie publique sont pris isolément ou
en tant que simples éléments libres et épars qui ne répondraient à
aucune vision globale et homogène ou qui ne seraient pas soumis à la
logique d’ensemble autour de laquelle ces éléments s’articulent, ces
réformes paraîtraient bien en deçà des ambitions et aspirations des
structures et acteurs économiques du pays comme elles ne
répondraient pas totalement aux attentes des citoyens.
L’administration, l’économie et l’esprit des réformes
La gestion
budgétaire est un volet déterminant de l’administration et de
l’économie d’un pays. En Algérie, elle a eu une histoire peu
ordinaire qui avait installé, avant l’instauration de l’autonomie
des entreprises publiques en 1988 et le divorce structurel de l’État
d’avec le parti unique du FLN, une confusion totale et durable entre
les structures administratives de l’État, symbole de sa souveraineté
et instruments de la puissance publique, et le reste de la sphère
économique et idéologique. En d’autres termes, les permanents du
parti émargeaient au budget de la Fonction publique et les
entreprises publiques recevaient des subventions du Trésor public.
Ce parcours imposé par la grâce de l’économie administrée n’a subi
l’évolution dictée par les nécessités du monde actuel qu’au prix de
déchirements qui ont déteint sur la marche des entreprises et de
l’administration elle-même.
Après ce
découplage qui préfigurait d’autres formes d’évolutions tendant à
assurer à l’administration son autonomie et à lui conférer les
attributs de puissance publique, la Fonction publique se heurtera à
moult écueils charriés par la libéralisation de l’économie, la
nécessité de stabiliser les indicateurs macroéconomiques et
l’impérative adaptation aux différents changements qui ont affecté
le paysage économique et social du pays. Avec plus d’un million et
demi de fonctionnaires civils, paramilitaires et militaires, payés
sur le budget de fonctionnement de l’État, plusieurs thèses se sont
entrechoquées pour appeler à des dégraissages massifs dans ce corps
ou bien encore au maintien de l’emploi, mais sans une analyse
approfondie des véritables missions dévolues aux structures de
l’État dans l’étape historique qu’il traverse. Une chose est sûre :
avec un tel nombre d’employés, l’État demeure le premier employeur
du pays. Cependant, une vision purement statistique ne risque pas de
toucher aux véritables problèmes qui couvent dans la Fonction
publique. Pis, elle risque même de les voiler face aux enjeux de
l’ouverture économique et des défis de la mondialisation auxquels
fait face notre pays. Le diagnostic de l’administration algérienne
s’était figé un moment sur certains symptômes extérieurs : inflation
du personnel, bureaucratie et archaïsme des méthodes de travail. La
Commission Missoum S’bih, installée au début des années 2000 par le
président Bouteflika pour se pencher sur les problèmes de
l’administration et de l’Etat, est allée plus loin dans ses
investigations en faisant état de la médiocrité de l’encadrement, de
l’inefficacité des méthodes de travail, du manque d’adéquation entre
la formation scolaire et universitaire avec les véritables missions
de service public et de puissance publique et, enfin, des
incohérences et travers générés par l’hypercentralisation des
pouvoirs de décision aggravés par une division déséquilibré du
territoire.
C’est apparemment
au compte-gouttes que le gouvernement «glane» dans ce fameux rapport
pour annoncer, par intermittence, des mesures qui sont encore loin
de répondre aux besoins des défis qui se posent à l’administration
algérienne. Et pourtant, cela est connu à travers tous les pays du
monde, aucune réforme économique n’est susceptible de s’imposer ni,
a fortiori, d’avoir le souffle long sans une administration
compétente, efficace, décentralisée et ouverte sur les méthodes
modernes de gestion. La focalisation des pouvoirs publics et des
partenaires sociaux sur les questions strictement salariales risque
de voiler des aspects importants, voire décisifs, des réformes de la
fonction publique.
Vers un nouveau
système d’exploitation
En 2008, le
ministre des Finances, M. Karim Djoudi, a fait part de l’élaboration
et la promulgation d’une loi qui présentera les conditions
d’évaluation, d’élaboration et d’exécution des dépenses publiques. A
cette occasion, il a aussi annoncé que la dette publique interne
(composée principalement de la dette des entreprises publiques
concernées par l’assainissement des bons du Trésor) est passée de
1780 milliards de dinars en 2006 à 1050 milliards en 2007, soit une
diminution de 41 %. En 1999, le montant de la dette publique interne
représentait 32,6 % du PIB ; en 2007, ce ratio est descendu à un
taux gérable de 15%.
Dans le sillage
des réformes budgétaires, une profonde réflexion pour un nouveau
système de conception et d’exploitation du budget de l’État est
engagée depuis 2007. Le mode d’articulation et de fonctionnement du
budget ne s’appuierait plus sur les notions de budget de
fonctionnement et de budget d’équipement, mais plutôt sur la notion
de projets à financer.
En outre, depuis
bientôt trois ans, les pouvoirs publics ont, pour améliorer,
moderniser et promouvoir aux standards internationaux le système
comptable national, fourni des efforts méritoires qui ont abouti, en
2007, à l’adoption par l’Assemblée populaire nationale d’un nouveau
système comptable offrant plus de transparence et de lisibilité
malgré les efforts d’apprentissage et de mise à niveau qu’un tel
système exige des entreprises et des personnels appelés à le
manipuler. Ce système, initialement destiné à être appliqué à partir
du 1er janvier 2009, mais dont l’échéance est renvoyée au 1er
janvier 2010, « hissera la comptabilité nationale aux normes de
fonctionnement de l’économie moderne et permettra de produire une
information détaillée reflétant une image fidèle de la situation
financière des entreprises », soutenait en 2007 devant l’APN M.
Karim Djoudi, ministre des Finances. C’est au début de l’année
suivante qu’un travail de vulgarisation a été entamé à l’intention
des futurs utilisateurs de ce nouveau système. Des experts
comptables estiment que « le travail de vulgarisation fait jusqu’ici
par le Conseil national de la comptabilité n’est pas à même de
rendre les comptables algériens prêts à l’application du nouveau
plan». Lors d’un séminaire organisé en 2008 à Alger sur les
modalités d’application du nouveau système comptable et des normes
IFRS (International Financial Reporting Standards), M. Abci,
consultant formateur, juge qu’ «il est aujourd’hui nécessaire que
les structures ayant été à l’origine de la conception du nouveau
plan expliquent aux professionnels ses modalités d’application.
Cette importante démarche constitue un instrument essentiel pour
l’accompagnement du processus de passage de l’ancien au nouveau
système». Le nouveau système remplacera, à partir de janvier 2010,
le plan comptable national datant de 1975. Ce dernier ne répond plus
aux exigences de la nouvelle économie ouverte sur le monde et sur
l’investissement privé. Le système comptable adopté par l’Assemblée
nationale en octobre 2007 est censé «permettre la production
d’informations détaillées, fiables et comparables reflétant
notamment une image transparente et plus précise de la situation
financière des entreprises (…). Comme il donne à la gestion de la
comptabilité une nouvelle conception dominée par l’aspect économique
qui intéresse les investisseurs, au lieu du juridique et fiscal qui
intéresse beaucoup plus l’administration fiscale». Le nouveau plan
comptable national, pour lequel des séminaires et journées d’études
sont régulièrement organisées pour être au rendez-vous de janvier
2010, sera l’instrument comptable légal des grandes entreprises
nationales, de quelque 200 000 PME privées et 711 PME publiques.
Outre la maîtrise et la modernisation des informations comptables et
statistiques propres à l’administration, aux entreprises et aux
autres services, l’Algérie est attendue sur le terrain de la mise en
circulation des ces informations de façon à mieux en démocratiser
l’usage. A bien y réfléchir, la mise à la disposition du large
public (journalistes, bureaux d’études, écoles spécialisées…) des
informations statistiques fiables et exploitables participe
inévitablement des efforts pour asseoir la transparence de la
gestion et la bonne gouvernance.
Harmoniser et
démocratiser les données statistiques
La refonte de la
récolte et du traitement des données statistiques fait partie
intégrante de la gestion de l’économie nationale. Ainsi, le
processus d’harmonisation des données statistiques est appelé à se
renforcer avec le protocole d’accord signé au printemps dernier
entre l’Office nationale des statistiques et deux importantes
institutions publiques, la direction générale des Impôts et le
Centre national du registre du commerce. L’accord entre les trois
structures vise essentiellement à l’harmonisation des répertoires et
l’interconnexion des bases de données. A cette occasion, le
directeur général de l’ONS, Mounir Khaled Berrah, dira qu’«il est
essentiel que nous disposions de répertoires d’agents économiques et
sociaux qui soient faibles, exhaustifs et mis à jour ». A cet effet,
«il est nécessaire d’avoir un système national d’échange de
l’information s’appuyant sur des mécanismes précis, réguliers,
normalisés et coordonnés», ajoutera-t-il. Pour que les données
soient interchangeables, les codifications et nomenclatures
utilisées par les trois institutions sont appelées à être
uniformisées. Pour le président du Commissariat au plan et à la
prospective, Sid Ali Boukrami, «sans répertoire fiable, la base de
données qui en est issue est une base erronée». Dans le but de
renforcer le réseau national statistique et d’améliorer la enquêtes
touchant profondément l’appréciation des politiques économiques
comme le recensement économique, les enquêtes sur les revenus, la
consommation et l’emploi, la teneur des données, le ministre des
Finances a fait état, à cette occasion, de nouvelles enquêtes
statistiques qui seront menées sur le terrain, en ajoutant : «Nous
normalisons pour être également aux normes internationales (…).
Cette information normalisée produite par un seul centre sera mise
en connexion avec le Commissariat au Plan et des centres d’analyse
pour pouvoirs en tirer des conclusions en matière de définition et
d’évaluation des politiques publiques, et en termes d’actions pour
les hommes d’affaires». L’importance d’un système statistique
fiable, performant et adapté à la nouvelle étape de l’économie
nationale - étape d’ouverture sur le marché et de modernisation de
l’outil de production - n’est plus à démontrer. Plus qu’un
accompagnement chiffré de la production économique nationale et des
mouvements et flux des biens et services matérialisé par des
tableaux ou des diagrammes, l’instrument statistique est un moyen de
travail qui fait appel aux outils scientifiques d’évaluation et de
prospective.
Dans l’optique de
mieux valoriser les données statistiques nationales et de les mettre
aux standards internationaux comme l’a souligné le ministre des
Finances, l’Algérie a pu intégrer, en avril dernier, le système
général de diffusion des données du Fonds monétaire international
(International Monetary Fund’s General Data Dissemination
System-GDDS) «marquant ainsi une étape majeure dans le développement
de son système statistique». L’intégration à ce système de base de
données permet désormais la publication d’informations complètes sur
l’Algérie qui seront diffusées dans le FMI Bulletin Board réservé
aux pays ayant adhéré à ce dispositif de statistiques. L’Algérie
devient ainsi le 95e participant au GDDS du FMI. A cette occasion,
le gouverneur de la Banque d’Algérie, Mohammed Laksaci, a considéré
qu’en intégrant ce système, «l’Algérie s’est engagée à se doter d’un
système statistique national conforme aux meilleures pratiques
internationales en la matière». Outre le besoin de connaître les
réalités socioéconomiques sur la base des statistiques, la relation
entre la connaissance chiffrée de l’économie et les projections de
réalisation (travaux, infrastructures, production des biens et
services, transactions, commerce extérieur, déficit ou excédent
budgétaire…) s’est imparablement confirmée au cours des dernières
décennies à tel point que presque tous les pays du monde -
abstraction faite des régimes politiques et des choix économiques -
en ont pris conscience et ont instauré les mécanisme de gestion des
flux informationnels relatifs à l’économie pour en tirer le meilleur
parti possible dans la planification nationale.
Que cette dernière
se limite à l’échéance annuelle (loi de finances) ou à des échéances
plus logues (quatre à cinq ans), l’importance et l’enjeu de la
maîtrise de l’information statistique ne sont plus à démontrer.
«Contrairement à
l’idée selon laquelle, dans les pays en développement, l’accès à
l’information est un luxe superflu du fait du manque d’éducation et
de la faiblesse des revenus des citoyens de base, dont il convient
en premier lieu d’assurer l’amélioration des conditions matérielles
d’existence (argument souvent invoqué par les régimes autoritaires
pour mettre l’accent sur la croissance économique et reporter à plus
tard la démocratisation), même dans un pays parmi les plus pauvres
de la planète, il existe un véritable besoin de savoir, et partant
de participation, auquel la statistique publique se doit de
répondre», notent Mireille Azafindrakoto et François Roubaud dans
leur étude intitulée «La statistique au service du débat
démocratique en Afrique».
Ressources
humaines et gestion du budget de l’État
Il demeure
impératif que la mobilisation du budget pour le fonctionnement de
l’administration et pour les opérations des équipements publics ne
peut faire l’économie d’un débat sur les capacités des ressources
humaines en place à mettre en œuvre la politique de l’État. Ces
capacités se déclinent bien entendu en termes d’effectifs, de
compétences et d’organisation (pyramide de commandement,
organigrammes, management,…). Le diagnostic en la matière n’est pas
des plus reluisants. L’administration algérienne a perdu, au cours
des quinze dernières années, - suite au système de retraite
anticipée précipitamment mis en place aussi bien dans
l’administration que dans le secteur public économique - la fine
fleur du personnel technique et administratif, formé pendant les
années soixante-dix et ayant accumulé un précieux capital expérience
et un réel background. La vacance ainsi créée a été partiellement
comblée par le recrutement des jeunes cadres issus de l’École
fondamentale et ne disposant d’aucune expérience professionnelle.
Le nouveau statut
de la Fonction publique ne confère pas les moyens de sa politique au
personnel de l’administration pour affronter les nouveaux défis
économiques, législatifs et réglementaires qui se posent à
l’Algérie.
Depuis le
lancement du Plan de soutien à la relance économique à partit de
l’année 2000, les investissements publics destinés à renforcer
l’ossature infrastructurelle du pays et à mieux doter les wilayas et
les communes en équipements sociaux, sanitaires et culturels, les
projets de développements n’ont fait que se suivre à un rythme que
l’encadrement administratif et technique chargé de leur exécution ne
peut plus soutenir. Le dernier programme, le Plan de soutien à la
croissance économique (PSCE), doté d’une enveloppe de 150 milliards
de dollars, a davantage mis à nu les carences de l’administration en
ressources humaines. Déjà bien mal en point et traînant la mauvaise
réputation d’être une lourde machine bureaucratique,
l’administration algérienne a très peu de prédispositions à manager
des projets de grande envergure. Ses démembrements au niveau des
wilayas et des communes sont exposés à tous les aléas - du fait de
la régression sociale et du recul des compétences - qui font du
fonctionnaire un candidat tout désigné à toutes formes de dérives, à
commencer par celle qui a gangrené toute la société, la corruption.
Une administration valétudinaire et saignée par le départ des
compétences et à laquelle sont confiés des projets grandioses - 150
milliards de dollars de projets de développement auxquels on
s’apprête à donner un prolongement probablement de même envergure -
financés par la rente pétrolière ne peut décidément pas faire de
miracles.
Les projets pour
lesquels ne sont pas préparées les ressources humaines et qui
souffrent de simples impondérables liés à l’intendance et à la
logistique qu’exige le suivi sur le terrain voient nécessairement
peser sur eux la plus grande des incertitudes. Entre les dépenses
d’équipement - qui supposent des investissements publics - et le
budget de fonctionnement, existe une relation dialectique dont sont
tributaires l’efficacité de l’intervention de l’État et la
durabilité des projets managés.
Il est vrai que,
au cours des années 1990, la tendance au recrutement du personnel
dans la fonction publique et à l’augmentation du budget lié au
fonctionnement général des établissements administratifs a été gênée
par deux données conjoncturelles : le rétrécissement des projets
publics d’investissement, phénomène dû à la forte récession de
l’appareil économique algérien et à la situation sécuritaire du
pays, et la soumission de l’économie du pays aux conditionnalités
dictées par le Plan d’ajustement structurel (PAS) issu du processus
du rééchelonnement de la dette extérieure. Ces deux contraintes
majeures étant dépassées, il s’avère impératif d’étoffer
l’administration et les services publics algériens de nouvelles
ressources humaines à même de conduire les grands projets de
développement initiés par l’État. Cette réhabilitation devrait
s’accompagner impérativement des possibilités de la formation
continue qui permette l’accès aux nouvelles méthodes de management
et aux technologies de l’information et de la communication.
Une fiscalité
rationnelle pour un budget équilibré
La maîtrise des
éléments de loi de Finances et des autres agrégats économiques
paraît d’autant plus importante qu’une grande partie des
financements concerneront la dernière tranche du Plan de soutien à
la croissance économique étalé sur cinq ans et auquel le président
Bouteflika compte donner un prolongement par l’identification des
premières actions à entreprendre pour un autre plan sans doute de
même envergure. Cependant, selon des observateurs de la scène
économique algérienne, la prudence doit être de mise pour un budget
basé sur un prix de référence du pétrole de 37 dollars le baril,
sachant que cette matière première vit ses moments les plus
difficiles entre les mains des courtiers du fait d’une récession
avérée de l’économie mondiale. Ayant trop longtemps compté sur le
pétrole, le budget de l’État a du mal à se redéployer sur les autres
secteurs pour lever les impôts.
Jusqu’en 2008, la
fiscalité pétrolière représente plus de 50 % des recettes versées
dans le budget de l’Etat. L’inventaire des acteurs économiques et
des activités imposables n’est pas encore tout à fait complètement
dressé. La preuve, l’évasion fiscale générée par le secteur informel
(IRG, TVA et autres taxes) se compte en plusieurs milliards de
dinars. « La pression fiscale en Algérie reste assez faible par
rapport aux pays voisins. Elle de l’ordre de 19% par hors fiscalité
pétrolière. L’objectif de la modernisation de l’administration
fiscale est justement de faire monter la pression fiscale et de la
rendre comparable aux pays qui ont le même niveau de développement
hors fiscalité pétrolière », assurait l’année dernière Abdou
Bouderbala, directeur général des Impôts.
La dette fiscale
et le détournement des avantages fiscaux sont deux autres phénomènes
qui limitent les sommes d’argent issues de la fiscalité. Le DG des
Impôts avoue que la dette fiscale dépasse largement les 600
milliards de dinars. Une partie est déclarée irrecouvrable. Les
avantages fiscaux, initialement destinés à mieux fouetter la machine
économique en stimulant les investissements et la création d’emploi,
sont souvent détournés de leurs objectifs et sont ainsi assimilés à
une fraude fiscale.
«Ce sont des gens
qui profitent des avantages fiscaux qui leur sont accordés dans le
cadre des projets d’investissement pour vendre le matériel ou les
produits qu’ils ont achetés en totale exonération de droits de
douane. Ce détournement est un délit et l’administration fiscale
ainsi que l’ANDI (Agence nationale du développement des
investissements, ex-APSI) poursuivent ces actes délictueux. Il y a
de nombreuses décisions de droit d’importation qui ont été annulées
et les personnes traduites en justice », soutenait le DG des Impôts.
En tout cas, la diversification des ressources fiscales s’avère
indispensable pour mieux équilibrer la balance recettes/dépenses de
la loi de finances dans une conjoncture caractérisée par une forte
volatilité de la principale matière première que l’Algérie exporte
et qui lui assure l’essentiel de ses importations.
Bien entendu, la
réforme de la gestion du budget de l’État ne peut pas se limiter aux
«correctifs» périodiques que la loi de finances annuelle ou
complémentaire apporte aux différents dispositifs financiers et
fiscaux. Elle va au-delà et embrasse l’ensemble des structures et
institutions mises sous l’autorité du ministère des Finances et
requiert la collaboration des instances parlementaires, des autres
ministères, des bureaux d’études et des institutions académiques
(université, instituts de recherche, experts…).
Par Saâd
Taferka
Haut
De l'endettement à la sur liquidité
Pendant longtemps,
l'idée a prévalu que le sous-développement se caractérisait
essentiellement par un manque de capitaux. On n'ignorait pas
toutefois qu'il fallait que d'autres conditions, pas toutes d'ordre
économique d'ailleurs, soient présentes pour qu'un processus de
développement puisse à la fois s'enclencher et se poursuivre à un
rythme soutenu sur une période suffisamment longue pour que
l'accumulation du capital atteigne des dimensions telles qu'on
puisse dire que le décollage a eu lieu et qu'il est irréversible.
On savait qu’il
fallait, par exemple, de la stabilité politique, des matières
premières, de la force de travail en abondance, des ressources
extérieures, de bonnes écoles, et bien d’autres choses encore. Mais
ces ingrédients eux-mêmes, pour être réunis, supposent que du
capital ait été fourni auparavant. Le sous-développement est, en
effet, une phase où tous les constituants d’une économie se trouvent
en état de carence, pas seulement une partie d’entre eux. C’est bien
cet aspect-là qui permet de distinguer une économie arriérée d’une
autre qui serait seulement plongée dans une crise profonde et
durable, ou même qui aurait subi une destruction à peu près
complète, pour cause de guerre notamment. Un pays antérieurement
riche, et présentement pauvre, a besoin de bien moins de temps et
de moyens pour voir son économie se redresser et reprendre son
accumulation qu’une économie dont le passé, comme le présent, est
également marqué par le sous-développement. Mais cela est une autre
question.
Du temps où l’on
pensait que sous-développement et insuffisance de moyens financiers
allaient de pair, on trouvait normal qu’un pays du tiers-monde
recoure à l’endettement pour poursuivre son effort de développement.
Bien entendu, l’idéal c’était qu’il ne compte que sur ses propres
moyens, mais il faut dire qu’à cette époque les incitations à
emprunter sur le marché financier international étaient si fortes
qu’il était bien difficile de leur résister. Paradoxalement, plus un
pays disposait de ressources, une rente pétrolière par exemple, plus
il était porté à s’endetter. De sorte que ce qu’il pouvait le plus
craindre alors c’était que, ses recettes venant à se réduire
soudainement et de façon drastique, il se trouve dans l’incapacité
d’honorer ses dettes. De fait, cette période se clôt, à partir du
début des années 1980, par une crise de l’endettement à peu près
générale dans l’hémisphère sud, préludant partout à des ajustement
structurels sous la férule du FMI, dont les effets économiques,
politiques et sociales, ne se sont pas tous estompés, il s’en faut.
La peur de se retrouver de nouveau en cessation de paiement agit
comme un ressort, qui pour être souvent implicite, n’en est pas
moins déterminant dans les politiques économiques mises en œuvre
dans certaines parties du monde, en Afrique notamment. Tout mais pas
une deuxième crise de l’endettement, semble bien être la principale
règle de conduite des autorités algériennes, pour ne parler que
d’elles. Pourtant, le pays n’a jamais connu une aisance financière
aussi grande que celle dont il jouit actuellement. Ses réserves de
change sont parmi les plus importantes au monde. Sa dette extérieure
ne compte plus que pour 1% de PIB. Plus significatif encore, tout
porte à penser que l’ère du pétrole bon marché fait partie désormais
du passé. La meilleure preuve en est fournie par ce qui se passe
aujourd’hui même, alors que les économies du monde traversent une
crise que l’on est unanime à considérer comme la plus importante
depuis celle de 1929. Si le prix du pétrole a nettement reculé dans
un pareil contexte, il ne s’est guère effondré cependant. Mieux, il
est reparti à la hausse après un laps de temps relativement court
par rapport à ce que l’on pouvait craindre, alors même que la
reprise économique à l’échelle mondiale ne s’est pas vraiment
confirmée, n’ayant pour elle en définitive que des signes certes
encourageants, mais dont rien ne dit encore qu’ils marquent
incontestablement le dépassement de la récession.
Au temps de la
surliquidité bancaire
Aujourd’hui, il
est devenu clair que si sous-développement et absence de capitaux
vont ensemble, on ne peut cependant en conclure qu’il suffit de
disposer de suffisamment de capitaux pour se trouver en mesure de
sortir du sous-développement. Les caisses de l’Algérie sont pleines,
et pourtant la croissance est relativement faible par rapport à
celle des pays, bien connus, à qui l’on réserve désormais le
qualificatif d’émergents. A noter que pas un pays africain ne fait
partie de ce club, à l’exception de l’Afrique du sud, qui elle
compterait plutôt au nombre des économies avancées. Et pas un pays
arabe non plus — en dépit du fait que l’Arabie Saoudite siège au
G20, ce qu’elle doit, selon toute vraisemblance, moins à ses
performances économiques qu’au fait qu’elle est le plus gros
pourvoyeur d’énergie fossile, et sans doute aussi au fait qu’il faut
qu’un pays, particulièrement en odeur de sainteté, représente,
serait-ce pour la galerie, le monde arabe dans ce type de rencontre
au sommet.
C’est ainsi que
pour l’année courante, selon les déclarations du ministre des
Finances faites à l’occasion de la publication de la loi de finances
complémentaire 2009, il est prévu que la croissance sera de 4%, dans
le même temps où l’inflation sera ramenée, car elle a progressé de
près d’un point en milieu d’année pour cause dévaluation, au même
niveau. Si bien qu’en termes réels, la croissance sera nulle. Une
croissance plutôt moyenne annulée par une inflation non négligeable,
voilà une performance qui n’est pas particulièrement brillante. Si
ce taux d’inflation était enregistré au cours d’une phase
d’expansion affirmée, il serait d’une certaine façon dans l’ordre
des choses. Il serait en effet, en partie tout au moins, imputable à
l’augmentation de la masse monétaire pour cause de création par les
banques commerciales dans leur soutien à l’économie. Or ces
dernières n’en créent plus ces dernières années, pour la bonne
raison qu’elles sont en situation de surliquidité, que la Banque
centrale n’hésite plus à qualifier de structurelle.
Cette crise de
surliquidité — car c’en est une, de crise, quand l’argent est stocké
au lieu de circuler — n’est pas propre au système bancaire algérien.
Elle affecte nombre de pays africains, qui la subissent à peu près
dans les mêmes termes, mais peut-être pas dans les mêmes
proportions, compte tenu de la modicité, comparativement aux nôtres
en tout cas, de leurs réserves de change. Dans certains pays
d’Afrique centrale, on est allé jusqu’à instituer ce qu’on a appelé
des Fonds pour les générations futurs pour mieux contrôler cette
surliquidité. Autre moyen employé par ces pays africains, notamment
ceux de la zone CFA, qui n’est pas sans rappeler ce qui a été fait
par notre pays : l’achat de bons du Trésor français, aussi bien pour
la sûreté du placement que pour alléger le poids des excédents en
devises, dont on craint qu’ils n’incitent à une création monétaire
excessive, ce qui réveillerait la spirale inflationniste, ce mal
absolu, à en croire leurs autorités monétaires.
Mais qu’est-ce que
la surliquidité bancaire ? Intuitivement, chacun comprend bien ce
que cela veut dire. Le rôle fondamental d’une banque est de servir
d’intermédiaire entre les déposants d’une part, desquels la banque
tient, théoriquement du moins, ses ressources, et les bénéficiaires,
ménages et entreprises, auxquels elle accorde des prêts. En
d’autres termes, sa fonction consiste à transformer les dépôts en
prêts. Elle est en surliquidité quand elle dispose de bien plus de
ressources qu’elle ne distribue de prêts. On mesure cela par un
ratio dit de liquidité. Il y a surliquidité dès lors que ce chiffre
dépasse les 100%.
Autre point
théorique qu’il convient de relever. Le problème auquel une banque
est naturellement confrontée, ce n’est évidemment pas celui de
surliquidité, mais d’illiquidité. Ses ressources étant limitées,
elle a pu accorder trop de prêts, de sorte qu’elle n’en dispose pas
suffisamment maintenant pour faire face à des demandes de retraits
nombreuses et difficiles à prévoir. Elle a pu aussi accorder un trop
grand montant de prêts à des clients dont elle n’a pas assez mesuré
la solidité, qui se révèlent à présent incapables de rembourser
dans les délais.
C’est d’une crise
d’illéquidité que les banques occidentales ont été récemment
menacées, à la suite de l’éclatement de la bulle du crédit
immobilier américain. Elles n’ont dû leur salut, pour les plus
importantes tout au moins, qu’à l’intervention des pouvoirs publics,
qui les ont renflouées pour empêcher l’effondrement de tout le
système financier international. Bref, une crise de surliquidité
comme celle que connaît le système bancaire algérien, et d’autres
encore, le système bancaire marocain par exemple, n’est pas quelque
chose de naturel. Cela signifie que laissée à elle-même, une banque
a très peu de chance d’y tomber, alors qu’elle n’est jamais tout à
fait à l’abri d’une crise d’illéquidité. Elle n’a en effet qu’à
surveiller son ratio de liquidité pour le maintenir au niveau fixé
par la Banque centrale. C’est le genre de situation qui ne concerne
pas une banque prise isolément, mais toujours l’ensemble d’un
système bancaire.
Plus d’argent
qu’une économie ne peut en absorber
On connaît le
refrain: les banques sont en surliquidité parce qu’elles ont reçu
comme consigne de n’accorder de crédits qu’au compte-gouttes à ces
malheureuses petites et moyennes entreprises, nouvelles ou
anciennes, qui en ont tant besoin, qui se meurent. Ce discours n’est
pas propre à la scène algérienne. On peut même dire que c’est en
Algérie qu’on l’entend le moins. Dans le pays en somme où les
réserves de change sont les plus importantes, et où la Banque
centrale reconnaît ouvertement que cette situation revêt désormais
un caractère structurel. Entendre par là qu’elle n’en fait plus une
fixation, qu’elle s’en fait une raison, que sa priorité n’est pas
d’y mettre un terme dans les meilleurs délais. Qu’il lui suffise
d’afficher sa bonne volonté à l’égard de l’économie, en montrant
dans chacun de ses rapports que la part des crédits au profit des
entreprises va croissant et que la surliquidité, elle, tend à
baisser proportionnellement. Et tout est pour le mieux. Ç’aurait
été autrement plus grave s’il y avait risque d’illiquidité. Par
bonheur, ce n’est pas le cas. On ne va tout de même pas se plaindre
d’avoir plus d’argent qu’on ne peut en dépenser, quand on a connu
des temps où le problème se posait en des termes beaucoup plus terre
à terre, ne s’agissant de rien de moins alors que de savoir comment
payer la facture alimentaire, croit-on entendre en filigrane.
Toutefois, le
gouvernement algérien ne demanderait pas mieux que d’investir cet
excédent de capitaux dans des projets porteurs, comme en témoignent
les dernières mesures encadrant l’investissement étranger, tous
secteurs confondus. Les IDE représentaient jusque-là quelque deux
milliards de dollars d’investissement chaque année. S’ils se
poursuivaient à l’avenir au même rythme, cela ferait chaque année au
moins un milliard de dollars de pris à la surliquidité bancaire.
Cependant, il serait étonnant que les mesures en question aient pour
effet, non de réduire, mais d’accroître l’investissement étranger
L’argument selon
lequel la surliquidité provient de ce que les banques refusent
d’accorder du crédit aux entreprises (et maintenant également aux
ménages) ne tient pas la route. D’abord il est irrationnel.
Pourquoi, en effet, les banques auraient-elles pour principe de
refuser d’accorder des crédits, de jouer leur rôle de banques en
somme ? C’est leur culture, dit-on. Le système bancaire algérien
relèverait d’un autre temps. Et le réquisitoire se poursuit : ce
système est sclérosé, il est défaillant ; nos banquiers ont des
réflexes d’épiciers ; suit un chapelet d’amabilités du même genre,
sinon pire.
A cela les
banquiers répondent…comme des banquiers. Chaque fois, disent-ils
toujours, qu’un projet était bien ficelé, que l’emprunteur
présentait toutes les caractéristiques de sérieux et de solvabilité,
elles étaient au rendez-vous, elles n’ont pas refusé leur soutien.
Le procès qu’on leur fait, instruit par des gens manquant de
crédibilité, ajoutent-ils, n’est pas de nature à les troubler, et
moins encore à les rendre moins regardants quant à la stricte
application des règles de leur art ; qu’on ne compte pas sur eux
pour jouer à la roulette l’argent de leurs déposants.
A l’évidence, le
banquier n’y est pour rien. Le vrai problème est dans la politique
économique menée depuis les ajustements structurels. Bien que
ceux-ci se soient achevés depuis nombre d’années, ils ont laissés
des traces si profondes que les gouvernements qui se sont succédé
depuis se sont donné pour principale tâche de faire en sorte que le
pays n’ait plus de remède de cette nature à subir. Il s’ajuste de sa
propre initiative, en quelque sorte; et plus il le fait sévèrement,
plus il est certain qu’aucune autorité extérieure ne s’en mêlera
jamais. Encore une fois, ce syndrome n’est pas propre à l’Algérie.
S’agissant du
gouvernement actuel, il donne plus que ceux qui l’ont précédé
l’impression d’être conscient des ressorts qui le déterminent dans
son action. C’est ainsi, par exemple, que le ministre des Finances,
fait remonter l tendance à l’accroissement des importations aux
effets des plans d’ajustements passés. Mais de là à ce qu’il rompe
avec le fond même de ces derniers, il faut bien plus que les mesures
prises pour juguler ce qu’il appelle parfois une économie de
consommation, fondée sur les importations et soutenue par les
recettes pétrolières. Car, au fond qu’est-ce qu’un ajustement
structurel ? C’est un remède de cheval consistant à réduire
brutalement et drastiquement la demande intérieure dans le seul but
de dégager un surplus financier qui servirait ensuite à payer ses
dettes. Or, cette dette est payée, ou quasiment.
Toute politique
économique qui aurait pour effet de tirer vers le bas la
consommation entendue au sens large, c’est-à-dire à la fois comme
consommation des ménages et investissements des entreprises, est une
politique de même inspiration que les ajustements structurels de
triste mémoire.
Par Mohamed
Habili
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Le futur énergétique dessine la géopolitique de demain
Après l’Agence
Internationale de l’Energie, c’est au tour de l’EIA, l’agence
américaine chargée de la prospective en la matière, de réviser elle
aussi drastiquement à la baisse ses prévisions de production
pétrolière pour les années qui viennent. Alors que son rapport 2007
tablait sur 107 millions de barils de pétrole par jour (mb/j) en
2030, l’édition 2009 ne prévoit plus qu’une production de 93 mb/j,
en diminution de 14 mb/j. Même si le terme de «pic pétrolier» est
soigneusement évité par les agences, le consensus semble désormais
établi : la production ne dépassera pas les 100 mb/j. Ce nouveau
paysage de rareté croissante désormais admise implique que nous
allons devoir négocier une porte fort étroite, délimitée par les
capacités de montée en puissance des liquides non conventionnels, la
réduction de l’intensité énergétique, mais d’abord et avant tout par
la compétition des émergents, à commencer par la Chine qui, selon
l’agence US de l’énergie, deviendra le premier consommateur mondial
dans les cinq ans. Si l’équation énergétique n’est pas maîtrisée
rapidement – mais quel est le problème planétaire qui aujourd’hui ne
présente pas un caractère d’urgence ? – le monde risque de subir des
chocs dévastateurs, de l’alimentation mondiale à l’économie, sur
fond de tensions stratégiques pour s’assurer les quelques nouvelles
ressources disponibles, avertit Michael T. Klare, qui propose son
analyse du dernier rapport de l’EIA.
Par Michael
T. Klare
Chaque année, l’EIA,
l’agence d’information du département américain de l’énergie, publie
l’International Energy Outlook (IEO), un recueil dense rassemblant
les données et les analyses sur l’évolution de l’équation
énergétique mondiale. Pour ceux qui ont les connaissances requises
permettant d’interpréter les principaux résultats statistiques, la
publication de l’IEO peut fournir une occasion unique d’évaluer les
changements importants dans les tendances énergétiques mondiales,
tout comme en leur temps les comptes rendus sur les nominations du
Parti communiste paraissant dans la Pravda fournissaient aux
observateurs américains du Kremlin un aperçu sur l’évolution des
cercles dirigeants de l’Union soviétique.
De fait, la
récente publication de l’IEO 2009 offre aux observateurs des
questions énergétiques une moisson de révélations importantes. Parmi
celles-ci, la plus importante, et de loin : l’IEO prévoit une forte
baisse de la production mondiale prévue de pétrole (par rapport aux
précédentes années) et une augmentation correspondante de la
dépendance à ce que l’on appelle «les carburants non
conventionnels», les sables et les schistes bitumineux, les
gisements à grande profondeur et les biocarburants.
Voici donc la
principale information, résumée à votre intention : pour la première
fois, la très respectée Energy Information Administration semble
rejoindre l’avis des experts qui affirment depuis longtemps que
l’ère de l’abondance du pétrole bon marché tire à sa fin. Nouvelle
presque aussi remarquable, le rapport 2009 souligne la demande
insatiable en énergie de l’Asie et suggère que la Chine se rapproche
de plus en plus du point où elle dépassera les Etats-Unis en tant
que numéro un mondial de la consommation d’énergie. Manifestement,
une nouvelle ère de concurrence énergétique féroce va s’ouvrir.
Le pic
pétrolier devient la nouvelle norme
Très récemment, en
2007, l’IEO prévoyait que la production mondiale de pétrole
conventionnel (celui qui jaillit du sol sous forme liquide) devrait
atteindre 107,2 millions de barils par jour en 2030, soit une
augmentation substantielle par rapport aux 81,5 millions de barils
produits en 2006. Aujourd’hui, la dernière édition 2009 du rapport
révise drastiquement à la baisse les projections pour 2030, les
chiffrant à seulement 93,1 millions de barils par jour (mb/j). Cela
représente un déclin surprenant de 14,1 mb/j. Même en ajoutant aux
prévisions du rapport 2009 une augmentation plus importante que
prévue de la production de combustibles non conventionnels, cela se
traduit tout de même par une baisse nette de 11,1 mb/j de l’offre
mondiale de combustibles liquides (par rapport aux projections très
hautes de 2007). Que signale ce déclin, en dehors d’un pessimisme
de plus en plus marqué des experts en énergie concernant la
production de pétrole liquide ?
Très simplement,
cela indique que les analystes, pourtant généralement optimistes du
ministère de l’Énergie, estiment désormais que l’approvisionnement
en combustible mondial ne sera pas en mesure de suivre le rythme de
l’augmentation de la demande mondiale. Depuis des années, plusieurs
géologues spécialistes du pétrole et des autres types d’énergie ont
mis en garde sur le fait que la production mondiale quotidienne
approchait d’un niveau maximal – un pic – puis allait par la suite
décliner, ce qui pouvait déclencher un chaos économique mondial.
Quel que soit le moment de l’arrivée réelle du pic pétrolier, il
existe un consensus de plus en plus large sur le fait que nous
sommes au minimum entrés dans la zone du pic pétrolier, si ce n’est
dans celle du déclin irréversible. Jusque récemment, l’Energy
Information Administration rejetait l’idée qu’un pic de production
pétrolière mondial soit imminent, ou que nous devions anticiper une
diminution de la quantité de pétrole disponible dans un futur
proche. «[Nous] prévoyons un pic du pétrole conventionnel plus
proche du milieu du 21e siècle que de son début», affirmait l’agence
dans son rapport 2004.
Conformément à ces
vues, l’EIA indiquait un an plus tard que la production mondiale
devrait atteindre le chiffre stupéfiant de 122,2 mb/j en 2025, soit
plus de 50% au-dessus des 80 mb/j produits en 2002. C’était
quasiment la formulation la plus proche d’un rejet explicite de la
thèse du pic pétrolier que l’on pouvait attendre des experts de l’EIA.
Revenons-en à
l’édition 2009. En 2025, selon ce nouveau rapport, la production
mondiale de liquides conventionnels et non conventionnels
n’atteindra qu’un piètre 101,1 mb/j. Pis encore, la production de
pétrole classique sera seulement de 89,6 mb/j. Pour l’EIA, cela
équivaut à la vision la plus profondément pessimiste à laquelle on
puisse s’attendre quant à l’avenir de la capacité de production
mondiale de pétrole.
Les experts de
l’agence affirment cependant que le défi ne sera pas aussi grand
qu’il pourrait paraître, car ils ont également revu à la baisse
leurs projections de la demande future d’énergie. En 2005, ils
estimaient pour 2025 la consommation mondiale de pétrole à 119,2
millions de mb/j, juste au-dessous de la production prévue à
l’époque. Cette année – et nous devrions tous en théorie, pousser un
profond soupir de soulagement – le rapport prévoit pour 2025 une
consommation de seulement 101,1 millions de mb/j, idéalement située
juste en dessous de ce que le monde est censé produire à ce
moment-là. Si cela s’avère effectivement le cas, les cours du
pétrole vont probablement rester dans une fourchette gérable.
Cependant, dans
cette équation, le calcul de la consommation apparaît comme étant le
moins fiable, en particulier si la croissance économique se poursuit
au rythme qu’ont connu récemment la Chine et l’Inde. De fait, toutes
les observations indiquent que la croissance dans ces pays va
retrouver son rythme d’avant la crise à la fin de 2009 ou au début
de 2010. Dans ces circonstances, la demande mondiale de pétrole
dépassera finalement l’offre, poussant à nouveau les prix à la
hausse, avec la menace récurrente d’assister encore à des troubles
économiques potentiellement désastreux, pouvant éventuellement être
de l’ampleur de l’effondrement économique mondial actuel.
Avoir la moindre
chance d’éviter de telles catastrophes implique une forte
augmentation de la production de carburant non conventionnel. Ces
carburants comprennent les sables bitumineux du Canada, le pétrole
extra-lourd du Venezuela, les gisements pétroliers des grands fonds
marins, le pétrole de l’Arctique, les schistes bitumineux, les
liquides obtenus à partir du charbon (CTL), et les biocarburants. A
l’heure actuelle, ces ressources cumulées ne représentent qu’environ
4% de l’offre mondiale de carburant liquide, mais devraient
atteindre près de 13% d’ici à 2030. Globalement, selon les
estimations de la nouvelle édition de l’IEO, la production des non
liquides atteindra 13,4 mb/j en 2030, contre une prévision de 9,7
mb/j dans l’édition 2008.
Cependant, pour
qu’une croissance de cette ampleur puisse se produire, un ensemble
de nouvelles industries devront être créées pour la fabrication de
ces carburants, avec un coût de plusieurs milliards de dollars.
Cette perspective provoque un large débat sur les conséquences
environnementales de la production de tels combustibles. Par
exemple, une augmentation significative de l’utilisation des
biocarburants – en supposant que ces combustibles aient été produits
par des moyens chimiques, plutôt que par la chaleur, comme c’est le
cas aujourd’hui – pourrait réduire considérablement les émissions de
dioxyde de carbone et autres gaz à effet de serre, ralentissant
réellement le tempo du changement climatique. A l’inverse, toute
augmentation de la production des sables bitumineux, du pétrole
extra-lourd du Venezuela et des schiste bitumineux des Rocky
Mountains entraînerait une activité à haute intensité énergétique,
émettant à coup sûr de grandes quantités de CO2, susceptibles de
dépasser les gains effectués grâce aux biocarburants.
En outre,
l’augmentation de la production de biocarburants risque de détourner
pour la fabrication de carburant de vastes étendues de terres
arables utilisées pour l’indispensable culture de denrées
alimentaires de base. Si, comme c’est probable, le prix du pétrole
continue d’augmenter, il faut s’attendre à ce qu’il soit de plus en
plus attrayant pour les agriculteurs de cultiver davantage de maïs
et autres cultures destinés à la production de carburants pour les
transports, ce qui signifie que la hausse du coût des aliments de
base pourrait les rendre hors d’atteinte pour les très pauvres, tout
en poussant aux limites de leur budget les familles qui travaillent.
Cela pourrait déclencher de nombreux troubles et provoquer une
sous-alimentation massive, comme en mai et juin 2008, lorsque les
émeutes de la nourriture se sont propagées à travers la planète en
réponse à la hausse des prix des produits alimentaires, due en
partie au détournement de grandes quantités de surface cultivée pour
le maïs permettant la production de biocarburants.
Une lourde
empreinte énergétique sur la planète
Les implications
géopolitiques de ces évolutions pourraient être très importantes.
Entre autres, le poids sur la scène mondiale du Canada, du Venezuela
et du Brésil – les principaux producteurs de carburants non
conventionnels – vont se renforcer.
Le Canada devient
de plus en plus important en tant que premier producteur mondial de
pétrole à partir des sables bitumineux, un matériau épais et
visqueux, qui doit être extrait et traité de diverses manières
intensives en énergie avant d’être converti en carburant synthétique
(synfuel). Selon le EIO, la production de sables bitumineux, qui est
actuellement de 1,3 mb/j et est à peine rentable, pourrait atteindre
les 4,4 mb/j (ou même, selon les scénarios les plus optimistes, 6,5
mb/j) en 2030.
Compte tenu de la
nouvelle projection de l’IEA, cela représenterait un apport
considérable à l’échelle mondiale de l’approvisionnement en énergie,
au moment où l’on s’attend à ce que la production des sources
majeures de pétrole classique subisse d’importantes réductions dans
des régions comme le Mexique et la mer du Nord. L’extraction des
sables bitumineux, toutefois, pourrait s’avérer une catastrophe
environnementale de premier ordre. D’une part, elle requiert un
apport considérable d’énergie pour l’extraction de cette nouvelle
ressource, d’autre part d’énormes étendues de forêt devraient être
rasées, et enfin de vastes quantités d’eau sont utilisées pour
produire la vapeur nécessaire à l’exploitation des gisements (au
moment même où un semblable «pic de l’eau» pourrait survenir).
Cela signifie que
l’accélération de la production des sables bitumineux se traduira
par un gâchis environnemental, de la pollution et un réchauffement
de la planète. Il y a de nombreux doutes sur le fait que les
autorités et l’opinion publique canadiennes soient en fin de compte
prêts à payer le prix économique et environnemental requis. En
d’autres termes, quoique l’IEA puisse prévoir aujourd’hui, personne
ne peut savoir si les carburants synthétiques seront réellement
disponibles en quantité voulue dans 15 ou 20 ans.
Le Venezuela a
longtemps été une importante source de pétrole brut pour les
États-Unis, fournissant la plus grande part des revenus qu’utilise
le président Hugo Chávez pour financer ses programmes sociaux, ainsi
qu’une volonté ambitieuse de lutte contre la politique américaine à
l’étranger. Dans les années à venir cependant, sa production de
pétrole devrait baisser, ce qui laissera le pays de plus en plus
dépendant de l’exploitation des grands gisements de bitume dans
l’est du bassin du fleuve Orenoque. Pour développer ces gisements de
«pétrole extra-lourd», d’importants investissements financiers et
énergétiques seront nécessaires, et, comme pour les sables
bitumineux du Canada, l’impact sur l’environnement pourrait être
désastreux. Néanmoins, il est possible que le succès du
développement de ces gisements puisse s’avérer une manne économique
pour le Venezuela.
Le grand gagnant
de ce triste concours de l’énergie pourrait bien cependant être le
Brésil. Il est déjà un producteur important d’éthanol, et on
s’attend à une forte augmentation de sa production de pétrole non
conventionnel une fois que les nouveaux gisements ultra-profonds des
bassins Campos et Santos seront en exploitation. Ce sont de très
grands gisements de pétrole offshore enterrés sous d’épaisses
couches de sel, situés à près de 180 km au large de la côte de Rio
de Janeiro, à plusieurs kilomètres sous la surface de l’océan.
Lorsque les
importants défis techniques posés par l’exploitation de ces
gisements sous-marins seront surmontés, la production du Brésil
pourrait augmenter de plus de 3 mb/j. En 2030, le Brésil devrait
être un acteur majeur de l’équation énergétique mondiale, remplaçant
le Venezuela comme premier producteur de pétrole de l’Amérique du
Sud.
Nouveaux
pouvoirs, nouveaux problèmes
Le rapport 2009
note d’autres changements géopolitiques survenant dans le paysage
mondial de l’énergie, en particulier une étonnante augmentation de
la part de la production mondiale d’énergie consommée en Asie et une
baisse correspondante aux États-Unis, au Japon, et pour d’autres
puissances appartenant au «premier monde». En 1990, les pays en
développement d’Asie et du Moyen-Orient ne représentaient que 17% de
la consommation mondiale d’énergie. En 2030, ce chiffre devrait
atteindre 41%, indique l’étude, égalant celui des grandes puissances
du premier monde.
Toutes les
dernières éditions du rapport prévoyaient que la Chine finira par
dépasser les États-Unis, devenant le premier consommateur d’énergie
au monde. Ce qui est remarquable dans le rapport 2009, c’est la
rapidité à laquelle il indique que cela va se produire. Le rapport
de 2006 estimait que la Chine passerait en première position en
2026-2030, le rapport 2007 tablait sur 2021-2024, en 2008 il plaçait
l’échéance en 2016-2020. Cette année, l’EIA prévoit que la Chine
dépassera les États-Unis entre 2010 et 2014.
Ces variations
peuvent ne pas être décelées, puisque les rapports n’indiquent pas
quelles révisions ont été effectuées d’année en année. Ce qu’elles
suggèrent cependant, c’est que les États-Unis devront faire face à
une féroce concurrence chinoise dans cette lutte mondiale pour
garantir un approvisionnement suffisant en énergie afin de répondre
aux besoins nationaux.
Compte tenu de ce
que nous avons appris au sujet de la révision à la baisse des
perspectives d’approvisionnement en pétrole en quantités suffisantes
dans l’avenir, nous sommes assurés d’avoir à faire face à une
concurrence accrue dans les quelques régions qui sont à même de
produire des quantités supplémentaires de pétrole et à des troubles
géopolitiques entre les deux nations (sans aucun doute au grand dam
de nombreux autres pays moins puissants et disposant de bien moins
de ressources).
Quelles en seront
les conséquence ? En tant que leader mondial de la consommation
d’énergie, Pékin jouera sans aucun doute un rôle beaucoup plus
critique dans la définition des prix et des politiques
internationales énergétiques, contestant la place centrale
qu’occupait depuis longtemps Washington. Il n’est donc pas difficile
d’imaginer que les principaux producteurs de pétrole au Moyen-Orient
et en Afrique trouveront dans leur intérêt d’approfondir les liens
politiques et économiques avec la Chine au détriment des États-Unis.
La Chine peut également s’attendre à entretenir des liens étroits
avec des fournisseurs de pétrole comme l’Iran et le Soudan, sans se
préoccuper du fait que cela entre en conflit avec les objectifs de
la politique étrangère américaine. À première vue, l’International
Energy Outlook de 2009 ne semble guère différent des éditions
précédentes : un recueil de fastidieux tableaux et de textes sur les
tendances énergétiques mondiales. Toutefois, envisagé sous un autre
angle, il annonce les gros titres du futur, et l’actualité qu’il
décrit n’est pas rassurante. L’équation énergétique mondiale est en
train de se transformer rapidement, et il est vraisemblable
qu’apparaisse une compétition des grandes puissances, que surgissent
des périls économiques, une famine croissante, de plus en plus de
troubles sociaux, des catastrophes écologiques, avec un
approvisionnement en énergie en diminution, quelles que soient les
mesures prises.
Nul doute que
l’édition 2010 du rapport et celles qui suivront en diront beaucoup
plus, mais les nouvelles tendances en matière d’énergie pour la
planète sont déjà de plus en plus évidentes... et dérangeantes.
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com
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