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Boltissimo
En matière de
sport, le plat favori est sans conteste le football, dont le
qualifiant de «sport roi» est loin d'être usurpé, tandis que les
préférences des uns et des autres peuvent aussi bien se diriger vers
la boxe, le basket, l'équitation ou, pourquoi pas, vers cette
horreur qu'est le curling qui, ne l'oublions pas, est une discipline
olympique. On ne sait pourquoi, mais l'ancrage olympique depuis
l'antiquité, avec le triptyque «courses, sauts et lancers», n'étant
probablement pas étranger à cette attirance, l'athlétisme recèle
quelque chose de plus captivant et de séduisant que le reste des
sports. Consentons toutefois qu'il y a une sacrée dose d'arbitraire
dans ce choix, mais la transition est toute trouvée pour revenir sur
un évènement qu'il serait injuste d'oublier sitôt terminé. Il s'agit
des championnats mondiaux d'athlétisme, et il est vrai que personne
n'aurait crié à l'injustice mémorielle si ces jeux avaient subi le
sort du rangement dans les oubliettes, s'ils n'avaient connu un
phénomène hors du commun. Usain Bolt, Jamaïcain de naissance et
historique d'adoption, a dépassé de la tête et des épaules, au
propre comme au figuré, l'ensemble de cette compétition. Les
tablettes et les annales de l'histoire sportive retiendront au
palmarès de cet athlète hors du commun trois médailles d'or et deux
records mondiaux, les plus difficiles à battre de surcroît, ceux du
100 et du 200 mètres. Mais ce jeune homme issu d'une île minuscule
qui a rabaissé le caquet aux sprinters américains est en train
d'entrer à une vitesse vertigineuse dans l'Histoire non pas grâce à
ses performances entre le starting-block et la ligne l'arrivée, mais
par son comportement avant et après l'exploit. Sa décontraction et
sa sympathie sont déjà légendaires et rarement, sinon jamais, on
aura vu un athlète assumer avec une telle espièglerie, qui n'exclut
évidemment pas la concentration, l'expression «être sérieux sans se
prendre au sérieux». Ses sourires, ses mimiques, son expression
gestuelle reproduisant ici une flèche, là un avion qui décolle, sont
des moments à admirer que l'assistance des stades attend avec autant
d'impatience que ses performances proprement dites. Ulsain Bolt est
l'exact contraire des champions sprinters tels qu'ils se déclinent à
ce jour, renfrognés à souhait et roulant des mécaniques, leur
opposant apparente désinvolture, visage avenant et décharges de
regards gorgés de simplicité où l'on devine une denrée rare chez les
athlètes d'élite, l'amour du prochain. Sa biomécanique lui confère
les outils du record, et lui semble à tout moment remercier la
nature de tous ces dons, qui ne l'exonèrent bien sûr pas de se
soumettre aux dures lois de l'entraînement de haut niveau.
Exceptionnel, fantastique, fabuleux, le réservoir des qualifiants
déclare forfait pour décrire dans toute sa plénitude cet athlète
décidément à part. Usain Bolt est tellement communicatif qu'il donne
à tous ceux qui le voient courir l'impression d'avoir réalisé le
même exploit. Seul moment de gravité, pour signifier qu'il n'est pas
aussi désinvolte qu'il n'en a l'air, c'est l'air grave qu'il arbore
à l'entonne de l'hymne national jamaïcain. Jamais, au grand jamais,
on n'aura vu un sportif s'attirer une telle ferveur d'attachement et
de sympathie unanime des grandes foules. Ce pourquoi il est l'unique
homme dans l'histoire à avoir écouté «happy birthday to you» chanté
par plus de soixante mille voix. La piste cendrée du passé, pourvue
d'un meilleur réservoir de métaphores poétiques que l'actuel
revêtement en tartan, qui n'exhale que froideur et indifférence,
aurait été plus belle sous sa prodigieuse foulée. A défaut de
pouvoir rivaliser avec ce qu'il a réalisé, contentons-nous
d'enregistrer pour le futur ce constat de consolation : on l'a vu
courir, de nos propres yeux vu. On a les prouesses qu'on peut.
Par Nadjib Stambouli
e-mail :contact@lesdebats.com
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