Semaine du 26 Août au 1 Septembre 2009

 

  Les nouveaux horizons de la gestion des finances publiques

Au service de la rationalité économique

De l'endettement à la sur liquidité

Le futur énergétique dessine la géopolitique de demain

 

 
 
 Economie   

Accueil

Les nouveaux horizons de la gestion des finances publiques

Au service de la rationalité économique

La loi de finances complémentaire (LFC) 2009 donne un aperçu de la marge de manœuvre dont dispose le gouvernement pour réorienter certains choix économiques et sociaux en dehors des grands textes de loi spécifiques à une activité précise de la vie nationale. En tout cas, ces dispositions, incitatives ou contraignantes selon la position que l'on occupe dans l'échiquier national (entrepreneur, ''trabendiste'', concessionnaire automobiles, banquier ou simple citoyen), n'ont laissé personne indifférent.

Les réactions de dépit, de protestation, mais aussi de satisfaction se sont égrenées ces dernières semaines au point de voiler quelque peu le reste de l’actualité nationale depuis la mi-juillet. Les lois de finances annuelles ou complémentaires font partie d’un dispositif général de la gestion des finances publiques dans lequel figurent également d’autres règlements qui ne sont pas soumis à une périodicité précise (code des impôts, code des douanes, enregistrement et timbre, code des investissements, statut de la Fonction publique,…). Dans le sillage des réformes économiques globales que l’Algérie a entreprises depuis deux décennies, la réforme budgétaire constitue un chapitre important dont les réaménagements se font au fur et à mesure des contraintes rencontrées et des diagnostics établis. Dans ce cadre, un forum portant sur les modes et les systèmes de la gestion publique s’est tenu il y a quelques mois à Alger sous l’intitulé : «La performance au rendez-vous de la réforme budgétaire». Les experts et les hauts responsables du secteur des Finances ont, à l’occasion de ce rendez-vous technique, eu à débattre du système budgétaire algérien en vigueur tel qu’il est véhiculé par la loi de finances annuelle qui décline le budget de l’Etat en budget de fonctionnement et en budget d’équipement, comme se sont intéressés à la réforme du plan comptable national destiné à une refonte totale selon les normes internationales IFRS (International Financial Reporting Standards).

La réforme budgétaire ne peut évidemment pas se concevoir comme étant un projet isolé ou autonome. Elle fait partie du grand projet des réformes de l’administration, des structures de l’Etat (territoire, institutions et missions). La nouvelle loi portant sur la Fonction publique est censée être confortée et prolongée par le projet du nouveau découpage du territoire, une décentralisation plus hardie et rationnellement configurée de l’administration et la promulgation des nouveaux codes de la commune et de la wilaya en préparation au ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales. Dans le cas où ces segments importants de la vie publique sont pris isolément ou en tant que simples éléments libres et épars qui ne répondraient à aucune vision globale et homogène ou qui ne seraient pas soumis à la logique d’ensemble autour de laquelle ces éléments s’articulent, ces réformes paraîtraient bien en deçà des ambitions et aspirations des structures et acteurs économiques du pays comme elles ne répondraient pas totalement aux attentes des citoyens.

L’administration, l’économie et l’esprit des réformes

La gestion budgétaire est un volet déterminant de l’administration et de l’économie d’un pays. En Algérie, elle a eu une histoire peu ordinaire qui avait installé, avant l’instauration de l’autonomie des entreprises publiques en 1988 et le divorce structurel de l’État d’avec le parti unique du FLN, une confusion totale et durable entre les structures administratives de l’État, symbole de sa souveraineté et instruments de la puissance publique, et le reste de la sphère économique et idéologique. En d’autres termes, les permanents du parti émargeaient au budget de la Fonction publique et les entreprises publiques recevaient des subventions du Trésor public. Ce parcours imposé par la grâce de l’économie administrée n’a subi l’évolution dictée par les nécessités du monde actuel qu’au prix de déchirements qui ont déteint sur la marche des entreprises et de l’administration elle-même.

Après ce découplage qui préfigurait d’autres formes d’évolutions tendant à assurer à l’administration son autonomie et à lui conférer les attributs de puissance publique, la Fonction publique se heurtera à moult écueils charriés par la libéralisation de l’économie, la nécessité de stabiliser les indicateurs macroéconomiques et l’impérative adaptation aux différents changements qui ont affecté le paysage économique et social du pays. Avec plus d’un million et demi de fonctionnaires civils, paramilitaires et militaires, payés sur le budget de fonctionnement de l’État, plusieurs thèses se sont entrechoquées pour appeler à des dégraissages massifs dans ce corps ou bien encore au maintien de l’emploi, mais sans une analyse approfondie des véritables missions dévolues aux structures de l’État dans l’étape historique qu’il traverse. Une chose est sûre : avec un tel nombre d’employés, l’État demeure le premier employeur du pays. Cependant, une vision purement statistique ne risque pas de toucher aux véritables problèmes qui couvent dans la Fonction publique. Pis, elle risque même de les voiler face aux enjeux de l’ouverture économique et des défis de la mondialisation auxquels fait face notre pays. Le diagnostic de l’administration algérienne s’était figé un moment sur certains symptômes extérieurs : inflation du personnel, bureaucratie et archaïsme des méthodes de travail. La Commission Missoum S’bih, installée au début des années 2000 par le président Bouteflika pour se pencher sur les problèmes de l’administration et de l’Etat, est allée plus loin dans ses investigations en faisant état de la médiocrité de l’encadrement, de l’inefficacité des méthodes de travail, du manque d’adéquation entre la formation scolaire et universitaire avec les véritables missions de service public et de puissance publique et, enfin, des incohérences et travers générés par l’hypercentralisation des pouvoirs de décision aggravés par une division déséquilibré du territoire.

 C’est apparemment au compte-gouttes que le gouvernement «glane» dans ce fameux rapport pour annoncer, par intermittence, des mesures qui sont encore loin de répondre aux besoins des défis qui se posent à l’administration algérienne. Et pourtant, cela est connu à travers tous les pays du monde, aucune réforme économique n’est susceptible de s’imposer ni, a fortiori, d’avoir le souffle long sans une administration compétente, efficace, décentralisée et ouverte sur les méthodes modernes de gestion. La focalisation des pouvoirs publics et des partenaires sociaux sur les questions strictement salariales risque de voiler des aspects importants, voire décisifs, des réformes de la fonction publique.

Vers un nouveau système d’exploitation

En 2008, le ministre des Finances, M. Karim Djoudi, a fait part de l’élaboration et la promulgation d’une loi qui présentera les conditions d’évaluation, d’élaboration et d’exécution des dépenses publiques. A cette occasion, il a aussi annoncé que la dette publique interne (composée principalement de la dette des entreprises publiques concernées par l’assainissement des bons du Trésor) est passée de 1780 milliards de dinars en 2006 à 1050 milliards en 2007, soit une diminution de 41 %. En 1999, le montant de la dette publique interne représentait 32,6 % du PIB ; en 2007, ce ratio est descendu à un taux gérable de 15%.

Dans le sillage des réformes budgétaires, une profonde réflexion pour un nouveau système de conception et d’exploitation du budget de l’État est engagée depuis 2007. Le mode d’articulation et de fonctionnement du budget ne s’appuierait plus sur les notions de budget de fonctionnement et de budget d’équipement, mais plutôt sur la notion de projets à financer.

En outre, depuis bientôt trois ans, les pouvoirs publics ont, pour améliorer, moderniser et promouvoir aux standards internationaux le système comptable national, fourni des efforts méritoires qui ont abouti, en 2007, à l’adoption par l’Assemblée populaire nationale d’un nouveau système comptable offrant plus de transparence et de lisibilité malgré les efforts d’apprentissage et de mise à niveau qu’un tel système exige des entreprises et des personnels appelés à le manipuler. Ce système, initialement destiné à être appliqué à partir du 1er janvier 2009, mais dont l’échéance est renvoyée au 1er janvier 2010, « hissera la comptabilité nationale aux normes de fonctionnement de l’économie moderne et permettra de produire une information détaillée reflétant une image fidèle de la situation financière des entreprises », soutenait en 2007 devant l’APN M. Karim Djoudi, ministre des Finances. C’est au début de l’année suivante qu’un travail de vulgarisation a été entamé à l’intention des futurs utilisateurs de ce nouveau système. Des experts comptables estiment que « le travail de vulgarisation fait jusqu’ici par le Conseil national de la comptabilité n’est pas à même de rendre les comptables algériens prêts à l’application du nouveau plan». Lors d’un séminaire organisé en 2008 à Alger sur les modalités d’application du nouveau système comptable et des normes IFRS (International Financial Reporting Standards), M. Abci, consultant formateur, juge qu’ «il est aujourd’hui nécessaire que les structures ayant été à l’origine de la conception du nouveau plan expliquent aux professionnels ses modalités d’application. Cette importante démarche constitue un instrument essentiel pour l’accompagnement du processus de passage de l’ancien au nouveau système». Le nouveau système remplacera, à partir de janvier 2010, le plan comptable national datant de 1975. Ce dernier ne répond plus aux exigences de la nouvelle économie ouverte sur le monde et sur l’investissement privé. Le système comptable adopté par l’Assemblée nationale en octobre 2007 est censé «permettre la production d’informations détaillées, fiables et comparables reflétant notamment une image transparente et plus précise de la situation financière des entreprises (…). Comme il donne à la gestion de la comptabilité une nouvelle conception dominée par l’aspect économique qui intéresse les investisseurs, au lieu du juridique et fiscal qui intéresse beaucoup plus l’administration fiscale». Le nouveau plan comptable national, pour lequel des séminaires et journées d’études sont régulièrement organisées pour être au rendez-vous de janvier 2010, sera l’instrument comptable légal des grandes entreprises nationales, de quelque 200 000 PME privées et 711 PME publiques. Outre la maîtrise et la modernisation des informations comptables et statistiques propres à l’administration, aux entreprises et aux autres services, l’Algérie est attendue sur le terrain de la mise en circulation des ces informations de façon à mieux en démocratiser l’usage. A bien y réfléchir, la mise à la disposition du large public (journalistes, bureaux d’études, écoles spécialisées…) des informations statistiques fiables et exploitables participe inévitablement des efforts pour asseoir la transparence de la gestion et la bonne gouvernance.

Harmoniser et démocratiser les données statistiques

La refonte de la récolte et du traitement des données statistiques fait partie intégrante de la gestion de l’économie nationale. Ainsi, le processus d’harmonisation des données statistiques est appelé à se renforcer avec le protocole d’accord signé au printemps dernier entre l’Office nationale des statistiques et deux importantes institutions publiques, la direction générale des Impôts et le Centre national du registre du commerce. L’accord entre les trois structures vise essentiellement à l’harmonisation des répertoires et l’interconnexion des bases de données. A cette occasion, le directeur général de l’ONS, Mounir Khaled Berrah, dira qu’«il est essentiel que nous disposions de répertoires d’agents économiques et sociaux qui soient faibles, exhaustifs et mis à jour ». A cet effet, «il est nécessaire d’avoir un système national d’échange de l’information s’appuyant sur des mécanismes précis, réguliers, normalisés et coordonnés», ajoutera-t-il. Pour que les données soient interchangeables, les codifications et nomenclatures utilisées par les trois institutions sont appelées à être uniformisées. Pour le président du Commissariat au plan et à la prospective, Sid Ali Boukrami, «sans répertoire fiable, la base de données qui en est issue est une base erronée». Dans le but de renforcer le réseau national statistique et d’améliorer la enquêtes touchant profondément l’appréciation des politiques économiques comme le recensement économique, les enquêtes sur les revenus, la consommation et l’emploi, la teneur des données, le ministre des Finances a fait état, à cette occasion, de nouvelles enquêtes statistiques qui seront menées sur le terrain, en ajoutant : «Nous normalisons pour être également aux normes internationales (…). Cette information normalisée produite par un seul centre sera mise en connexion avec le Commissariat au Plan et des centres d’analyse pour pouvoirs en tirer des conclusions en matière de définition et d’évaluation des politiques publiques, et en termes d’actions pour les hommes d’affaires». L’importance d’un système statistique fiable, performant et adapté à la nouvelle étape de l’économie nationale - étape d’ouverture sur le marché et de modernisation de l’outil de production - n’est plus à démontrer. Plus qu’un accompagnement chiffré de la production économique nationale et des mouvements et flux des biens et services matérialisé par des tableaux ou des diagrammes, l’instrument statistique est un moyen de travail qui fait appel aux outils scientifiques d’évaluation et de prospective.

Dans l’optique de mieux valoriser les données statistiques nationales et de les mettre aux standards internationaux comme l’a souligné le ministre des Finances, l’Algérie a pu intégrer, en avril dernier, le système général de diffusion des données du Fonds monétaire international (International Monetary Fund’s General Data Dissemination System-GDDS) «marquant ainsi une étape majeure dans le développement de son système statistique». L’intégration à ce système de base de données permet désormais la publication d’informations complètes sur l’Algérie qui seront diffusées dans le FMI Bulletin Board réservé aux pays ayant adhéré à ce dispositif de statistiques. L’Algérie devient ainsi le 95e participant au GDDS du FMI. A cette occasion, le gouverneur de la Banque d’Algérie, Mohammed Laksaci, a considéré qu’en intégrant ce système, «l’Algérie s’est engagée à se doter d’un système statistique national conforme aux meilleures pratiques internationales en la matière». Outre le besoin de connaître les réalités socioéconomiques sur la base des statistiques, la relation entre la connaissance chiffrée de l’économie et les projections de réalisation (travaux, infrastructures, production des biens et services, transactions, commerce extérieur, déficit ou excédent budgétaire…) s’est imparablement confirmée au cours des dernières décennies à tel point que presque tous les pays du monde - abstraction faite des régimes politiques et des choix économiques - en ont pris conscience et ont instauré les mécanisme de gestion des flux informationnels relatifs à l’économie pour en tirer le meilleur parti possible dans la planification nationale.

Que cette dernière se limite à l’échéance annuelle (loi de finances) ou à des échéances plus logues (quatre à cinq ans), l’importance et l’enjeu de la maîtrise de l’information statistique ne sont plus à démontrer.

«Contrairement à l’idée selon laquelle, dans les pays en développement, l’accès à l’information est un luxe superflu du fait du manque d’éducation et de la faiblesse des revenus des citoyens de base, dont il convient en premier lieu d’assurer l’amélioration des conditions matérielles d’existence (argument souvent invoqué par les régimes autoritaires pour mettre l’accent sur la croissance économique et reporter à plus tard la démocratisation), même dans un pays parmi les plus pauvres de la planète, il existe un véritable besoin de savoir, et partant de participation, auquel la statistique publique se doit de répondre», notent Mireille Azafindrakoto et François Roubaud dans leur étude intitulée «La statistique au service du débat démocratique en Afrique».

Ressources humaines et gestion du budget de l’État

Il demeure impératif que la mobilisation du budget pour le fonctionnement de l’administration et pour les opérations des équipements publics ne peut faire l’économie d’un débat sur les capacités des ressources humaines en place à mettre en œuvre la politique de l’État. Ces capacités se déclinent bien entendu en termes d’effectifs, de compétences et d’organisation (pyramide de commandement, organigrammes, management,…). Le diagnostic en la matière n’est pas des plus reluisants. L’administration algérienne a perdu, au cours des quinze dernières années, - suite au système de retraite anticipée précipitamment mis en place aussi bien dans l’administration que dans le secteur public économique - la fine fleur du personnel technique et administratif, formé pendant les années soixante-dix et ayant accumulé un précieux capital expérience et un réel background. La vacance ainsi créée a été partiellement comblée par le recrutement des jeunes cadres issus de l’École fondamentale et ne disposant d’aucune expérience professionnelle.

Le nouveau statut de la Fonction publique ne confère pas les moyens de sa politique au personnel de l’administration pour affronter les nouveaux défis économiques, législatifs et réglementaires qui se posent à l’Algérie.

Depuis le lancement du Plan de soutien à la relance économique à partit de l’année 2000, les investissements publics destinés à renforcer l’ossature infrastructurelle du pays et à mieux doter les wilayas et les communes en équipements sociaux, sanitaires et culturels, les projets de développements n’ont fait que se suivre à un rythme que l’encadrement administratif et technique chargé de leur exécution ne peut plus soutenir. Le dernier programme, le Plan de soutien à la croissance économique (PSCE), doté d’une enveloppe de 150 milliards de dollars, a davantage mis à nu les carences de l’administration en ressources humaines. Déjà bien mal en point et traînant la mauvaise réputation d’être une lourde machine bureaucratique, l’administration algérienne a très peu de prédispositions à manager des projets de grande envergure. Ses démembrements au niveau des wilayas et des communes sont exposés à tous les aléas - du fait de la régression sociale et du recul des compétences - qui font du fonctionnaire un candidat tout désigné à toutes formes de dérives, à commencer par celle qui a gangrené toute la société, la corruption. Une administration valétudinaire et saignée par le départ des compétences et à laquelle sont confiés des projets grandioses - 150 milliards de dollars de projets de développement auxquels on s’apprête à donner un prolongement probablement de même envergure - financés par la rente pétrolière ne peut décidément pas faire de miracles.

Les projets pour lesquels ne sont pas préparées les ressources humaines et qui souffrent de simples impondérables liés à l’intendance et à la logistique qu’exige le suivi sur le terrain voient nécessairement peser sur eux la plus grande des incertitudes. Entre les dépenses d’équipement - qui supposent des investissements publics - et le budget de fonctionnement, existe une relation dialectique dont sont tributaires l’efficacité de l’intervention de l’État et la durabilité des projets managés.

Il est vrai que, au cours des années 1990, la tendance au recrutement du personnel dans la fonction publique et à l’augmentation du budget lié au fonctionnement général des établissements administratifs a été gênée par deux données conjoncturelles : le rétrécissement des projets publics d’investissement, phénomène dû à la forte récession de l’appareil économique algérien et à la situation sécuritaire du pays, et la soumission de l’économie du pays aux conditionnalités dictées par le Plan d’ajustement structurel (PAS) issu du processus du rééchelonnement de la dette extérieure. Ces deux contraintes majeures étant dépassées, il s’avère impératif d’étoffer l’administration et les services publics algériens de nouvelles ressources humaines à même de conduire les grands projets de développement initiés par l’État. Cette réhabilitation devrait s’accompagner impérativement des possibilités de la formation continue qui permette l’accès aux nouvelles méthodes de management et aux technologies de l’information et de la communication.

Une fiscalité rationnelle pour un budget équilibré

La maîtrise des éléments de loi de Finances et des autres agrégats économiques paraît d’autant plus importante qu’une grande partie des financements concerneront la dernière tranche du Plan de soutien à la croissance économique étalé sur cinq ans et auquel le président Bouteflika compte donner un prolongement par l’identification des premières actions à entreprendre pour un autre plan sans doute de même envergure. Cependant, selon des observateurs de la scène économique algérienne, la prudence doit être de mise pour un budget basé sur un prix de référence du pétrole de 37 dollars le baril, sachant que cette matière première vit ses moments les plus difficiles entre les mains des courtiers du fait d’une récession avérée de l’économie mondiale. Ayant trop longtemps compté sur le pétrole, le budget de l’État a du mal à se redéployer sur les autres secteurs pour lever les impôts.

Jusqu’en 2008, la fiscalité pétrolière représente plus de 50 % des recettes versées dans le budget de l’Etat. L’inventaire des acteurs économiques et des activités imposables n’est pas encore tout à fait complètement dressé. La preuve, l’évasion fiscale générée par le secteur informel (IRG, TVA et autres taxes) se compte en plusieurs milliards de dinars. « La pression fiscale en Algérie reste assez faible par rapport aux pays voisins. Elle de l’ordre de 19% par hors fiscalité pétrolière. L’objectif de la modernisation de l’administration fiscale est justement de faire monter la pression fiscale et de la rendre comparable aux pays qui ont le même niveau de développement hors fiscalité pétrolière », assurait l’année dernière Abdou Bouderbala, directeur général des Impôts.

La dette fiscale et le détournement des avantages fiscaux sont deux autres phénomènes qui limitent les sommes d’argent issues de la fiscalité. Le DG des Impôts avoue que la dette fiscale dépasse largement les 600 milliards de dinars. Une partie est déclarée irrecouvrable. Les avantages fiscaux, initialement destinés à mieux fouetter la machine économique en stimulant les investissements et la création d’emploi, sont souvent détournés de leurs objectifs et sont ainsi assimilés à une fraude fiscale.

«Ce sont des gens qui profitent des avantages fiscaux qui leur sont accordés dans le cadre des projets d’investissement pour vendre le matériel ou les produits qu’ils ont achetés en totale exonération de droits de douane. Ce détournement est un délit et l’administration fiscale ainsi que l’ANDI (Agence nationale du développement des investissements, ex-APSI) poursuivent ces actes délictueux. Il y a de nombreuses décisions de droit d’importation qui ont été annulées et les personnes traduites en justice », soutenait le DG des Impôts. En tout cas, la diversification des ressources fiscales s’avère indispensable pour mieux équilibrer la balance recettes/dépenses de la loi de finances dans une conjoncture caractérisée par une forte volatilité de la principale matière première que l’Algérie exporte et qui lui assure l’essentiel de ses importations.

Bien entendu, la réforme de la gestion du budget de l’État ne peut pas se limiter aux «correctifs» périodiques que la loi de finances annuelle ou complémentaire apporte aux différents dispositifs financiers et fiscaux. Elle va au-delà et embrasse l’ensemble des structures et institutions mises sous l’autorité du ministère des Finances et requiert la collaboration des instances parlementaires, des autres ministères, des bureaux d’études et des institutions académiques (université, instituts de recherche, experts…).

Par Saâd Taferka

 

Haut

De l'endettement à la sur liquidité

Pendant longtemps, l'idée a prévalu que le sous-développement se caractérisait essentiellement par un manque de capitaux. On n'ignorait pas toutefois qu'il fallait que d'autres conditions, pas toutes d'ordre économique d'ailleurs, soient présentes pour qu'un processus de développement puisse à la fois s'enclencher et se poursuivre à un rythme soutenu sur une période suffisamment longue pour que l'accumulation du capital atteigne des dimensions telles qu'on puisse dire que le décollage a eu lieu et qu'il est irréversible.

On savait qu’il fallait, par exemple, de la stabilité politique, des matières premières, de la force de travail en abondance, des ressources extérieures, de bonnes écoles, et bien d’autres choses encore. Mais ces ingrédients eux-mêmes, pour être réunis, supposent que du capital ait été fourni auparavant. Le sous-développement est, en effet, une phase où tous les constituants d’une économie se trouvent en état de carence, pas seulement une partie d’entre eux. C’est bien cet aspect-là qui permet de distinguer une économie arriérée d’une autre qui serait seulement plongée dans une crise profonde et durable, ou même qui aurait subi une destruction à peu près complète, pour cause de guerre notamment. Un pays antérieurement riche, et présentement pauvre,  a besoin de bien moins de temps et de moyens pour voir son économie se redresser et reprendre son accumulation qu’une économie dont le passé, comme le présent, est également marqué par le sous-développement. Mais cela est une autre question.

Du temps où l’on pensait que sous-développement et insuffisance de moyens financiers allaient de pair, on trouvait normal qu’un pays du tiers-monde recoure à l’endettement pour poursuivre son effort de développement. Bien entendu, l’idéal c’était qu’il ne compte que sur ses propres moyens, mais il faut dire qu’à cette époque les incitations à emprunter sur le marché financier international étaient si fortes qu’il était bien difficile de leur résister. Paradoxalement, plus un pays disposait de ressources, une rente pétrolière par exemple, plus il était porté à s’endetter. De sorte que ce qu’il pouvait le plus craindre alors c’était que, ses recettes venant à se réduire soudainement et de façon drastique, il se trouve dans l’incapacité d’honorer ses dettes. De fait, cette période se clôt, à partir du début des années 1980, par une crise de l’endettement à peu près générale dans l’hémisphère sud, préludant partout à des ajustement structurels sous la férule du FMI, dont les effets économiques, politiques et sociales, ne se sont pas tous estompés, il s’en faut. La peur de se retrouver de nouveau en cessation de paiement agit comme un ressort, qui pour être souvent implicite, n’en est pas moins déterminant dans les politiques économiques mises en œuvre dans certaines parties du monde, en Afrique notamment. Tout mais pas une deuxième crise de l’endettement, semble bien être la principale règle de conduite des autorités algériennes, pour ne parler que d’elles. Pourtant, le pays n’a jamais connu une aisance financière aussi grande que celle dont il jouit actuellement. Ses réserves de change sont parmi les plus importantes au monde. Sa dette extérieure ne compte plus que pour 1% de PIB. Plus significatif encore, tout porte à penser que l’ère du pétrole bon marché fait partie désormais du passé. La meilleure preuve en est fournie par ce qui se passe aujourd’hui même, alors que les économies du monde traversent une crise que l’on est unanime à considérer comme la plus importante depuis celle de 1929. Si le prix du pétrole a nettement reculé dans un pareil contexte, il ne s’est guère effondré cependant. Mieux, il est reparti à la hausse après un laps de temps relativement court par rapport à ce que l’on pouvait craindre, alors même que la reprise économique à l’échelle mondiale ne s’est pas vraiment confirmée, n’ayant pour elle en définitive que des signes certes encourageants, mais dont rien ne dit encore qu’ils marquent incontestablement le dépassement de la récession.

Au temps de la surliquidité bancaire

Aujourd’hui, il est devenu clair que si sous-développement et absence de capitaux vont ensemble, on ne peut cependant en conclure qu’il suffit de disposer de suffisamment de capitaux pour se trouver en mesure de sortir du sous-développement. Les caisses de l’Algérie sont pleines, et pourtant la croissance est relativement faible par rapport à celle des pays, bien connus, à qui l’on réserve désormais le qualificatif d’émergents. A noter que pas un pays africain ne fait partie de ce club, à l’exception de l’Afrique du sud, qui elle compterait plutôt au nombre des économies avancées. Et pas un pays arabe non plus — en dépit du fait que l’Arabie Saoudite siège au G20, ce qu’elle doit, selon toute vraisemblance, moins à ses performances économiques qu’au fait qu’elle est le plus gros pourvoyeur d’énergie fossile, et sans doute aussi au fait qu’il faut qu’un pays, particulièrement en odeur de sainteté, représente, serait-ce pour la galerie, le monde arabe dans ce type de rencontre au sommet.

C’est ainsi que pour l’année courante, selon les déclarations du ministre des Finances faites à l’occasion de la publication de la loi de finances complémentaire 2009, il est prévu que la croissance sera de 4%, dans le même temps où l’inflation sera ramenée, car elle a progressé de près d’un point en milieu d’année pour cause dévaluation, au même niveau. Si bien qu’en termes réels, la croissance sera nulle. Une croissance plutôt moyenne annulée par une inflation non négligeable, voilà une performance qui n’est pas particulièrement brillante. Si ce taux d’inflation était enregistré au cours d’une phase d’expansion affirmée, il serait d’une certaine façon dans l’ordre des choses. Il serait en effet, en partie tout au moins, imputable à l’augmentation de la masse monétaire pour cause de création par les banques commerciales dans leur soutien à l’économie. Or ces dernières n’en créent plus ces dernières années, pour la bonne raison qu’elles sont en situation de surliquidité, que la Banque centrale n’hésite plus à qualifier de structurelle.

Cette crise de surliquidité — car c’en est une, de crise, quand l’argent est stocké au lieu de circuler — n’est pas propre au système bancaire algérien. Elle affecte nombre de pays africains, qui la subissent à peu près dans les mêmes termes, mais peut-être pas dans les mêmes proportions, compte tenu de la modicité, comparativement aux nôtres en tout cas, de leurs réserves de change. Dans certains pays d’Afrique centrale, on est allé jusqu’à instituer ce qu’on a appelé des Fonds pour les générations futurs pour mieux contrôler cette surliquidité. Autre moyen employé par ces pays africains, notamment ceux de la zone CFA, qui n’est pas sans rappeler ce qui a été fait par notre pays : l’achat de bons du Trésor français, aussi bien pour la sûreté du placement que pour alléger le poids des excédents en devises, dont on craint qu’ils n’incitent à une création monétaire excessive, ce qui réveillerait la spirale inflationniste, ce mal absolu, à en croire leurs autorités monétaires.

Mais qu’est-ce que la surliquidité bancaire ? Intuitivement, chacun comprend bien ce que cela veut dire. Le rôle fondamental d’une banque est de servir d’intermédiaire entre les déposants d’une part, desquels la banque tient, théoriquement du moins, ses ressources, et les bénéficiaires, ménages  et entreprises, auxquels elle accorde des prêts. En d’autres termes, sa fonction consiste à transformer les dépôts en prêts. Elle est en surliquidité quand elle dispose de bien plus de ressources qu’elle ne distribue de prêts. On mesure cela par un ratio dit de liquidité. Il y a surliquidité dès lors que ce chiffre dépasse les 100%.

Autre point théorique qu’il convient de relever. Le problème auquel une banque est naturellement confrontée, ce n’est évidemment pas celui de surliquidité, mais d’illiquidité. Ses ressources étant limitées, elle a pu accorder trop de prêts, de sorte  qu’elle n’en dispose pas suffisamment maintenant pour faire face à des demandes de retraits nombreuses et difficiles à prévoir. Elle a pu aussi accorder un trop grand montant de prêts à des clients dont elle n’a pas assez mesuré la solidité,  qui se révèlent à présent incapables de rembourser dans les délais.

C’est d’une crise d’illéquidité que les banques occidentales ont été récemment menacées, à la suite de l’éclatement de la bulle du crédit immobilier américain. Elles n’ont dû leur salut, pour les plus importantes tout au moins, qu’à l’intervention des pouvoirs publics, qui les ont renflouées pour empêcher l’effondrement de tout le système financier international. Bref, une crise de surliquidité comme celle que connaît le système bancaire algérien, et d’autres encore, le système bancaire marocain par exemple, n’est pas quelque chose de naturel. Cela signifie que laissée à elle-même, une banque a très peu de chance d’y tomber, alors qu’elle n’est jamais tout à fait à l’abri d’une crise d’illéquidité. Elle n’a en effet qu’à surveiller son ratio de liquidité pour  le maintenir au niveau fixé par la Banque centrale. C’est le genre de situation qui ne concerne pas une banque prise isolément, mais toujours l’ensemble d’un système bancaire. 

Plus d’argent qu’une économie ne peut en absorber

On connaît le refrain: les banques sont en surliquidité parce qu’elles ont reçu comme consigne de n’accorder de crédits qu’au compte-gouttes à ces malheureuses petites et moyennes entreprises, nouvelles ou anciennes, qui en ont tant besoin, qui se meurent. Ce discours n’est pas propre à la scène algérienne. On peut même dire que c’est en Algérie qu’on l’entend le moins. Dans le pays en somme où les réserves de change sont les plus importantes, et où la Banque centrale reconnaît ouvertement que cette situation revêt désormais  un caractère structurel. Entendre par là qu’elle n’en fait plus une fixation, qu’elle s’en fait une raison, que sa priorité n’est pas d’y mettre un terme dans les meilleurs délais. Qu’il lui suffise d’afficher sa bonne volonté à l’égard de l’économie, en montrant dans chacun de ses rapports que la part des crédits au profit des entreprises va croissant et que la surliquidité, elle, tend à baisser proportionnellement.  Et tout est pour le mieux. Ç’aurait été autrement plus grave s’il y avait risque d’illiquidité. Par bonheur, ce n’est pas le cas. On ne va tout de même pas se plaindre d’avoir plus d’argent qu’on ne peut en dépenser, quand on a connu des temps où le problème se posait en des termes beaucoup plus terre à terre, ne s’agissant de rien de moins alors que de savoir comment payer la facture alimentaire, croit-on entendre en filigrane.

Toutefois, le gouvernement algérien ne demanderait pas mieux que d’investir cet excédent de capitaux dans des projets porteurs, comme en témoignent les dernières mesures encadrant l’investissement étranger, tous secteurs confondus. Les IDE représentaient jusque-là quelque deux milliards de dollars d’investissement chaque année. S’ils se poursuivaient à l’avenir au même rythme, cela ferait chaque année au moins un milliard de dollars de pris à la surliquidité bancaire. Cependant, il serait étonnant que les mesures en question aient pour effet, non de réduire, mais d’accroître l’investissement étranger

L’argument selon lequel la surliquidité provient de ce que les banques refusent d’accorder du crédit aux entreprises (et maintenant également aux ménages) ne tient pas la route. D’abord il est irrationnel. Pourquoi, en effet, les banques auraient-elles pour principe de  refuser d’accorder des crédits, de jouer leur rôle de banques en somme ? C’est leur culture, dit-on. Le système bancaire algérien relèverait d’un autre temps. Et le réquisitoire se poursuit : ce système est sclérosé, il est défaillant ; nos banquiers ont des réflexes d’épiciers ; suit un chapelet d’amabilités du même genre, sinon pire.

A cela les banquiers répondent…comme des banquiers. Chaque fois, disent-ils toujours, qu’un projet était bien ficelé, que l’emprunteur présentait toutes les caractéristiques de sérieux et de solvabilité, elles étaient au rendez-vous, elles n’ont pas refusé leur soutien. Le procès qu’on leur fait, instruit par des gens manquant de crédibilité, ajoutent-ils, n’est pas de nature à les troubler, et moins encore à les rendre moins regardants quant à la stricte application des règles de leur art ; qu’on ne compte pas sur eux pour jouer à la roulette l’argent de leurs déposants.

A l’évidence, le banquier n’y est pour rien. Le vrai problème est dans la politique économique menée depuis les ajustements structurels. Bien que ceux-ci se soient achevés depuis nombre d’années, ils ont laissés des traces si profondes  que les gouvernements qui se sont succédé depuis  se sont donné pour principale tâche de faire en sorte que le pays n’ait plus de remède de cette nature à subir. Il s’ajuste de sa propre initiative, en quelque sorte; et plus il le fait sévèrement, plus il est certain qu’aucune autorité extérieure ne s’en mêlera jamais. Encore une fois, ce syndrome n’est pas propre à l’Algérie.

S’agissant du gouvernement actuel, il donne plus que ceux qui l’ont précédé l’impression d’être conscient des ressorts qui le déterminent dans son action. C’est ainsi, par exemple, que le ministre des Finances, fait remonter l tendance à l’accroissement des importations aux effets des plans d’ajustements passés. Mais de là à ce qu’il rompe avec le fond même de ces derniers, il faut bien plus que les mesures prises pour juguler ce qu’il appelle parfois une économie de consommation, fondée sur les importations et soutenue par les recettes pétrolières. Car, au fond qu’est-ce qu’un ajustement structurel ? C’est un remède de cheval consistant à réduire brutalement et drastiquement la demande intérieure dans le seul but de  dégager un surplus financier qui servirait ensuite à payer ses dettes. Or, cette dette est payée, ou quasiment.

Toute politique économique qui aurait pour effet de tirer vers le bas la consommation entendue au sens large, c’est-à-dire à la fois comme consommation des ménages et investissements des entreprises, est une politique de même inspiration que les ajustements structurels de triste mémoire.

Par Mohamed Habili

 

Haut

Le futur énergétique dessine la géopolitique de demain

Après l’Agence Internationale de l’Energie, c’est au tour de l’EIA, l’agence américaine chargée de la prospective en la matière, de réviser elle aussi drastiquement à la baisse ses prévisions de production pétrolière pour les années qui viennent. Alors que son rapport 2007 tablait sur 107 millions de barils de pétrole par jour (mb/j) en 2030, l’édition 2009 ne prévoit plus qu’une production de 93 mb/j, en diminution de 14 mb/j. Même si le terme de «pic pétrolier» est soigneusement évité par les agences, le consensus semble désormais établi : la production ne dépassera pas les 100 mb/j. Ce nouveau paysage de rareté croissante désormais admise implique que nous allons devoir négocier une porte fort étroite, délimitée par les capacités de montée en puissance des liquides non conventionnels, la réduction de l’intensité énergétique, mais d’abord et avant tout par la compétition des émergents, à commencer par la Chine qui, selon l’agence US de l’énergie, deviendra le premier consommateur mondial dans les cinq ans. Si l’équation énergétique n’est pas maîtrisée rapidement – mais quel est le problème planétaire qui aujourd’hui ne présente pas un caractère d’urgence ? – le monde risque de subir des chocs dévastateurs, de l’alimentation mondiale à l’économie, sur fond de tensions stratégiques pour s’assurer les quelques nouvelles ressources disponibles, avertit Michael T. Klare, qui propose son analyse du dernier rapport de l’EIA.

 

Par Michael T. Klare

 

Chaque année, l’EIA, l’agence d’information du département américain de l’énergie, publie l’International Energy Outlook (IEO), un recueil dense rassemblant les données et les analyses sur l’évolution de l’équation énergétique mondiale. Pour ceux qui ont les connaissances requises permettant d’interpréter les principaux résultats statistiques, la publication de l’IEO peut fournir une occasion unique d’évaluer les changements importants dans les tendances énergétiques mondiales, tout comme en leur temps les comptes rendus sur les nominations du Parti communiste paraissant dans la Pravda fournissaient aux observateurs américains du Kremlin un aperçu sur l’évolution des cercles dirigeants de l’Union soviétique.

De fait, la récente publication de l’IEO 2009 offre aux observateurs des questions énergétiques une moisson de révélations importantes. Parmi celles-ci, la plus importante, et de loin : l’IEO prévoit une forte baisse de la production mondiale prévue de pétrole (par rapport aux précédentes années) et une augmentation correspondante de la dépendance à ce que l’on appelle «les carburants non conventionnels», les sables et les schistes bitumineux, les gisements à grande profondeur et les biocarburants.

Voici donc la principale information, résumée à votre intention : pour la première fois, la très respectée Energy Information Administration semble rejoindre l’avis des experts qui affirment depuis longtemps que l’ère de l’abondance du pétrole bon marché tire à sa fin. Nouvelle presque aussi remarquable, le rapport 2009 souligne la demande insatiable en énergie de l’Asie et suggère que la Chine se rapproche de plus en plus du point où elle dépassera les Etats-Unis en tant que numéro un mondial de la consommation d’énergie. Manifestement, une nouvelle ère de concurrence énergétique féroce va s’ouvrir.

Le pic pétrolier devient la nouvelle norme

Très récemment, en 2007, l’IEO prévoyait que la production mondiale de pétrole conventionnel (celui qui jaillit du sol sous forme liquide) devrait atteindre 107,2 millions de barils par jour en 2030, soit une augmentation substantielle par rapport aux 81,5 millions de barils produits en 2006. Aujourd’hui, la dernière édition 2009 du rapport révise drastiquement à la baisse les projections pour 2030, les chiffrant à seulement 93,1 millions de barils par jour (mb/j). Cela représente un déclin surprenant de 14,1 mb/j. Même en ajoutant aux prévisions du rapport 2009 une augmentation plus importante que prévue de la production de combustibles non conventionnels, cela se traduit tout de même par une baisse nette de 11,1 mb/j de l’offre mondiale de combustibles liquides (par rapport aux projections très hautes de 2007). Que signale ce déclin,  en dehors d’un pessimisme de plus en plus marqué des experts en énergie concernant la production de pétrole liquide ?

Très simplement, cela indique que les analystes, pourtant généralement optimistes du ministère de l’Énergie, estiment désormais que l’approvisionnement en combustible mondial ne sera pas en mesure de suivre le rythme de l’augmentation de la demande mondiale. Depuis des années, plusieurs géologues spécialistes du pétrole et des autres types d’énergie ont mis en garde sur le fait que la production mondiale quotidienne approchait d’un niveau maximal – un pic – puis allait par la suite décliner, ce qui pouvait déclencher un chaos économique mondial. Quel que soit le moment de l’arrivée réelle du pic pétrolier, il existe un consensus de plus en plus large sur le fait que nous sommes au minimum entrés dans la zone du pic pétrolier, si ce n’est dans celle du déclin irréversible. Jusque récemment, l’Energy Information Administration rejetait l’idée qu’un pic de production pétrolière mondial soit imminent, ou que nous devions anticiper une diminution de la quantité de pétrole disponible dans un futur proche. «[Nous] prévoyons un pic du pétrole conventionnel plus proche du milieu du 21e siècle que de son début», affirmait l’agence dans son rapport 2004.

Conformément à ces vues, l’EIA indiquait un an plus tard que la production mondiale devrait atteindre le chiffre stupéfiant de 122,2 mb/j en 2025, soit plus de 50% au-dessus des 80 mb/j produits en 2002. C’était quasiment la formulation la plus proche d’un rejet explicite de la thèse du pic pétrolier que l’on pouvait attendre des experts de l’EIA.

Revenons-en à l’édition 2009. En 2025, selon ce nouveau rapport, la production mondiale de liquides conventionnels et non conventionnels n’atteindra qu’un piètre 101,1 mb/j. Pis encore, la production de pétrole classique sera seulement de 89,6 mb/j. Pour l’EIA, cela équivaut à la vision la plus profondément pessimiste à laquelle on puisse s’attendre quant à l’avenir de la capacité de production mondiale de pétrole.

Les experts de l’agence affirment cependant que le défi ne sera pas aussi grand qu’il pourrait paraître, car ils ont également revu à la baisse leurs projections de la demande future d’énergie. En 2005, ils estimaient pour 2025 la consommation mondiale de pétrole à 119,2 millions de mb/j, juste au-dessous de la production prévue à l’époque. Cette année – et nous devrions tous en théorie, pousser un profond soupir de soulagement – le rapport prévoit pour 2025 une consommation de seulement 101,1 millions de mb/j, idéalement située juste en dessous de ce que le monde est censé produire à ce moment-là. Si cela s’avère effectivement le cas, les cours du pétrole vont probablement rester dans une fourchette gérable.

Cependant, dans cette équation, le calcul de la consommation apparaît comme étant le moins fiable, en particulier si la croissance économique se poursuit au rythme qu’ont connu récemment la Chine et l’Inde. De fait, toutes les observations indiquent que la croissance dans ces pays va retrouver son rythme d’avant la crise à la fin de 2009 ou au début de 2010. Dans ces circonstances, la demande mondiale de pétrole dépassera finalement l’offre, poussant à nouveau les prix à la hausse, avec la menace récurrente d’assister encore à des troubles économiques potentiellement désastreux, pouvant éventuellement être de l’ampleur de l’effondrement économique mondial actuel.

Avoir la moindre chance d’éviter de telles catastrophes implique une forte augmentation de la production de carburant non conventionnel. Ces carburants comprennent les sables bitumineux du Canada, le pétrole extra-lourd du Venezuela, les gisements pétroliers des grands fonds marins, le pétrole de l’Arctique, les schistes bitumineux, les liquides obtenus à partir du charbon (CTL), et les biocarburants. A l’heure actuelle, ces ressources cumulées ne représentent qu’environ 4% de l’offre mondiale de carburant liquide, mais devraient atteindre près de 13% d’ici  à 2030. Globalement, selon les estimations de la nouvelle édition de l’IEO, la production des non liquides atteindra 13,4 mb/j en 2030, contre une prévision de 9,7 mb/j dans l’édition 2008.

Cependant, pour qu’une croissance de cette ampleur puisse se produire, un ensemble de nouvelles industries devront être créées pour la fabrication de ces carburants, avec un coût de plusieurs milliards de dollars. Cette perspective provoque un large débat sur les conséquences environnementales de la production de tels combustibles. Par exemple, une augmentation significative de l’utilisation des biocarburants – en supposant que ces combustibles aient été produits par des moyens chimiques, plutôt que par la chaleur, comme c’est le cas aujourd’hui – pourrait réduire considérablement les émissions de dioxyde de carbone et autres gaz à effet de serre, ralentissant réellement le tempo du changement climatique. A l’inverse, toute augmentation de la production des sables bitumineux, du pétrole extra-lourd du Venezuela et des schiste bitumineux des Rocky Mountains entraînerait une activité à haute intensité énergétique, émettant à coup sûr de grandes quantités de CO2, susceptibles de dépasser les gains effectués grâce aux biocarburants.

En outre, l’augmentation de la production de biocarburants risque de détourner pour la fabrication de carburant de vastes étendues de terres arables utilisées pour l’indispensable culture de denrées alimentaires de base. Si, comme c’est probable, le prix du pétrole continue d’augmenter, il faut s’attendre à ce qu’il soit de plus en plus attrayant pour les agriculteurs de cultiver davantage de maïs et autres cultures destinés à la production de carburants pour les transports, ce qui signifie que la hausse du coût des aliments de base pourrait les rendre hors d’atteinte pour les très pauvres, tout en poussant aux limites de leur budget les familles qui travaillent. Cela pourrait déclencher de nombreux troubles et provoquer une sous-alimentation massive, comme en mai et juin 2008, lorsque les émeutes de la nourriture se sont propagées à travers la planète en réponse à la hausse des prix des produits alimentaires, due en partie au détournement de grandes quantités de surface cultivée pour le maïs permettant la production de biocarburants.

Une lourde empreinte énergétique sur la planète

Les implications géopolitiques de ces évolutions pourraient être très importantes. Entre autres, le poids sur la scène mondiale du Canada, du Venezuela et du Brésil – les principaux producteurs de carburants non conventionnels – vont se renforcer.

Le Canada devient de plus en plus important en tant que premier producteur mondial de pétrole à partir des sables bitumineux, un matériau épais et visqueux, qui doit être extrait et traité de diverses manières intensives en énergie avant d’être converti en carburant synthétique (synfuel). Selon le EIO, la production de sables bitumineux, qui est actuellement de 1,3 mb/j et est à peine rentable, pourrait atteindre les 4,4 mb/j (ou même, selon les scénarios les plus optimistes, 6,5 mb/j) en 2030.

Compte tenu de la nouvelle projection de l’IEA, cela représenterait un apport considérable à l’échelle mondiale de l’approvisionnement en énergie, au moment où l’on s’attend à ce que la production des sources majeures de pétrole classique subisse d’importantes réductions dans des régions comme le Mexique et la mer du Nord. L’extraction des sables bitumineux, toutefois, pourrait s’avérer une catastrophe environnementale de premier ordre. D’une part, elle requiert un apport considérable d’énergie pour l’extraction de cette nouvelle ressource, d’autre part d’énormes étendues de forêt devraient être rasées, et enfin de vastes quantités d’eau sont utilisées pour produire la vapeur nécessaire à l’exploitation des gisements (au moment même où un semblable «pic de l’eau» pourrait survenir).

Cela signifie que l’accélération de la production des sables bitumineux se traduira par un gâchis environnemental, de la pollution et un réchauffement de la planète. Il y a de nombreux doutes sur le fait que les autorités et l’opinion publique canadiennes soient en fin de compte prêts à payer le prix économique et environnemental requis. En d’autres termes, quoique l’IEA puisse prévoir aujourd’hui, personne ne peut savoir si les carburants synthétiques seront réellement disponibles en quantité voulue dans 15 ou 20 ans.

Le Venezuela a longtemps été une importante source de pétrole brut pour les États-Unis, fournissant la plus grande part des revenus qu’utilise le président Hugo Chávez pour financer ses programmes sociaux, ainsi qu’une volonté ambitieuse de lutte contre la politique américaine à l’étranger. Dans les années à venir cependant, sa production de pétrole devrait baisser, ce qui laissera le pays de plus en plus dépendant de l’exploitation des grands gisements de bitume dans l’est du bassin du fleuve Orenoque. Pour développer ces gisements de «pétrole extra-lourd», d’importants investissements financiers et énergétiques seront nécessaires, et, comme pour les sables bitumineux du Canada, l’impact sur l’environnement pourrait être désastreux. Néanmoins, il est possible que le succès du développement de ces gisements puisse s’avérer une manne économique pour le Venezuela.

Le grand gagnant de ce triste concours de l’énergie pourrait bien cependant être le Brésil. Il est déjà un producteur important d’éthanol, et on s’attend à une forte augmentation de sa production de pétrole non conventionnel une fois que les nouveaux gisements ultra-profonds des bassins Campos et Santos seront en exploitation. Ce sont de très grands gisements de pétrole offshore enterrés sous d’épaisses couches de sel, situés à près de 180 km au large de la côte de Rio de Janeiro, à plusieurs kilomètres sous la surface de l’océan.

Lorsque les importants défis techniques posés par l’exploitation de ces gisements sous-marins seront surmontés, la production du Brésil pourrait augmenter de plus de 3 mb/j. En 2030, le Brésil devrait être un acteur majeur de l’équation énergétique mondiale, remplaçant le Venezuela comme premier producteur de pétrole de l’Amérique du Sud.

Nouveaux pouvoirs, nouveaux problèmes

Le rapport 2009 note d’autres changements géopolitiques survenant dans le paysage mondial de l’énergie, en particulier une étonnante augmentation de la part de la production mondiale d’énergie consommée en Asie et une baisse correspondante aux États-Unis, au Japon, et pour d’autres puissances appartenant au «premier monde». En 1990, les pays en développement d’Asie et du Moyen-Orient ne représentaient que 17% de la consommation mondiale d’énergie. En 2030, ce chiffre devrait atteindre 41%, indique l’étude, égalant celui des grandes puissances du premier monde.

Toutes les dernières éditions du rapport prévoyaient que la Chine finira par dépasser les États-Unis, devenant le premier consommateur d’énergie au monde. Ce qui est remarquable dans le rapport 2009, c’est la rapidité à laquelle il indique que cela va se produire. Le rapport de 2006 estimait que la Chine passerait en première position en 2026-2030, le rapport 2007 tablait sur 2021-2024, en 2008 il plaçait l’échéance en 2016-2020. Cette année, l’EIA prévoit que la Chine dépassera les États-Unis entre 2010 et 2014.

Ces variations peuvent ne pas être décelées, puisque les rapports n’indiquent pas quelles révisions ont été effectuées d’année en année. Ce qu’elles suggèrent cependant, c’est que les États-Unis devront faire face à une féroce concurrence chinoise dans cette lutte mondiale pour garantir un approvisionnement suffisant en énergie afin de répondre aux besoins nationaux.

Compte tenu de ce que nous avons appris au sujet de la révision à la baisse des perspectives d’approvisionnement en pétrole en quantités suffisantes dans l’avenir, nous sommes assurés d’avoir à faire face à une concurrence accrue dans les quelques régions qui sont à même de produire des quantités supplémentaires de pétrole et à des troubles géopolitiques entre les deux nations (sans aucun doute au grand dam de nombreux autres pays moins puissants et disposant de bien moins de ressources).

Quelles en seront les conséquence ? En tant que leader mondial de la consommation d’énergie, Pékin jouera sans aucun doute un rôle beaucoup plus critique dans la définition des prix et des politiques internationales énergétiques, contestant la place centrale qu’occupait depuis longtemps Washington. Il n’est donc pas difficile d’imaginer que les principaux producteurs de pétrole au Moyen-Orient et en Afrique trouveront dans leur intérêt d’approfondir les liens politiques et économiques avec la Chine au détriment des États-Unis. La Chine peut également s’attendre à entretenir des liens étroits avec des fournisseurs de pétrole comme l’Iran et le Soudan, sans se préoccuper du fait que cela entre en conflit avec les objectifs de la politique étrangère américaine. À première vue, l’International Energy Outlook de 2009 ne semble guère différent des éditions précédentes : un recueil de fastidieux tableaux et de textes sur les tendances énergétiques mondiales. Toutefois, envisagé sous un autre angle, il annonce les gros titres du futur, et l’actualité qu’il décrit n’est pas rassurante. L’équation énergétique mondiale est en train de se transformer rapidement, et il est vraisemblable qu’apparaisse une compétition des grandes puissances, que surgissent des périls économiques, une famine croissante, de plus en plus de troubles sociaux, des catastrophes écologiques, avec un approvisionnement en énergie en diminution, quelles que soient les mesures prises.

Nul doute que l’édition 2010 du rapport et celles qui suivront en diront beaucoup plus, mais les nouvelles tendances en matière d’énergie pour la planète sont déjà de plus en plus évidentes... et dérangeantes.

Haut

 

 e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche